LE PRINCE DE HOMBOURG

LE PRINCE DE HOMBOURG d’Heinrich von Kleist, mis en scène de Marie-José Malis

  hombourg.jpgLa pièce écrite par Kleist voilà deux siècles, peu avant son suicide, a marqué la mémoire de milliers de spectateurs qui n’ont  ni  lu le texte, ni vu la mise en scène de Jean Vilar avec Gérard Philipe et Jeanne Moreau, au début des années 50 au Festival d’Avignon  et à Chaillot ! Après une dizaine de spectacles créés depuis 1994, Marie- José Malis s’est attaquée en 2008 à cet étonnant spectacle fleuve de trois heures quarante .
C’est l’histoire du prince de Hombourg, cousin du Grand Électeur de Brandebourg,  qui s’est lancé à l’assaut des Suédois qui menacent le pays, mais sans en avoir reçu l’ordre. I Il gagne la bataille et vient avec ses officiers remettre les fruits de sa victoire entre les mains de son maître, mais il a violé la loi ! L’ordre n’avait pas été donné de lancer l’attaque et cette violation requiert la mort dans la loi du pays.  Le Grand Électeur se montre inflexible,  envoie le prince en prison, et son exécution est requise pour le lendemain. Le prince qui souffre une angoisse mortelle supplie sa cousine Nathalie qu’il aime et qui veut l’épouser, d’intervenir pour lui sauver la vie à tout prix. Le salut viendra, mais on ne comprend pas lequel dans ces dénouements multiples qui nous sont présentés (est-ce la dramaturgie d’Alain Badiou ou l’écriture de Kleist ?).   Le respect de la loi, même injuste, par les garants de l’autorité, reste d’actualité ! Marie-José Malis met en scène le spectacle sur une scène de salle des fêtes, avec un large espace au pied du plateau pour le jeu avec le public. Pour tout mobilier, des chaises et des tables d’école, pour tout accessoire,  des drapeaux, des éclairages en demi-teintes et des pleins feux… Une belle distribution même si elle est  déconcertante au début: Victor Ponomarev massif et boiteux fait oublier Gérard Philipe qu’on n’a pu voir qu’au cinéma, Didier Sauvegrain est un Grand Électeur d’abord inflexible puis ému par la princesse Nathalie incarnée par Sylvie Etcheto, et Hélène Delavault incarne une grande Électrice silencieuse ( !). Les officiers ,même muets pour certains,  ont tous une belle présence.

Edith Rappoport


Théâtre de l’Echangeur Bagnolet, jusqu’au 25 octobre 


Archive pour octobre, 2010

Andromaque

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Muriel Mayette.

  gprandromaque1011.jpgAndromaque, une des pièces mythiques  du répertoire français que Racine écrivit à 28 ans. On ne va pas vous redébobiner le scénario assez complexe sur le plan psychologique de cette chaîne amoureuse où Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui, lui aime Andromaque qui reste attachée à son fils Astyanax et à son mari tué par Achille, le père de Pyrrhus… C’est écrit dans une langue magnifique, très ciselée  et Andromaque est sans aucun doute l’un des pièces les plus fortes de Racine, une sorte de foyer incandescent de passions et de violence raffinée où les enjeux sont vitaux puisqu’il s’agit de la vie d’un enfant , victime des guerres  amoureuses que se livrent ces monstres que sont Hermione, Oreste et Pyrrhus.
   Reste à savoir comment mettre en scène ce monument de l’alexandrin français; Muriel Mayette a choisi la sobriété et l’image. Mais il y a  sans doute un sérieux décalage entre les intentions de la metteuse en scène et, par ailleurs, administratrice de la Comédie-Française et le spectacle qu’elle nous propose.  » Racine est un poète de l’âme, son théâtre n’est pas actif, c’est un théâtre de la pensée intérieure, du lapsus, un cri étouffé en musique. par le chant il nous donne à entendre ce qui affleure, les mots sont les seules armes des personnages qui se battent en alexandrins. il nous faut poser le texte dans l’espace; intégrer le silence à notre musique, sans perdre le concret des images, la contradiction des pensées ».
Bien mais le résultat n’est pas tout à fait au rendez-vous, et c’est un euphémisme. Le rideau se lève sur une entrée de palais avec huit colonnes inspirées de celles du temple de  Ségeste: belle image garantie mais scénographie ratée… Ces maudites colonnes encombrent et polluent l’espace et  garantissent une mauvaise visibilité à la totalité du public , à mesure que les acteurs se déplacent. C’est aussi Yves Bernard le scénographe qui a signé les lumières toutes en nuances mais trop faibles qui mettent en valeur les colonnes mais beaucoup moins les personnages !

  Côté distribution,  ce n’est pas non plus très fameux: Eric Ruf  fait les choses  sérieusement mais semble peu à l’aise, Cécile Brune n’est pas vraiment la belle et jeune Andromaque, quant à Clément Hervieu-Léger ( Oreste), il  a dès le début quelques ennuis avec les alexandrins, on l’entend mal et il a une voix  que l’on  a quelque difficulté à attribuer à Oreste.  Seule Léonie Simaga est crédible en Hermione.
Mais ce qui semble plus grave, c’est le grand flou de la mise en espace, le manque de rythme tout au long de ces cinq actes et  la faiblesse de la direction d’acteurs. Bref, malgré la rigueur de la diction ( ce qui est quand même la moindre des choses dans la Maison de Molière), le compte n’y est pas du tout, et les applaudissements ne furent pas bien chaleureux, il y eut même des huées… chose qu’on entend rarement salle Richelieu…

  Racine mérite mieux que cette pâle copie d’Andromaque sans beaucoup d’âme,  où Muriel Mayette a cru bon de mettre un peu de vent pour faire flotter de grands voiles, mais où , désolé, nous n’avons vu  ni entendu  » la variation cardiaque d’un souffle sidéré », comme elle l’affirme avec quelque imprudence….
 Alors à voir? Sûrement pas, et on ne voit pas très bien ce que l’on peut sauver de ces deux heures interminables! Sauf peut-être quelques scènes avec Léonie Simagia. Mais pour le reste, autant en emporte le vent….

 

Philippe du Vignal

 

Comédie-Française, Salle  Richelieu, en alternance

Une Antigone de papier

Une Antigone de papier, tentative de défroissage du mythe, texte et mise en scène  de Brice Berthoud.  

sl0914039431px470.jpg Son père est mort, Antigone revient à Thèbes, attendue par son amoureux, Hémon. Elle tombe mal, ses deux frères se sont entretués et Polynice est interdit de sépulture. L’oncle Créon ne se rend pas compte : il s’imagine qu’avec une bonne semonce et en fermant les yeux sur une première tentative d’ensevelissement sa nièce cèdera… Les Anges au plafond reprennent fidèlement, avec tendresse, le mythe d’Antigone, et le “défroissent“ grâce à la mise en jeu.Le dispositif bi-frontal met d’abord les spectateurs face à face, avant qu’on ne les sépare peu à peu par un mur de papier qui se met en place progressivement. Antigone, Hémon, ceux qui ont besoin d’air, cherchent à ouvrir des percées dans ce mur, qui se referme sans bruit, inexorablement. On est d’un côté ou de l’autre de cette frontière…
Ce n’est que l’un des effets incroyablement maîtrisés de la représentation : à l’entrée du public, les poupées ne sont que des petits tas déposés sur le plateau. La comédienne qui les anime les saisit dans leur cocon de papier et les retourne, les grandit, elles prennent vie et poésie jusqu’au moment où leur scène est finie, où elles retournent à leurs emballages en petits tas. Les guerres, en papier découpé, sont projetées en ombres chinoises, un grand rideau se déchire et se referme comme par magie…
Ce travail du papier, la résistance et la fragilité du matériau, crée une émotion palpable tant il est en accord avec la tragédie, ou le conte, de la jeune fille fragile et révoltée contre tout ce qui nie l’humanité. On retient son souffle, on est avec les poupées, avec les comédiennes, avec les deux violoncellistes qui accompagnent pleinement le récit et les personnages, de l’archet et du regard.
Cette Antigone de papier est le volet féminin du diptyque La tragédie des anges, dont Au fil d’Œdipe, tentative de démêlage du mythe, est le volet masculin. Les deux spectacles, pour tout public, remarquablement joués par Dorothée Rouge et Camille Trouvé qui a aussi créé les marionnettes sont
en tournée en France au moins jusqu’au mois de mai.

Christine Friedel

 

 Compagnie lesangesauplafond@wanadoo.fr

 

 

Hic sunt leones

Hic sunt leones  de Stéphane Olry avec Corinne Miret et Isabelle Duthoit. Lumière Sylvie Garot. 

   media51454.jpgThéâtre expérimental : dans le cas de La Revue Éclair, c’est la définition qui convient. Leur pseudo-conférence-enquête Nous avons fait u beau voyage, mais…, une affaire de cartes postales et de famille, tourne depuis plusieurs saisons, pour la plus grande jubilation du public. La compagne s’était immergée dans le football stéphanois – « allez le verts » – avec 10 Mai 1976, puis dans un village du nord pour Le voyage d’hiver, journal intime de l’expérience menée par Corinne Miret, chorégraphié, parlé, chanté, tracé sous nos yeux. Hic sunt leones est né d’une résidence de plusieurs années au château de La Roche-Guyon, ce qui ne veut pas dire « vie de château » mais seulement contribution de l’établissement culturel à la création d’objets théâtraux : Treize semaines de vertu, d’après les Mémoires de Benjamin Franklin, Ce vice impuni la lecture...
À La Roche-Guyon, il y a  un hôpital pour enfants polyhandicapés. Stéphane Olry, avec la danseuse Sandrine Buring, est entré dans cet hôpital. Elle a pratiqué avec certains enfants la « danse contact », Stéphane Olry l’a filmée, et c’est un document de travail, le support de son écriture, à sa juste place d’artiste devant une réalité qui fait peur. Hic sunt leones, (là-bas il y a des lions), désigne sur les cartes antiques, les zones inexplorées.
On vous aura délicatement guidé jusqu’à votre transat, dans la brume. Vous aurez senti combien votre équilibre est fragile, et précieux. Après ça, vous n’avez plus eu qu’à vous laisser vivre dans cette lumière et dans cette histoire. Une chose est d’être placé dans le noir, une autre d’être dans le blanc, la zone blanche de la carte, la terra incognita. « J’ai un blanc », je ne trouve plus un mot ou une pensée. Peut-être qu’avant la naissance on voit comme ça à travers le ventre de sa mère ? La vue est donc concentrée sur cette sorte de musique répétitive que produit le brouillard, toujours semblable, le temps que dure notre présence dans cette expérience, et jamais identique, avec ses bouffées de densité. L’oreille est captée par le conte, par des paroles souvent très simples qui ne cherchent pas le « poétique » – Corinne Miret ne surjoue pas l’écart entre les différents types de discours – en duo (et en relief) avec le chant d’Isabelle Duthoit qui explore toutes les ressources de la voix à l’exception du langage articulé.
Se laisser vivre, donc. Les autres, on devine leur présence, à côté, en face, on capte leurs petits mouvements, les petits bruits qu’ils produisent. De soi, ce que l’on sent, ce sont des choses indistinctes du corps, comme dans le silence, bien qu’on ne soit pas dans le silence. On entend une histoire très précise, sur différents registres : l’histoire des enfants en nourrice, des orphelins, l’histoire de la jeune femme qui viendra travailler ici dans quelques décennies, l’histoire vécue, imaginée des enfants polyhandicapés d’aujourd’hui avec la danseuse. On sourit parfois, sans aller jusqu’à rire, parce que, dans cette atmosphère cotonneuse ça ne se fait pas, ça romprait le charme. On est sous le charme. On sent sa peau chaude à tel ou tel moment, le poids de tel organe intérieur, on écoute sans honte ses gargouillis d’estomac, car on est dans une histoire de corps qui ne nagent pas dans le langage ni les « bonne manières ».
On ne saura que cela, en sortant, de la vie d’un enfant enfermé dans un monde inaccessible au langage et au mouvement volontaire. Le travail de leurs soignants, finalement, aura gardé son secret : tâches inexplicables, efficaces sans doute, inclassables, difficiles à rationaliser, justifiées par ce que l’on peut percevoir de bien-être chez l’enfant qui ne parle pas (infans, étymologie du mot enfant).
En sortant de cette expérience qu’on a du mal à appeler « spectacle » et qu’on n’applaudit pas,(ce serait un bruit incongru dans le silence que la « représentation » a installé en nous on s’est ensemble approché d’une terre véritablement inconnue et on y a posé un pied. Et puis, si, au fond, le mot de représentation convient. Grâce à ces enfants que la société ne peut que protéger, à qui elle ne peut rien demander, nous voilà présents – au monde, aux autres, à nous même, au langage… – comme jamais.

Christine Friedel

Au château de La Roche-Guyon

 

 

 

 

Les déplacements du problème

Les déplacements du problème, de et par Grand Magasin, préparé et joué par Pascale Murtin, Bettina Atala et François Hifler. Avec l’aide de Manuel Coursin et, pour la réalisation informatique musicale IRCAM, de Christophe Mazzell

  Nous sommes là en face du fin du fin de la technologie sonore et communicationnelle : l’Émetteur de doutes, Micro contradicteur, Micro écho négatif (il répète avant qu’on ait parlé), Zone de distraction, Projecteur sonore, Tapis à absorber les bruits… Le tout avec l’aimable collaboration de l’IRCAM.
C’est très sérieux et évidemment burlesque, selon la vocation du groupe Grand Magasin.Tous ces engins, dont l’un n’est qu’une farce faite à l’un des protagonistes, on ne vous dira pas lequel, et qui sont peut-être bien tous des farces faites au candide public, tous ces engins, donc, ne constituent qu’une sorte d’apothéose du quotidien. Prenez l’Émetteur de doutes, par exemple.
On se croirait à n’importe quelle émission sérieuse à la radio ou à la télévision : chaque affirmation est nuancée par une pédale wa-wa du genre « enfin, je crois », « - ou non »…, et donc aussitôt vidée. De même pour le Micro contradicteur, « en bas, en haut », « je descends, je monte », qui égarerait n’importe quel discours et interdirait à jamais de trouver la sortie de secours.
On aura même droit à l’irrésistible tour de Babel d’une traduction simultanée en japonais, russe et arabe des mouvements de l’orateur, bref, tout est bon pour monter en épingle le comique intrinsèque des bruits de la communication (= parasites et obstacles) et la présence exaspérante des bruits tout court (aspirateur, marteau piqueur).
Ce savoureux morceau de non-sens pâtit parfois d’un certain manque de rythme, mais enfin, ce sont peut-être les nécessités de la pédagogie…

 Christine Friedel

 

 

Oncle Vania

Oncle Vania d’Anton Tchekov, mise en scène de Serge Lipszyc.

  p924504.jpg Oncle Vania, comme le rappelle justement le metteur en scène se situe dans l’œuvre théâtrale de Tchekov à un moment de transition entre les pièces de jeunesse comme Platonov et Ivanov, et les grandes pièces que sont Les Trois sœurs  et La Cerisaie. Oncle Vania, c’est, par le biais du personnage, de  Vania, la peinture de la désillusion, de la fatigue de vivre au quotidien, quand tous les jours se ressemblent dans cette campagne isolée de tout.
Le professeur Sérébriakov, âgé et retraité, est venu  se  reposer dans le domaine familial  avec sa deuxième femme, la jeune et séduisante Eléna( vingt sept ans). C’est  Vania( le frère de l’épouse décédée de Sérébriakov) qui tient la propriété , grâce à un travail acharné, avec sa nièce Sonia, fille de Sérébriakov , lequel  est sans doute incapable de l’aimer vraiment ; Vania a sans doute trimé dur, et ne supporte pas que Sérébriakov , petit intellectuel sans envergure ni talent,veuille vendre le domaine; bien entendu, comme dans toutes les pièces de Tchekov, la question de l’argent est omniprésente et constitue un polluant très efficace dans les relations familiales, puisque Vania reproche à son beau-frère d’avoir vécu grâce aux bénéfices que rapportaient les moissons, alors que lui n’en  voyait guère la couleur. Sonia, elle, aime depuis bien longtemps Astrov  le médecin, qui ne veut même pas s’en apercevoir,  et qui noie dans la vodka sa fatigue quotidienne et son désarroi quand des patients  incurables meurent dans ses bras . Quant à  Maria, la mère de Vania, elle  admire beaucoup son gendre Sérébriakov.
Il y a aussi Téléguine, un propriétaire foncier ruiné qui vit aux crochets de la famille. Et Marina, la vieille nounou. Héléna n’est pas indifférente aux charmes de Vania, et c’est sans doute réciproque. Et  Vania à bout de nerfs fera semblant de tuer  Sérébriakov à coups de revolver; c’en est  trop  et, finalement, sa jeune épouse et lui  repartiront, et  sans doute à jamais. Il y a  encore  un peu de L’Homme des Bois, la pièce qui a préfiguré Oncle Vania, et   certains thèmes de La Cerisaie sont déjà dans l’air: l’attachement profond à la  propriété familiale, enjeu et source de conflits, le désir amoureux, très fort mais voué à l’échec, le sentiment très fortement enraciné que la terre appartient davantage à nos enfants qu’à nous-mêmes, et qu’il faut  la préserver des crimes que l’ homme lui fait subir sans en avoir la moindre idée. Il y a des phrases prophétiques chez Tchekov tout à fait étonnantes, alors que la planète n’était pas menacée comme elle l’est aujourd’hui.
Oncle Vania a été souvent montée ces dernières années, notamment par Lev Dodine, et par Jacques Livchine en plein air dans une mise en scène qui avait  fait l’unanimité. et qui doit surfer sur les vagues de la 80 ème représentation! Celle de Serge Lipszyc est juste correcte, c’est à dire qu’il nous en donne une lecture  honnête mais pas plus et encore;  même avec Robin Renucci dans le rôle titre, qui, lui, ne  semble ne pas être très à l’aise et s’ennuyer un peu..    Il est là ,sans être vraiment là, comme s’il n’avait pas envie de jouer le personnage..Comme s’il n’avait pas réussi à quitter sa livrée de domestique de Désiré de Guitry qu’il avait superbement interprété l’an passé dans la mise en scène de Lipsczyc.
Le reste de la distribution, à part René Loyon/ Sérébriakov et Lipzscyc/ Astrov, tous deux très justes, manque un peu de souffle, et c’est un euphémisme; par moments, cela frise même l’amateurisme distingué. Et il y a des erreurs que l’on  n’arrive pas à comprendre: pourquoi Lipzsyc a-t-il fait réaliser ce plancher en contre-plaqué qui résonne à chaque pas? Pourquoi les lumières sont-elle aussi parcimonieuses? Pourquoi ces changements de dispositifs scéniques avec ces noirs qui paraissent bien longs? Pourquoi ce manque de direction d’acteurs?
Cela dit, il y a  quelques belles-mais courtes-scènes sur la fin, en particulier entre Vania et son beau-frère, entre Astrov et Héléna… A ces seuls moments-là, passe une réelle émotion, surtout quand Sonia  évoque l’avenir avec Vania. Mais c’est trop tard… Alors ? Encore une fois, c’est une mise en scène que l’on peut voir avec un petit plaisir, si l’on n’est vraiment pas trop exigeant… Le spectacle qui s’est déjà joué en tournée, ne pourra guère se bonifier. Mais si un jour l’été prochain, vous croisez sur votre chemin le Vania à la campagne du Théâtre de l’Unité, alors, ne le ratez surtout pas.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet jusqu’au 30 octobre.

SI JE SUIS L’AUTRE

SI JE SUIS L’AUTRE  d’Elsa Ménard,

Depuis plusieurs années, la Collectif 12  de Mantes-la-Jolie organise à la rentrée d’octobre une rencontre ouverte à des compagnies qui font leurs premières expériences, peinant pour  trouver des lieux de représentation. Elles disposent ici d’un lieu de travail dynamique et chaleureux, parfois pendant plusieurs semaines et des amorces de production.
On y voit des spectacles souvent prometteurs, pas toujours aboutis, mais certains comme ceux la compagnie TOC de Mirabelle Rousseau ont pu faire éclore leur démarche de troupe. Elsa Ménard travaille depuis plusieurs mois sur la notion de racisme, elle avait présenté Euphémisme, une comédie française, au dernier Jeunes Zé Jolie, une longue mise en abîme des politiques d’immigration conçue à partir de citations de discours politiques et médiatiques. Si je suis l’autre en est la suite : trois hommes sont assis sur un banc, deux petits blancs et un grand noir. Ils devisent sur leurs différences, le premier affirme son racisme ordinaire, le noir s’en indigne calmement, le troisième tente de tempérer l’inexplicable haine de celui qui « n’est pas raciste, mais qui dit ce que tout le monde pense ». De discussions de bistrot en citations de propos  tenus par des responsables politiques- de Michel Rocard («  La France ne peut  accueillir toute la misère du monde » mais il avait rajouté « mais  elle en prendra sa part »  à Le Pen,  en passant par des Premiers ministres de droite- trois bons comédiens accompagnés par Elsa Ménard en rousse meneuse de jeu, mettent en lumière la peste brune qui menace notre pays.

 

Edith Rappoport

Festival Jeunes Zé Jolie

http://mangetatete.com

Enfants du siècle

Enfants du siècle, diptyque composé de Fantasio & On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset, mise en scène de Benoît Lambert. 

  enfantssiecle2010093733d.jpgCes deux pièces et Lorenzaccio ont été écrites par Musset en 1834 qui n’avait que 24 ans.! Si, si c’est vrai! Fantasio est une sorte de conte  où le jeune Fantasio cynique et révolté, alcoolique, coureur de femmes  et criblé de dettes, qui est un peu le double de l’auteur- adulé dans sa jeunesse mais, on l’oublie trop souvent, mort dans l’oubli à 46 ans -va se débrouiller pour prendre la place  de Saint-Jean , bouffon récemment décédé, du Roi de Bavière. Il a, pour éviter une guerre, destiné sa fille Elisabeth au ridicule et niais Prince de Mantoue qui  s’est déguisé en valet pour être plus près de la Princesse. Mais Fantasio, à la fois pour s’amuser et rendre service, va tout faire pour séduire Elsbeth et faire en sorte que ce mariage avec le Prince de Mantoue n’ait pas lieu…
Mais le Roi est furieux de cette initiative et Fantasio se retrouvera en prison,  mais à l’abri de  ses  créanciers… Que  la belle Princesse dédommagera, mais Fantasio restera derrière les barreaux. Comme l’écrivait Denis Podalydès qui , il y a deux ans monta cette pièce- formidablement écrite  et très séduisante pour un metteur en scène:  » C’est l’expression d’une mélancolie d’autant plus profonde en fait qu’elle semble joyeuse, ironique et farcesque ».
Oui, mais voilà, comme traduire cette expression en termes théâtraux? Podalydès n’avait pas tellement bien réussi son coup, pas plus que Julia Vidit , comme l’a relaté ce mois-ci Barbara Petit ( voir pour ces deux réalisations: Le Théâtre du Blog). Benoît Lambert a choisi d’en faire un diptyque avec On ne badine pas avec l’amour. Scénographie simplifiée: des tables rectangulaires alignées ,  un rideau de fil dans le fond et une distribution qui réunit les acteurs pour les deux pièces.
Nous avons raté le  tout début de Fantasio à cause d’un retard de train mais que dire.? A la fois, la mise en scène de Benoit Lambert a des qualités de sérieux universitaire et de rigueur; il y a de bons comédiens, en particulier: Guillaume Hinckly ( Fantasio), Pierre Ascaride ( Le Roi et le père de Perdican),  Etienne Grebot, ( Le Conseiller du Roi et Maître Bridaine Cécile Gérard ( La Gouvernante et dame Pluche) Emmanuel Vérité ( Le Prince de Mantoue et Perdican)  et, en même temps, cela ne fonctionne pas vraiment et l’on a du mal à entrer dans ce conte à la fois d’un romantisme échevelé qui a des allures de B.D. que Benoît Lambert a bien du mal à faire entrer sur un plateau…
Il y manque sans doute la folie et le charme de Musset qui faisaient aussi défaut chez Podalydès. La faute à quoi? D’abord à une scénographie, vaguement inspirée de celles de Wilson, mais  maladroite et encombrante qui n’aide guère les comédiens, à un éclairage des plus parcimonieux, comme si Benoît Lambert avait- par moment du moins- privilégié la belle image à coup de musique surlignante, ce qui est toujours inutile, au détriment de l’interprétation; la faute aussi  à un manque de rythme, et à une direction d’acteurs quelque peu flottante: pourquoi faire crier sans raison les comédiens? Tout cela n’est pas vraiment convaincant… La lettre de Musset sans doute, mais pas l’esprit. Peut-être ne sommes nous pas tombés sur le bon jour, mais, malgré des qualités, il y a quand même trop de choses approximatives dans ce spectacle.
La mise en scène d’ On ne badine pas avec l’amour- avec ces mêmes tables mais cette fois recouvertes de d’herbe verte avec une fontaine en résine brune très kitch- est un peu plus vigoureuse mais semble souvent hésiter, comme celle de Fantasio, entre le premier et le second degré. On retrouve donc les mêmes acteurs, pour nous faire vivre les amours de Camille et de Perdican, à travers quelques scènes culte que tous les apprentis comédiens français connaissent par cœur…   Difficile de résister à ce texte d’une précision et à d’une  virtuosité du langage qui sont  un peu la marque de fabrique du jeune Musset. Plus de 150 ans après, les mœurs ont sans doute bien changé mais les répliques de Badine sont toujours aussi incandescentes, et Benoît Lambert, cette fois, semble un peu plus à l’aise pour diriger ses comédiens; reste un grave problème, Morgane Hainaux, que l’on a pu voir dans plusieurs séries télé n’est pas crédible une seconde dans Camille: manque de présence, diction souvent bâclée alors que la langue de Musset demande à la fois  précision et  aisance, gestuelle imprécise: bref, rien n’est dans l’axe et c’est plutôt ennuyeux quand il s’agit de Camille: c’est un peu toute la pièce qui s’en ressent.
Alors à voir? A vous de juger! Cela dit, Il y avait beaucoup de jeunes gens à la représentation de ce diptyque qui ne semblaient pas s’ennuyer et qui paraissaient sensibles à cette histoire d’amour  et de jalousie provoquée qui tourne mal, puisque Rosette finira par se suicider mais ce Fantasio et ce Badine nous ont  laissé un peu sur notre faim…

Philippe du Vignal

Spectacle vu à la Comédie de Caen, repris au Théâtre 71 de Malakoff du 4 au 27 novembre.

De Profundis

De Profundis d’Oscar Wilde, mise en scène et adaptation de Grégoire Couette-Jourdain

deprofundis.jpgOscar Wilde écrit une ultime lettre à son amant depuis les tréfonds de la geôle où il est incarcéré après avoir été littéralement banni et humilié pour cause d’homosexualité. Son amant n’est pas étranger à la situation puisque c’est son propre père qui a catalysé cette situation sur fond d’intrigue croisant histoire de mœurs et histoire politique que l’on ne va pas révéler ici. Cette lettre fait initialement 180 pages, elle est à considérer comme le testament éthique d’un homme à l’adresse de celui qu’il a aimé, mais aussi comme un témoignage fait à titre posthume, envoyé à l’ensemble de la société de son époque (Wilde avait demandé à ce qu’elle soit publiée après sa mort).
Le dandy a disparu… Reste un homme seul, humble et fragile, qui dévoile son processus de reconstruction en narrant ce qu’il a éprouvé devant le déroulement des faits qui l’ont conduit dans son cachot, puis nous relate l’enfer du quotidien de son univers actuel. Cet enfer lui permet une longue introspection – aux origines de la lettre – qui le fait conclure sur une idée qui peut étonner tant on retient une image d’Epinal du poète : le pire des vices est la superficialité.
Magnifiquement bien écrite, adaptée avec talent par Grégoire Couette-Jourdain et interprétée avec brio par un Jean-Paul Audrain culminant, cette pièce séduira les amateurs de Wilde bien sûr, mais aussi les amoureux de grands textes joués au théâtre comme ceux qui s’intéresseraient à une peinture livrée en creux de l’Angleterre bien pensante de la fin du 19e siècle. La mise en scène sobre sert le propos et sublime l’interprétation de Jean-Paul Audrain. Les lumières ont fait l’objet d’un véritable travail d’orfèvrerie: elles font  plus qu’habiller le plateau noir, elles découpent des espaces (donnant au plateau un peu terne du Lucernaire une vie superbe) et suggèrent sans rien imposer des atmosphères entrant en écho aux ressentis de Wilde….C’est vraiment très réussi.
Ce soir était la quatre-vingtième des représentations de la pièce et aussi la dernière en ce lieu, après plus de deux mois de succès. Gageons que des directeurs de théâtre auront sentiront  l’intérêt de la faire vivre plus longtemps

Jérôme Robert

Au Lucernaire jusqu’au 16 octobre.

Le Diptyque du rat

Le Diptyque du rat, textes de Bohumil Hrabal et Copi, mise en scène Laurent Frechuret (création)

fb764c986eee843f1.jpgLe Diptyque du rat, c’est le nom intriguant d’un spectacle original. Laurent Fréchuret est l’instigateur d’une rencontre improbable entre deux auteurs qui a priori n’ont pas grand chose à voir l’un avec l’autre : le Tchèque Bohumil Hrabal et l’Argentin Copi. À bien y regarder de plus près toutefois, ils sont tous deux à l’origine de textes, Une trop bruyante solitude et La Pyramide, qui ont pour personnage principal un rat (de manière littérale ou plus figurée). C’est ce fil conducteur qui a poussé le metteur en scène à créer cette composition en deux tableaux. Et les ponts entre ces deux écrivains ne feront de plus en plus évidents au fur et à mesure de la soirée (nous ne les révélerons pas ici pour ne pas gâcher l’effet de surprise).

Dans le premier tableau (l’adaptation de Hrabal), Thierry Gibault campe un Hanta à la présence spectrale et hallucinante. Seul en scène, son regard inquiétant de reptile ne nous quittera pas pendant toute la représentation. Sa performance est éblouissante : il tient physiquement du rat par ses postures, ses gestes et ses mimiques, et il tiendra ce rôle jusqu’au bout. Mais c’est à un rat cultivé et pétri de lettres auquel nous avons affaire. Même si cela ne se voit guère à sa mise : un tablier sale recouvre une salopette repoussante, son visage et ses bras sont tatoués d’encre. Et comme il ne se lave plus, la poussière vole partout quand il se frappe les mains (il travaille en effet dans une usine de recyclage de papiers et de vieux livres).

 Écouter Hanta raconter sa vie s’avère souvent drôle et irrévérencieux. Les mésaventures de Marinette, son amie, dont le destin semble irrémédiablement lié à ses excréments, sont truculentes. Parfois, on flirte avec le fantastique (les jeux de lumière (Éric Rossi) et les bruitages (son François Chabrier), ravissants, n’y sont pas pour rien), parfois aussi les tragédies de l’Histoire affleurent en filigrane (mention de la littérature nazie, l’aventure avec l’amie tsigane déportée). Un troublant chassé-croisé entre réel et imaginaire qu’enfilera le second tableau.

Après l’entracte au cours de laquelle le CDN fait l’honneur d’offrir au public des rafraîchissements, retour en salle pour la pièce de Copi. La configuration a changé : les spectateurs ne sont plus face à la scène mais sur des gradins disposés en triangle, de manière à former une pyramide inca. Nous n’allons pas tarder à savoir pourquoi.

 Attention, univers déjanté et mordant ! Nous sommes chez un esprit libre, et « le monde est à l’envers » : ici le rat porte un manteau de fourrure sur un k-way rouge, il roule en Cadillac et sait déchiffrer les hiéroglyphes, la princesse porte des collants fuchsias, une robe à fleurs, et le jésuite un duffle-coat rose pâle sur une robe de soirée bleue, et des bas résille ! L’intrigue est celle d’un rat (un ami du père de la reine) en visite qui risque de se faire dévorer par ses hôtes : la reine, la princesse et le jésuite, affamés. En arrière-plan, une réflexion sur les abus de pouvoir, la dictature, l’autocratie… C’est jubilatoire et on ne s’en lasse pas, les événements s’enchaînent à un rythme frénétique, servis par une troupe débordante d’énergie et de talent : Philippe Baronnet est Chrysanthème, le vendeur d’eau homosexuel qui fournit des champignons hallucinogènes en période de famine, Elya Birman le rat bibliothécaire au coup d’œil perfide et poète, Élisabeth Macocco la reine aveugle, cruelle et sadique, qui disparaît derrière un rideau de paillettes en se trémoussant sur la musique d’Ennio Morricone, Nine de Montal la princesse au teint livide et au regard terriblement inquiétant qui tel un petit oiseau en cage fait des pirouettes sur un trapèze, Rémi Rauzier le jésuite inouï et cocasse qui traîne avec lui son arbre mort. Les relations parents-enfants plus que douteuses n’ont rien à envier aux yeux que l’on se crève de mère en fille ou aux instincts cannibales de la royauté ! La direction d’acteurs est impeccable et l’espace pyramidal est très bien exploité.

L’idée de coupler ces deux textes politiques et subversifs est bienvenue. Néanmoins, s’agissant d’une seule soirée, cela la rend riche, alors venez en forme !

Barbara Petit

Jusqu’au 23 octobre au CDN – Théâtre de Sartrouville.

En tournée : La Pyramide du 1er au 17 décembre 2010 au Centre dramatique régional de Haute-Normandie – Théâtre des Deux Rives, Une trop bruyante solitude du 29 mars au 9 avril 2011 au Nouveau Théâtre – CDN de Besançon et de Franche-Comté.

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