LES JUSTES

203804emanuellebeartvincentdissezfont.jpgLES  JUSTES d’Albert Camus, mise en scène de Stanislas Nordey.

 

En collaboratiion avec le Festival d’Avignon,  Wajdi Mouawad a fait venir à Ottawa les créations d’Ostermeier (Hedda Gabler, Berline Schaubühne,) et de Varlikowski (Krum, de Hanokh Levin dans une coproduction du TR Warszawa et du Norodowy Stary Teatr en Pologne) Cette semaine, pour commémorer le 50e anniversaire de la naissance d’Albert Camus, alors que le Théâtre Denise Pelletier à Montréal présente une nouvelle adaptation de L’Étranger, le Centre national des Arts à Ottawa présente la pièce les Justes revue par la troupe française de Stanislas Nordey. La venue de cette production est le résultat d’une étroite collaboration entre Wajdi Mouawad et Nordey. Celui-ci a joué Szymanowski le Cryptanalyste dans Ciels (de Wajdi Moawad), présenté à Ottawa la saison dernière. Maintenant, Nordey arrive avec sa propre troupe, pour nous présenter une lecture à la fois troublante et très recherchée de Les Justes, l’œuvre de Camus rarement jouée au Canada.

Les communiqués de presse nous ont assuré que cette mise en scène évite toute affinité avec l’Idée du terrorisme actuel et je veux bien le croire après m’être laissé imprégnée par la vision esthétique que Nordey a privilégiée.  L’idée est très claire. Il s’agit de savoir si on peut légitimer le meurtre, n’importe quel meurtre, lorsque la cause semble juste, sans doute  une orientation tout à fait particulière de l’idée mrchiavélienne selon qui la fin justifie les moyens.  Camus ne donne pas de réponse à la question mais la pièce nous permet d’observer le comportement d’un petit groupe de jeunes révolutionnaires dans cette situation limite.

Nous sommes en Russie bien avant la Grande guerre et donc bien avant la révolution d’octobre.  Les jeunes anarchistes se disent membres du Parti socialiste et ils ont pris pour cible Le grand duc Serge, un homme cruel qui terrorise les Russes. Puisque le Duc doit être éliminé pour que le peuple soit enfin libéré, le meurtre est inévitable.  La seule question à résoudre : à quel moment lance-t-on la bombe, et dans quelles conditions? Seulement, Kaliayev  l’Idéaliste,  celui qui devait assassiner le grand Duc, a refusé de lancer la bombe parce que le jeune neveu du Duc l’accompagnait dans le carrosse. Kaliayev était incapable de tuer un innocent.  Toutefois, la deuxième tentative a réussi. Kaliayev est appréhendé, emprisonné et exécuté, sans qu’il pense renier son geste, même à la demande de la Grande-Duchesse jouée par  l’admirable Véronique Nordey, qui veut entendre son repentir, ce que Kaliayev refuse.

Pour mettre en valeur l’engagement quasi mystique de cette petite équipe d’assassins , Nordey créé une vision esthétique inspirée à la fois d’une discipline militaire rigoureuse, de l’expression quasi mythique de la tragédie grecque, et d’une ambiance monastique minimaliste. Dans cette confrérie où les êtres humains sont d’un dévouement à toute épreuve, la pureté de leur engagement moral se reflète dans la pureté des lignes de cette scénographie couleur de terre, où les corps rentrent et sortent en traversant l’immense plateau en lignes droites et où les bottes militaires résonnent sur la scène comme les bruits d’une puissance invisible.

Mais, puisque nous sommes au théâtre et que Les Justes  est surtout un théâtre d’idées, Nordey créé une forme de mise en abyme joué par les révolutionnaires eux-mêmes pour assurer la distance entre eux et le public dans la salle, pour mettre en évidence la nature théâtrale  plutôt que politique, de sa propre réflexion. La démarche est extrêmement saisissante et permet au metteur en scène de nous piéger par des rebondissements  dramatiques, des moments de grande émotion et des scènes qui frôlent la comédie…malgré le fond de la situation qui devient, elle aussi, un assassinat « théâtral » avant que Dora, jouée par Emmanuel Béart  (dont la belle voix est  parfois tombée dans un  monotone énervant), se sacrifie et parte rejoindre son amant dans la mort. Un dénouement digne des grands opéras tragiques.

La nature purement théâtrale de ce monde troublé est mise en évidence partout : la gestuelle hiératique, le style déclamatoire de la tragédie grecque côtoient une relecture plutôt ironique de ces mêmes mouvements au ralenti mais grandioses lorsque le chef de police Skouratov fait signe à la Régie afin de manipuler l’ éclairage scénique. La rencontre extrêmement émotionnelle avec la grande duchesse au bord des larmes, devant les rideaux en velours rouge, signe d’un cadre plutôt mélodramatique, ou le moment où Stepan (Wajdi Mouawad) le pur et dur capable de tuer dans la quasi indifférence, hurle de colère ou s’écroule dans la douleur absolue lorsqu’est annoncée la mort de Kaliayev. Ce sont des personnages limites, plus grands que la vie, dont la puissance des cordes vocales nous fait rêver à l’opéra.

En effet, Nordey possède une oreille très subtile. Il entend toutes les tonalités, les rythmes et les bruits de fond. Il repère des voix riches et mélodiques, et des voix rauques et grinçantes. Cette orchestration de sonorités vocales a créé le drame, a provoqué l’émotion et finalement nous a laissé ébahie par la puissance de l’ensemble.

Alvina Ruprecht,
Une coproduction du Théâtre national de Bretagne, de la compagnie Nordey, du Grand théâtre de Luxembourg, du Théâtre populaire de Villeurbanne.
Présenté au Centre national des Arts à Ottawa  28 sept au 2 octobre, 2010


Archive pour octobre, 2010

TOÄ

TOÄ de Sacha Guitry, mise en scène de Thomas Jolly.

 

L’auteur décédé déjà depuis un demi-siècle, cordialement détesté par tous ses collèges écrivains ou presque , a  toujours traîné une odeur de souffre et fut même emprisonné quelques mois au moment de la Libération, accusé de connivences avec les Allemands  Trop mondain,imprudent sans doute et habile à se faire des ennemis, mais enfin on oublie trop souvent , que, grâce à ses relations avec l’occupant , il sauva des camps de la mort Tristan Bernard et sa femme, ce que bien d’autres n’auraient pas fait… Et curieusement, les meilleures des pièces de la grande centaine qu’il écrivit ne furent jamais cessés d’être jouées depuis sa mort. Mais… à peu près exclusivement dans le théâtre privé  et pas par n’importe qui( Michel Serrault,  Jean-Paul Belmondo, Claude Rich, Pierre Arditi, Fanny Ardant. Mais jamais dans le théâtre public sauf ces dernières années, avec entre autres: Daniel Benoin, et l’an passé Serge Lipszyzc- metteur en scène qui travaille davantage dans le théâtre public mais au Théâtre de la Michodière. Antoine Vitez appréciait aussi beaucoup Guitry mais ne l’a pourtant jamais monté: il semble qu’il y ait eu jusqu’à ces dernières années comme une sorte de scrupule à jouer Guitry qui vaut sans doute mieux que sa réputation d’auteur de boulevard et de cinéaste de films historiques…
Mais, le plus curieux, c’est de voir cette réapparaître Guitry cette fois monté par un tout jeune metteur en scène. de Cherbourg… avec une pièce peu connue qu’il écrivit en 39 puis remania en 49  Tôa.
C’est non pas une véritable intrigue mais une sorte de miroir théâtral que l’auteur/ acteur s’offre à lui-même, en décryptant son travail de dramaturge,  et  qu’il offre à son public chéri sans lequel il ne pourrait vivre. Théâtre dans le théâtre comme dans de nombreuses pièces de Guitry qui confondait allègrement les planches et la vie quotidienne, ses épouses et ses comédiennes, avec un plaisir certain, pas mal de cynisme et une bonne dose de misogynie. L’action se passe dans un théâtre parisien où une femme Ekaterina  a bien l’intention de tuer à coup de revolver Michel  qui, prétend-elle, s’amuse à piétiner le cœur des autres; la pièce mériterait quelques coupures vers la fin…
toa00.jpgThomas Jolly- et c’est très rare pour un aussi jeune metteur en scène-  a compris avec beaucoup d’intelligence et d’humour le parti les trouvailles que l’on pouvait faire en maniant le premier et le second degré, au besoin en faisant intervenir l’auteur en voix off ( Mais pas si sûr que le public comprenne  de qui est cette voix bien connue il y a encore trente ans. N’importe, c’est mis en scène avec une virulence et, en même temps, avec un air de ne pas y toucher qui sont tout à fait remarquables. Comme Thomas Jolly a un sens réel de la scénographie, il s’amuse à construire un mur en cartons rouges dont on devine qu’il va s’écrouler et envahir tout le plateau; il a aussi imaginé, belle métaphore, quatre cadres de scène dorées rectangulaires qui vont s’emboîter à la fin les uns dans les autres. Mais c’est tout .
Thomas Jolly a passé au karcher le plateau du théâtre de boulevard: deux praticables blancs en longueur, et une paire d’escarpins qui sert de téléphone… Pour les costumes, c’est aussi déjanté: mini-jupes pour les filles et costumes pour les deux hommes, tailleur strict pour Ekaterina.. Côté direction d’acteurs, aucun doute là-dessus, il sait diriger,  d’abord lui-même dans  le rôle de Michel le double de Guitry, mais aussi ses cinq complices: Flora Diguet, Emeline Frémont, Julie Lerat-Guersant, Charline Porrone et Alexandre Dain: diction, gestuelle, occupation du plateau: c’est réglé au millimètre, avec à la fois une précision  diabolique et une impertinence absolue. Avec quelque chose de Buster Keaton dans l’air. Pour reprendre le mot de Kantor, Thomas Jolly ne joue pas Guitry mais joue avec Guitry. D’un côté, une des dernières pièces d’un auteur prolixe, de l’autre, un des premiers mais excellent travail de mise en scène .
Thoma Jolly a fait aussi sienne la réflexion de cet homme de théâtre sur sa condition de bouffon, et qui a finalement été toute sa vie ce qu’il rêvait d’être: un personnage de théâtre. Il fascine Thomas Jolly,  c’est évident mais, en même temps, le jeune metteur en scène nous fait comprendre avec beaucoup de finesse et d’espièglerie qu’il n’est pas dupe de cette auto-critique truffée de mots d’auteur, d’arabesques et de jeu sur le langage qui  sont un peu la marque de  Guitry. Du genre:   » J’ai observé que, d’ordinaire, on se dit au revoir quand on espère bien qu’ on ne se reverra jamais-tandis qu’en général, on se revoit volontiers quand on s’est dit adieu. »
Et dans les meilleurs moments de la pièce un peu longuette, Thomas Jolly éprouve autant de plaisir à faire chanter cette langue, tout en maintenant  le petit interstice de distanciation ironique pour que l’on sente bien qu’il n’est pas dupe des facilités que s’accorde l’auteur. Du grand style. Vraiment . Et la Compagnie La Piccola Familia devrait faire un beau parcours. Au chapitre des petites réserves: des phrases débitées trop vite et donc incompréhensibles, une actrice qui joue Ekaterina mal distribuée, un certain nombre de baisses de rythme sur la fin et quelques gags inutiles mais ce jeu de massacre est d’une rare virtuosité; et le public qui , pour une fois, était très jeune, riait  sans se faire prier. Le spectacle est vraiment tout à fait remarquable; il a eu l’an passé le Prix de l’Odéon, et c’était parfaitement mérité.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis jusqu’au 17 octobre.

Fantasio

 Fantasio d Alfred de Musset , mise en scène de Julia Vidit

  descoulissesauspectaclefantasioaunouveautheatredemontreuil.jpgRemarque préliminaire: il est des théâtres qui possèdent le sens de l’hospitalité. Le Nouveau théâtre de Montreuil n’est pas de ceux-là : le personnel d’accueil aux portes, ouvertes seulement dix minutes avant le début du spectacle, presse sur un ton d’urgence le public à entrer dans la salle. Il est 20h28, le spectacle devant impérativement commencer à l’heure (nous sommes samedi soir, c’est le week-end, la détente…), il demande aux spectateurs de jeter la fin de leur panier repas à la poubelle avant de leur fermer la porte au nez, histoire de leur bien faire comprendre leur exaspération à n’être pas obéis, les obligeant à passer de l’autre côté (une mesure de précipitation qui désoriente les retardataires et fait perdre cinq minutes à tout le monde).

Alors que la totalité du public n’est pas encore entrée, les ouvreurs proposent déjà aux spectateurs de s’asseoir où ils veulent pour occuper les places vides, puisque la salle ce soir n’était pas remplie. Les derniers arrivants protestent alors pour avoir leur place, ce qui provoque discussions, déplacements, remue-ménage. Bref, un excès de zèle qui produit un beau désordre, et certainement le résultat inverse de celui souhaité.

Mais le plus dommageable dans l’affaire: rudoyer et malmener les spectateurs juste avant le début de la représentation, n’encline pas à être dans de bonnes dispositions pour recevoir la pièce, et ce sont malheureusement les comédiens qui en font les frais. (question subsidiaire : est-ce la rigueur de la politique budgétaire de M. Sarkozy qui rend le personnel d’un Centre dramatique national désagréable ?)

Cela étant dit, passons à la pièce !

Dans sa note d’intention, Julia Vidit, la metteuse en scène, écrit : « Musset, comme moi, cherchons tous deux du sens, lui en écrivant, moi, en menant cette aventure scénique ». C’est bien aussi notre impression, que cette pièce est encore à l’état de recherche et qu’elle manque d’aboutissement. Julia Vidit déclare avoir été intéressée par le mélange des genres de Fantasio : le côté fantaisie, opérette et farce, et le côté drame romantique (avec les thèmes du travestissement, de l’hypocrisie, du vide politique, des désillusions amoureuses) qui finit mal.

« Ce mélange improbable », cette « diversité de formes et de jeux », ce passage incessant d’un registre à l’autre qui l’a attirée, est justement ce qui nous désoriente : il aurait peut-être mieux valu choisir un genre et s’y tenir. Il y a un décalage entre le début de la pièce où les amis de Fantasio, plongés dans le spleen et la mélancolie de leur époque, transmettent leur ennui au spectateur par un jeu trop monotone. A ce moment-là, les personnages portent  des sweat-shirts à capuche et des jeans,  fument et boivent des cannettes de bière. Pour le reste de la pièce , l’on est totalement dans le conte fantastique, avec un jeu clownesque, burlesque, bouffon, qui fait penser au Baron de Münchhausen. Avec des costumes (Valérie Ranchoux) plus somptueux les uns que les autres, et des décors (Thibaut Fack) à faire rêver : quand la palissade s’écroule, elle fait apparaître une splendide serre labyrinthique de roses.
Mais ici aussi, des alternances dans le jeu, tantôt tragique tantôt comique, qui désarment. Heureusement, certains comédiens sont plus convaincants : rendons grâce à certaines scènes qui viennent racheter cette valse-hésitation, notamment celles entre le Prince de Mantoue et son aide de camp (le dossier de presse ne comportant ni la liste des personnages ni la distribution, on ne peut vous donner le nom des comédiens !).
Les applaudissements mi-figue mi-raisin de la fin traduisaient bien cette sensation d’entre-deux du spectacle. On reste un peu sur sa faim, ne sachant pas trop à quoi l’on a assisté.

Barbara Petit

 Au Nouveau Théâtre de Montreuil jusqu’au 9 octobre 2010 à 20h28 précises !

nouvelle direction au Théâtre français au Centre national des Arts, Ottawa

Wajdi Mouawad présente son successeur: Brigitte Haentjens, la nouvelle directrice désignée du Théâtre français au Centre national des Arts. 

Conférence de Presse, présidée par Rosemary Thompson.

 

dsc00492.jpgLors d’une conférence de presse, mercredi après midi, le Centre national des arts nous a présenté la nouvelle directrice artistique « désignée » du théâtre français de l’établissement. Voici la première fois qu’une femme occupe ce poste (au Théâtre français) parce que Marti Maraden a déjà remplis le rôle du côté du théâtre anglais, depuis sa création en 1969.

En septembre 2011, Mme Haentjens assumera le poste de directrice artistique désignée au moment où Wajdi Mouawad entamera sa dernière saison artistique et en septembre 2012, elle deviendra directrice artistique en titre et occupera le poste jusqu’en 2016.

Mme Haentjens, originaire de Versailles, France a étudié le théâtre avec Jacques Lecoq, le grand créateur de mime et celui qui a développé le travail corporel. Elle s’est installée en Ontario en 1977 où elle a donné une impulsion importante à l’épanouissement du théâtre franco-ontarien en tant que directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario pendant huit ans. Pendant cette période elle a créé de nombreuses grandes mises en scène dont le Chien de Jean-Marc Dalpé (1988). En collaboration avec Dalpé, elle a écrit Hawkesbury blues (1982) et Nickel (1984). Parmi les nombreuses productions réalisées à Ottawa ou elle a aussi travaillé avec le théâtre de la Corvée (devenu le Trillium) a mis en scène Qui a peur de Virginia Woolf.

Elle s’est installée à Montréal en 1991 et c’est à ce moment-là qu’elle s’est vraiment épanouie en tant que metteure en scène, où elle a souvent renoué sa collaboration avec Anne Marie Cadieux, une comédienne franco-ontarienne qui avait débuté sa carrière à Ottawa vers la même époque. Entre autres, Mme Haentjens a coprésidé le Carrefour international de théâtre avec Marie Gignac (1996 à 2006) et en 1997, elle fond sa propre compagnie – Sibyllines, pour approfondir sa démarche artistique. C’est avec sa propre compagnie qu’elle monte les œuvres de Sophocle, de Strindberg, de Feydeau, de Koltès, de Heiner Müller, de Sarah Kane, de Georg Buchner (Nous avons pu voir sa version de Woyzek à Ottawa l’année dernière (http://www.criticalstages.org/criticalstages2/28?category=6.)

Surtout, elle réalise des adaptations extrêmement intéressantes des œuvres littéraires qui donnent vie aux voix de nombreuses femmes écrivains : nous retenons surtout Malina, d’Ingeborg Bachman, Eden Cinema de Marguérite Duras, Vivre de Virginia Woolf, La cloche de verre de Sylvia Plath. .

En 2007, elle a reçu le prix Siminovitch de théâtre et le prix Gascon-Thomas de l’École nationale de théâtre du Canada. À partir de septembre, 2012 la nouvelle Directrice artistique, Brigitte Haentjens signera son premier programme artistique au CNA

 

Entretien avec Wajdi Mouawad au Salon du C. N.A. devant les invités de la presse 

Wajdi Mouawad : Le jeu est simple. Je vous pose des questions et vous répondez mais il n’y aura pas de questions de la salle. Ma première question est la suivante : qu’est-ce que cela représente pour vous d’être directrice artistique dans un grand établissement comme Le Centre national des Arts?

Brigitte Haentjens : Je dois dire quelque chose avant de répondre à votre question. Le théâtre français pour moi, quand j’étais à Ottawa (puisque j’ai travaillé à Ottawa pendant presque cinq ans) était un énorme espace très prestigieux qui me semblait tout à fait inaccessible. Je venais voir tous les spectacles mais l’institution elle-même semble très loin de moi. Plus tard, les liens se sont établis quand J’étais au théâtre du Nouvel Ontario à Sudbury avec Jean Claude Marcus (directeur artistique du théâtre français à l’époque) surtout lors qu’il y a eu des coproductions avec le CNA. Certains artistes sont venus travailler avec nous à Sudbury et nous avons développé de belles complicités à ce moment-là puisque le CNA est devenu un organisme ouvert. Les rapports entre Sudbury and Ottawa étaient très étroits.

En ce qui me concerne, cela fait à peu près vingt ans qu’il y a des rumeurs à mon sujet concernant la direction du théâtre français. C’est drôle parce que j’avais fais le deuil de ce poste. On m’a tellement dit que tu seras la prochaine directrice qu’à un moment donné je n’y croyais plus. Donc, c’est d’autant plus étrange d’être ici aujourd’hui. Il est certain que j’y arrive maintenant avec moins de naïveté et plus d’expérience. J’ai toujours été accueillie ici avec énormément de chaleur. Venir au CNA est toujours un moment de grande émotion pour moi parce que comme j’ai vécu ici à Ottawa et comme j’ai travaillé ici, il y a toujours un sentiment de famille.

W.M. Maintenant, tu as ta compagnie (Sibyllines) et tu as codirigé le Carrefour international de théâtre à Québec avec Marie Gignac, donc tu arrives avec l’expérience de la programmation et de la direction globale d’une compagnie. Tu connais très bien la responsabilité qui vous attend. Que signifie la direction artistique pour toi. Qu’est-ce que tu privilégies au théâtre, instinctivement? Qu’est-ce qui t’enchantes par rapport au théâtre?

B.H. Il y a plusieurs questions ici. Ce qui m’enchante et qui m’attire? C’est la poésie et le sens des mots qui m’interpellent comme artiste et comme directrice artistique, Je suis très sensible à la parole, Et en vieillissant, je suis toujours très intéressée par les voies artistiques. Ce qui m’intéresse c’est de promouvoir les voix artistiques qui s’expriment par nécessité. J’ai peur d’être prise dans le carcan de l’institution. Je connais l’équipe ici et je sais que ce n’est pas le cas ici mais c’est ma grande crainte.je me suis battue toute ma vie pour ma liberté de création. J’ai peur de perdre cette liberté-là.

W.M.Tu as peur d’être prise dans l’institution mais que signifie être pris par l’institution?

B.H.Tout simplement la peur viscérale que tu ne puisses plus t’exprimer. Je crois que cela vient avec la nature même de l’artiste qui est assoiffé de liberté.

W.M. Toute à l’heure, Rosemary Thompson (directrice des communications au CNA) a expliqué comment la passation de la direction va se réaliser et maintenant j’explique ma démarche. Moi je tenais absolument à ce que le prochain directeur puisse être maître de sa première saison. C’est très important puisque c’est ce qui m’a manqué ici. Nous avons pris une décision officielle pour faire en sorte que la personne, en l’occurrence Brigitte, puisse commencer à travailler sur sa propre saison pendant la saison précédante. Donc la prochaine saison je vais pouvoir me consacrer entièrement à l’accueil des artistes qui formeront ma dernière saison pendant que Brigitte dans les mêmes locaux, côte à côte, va être en train de préparer sa propre saison. C’est une chose qui pour moi, va rendre cette passation formidable parce qu’il n’y aura pas de transition. Je crois que le théâtre est un endroit ou il ne doit jamais y avoir de transitions. Il doit y avoir de ruptures mais jamais de transitions. La transition est une perte de temps. Et c’est un travail qu’on va pouvoir faire à deux et où le public ne va pas sentir la transition mais il va sentir la rupture, le changement, la différence. Voilà en quoi consiste la liberté du directeur artistique. Donc je tenais à vous le dire pour que vous ayez un peu le sens de ce que cela va signifier pour Brigitte, pour moi et pour l’équipe du théâtre français, cet accompagnement que nous commençons maintenant. Brigitte doit déjà penser à sa première saison, qui se fera dès septembre 2012. Cette nouvelle manière de faire est désormais officielle…

B.H. Ce serait très chouette de travailler ensemble

W.M.Toi tu as déjà collaboré de cette manière avec Marie Gignac mais pour moi, c’est la première fois que je travaille avec un autre artiste alors que je suis directeur artistique. Pour moi, c’est une expérience précieuse et rare

Rosemary Thompson (directrice de communications)

Merci Brigitte et Merci Wajdi.

Ensuite, Alvina Ruprecht s’entretient rapidement avec Brigitte Haentjens, Ottawa, mercredi, 29 septembre, 2010

 

Alvina Ruprecht : On pourrait dire que vous revenez à la maison….

Brigitte Haentjens : Oui c’est ca, mais trente ans plus tard..!

A.R.J’ai vu une de vos premières créations à Ottawa intitulée, Strip, joué en anglais au théâtre 2000, mais vous l’avez créée en français au Théâtre de l’Isle je crois?

B.H.. Non, c’était au Théâtre de la Corvée qui l’avait produit dans un petit théâtre dont je ne me souviens pas le nom. Mais ce n’était pas mon premier spectacle ici, Il était La parole et la loi, en 1978 ou 1979 créé par le Théâtre de la Corvée devenu le Trillium

A.R. Pour revenir au présent, jusqu’à maintenant, la plupart des directeurs artistiques que nous avons eus ici, comme Robert Lepage, Denis Marleau et Wajdi Mouawad étaient souvent en déplacement, des artistes pris ailleurs. Ceci n’est pas une critique mais ils avaient leur manière de fonctionner et étant donné que vous êtes établie à Montréal, je suppose que vous serez là un peu plus souvent que les autres l’étaient.

B.H. (rire) oui j’ai l’intention de passer beaucoup de temps à Ottawa.

A R. Vous allez faire des mises en scène ici lors de votre mandat j’espère…

B.H. Ah Oui, il le faut. Dans une institution comme le théâtre français on ne peut pas faire du bureau non plus. Je vais continuer mes propres projets artistiques

A.R. Et puis, puisque nous sommes dans un milieu un peu particulier avec un public francophone qui n’est pas le même public que celui de Montréal et en plus il y a le public anglophone qui s’intéresse aussi, de plus en plus à la culture de langue française, ce qui est tout à fait récent d’ailleurs, est-ce que cela va déterminer vos choix lorsque vous préparez votre programmation? J’ai vu certaines de vos œuvres à Montréal dont Malina d’Ingeborg Bachman, des moments de création scénique extrêmement profonde et sophistiquée et je me demandais si vous alliez repenser vos choix pour le public ici ou si vous alliez continuer votre voie habituelle.

B.H : En tant qu’artiste on est toujours en dialogue avec un public et que parfois on comprend que le théâtre n’est pas quelque chose de si universel que cela, qui voyage tant que cela. Vous mentionnez avec justesse et justice que la sensibilité diffère d’un groupe à un autre. C’est sur que je veux entrer en dialogue avec le public ici mais je ne sais pas encore de quelle manière ce dialogue va se faire. Il y a quand même une ouverture de ma part. Cela ne veut pas dire que je vais faire exactement ce que les gens veulent mais il y aura un dialogue ouvert.

A.R. Parce qu’en fait, le CNA est malgré tout un lieu »officiel » et vous avez mentionné le fait que vous craignez cette ambiance de « fonctionnaire » ou de « notable » alors que vous avez l’habitude de travailler dans les lieux ou vous pouvez donner libre cours à votre réflexion artistique. Si on travaille dans une institution comme celle-ci on pourrait même arriver à une situation d’autocensure.par crainte de ne pas plaire à tout le monde.

B.H. Bon, ce qui me donne de l’espoir c’est quand même le fait je ne suis plus une jeune poulette (grand rire), j’ai vu l’eau couler sous les ponts quand même, c’est un avantage pour moi dans le sens que j’ai vu tellement de situations que je m’adapte facilement. J’ai quand même travaillé dans des contextes qui étaient très difficiles et très rudes. Par exemple, ce n’était pas très facile de faire la création à Sudbury

A.R Mais cela était il y a très longtemps

B.H Oui mais c’est ce que je veux dire, et depuis j’ai affronté beaucoup d’épreuves

A.R. Le fait de savoir qu’il existe un public anglophone potentiel y aura-t-il la possibilité de se rapprocher de Peter Hinton, le directeur du théâtre anglais, parce que votre anglais est impeccable, vous pourriez même travailler en anglais ou entrevoir une forme de collaboration possible.

B.H. Mais je suis ouverte. Je rentre en poste dans un an donc c’est loin. Mais je peux commencer à y réfléchir et voir ce qui arrive. Je connais bien Peter Hinton, j’ai vu souvent ses spectacles ici à Ottawa. D’ailleurs je travaille en anglais parce que je présente « Tout comme elle » en anglais au prestigieux festival Luminato à Toronto au mois de juin prochain.

A.R. Merci Brigitte Haentjens et je dois vous dire que je suis très contente que vous soyez « de retour » parmi nous.

 

Alvina Ruprecht

Ottawa, le 29 septembre

OPIUM

OPIUM d’après Baudelaire, mise en scène Ezéquiel Garcia-Romeu
avec Redjep Mitrovitsa et Ezéquiel Garcia-Romeu. 

Opium ouvre les Rencontres Ici et Là qui se promènent dans la ville d’Aubervilliers jusqu’au 10 octobre. Au programme quatre autres spectacles, dont le très bel Obludarium des frères Forman évoqué dans ce blog, présenté sous chapiteau du 4 au 7 octobre, parmi d’autres spectacles insolites et des ateliers proposés au public local.
Redjep Mitrovitsa qu’on n’avait pas vu depuis bien longtemps sur un plateau, incarne un Baudelaire mettant en garde ses lecteurs contre les paradis artificiels avec une belle sensibilité. Il dialogue avec les minuscules et poétiques marionnettes d’Ezéquiel Garcia-Romeu qui émergent d’un imposant dispositif, énorme table de billard sur laquelle se referme un couvercle qui descend des cintres à la fin du spectacle. On peut regretter que le verbe inspiré des Confessions d’un fumeur d’Opium de Thomas de Quincey,  bien mâché par ce magnifique comédien, se cache derrière une sonorisation inutile. C’est une pénible manie de la majorité des metteurs en scène de nos jours, qui dans la plus petite salle avec la meilleure acoustique, ne peuvent se dispenser d’une sonorisation qui désincarne le texte.

Edith Rappoport

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers Jusqu’au 29 octobre 

Le Radeau de la Méduse

Le Radeau de la Méduse ou le théâtre d’une peinture

    gericaultfr3d.jpgIl est toujours plaisant d’observer les résonances entre les différentes pratiques artistiques. À cet égard, le théâtre et la peinture paraissent en particulier intimement liés. Les deux superbes monographies qui viennent de paraître chez Phaïdon sur Géricault et Constable en attestent. De fait, les tableaux des grands maîtres, passionnant certains metteurs en scène, ont su offrir le décor, parfois même le sujet, de pièces de théâtre ou d’opéra. Et dans ce cadre, Le Radeau de la Méduse, avec son « écho métaphysique », parce qu’il est « une peinture d’histoire inspirée qui d’un événement contemporain qui associe le circonstanciel et l’intemporel, le particulier et l’universel », est très vite entré au rang des mythes de la culture visuelle moderne. Au sujet de ce chef-d’œuvre du peintre romantique, auquel pas moins de deux chapitres sont consacrés, Nina Athanassoglou-Kallmyer écrit d’ailleurs : « En avril 1839, le théâtre de l’Ambigu-Comique à Paris donnait la pièce de Charles Desnoyer et Adolphe d’Ennery « Le Naufrage de la Méduse » dans un décor de Philastre et Cambon d’après le tableau de Géricault (…) Des poèmes et d’autres pièces sur le naufrage tel que l’avait dépeint Géricault apparurent durant toute la monarchie et le second Empire ».
Et ce, sans cesse jusqu’aujourd’hui, pourrait-on ajouter. Entre autres exemples, citons l’auteur dramatique allemand Georg Kaiser qui compose Le Radeau de la Méduse au début des années 1940. Ou le metteur en scène polonais Tadeusz Kantor qui, dans son recueil de textes Le Théâtre de la mort, parle du Radeau de la Méduse dans le cadre d’un « happening marin ». Pour sa part, Roger Planchon mettait en scène en 1995 le Radeau de la Méduse au TNP de Villeurbanne. Et actuellement, au théâtre de la Bastille, le tableau de Géricault figure dans le décor du Tartuffe d’après Tartuffe de Gwenaël Morin. La liste est longue ! Il faut savoir gré à cette passionnante monographie de plonger au cœur de cette figure tourmentée du romantisme qui inspira de si nombreux artistes et fascina tant le public. Elle brosse le portrait non seulement d’un esthète ambitieux, exalté, en quête d’absolu et animé d’un feu ardent, mais aussi d’un homme ancré dans son époque et résolument engagé pour les causes qui lui semblaient chères.
Nina Athanassoglou-Kallmyer dresse fort à propos des ponts avec la littérature, l’histoire, les grands mouvements esthétiques et idéologiques en vigueur en France et en Europe. Avant de conclure à juste titre : « La figure de Géricault et son extraordinaire production artistique connurent un destin autonome. Devenus des symboles polyvalents, malléables à l’infini, ils servirent les causes les plus diverses, tant personnelles qu’artistiques et publiques ».

constablefr3d.jpgLa monographie consacrée à Constable rend elle aussi tout son prestige à l’artiste anglais du XIXe siècle qui initia la peinture en plein air bien avant les impressionnistes. C’est grâce à lui, le peintre de la campagne et de ses ouvriers agricoles au travail, que la peinture de paysage a pu sortir de son rang d’art mineur, bien loin derrière la peinture historique, le portrait et les scènes d’intérieur. Comme l’écrit Jonathan Clarkson : « « La Charrette de foin » ne montre pas seulement l’apparence du monde mais témoigne d’une compréhension des processus naturels et d’une vision de la société humaine ». Une perspective sociétale qui rapproche ses œuvres des enjeux de l’art théâtral. Et ainsi, les paysages classiques deviennent plus que des paysages : les tableaux de Constable, sous-tendus par des lignes directrices, avec leurs nombreux plans dignes d’une scénographie, transforment la peinture en une scène de théâtre où se dérouleraient les différentes actions d’une même intrigue. Enfin, on notera que Constable a influencé de nombreux artistes contemporains, comme Frank Auerbach et Lucian Freud…

L’automne est la rentrée de tous les rendez-vous artistiques !

Barbara Petit

Théodore Géricault, par Nina Athanassoglou-Kallmyer, éditions Phaïdon, 234 pages, 59,95 euros.

John Constable, par Jonathan Clarkson, éditions Phaïdon, 224 pages, 59,95 euros.

Onomabis repetito

Onomabis repetito, texte et mise en scène de Régis Hébette.

Bis : la compagnie Public chéri avait créé en 2008 Ex onomachina, ce qui signifie, en gréco-latin : « sorti de la machine à nommer », ou « du nom machine », ou « de la machine nom ». Et si l’on ôte un N, cela devient « Ex Onomachia », c’est à dire « du combat des noms ».
Là est la question, creusée, agitée, retournée, pressée comme un citron dont chaque goutte viendrait vous piquer au vif… Être ou ne pas être dit, dédit, et dédié. Le texte joue à l’infini sur les mots, et ce sommet du « -yau d’poêle » (comment vas-tu…), en vidant les mots de leur sens les remplit de potentialités inattendues et d’une incroyable richesse. C’est le triomphe du n’importe quoi, de la coquille, du lapsus, des accidents de langage dont se régalent les « bêtisiers » de la télé et du net ? Oui, et c’est le triomphe du vivant : chaque particule tombée d’un langage foudroyé grouille de sens, et si elle se brise à son tour, ce sera pour produire encore des étincelles de langage.
L’expérience n’a rien d’abstrait ni, encore moins, de rébarbatif – essayons la méthode : de « vraie barbe à tifs », de « rhubarbe hâtif », « d’air et barre bâtie… »- . Elle est portée par quatre compères dont une commère qui ont de la bouteille – le spectacle précédent -, et une présence hyperprécise, heu : une précision hyperprésente. Bande inénarrable de clowns minimalistes, capables d’irrésistibles regards, clin d’œil(s) et même clins de genoux, oui, oui, autant que d’effets hénaurmes, quand ils ont décidé de surchauffer la machine.
L’écriture de Régis Hébette ne ressemble à aucune autre, sinon à celles qui célèbrent la langue sens dessus dessous, Rabelais, Devos, Queneau, Novarina, plus une brochette d’Oulipiens qui franchiraient allégrement leurs propres règles, sans oublier Francis Blanche et Pierre Dac. Et ça joue. Entre eux, avec nous, entre les lignes : on rit, on se sent à la fois très intelligent et idiot, avec bonheur, on aime bien que les acteurs ne se refusent aucun plaisir, même potache, potiche et lieux communs. On est contaminé, comme vous pouvez voir.

Christine Friedel

Avec Pascal Bernier, Fabrice Clément, Sylvain Dumont, Madija Ghomari.

L’échangeur, à Bagnolet – 01 43 62 71 20 – jusqu’au 9 octobre

onomabisrepetitobaf561.jpg

La Cerisaie

La Cerisaie d’Anton Tchekov, mise en scène de Julie Brochen.

lacerisaie1franckbeloncle.jpg

    La Cerisaie, la dernière et mythique pièce de Tchekov, celle qui nous fait sans doute le plus rêver, avec des personnages d’une force incroyable, un des plus grands chefs d’œuvre de tout le théâtre occidental… Et l’une des premières pièces de théâtre , quand nous étions jeunes et beaux, que nous  avions vues ; d’abord dans la mise en scène de J.L. Barrault, puis vu et revu, dans une bonne quinzaine de mise en scène, sans jamais nous lasser, surtout  celle de Brook, de Streheler, de Braunschweigl, et l’an passé, malgré des réserves,  celle d’Alain Françon à la Colline; et l’article  qui lui a été consacré  dans Le Théâtre du Blog continue à être régulièrement consulté jusqu’ à atteindre les 6.800 visites…
Aucune illusion , ce ce n’est pour la prose de du Vignal mais pour cette Cerisaie qui n’en finit pas d’être régulièrement montée et qui aimante le public. Julie Brochen n’y a pas résisté et a donc entrepris, elle aussi, d’aller revisiter le monument;  c’est, disons-le tout de suite,  le naufrage absolu.  » Les personnages , dit-elle sont des énigmes, et il ,faut qu’ils le restent. pour cela , il faut en disséquer tous les aspects dans le travail. » ( Sic)  On ne sait de quelle dissection il s’agit- le terme  fait  déjà froid dans le dos-  mais la direction d’acteurs est inexistante, malgré une distribution  où il n’y a pas n’importe qui:  Fred Cacheux , Jeanne Balibar , Jean-Louis Coulloch’, Vincent Macaigne, Julie Péricone . Mais , visiblement, ils ne savent pas où ils vont  et n’ont pas de présence, ce qui est un comble pour des comédiens de cette envergure.  Et il ne se passe rien: le texte passe inaperçu; et s’il n’y avait pas l’affiche avec le nom de Tchekov, on aurait bien du mal à identifier cette pauvre Cerisaie .
Même si les acteurs  font leur  travail, ils  jouent chacun de leur côté,  il n’y a aucune unité dans la mise en scène . Et surtout, on ne les entend pas, à cause en partie de la scénographie aussi stupide que prétentieuse de Julie Terrazoni,  que  même  un élève de première année aux Arts Déco n’oserait jamais présenter comme travail!
Imaginez un grand plancher blanc avec au-dessus une construction  métallique avec quelques vitres brisées ( merci pour le symbole!). La fameuse armoire de la chambre des enfants devient une bibliothèque vitrée de plus de deux mètres avec quelques vieux livres . Il y a aussi une tournette / gadget qui, à quelques moments, se met en marche dans  l’un ou  l’autre sens,  avec quelques personnages et quelques accessoires….histoire de donner un peu de vie? Et , comme la plupart des scènes se jouent  dans le fond du plateau, et qu’il y a un sous-éclairage permanent, ( vous savez le genre « clair-obscur qui donne de la profondeur, » autre stéréotype du théâtre actuel), on ne voit ni n’entend le texte, et l’on ne plonge en rien mais en rien du tout,  dans l’intimité de ces personnages, pourtant fantastiques comme le prétend  Julie Brochen, qui deviennent des ombres que les seules connaisseurs de La Cerisaie peuvent identifier.
Pas de force, pas de vie, pas de nuances. Juste un texte laborieusement dit. Mais sans doute est-ce nous ni le public qui n’avons rien compris ! Et que Julie Brochen n’aille surtout pas prétendre que l’Odéon n’a pas une bonne acoustique !  Ou bien qu’à Strasbourg, c’était nettement mieux! Au bout d’un quart d’heure à peine, l’hémorragie  de spectateurs excédés  commence, avec ce que cela suppose de dérangement et de gêne pour les comédiens pris ainsi en otage.
A la presque fin, il y a un grand lustre qui descend  sur la scène, mais on ne saura jamais pourquoi. ( encore le symbole de la décadence puis de la fin de La Cerisaie qui vient d’être vendue. Sans que la scène donne naissance à la moindre émotion palpable, ce qui est quand même à peine imaginable. Du côté costumes,  ce n’est guère  plus très brillant; Julie Brochen dit s’être « inspirée des années 20 aux années 40-50 en se détachant de la Russie, de l’idée de costumes, de représentation pour retrouver des vêtements » . (????). Mais elle a tout confondu : costumes et vêtements.  Résultat: un bric-à-brac de tissus tristes sans unité et peu crédible.
Par pitié,  Miss Borchen, relisez Barthes , Brecht et compagnie! Que peut-on sauver de ce naufrage? Pas grand chose, sinon quelques beaux chants choraux ( cela fait toujours plaisir dans ce monument d’ennui), une belle mais courte scène avec Charlotte/ Cécile Péricone, et la fin où le vieux Firs se retrouve seul , et lit la didascalie: là, enfin passe un peu d’émotion. Mais ce  n’est pas beaucoup pour deux heures  d’une chose  qui n’aurait jamais dû dépasser le stade d’un chantier privé et qui n’a rien à faire sur la scène d’un Théâtre national.
En tout cas, il  y a bien longtemps qu’à l’Odéon, on n’avait pas entendu , au moment des saluts, des huées, des « lamentable » et autre noms d’oiseaux; les applaudissements furent bien maigres, et le troisième rappel s’est fait à l’arrache, alors que le public commençait déjà à sortir. Le public certe peut avoir tort mais il nous a semblé hier soir particulièrement patient et poli. C’est d’autant plus dommage pour les collégiens assez nombreux qui, à la sortie, se posaient des questions sur  ce que pouvait bien être le théâtre contemporain ou du moins qui se revendique comme tel, et joué avec des moyens tout à fait corrects…Leurs professeurs avaient l’air assez gêné, et pour cause!
Bref, une soirée perdue.   Reste à savoir comment  cette insipide avatar de La Cerisaie a pu arriver jusque là. Quelle tristesse! Enfin si vous voulez constater l’étendue des dégâts, aucune difficulté: il y a des places…

 

Philippe du Vignal

 

Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 24 octobre.

Les aventures d’Octave

Les aventures d’Octave, de et par Alain Payen

    Où l’on voit que tourner en rond fait avancer. En fait, c’est l’histoire d’Antoine, en quatre saisons et presque toute une vie, de l’enfance à l’âge adulte et même, dirons-nous, mûr, de son père et de trois femmes successives ou concomitantes. D’où il appert que chaque quart d’heure est une tranche de vie, et qu’en grandissant on reste toujours l’enfant qu’on a été. À ce conte pour grandes personnes, nous prenons un plaisir extrême : Alain Payen apporte sur le plateau une présence modeste et pleine de bonhomie, mais aussi un jeu d’une précision jouissive, sur son texte candidement savoureux. Et quand je dis candide, ça ne veut pas dire naïf, c’est la position du philosophe en marche, que dis-je, en course sur ses rollers et sur le temps qui passe. Et quand je dis jeu : Alain Payen nous sort les personnages un par un d’une impeccable boîte à malices, et manipule ses figurines au point qu’on se demande si ce ne sont pas les figurines qui manipulent l’acteur.

Avec tout ça, vous ne savez toujours pas qui est Octave : on peut vous le dire, c’est un arbre. Un mystère à découvrir au Guichet Montparnasse.

Christine Friedel

Guichet Montparnasse 19h, du mercredi au samedi – 01 43 27 88 61

 


Nema problema

Nnema.jpgema problema, Mise en scène Alain Batis

Nous avions oublié, nous avions voulu oublier cette guerre si proche (1992) et si voisine. La Croatie est redevenue vacances de rêve, côte rocheuse et mer bleue. Et pendant ce temps, au cœur des villages, ou ce qui en reste, quelles haines restent tapies ? Laura Forti a écrit un texte impitoyable, le témoignage d’un italo-croate, venu en ex-Yougoslavie faire des photos et récupérer ses grands-parents croates et piégé par la guerre. Noble piège : lui a choisi de s’engager plutôt que de gémir. Dès lors, il ne s’appartient plus, il appartient à l’horreur, à la cruauté des autres et à sa propre cruauté – quoi, comment déchirer à la Kalachnikhov un jeune homme prêt à en faire autant en face ? Torture, viols, massacre des innocents : on ne revient jamais de guerre. L’horreur persiste et voile tout, ou plutôt perce le voile de l’accommodement. On n’en revient pas. Le guerrier se tait comme l’ancien déporté : pourquoi parler, on ne vous croira pas. Alors, il reste une issue : Charlie Parker, cette douleur arrachée au saxophone, essayer de jouer. 
Voilà la fiction-réalité de Laura Forti : Nema problema, pas de problème, on tue, pas de problème on cache la vérité de la guerre sous le nom d’ »événements », on connaît, pas de problème, le narrateur fait partie des sacrifiés, devenu intouchable du fait de son engagement.
Alain Batis a eu le courage de monter ce texte, et en même temps il en a eu peur. Et il y a de quoi. Beau décor peu utile, sinon comme « voile » qui échoue heureusement à adoucir le propos. Raphäel Almosni incarne le narrateur avec une grande sensibilité, sans pathos, et c’est pourtant là la difficulté : peut-on faire théâtre de l’horreur ? Racontez, dites, ne jouez pas, portez tout simplement le texte en avant, nous ne pouvons que le recevoir. Une belle rencontre entre le récit et la musique ( jouée par Stanislas de Nussac), attendue, brouillée, le temps de la représentation, se produit à la fin du spectacle, et cette fois c’est juste.

Christine Friedel

jusqu’au 24 octobre.
Festival Un automne à tisser – théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes 01 48 08 38 74

Le texte de Laura Forti est publié chez Actes Sud-Papiers

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...