Lulu, une tragédie monstre

 Lulu, une tragédie monstre, de Frank Wedekind, mise en scène de Stéphane Braunschweig.

lulu.jpgLulu, Nelly, Eve, Katia, et définitivement Lulu. Apparemment, Lulu la femme enfant, la femme fatale, n’existe pas en dehors de ce que les hommes projettent sur elle. Plastique, elle s’adapte, elle prend la pose, apparemment sans mémoire ni projet. Lulu a besoin d’être aimée, sans tricherie, à mille lieues des conventions bourgeoises – elle ne rêve pas du tout de passer de son statut de « danseuse de corde », jouet, prostituée, à celui d’  »honnête femme », mariée et mère de famille.
Se marier, ça lui va, pour une vie agréable et surtout pour poser la patte sur ses maîtres vaincus. Ce n’est pas une revanche, juste un rappel à la réalité : qui a le pouvoir ? Pas de mensonge, pas de faux-semblant : c’est moi, moi, l’objet de votre désir et de vos hontes. Moi qui ai des désirs, une volonté et aucune honte. Et vous passerez par où le voudra votre « esprit de la terre », ou plus justement votre « esprit de la chair ». Lulu, fragile, est plus forte que tous ceux qui se sont laissé prendre dans les griffes du désir sans s’autoriser à s’y laisser complètement aller. Jusqu’au jour où…
Dans la pièce de Wedekind, dont on a peine à croire qu’elle a été écrite à la toute fin du XIXe siècle, c’est peut-être ce « jusqu’au jour où »… qui fait entrer son déroulement romanesque dans la tragédie. Comme la question de la liberté : vivre selon son instinct, dans une constante authenticité, vivre sa liberté finit par  tuer. Vrai pour le personnage de Lulu, mais les autres, ses maris, ses amants ? Eux, c’est leur manque de liberté – intérieur – qui les a tués.
N’imaginons pas, après ça, que ce Lulu se réduit à un  cours de philosophie. C’est avant tout une splendide leçon de théâtre. Une troupe de quinze comédiens sur le plateau, c’est une beauté de plus en plus rare, et qui fait d’autant plus plaisir. En effet, à l’exception de Lulu, ( Chloé Rajon,)  parfaite, nature, et de l’inquiétant Shigolch et de la comtesse Gschwitz, créature androgyne d’une étrange et douloureuse poésie dessinée par Claude Duparfait, les comédiens endossent plusieurs rôles.
Cela, avec une intelligence exceptionnelle de la distribution : chacun prête son talent singulier à une famille de personnages, variations et figures d’un « même » invisible. Ainsi la figure du bourgeois tranquillement cynique et hypocrite (oui, c’est compatible) tenue (et quelle tenue !) par Philippe Girard en ouverture, trouve une correspondance saisissante avec celle de Jack l’éventreur à la clôture du spectacle.
Le jeu des acteurs est outré juste ce qu’il faut, assez saillant pour porter cette pièce immense. Le texte lui-même est en effet travaillé comme par  un restaurateur de tableaux : décapage du vieux vernis, élimination délicate des « repeints », reprise minimale des lacunes… La pièce nous revient comme neuve, dans son ampleur et sa liberté. Il lui fallait, en effet, le grand plateau de la Colline, et la scénographie forte et franche de Stéphane Braunschweig. Un exemple tout simple : le spectacle s’ouvre sur l’image d’une loge vide, en attente de l’actrice qui va s’y maquiller,  et construire  ainsi son masque. Et , aussitôt , le plateau  tourne, et on reçoit en pleine figure l’image de Lulu posant pour son portrait démultipliée – Lulu, Nelly, Eve…- par un jeu de miroirs. La « tournette » n’est pas un simple machine à changer commodément les décors: elle donne sa dynamique à la succession des scènes, elle bouscule le temps qui passe, elle crée le « tourbillon de la vie ».
Tout ça pour quoi ? La pièce de Wedekind agite les questions de la liberté, de l’instinct opposé à la raison, du sexe vital et assassin, le tout sur fond de société bourgeoise aveugle et/ou menteuse, sous une pluie de billets boursiers dévalorisés. Frénésie sexuelle, frénésie financière, ça nous rappelle quelque chose. Le costume contemporain du jeune Alwa Schön choque un instant, à la scène d’ouverture, tant le costume bourgeois des pères s’est conservé depuis l’époque de l’écriture de la pièce, et puis il s’impose : Lulu est une pièce d’aujourd’hui, jouée ici et maintenant. Avec une précision infaillible, Stéphane Braunschweig et son équipe nous conduisent sur le terrain dangereux de Lulu, avec tout l’humour que les comédiens puisent dans la pièce.
Une belle leçon de théâtre, en effet : le spectacle est bâti sur un socle impressionnant de travail, de rigueur, d’exigence, d’intelligence, et, du coup, peut se permettre toutes les libertés, pour notre plus grand plaisir. Ça fait du bien de se sentir respecté : ici, le public est roi, il a droit au meilleur.

Christine Friedel

 

Que dire de plus? Pas grand chose. Interprétation de tout premier ordre, surtout de Chloé Rajon, qui emmène le public là exactement où elle veut Claude Duparfait, et Philippe Girard. Mise en scène intelligente et direction d’acteurs de très haut niveau.Scénographie aussi intelligente et efficace; bref, tout fonctionne. A cette réserve près: Stéphane Brauschweig a voulu garder l’intégralité de la pièce, mais le deuxième partie surtout est bien longue et le texte- osons le mot -un peu inégal malgré un dialogue la plupart du temps étonnant, et aurait sans doute mérité quelques coupes. Entr’acte compris, le spectacle dure quand même quatre heures… Enfin quand on aime, on en compte pas!

Philippe du Vignal

Théâtre National de la Colline,  01 44 62 52 52 jusqu’au 23 décembre.

 

 

 


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