Les Habits neufs de l’empereur

Les Habits neufs de l’empereur,  de Hans Christian Andersen, mise en scène Jacques Allaire.

gprhabitsneufs1011.jpgCe conte d’Andersen de quelques pages, on le connaît tous  : des escrocs s’introduisent auprès de l’Empereur, passionné par les beaux vêtements, et lui proposent de lui confectionner un habit particulier que seules les gens intelligents sauraient voir. L’Empereur acquiesce, croyant pouvoir s’en servir pour repérer les personnes intelligentes et les mauvais serviteurs de son royaume, mais il est pris au piège des charlatans.
Mais il n’ose  avouer qu’il ne voit pas lui-même l’étoffe extraordinaire, tout comme ses ministres envoyés inspecter l’avancement des travaux, il finit par parader ainsi dans les rues du royaume, jusqu’à ce qu’un petit garçon prononce la phrase restée célèbre : « L’Empereur est nu ! ».
Dans la mise en scène de Jacques Allaire, la première moitié du spectacle présente l’Empereur dans son univers avant l’arrivée des deux escrocs. Il est entouré de six serviteurs vêtus de noir de la tête aux pieds et cagoulés, bons à tout faire et qui lui servent le plus souvent de punching-ball dans ses accès de colère, chaque coup étant systématiquement accompagné d’un son de cloche. Des cintres suspendus au plafond portent ses nombreux vêtements, qu’il enlève et remet sans cesse, dans un interminable bal.
Pas un mot n’est prononcé, et l’Empereur (Alexandre Pavloff) s’exprime par des couinements suraigus, le tout accompagné de musiques de foire ou de bal  qui se succèdent sans interruption… Tout cela est bien propre et bien chorégraphié, mais la situation n’avance pas: après avoir enlevé ses nombreuses couches de vêtements, l’Empereur entreprend ensuite de trouver les chaussures qui lui conviennent, mettant tout sens dessus dessous et agressant à nouveau ses sujets, joués par les élèves-comédiens de la Comédie-Française!
C’est censé souligner les quelques lignes du conte d’Andersen  dites par une voix-off : « Comme on dit d’un roi : ‘Il est au conseil’, on disait de lui : ‘L’empereur est dans sa garde-robe’ ».Une série d’images se suivent ensuite sans que l’on comprenne où le metteur en scène veut en venir : le ministre de l’Empereur (Michel Favory)  est un personnage plus mort que vif, paralysé et se déplaçant avec difficulté  qui se présente pour faire signer des papiers quand subitement l’Empereur l’attaque pour lui voler ses chaussures !
C’est ensuite l’Impératrice, ( Julie Marie Parmentier) jusqu’alors placée au fond dans une sorte d’énorme bocal en verre, qu’on déplace au centre de la scène  ; elle s’anime quelques instants pour interpréter une jolie chanson, qu’on ne relie pourtant pas au contexte… pour retourner à son état de poupée inanimée.Arrivent enfin les deux escrocs et l’on reconnaît enfin  la trame du conte d’Andersen, qui est toujours prononcé par une voix-off.
La mise à nu de l’Empereur constitue la scène finale. Il aurait été intéressant de le voir entouré par son peuple, Mais ce sont toujours ses serviteurs cagoulés qui l’entourent, et la superposition du texte enregistré est plutôt décevante .Jacques Allaire parle  de « parabole sur le pouvoir » ou encore de « comédie contestataire », mais… on ne voit qu’un petit personnage  gesticulant , entouré par des serviteurs ridicules. Plongé dans un univers lunaire ou peut-être  souterrain, ce spectacle , d’une heure à peine semble pourtant très  long et la musique n’a d’autre effet qu’anesthésier le spectateur…

Davi Juca

Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, à 18h 30 du 25 novembre 2010 au 9 janvier 2011.


Archive pour 26 novembre, 2010

Les Peintres au charbon

Les Peintres au charbon, de Lee Hall, adaptation et mise en scène Marion Bierry

 Le plus artiste des deux n’est pas celui qu’on pense …

lespeintresaucharbon.jpg Barbara Petit, dans Le Théâtre du Blog, en juin dernier, avait repéré la parution de cette très belle pièce de Lee Hall, traduite avec justesse et efficacité par Fabrique Melquiot, parue aux éditions de l’Arche(1) . Elle en a rendu compte avec enthousiasme,  et souhaitait que des metteurs en scène s’en emparent rapidement. C’est chose faite. Voici la pièce visible à Paris, à l’invitation du Théâtre Artistic Athévains, après une création au Théâtre du Passage de Neuchâtel en Suisse, puis une tournée.
Marion Bierry, qui a adapté et mis en scène le texte, a supprimé l’un des personnages et enlevé des intertitres prévus par l’auteur sur le monde du travail dans la mine. De fait, la mise en scène manque un peu de contrepoints, de double-fond suggestif, de moments contemplatifs. Mais elle a su rendre l’essentiel : la sensibilité, la justesse et l’empathie de ce récit initiatique. Tous les personnages sont  très  attachants, la distribution est excellente.

Ce qui n’est pas une mince affaire: cette histoire véridique repose sur le face à face de deux mondes faits pour ne jamais se côtoyer, deux planètes dont il s’agit d’évoquer la grande distance et le croisement improbable dans les années trente. D’un côté, des mineurs de fond, de l’autre des esthètes et une richissime collectionneuse. Rendre ces personnages porteurs de leur histoire sociale, immédiatement, sans jamais les caricaturer, exige une très fine direction d’acteur. Marion Bierry y a parfaitement réussi. Les comédiens trouvent toujours le ton juste, celui d’un jeu à la fois très personnel et choral, pour raconter l’itinéraire du club de « sensibilisation artistique » des mineurs d’Ashington.
Au long de cette aventure, toutes les perspectives de départ seront changées. On verra comment l’enseignant Lyons, interprété par Thomas Cousseau, élégant, sincère et fervent, prend conscience de sa condescendance sociale et, finalement, de son académisme. Comment l’ouvrier le plus doué: Oliver, (Robert Bouvier) découvre avec exaltation et douleur son talent et ses limites. Il porte merveilleusement le monologue dans lequel, bouleversé, il réalise qu’il a peint toute la nuit. Un homme neuf devant son œuvre : Le Déluge.
Comment Susan, (Carine Martin) , fait entrer le désir et la beauté dans ce monde d’hommes voués au charbon et à la noirceur. Comment la ravissante et subtile mécène, Helen, (Odile Roire), vérifie une fois de plus que l’argent ne peut pas tout et que la force de l’artiste n’est pas à vendre. Comment le militant socialiste, Harry, (Eric Verdun,) questionneur sceptique, approche petit à petit du grand « secret » des rapports de la forme et du sens. Comment Jimmy, (Bernard Ballet), le rugueux au cœur tendre, courageux compagnon, celui sur qui on peut compter, grand amoureux des fleurs et des chiens, en vient à l’abstraction. Comment le P’tit gars, (Arthur Vlad), reconnaît sa colère et sa jeunesse chez Picasso. Comment George, (Jacques Michel),  maintient solide la cohésion du groupe et défend la tradition, avec variations personnelles s’il vous plait, tout comme dans l’art chinois (qui est vraiment bien, dixit les autres, « y’a pas de snobs là-dedans, juste des choses simples, un arbre, un oiseau, un ruisseau, quelqu’un qui passe sur un pont …).
C’est la vertu du spectacle, comme du texte: les questions existentielles sont posées avec la candeur, « droit au but », des mots d’enfants. Que signifie « être artiste », qui peut se dire « artiste », à quoi ça sert, comment s’évalue le prix d’une œuvre, quels sont les effets de l’irruption de la beauté dans la vie?
La confrontation des milieux sociaux donne lieu à des décalages pleins d’humour qui tirent le dialogue vers la comédie, mais jamais artificiellement. Le ton reste tendre, comme dans le scénario qui a rendu célèbre Lee Hall, Billy Elliot, variation, côté danse, sur  le même sujet. Clarté de la vision et absence de prétention, comme dit le professeur, sont deux grandes qualités. Ici présentes pour la joie du spectateur.  Pour finir et vous donner  envie de voir Les Peintres au charbon et de communier avec eux devant le génie de Van Gogh, leur peintre favori: une phrase d’Oliver qui constate, tout simplement : « L’art rend possible des choses qui ne l’étaient pas ».

Evelyne Loew

Théâtre Artistic Athévains, Paris, jusqu’au 22 décembre, puis en tournée.

(1)http://theatredublog.unblog.fr/2010/06/11/les-peintres-au-charbon

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