Les Habits neufs de l’empereur

Les Habits neufs de l’empereur,  de Hans Christian Andersen, mise en scène Jacques Allaire.

gprhabitsneufs1011.jpgCe conte d’Andersen de quelques pages, on le connaît tous  : des escrocs s’introduisent auprès de l’Empereur, passionné par les beaux vêtements, et lui proposent de lui confectionner un habit particulier que seules les gens intelligents sauraient voir. L’Empereur acquiesce, croyant pouvoir s’en servir pour repérer les personnes intelligentes et les mauvais serviteurs de son royaume, mais il est pris au piège des charlatans.
Mais il n’ose  avouer qu’il ne voit pas lui-même l’étoffe extraordinaire, tout comme ses ministres envoyés inspecter l’avancement des travaux, il finit par parader ainsi dans les rues du royaume, jusqu’à ce qu’un petit garçon prononce la phrase restée célèbre : « L’Empereur est nu ! ».
Dans la mise en scène de Jacques Allaire, la première moitié du spectacle présente l’Empereur dans son univers avant l’arrivée des deux escrocs. Il est entouré de six serviteurs vêtus de noir de la tête aux pieds et cagoulés, bons à tout faire et qui lui servent le plus souvent de punching-ball dans ses accès de colère, chaque coup étant systématiquement accompagné d’un son de cloche. Des cintres suspendus au plafond portent ses nombreux vêtements, qu’il enlève et remet sans cesse, dans un interminable bal.
Pas un mot n’est prononcé, et l’Empereur (Alexandre Pavloff) s’exprime par des couinements suraigus, le tout accompagné de musiques de foire ou de bal  qui se succèdent sans interruption… Tout cela est bien propre et bien chorégraphié, mais la situation n’avance pas: après avoir enlevé ses nombreuses couches de vêtements, l’Empereur entreprend ensuite de trouver les chaussures qui lui conviennent, mettant tout sens dessus dessous et agressant à nouveau ses sujets, joués par les élèves-comédiens de la Comédie-Française!
C’est censé souligner les quelques lignes du conte d’Andersen  dites par une voix-off : « Comme on dit d’un roi : ‘Il est au conseil’, on disait de lui : ‘L’empereur est dans sa garde-robe’ ».Une série d’images se suivent ensuite sans que l’on comprenne où le metteur en scène veut en venir : le ministre de l’Empereur (Michel Favory)  est un personnage plus mort que vif, paralysé et se déplaçant avec difficulté  qui se présente pour faire signer des papiers quand subitement l’Empereur l’attaque pour lui voler ses chaussures !
C’est ensuite l’Impératrice, ( Julie Marie Parmentier) jusqu’alors placée au fond dans une sorte d’énorme bocal en verre, qu’on déplace au centre de la scène  ; elle s’anime quelques instants pour interpréter une jolie chanson, qu’on ne relie pourtant pas au contexte… pour retourner à son état de poupée inanimée.Arrivent enfin les deux escrocs et l’on reconnaît enfin  la trame du conte d’Andersen, qui est toujours prononcé par une voix-off.
La mise à nu de l’Empereur constitue la scène finale. Il aurait été intéressant de le voir entouré par son peuple, Mais ce sont toujours ses serviteurs cagoulés qui l’entourent, et la superposition du texte enregistré est plutôt décevante .Jacques Allaire parle  de « parabole sur le pouvoir » ou encore de « comédie contestataire », mais… on ne voit qu’un petit personnage  gesticulant , entouré par des serviteurs ridicules. Plongé dans un univers lunaire ou peut-être  souterrain, ce spectacle , d’une heure à peine semble pourtant très  long et la musique n’a d’autre effet qu’anesthésier le spectateur…

Davi Juca

Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, à 18h 30 du 25 novembre 2010 au 9 janvier 2011.


Archive pour novembre, 2010

Les Peintres au charbon

Les Peintres au charbon, de Lee Hall, adaptation et mise en scène Marion Bierry

 Le plus artiste des deux n’est pas celui qu’on pense …

lespeintresaucharbon.jpg Barbara Petit, dans Le Théâtre du Blog, en juin dernier, avait repéré la parution de cette très belle pièce de Lee Hall, traduite avec justesse et efficacité par Fabrique Melquiot, parue aux éditions de l’Arche(1) . Elle en a rendu compte avec enthousiasme,  et souhaitait que des metteurs en scène s’en emparent rapidement. C’est chose faite. Voici la pièce visible à Paris, à l’invitation du Théâtre Artistic Athévains, après une création au Théâtre du Passage de Neuchâtel en Suisse, puis une tournée.
Marion Bierry, qui a adapté et mis en scène le texte, a supprimé l’un des personnages et enlevé des intertitres prévus par l’auteur sur le monde du travail dans la mine. De fait, la mise en scène manque un peu de contrepoints, de double-fond suggestif, de moments contemplatifs. Mais elle a su rendre l’essentiel : la sensibilité, la justesse et l’empathie de ce récit initiatique. Tous les personnages sont  très  attachants, la distribution est excellente.

Ce qui n’est pas une mince affaire: cette histoire véridique repose sur le face à face de deux mondes faits pour ne jamais se côtoyer, deux planètes dont il s’agit d’évoquer la grande distance et le croisement improbable dans les années trente. D’un côté, des mineurs de fond, de l’autre des esthètes et une richissime collectionneuse. Rendre ces personnages porteurs de leur histoire sociale, immédiatement, sans jamais les caricaturer, exige une très fine direction d’acteur. Marion Bierry y a parfaitement réussi. Les comédiens trouvent toujours le ton juste, celui d’un jeu à la fois très personnel et choral, pour raconter l’itinéraire du club de « sensibilisation artistique » des mineurs d’Ashington.
Au long de cette aventure, toutes les perspectives de départ seront changées. On verra comment l’enseignant Lyons, interprété par Thomas Cousseau, élégant, sincère et fervent, prend conscience de sa condescendance sociale et, finalement, de son académisme. Comment l’ouvrier le plus doué: Oliver, (Robert Bouvier) découvre avec exaltation et douleur son talent et ses limites. Il porte merveilleusement le monologue dans lequel, bouleversé, il réalise qu’il a peint toute la nuit. Un homme neuf devant son œuvre : Le Déluge.
Comment Susan, (Carine Martin) , fait entrer le désir et la beauté dans ce monde d’hommes voués au charbon et à la noirceur. Comment la ravissante et subtile mécène, Helen, (Odile Roire), vérifie une fois de plus que l’argent ne peut pas tout et que la force de l’artiste n’est pas à vendre. Comment le militant socialiste, Harry, (Eric Verdun,) questionneur sceptique, approche petit à petit du grand « secret » des rapports de la forme et du sens. Comment Jimmy, (Bernard Ballet), le rugueux au cœur tendre, courageux compagnon, celui sur qui on peut compter, grand amoureux des fleurs et des chiens, en vient à l’abstraction. Comment le P’tit gars, (Arthur Vlad), reconnaît sa colère et sa jeunesse chez Picasso. Comment George, (Jacques Michel),  maintient solide la cohésion du groupe et défend la tradition, avec variations personnelles s’il vous plait, tout comme dans l’art chinois (qui est vraiment bien, dixit les autres, « y’a pas de snobs là-dedans, juste des choses simples, un arbre, un oiseau, un ruisseau, quelqu’un qui passe sur un pont …).
C’est la vertu du spectacle, comme du texte: les questions existentielles sont posées avec la candeur, « droit au but », des mots d’enfants. Que signifie « être artiste », qui peut se dire « artiste », à quoi ça sert, comment s’évalue le prix d’une œuvre, quels sont les effets de l’irruption de la beauté dans la vie?
La confrontation des milieux sociaux donne lieu à des décalages pleins d’humour qui tirent le dialogue vers la comédie, mais jamais artificiellement. Le ton reste tendre, comme dans le scénario qui a rendu célèbre Lee Hall, Billy Elliot, variation, côté danse, sur  le même sujet. Clarté de la vision et absence de prétention, comme dit le professeur, sont deux grandes qualités. Ici présentes pour la joie du spectateur.  Pour finir et vous donner  envie de voir Les Peintres au charbon et de communier avec eux devant le génie de Van Gogh, leur peintre favori: une phrase d’Oliver qui constate, tout simplement : « L’art rend possible des choses qui ne l’étaient pas ».

Evelyne Loew

Théâtre Artistic Athévains, Paris, jusqu’au 22 décembre, puis en tournée.

(1)http://theatredublog.unblog.fr/2010/06/11/les-peintres-au-charbon

ÇA

ÇA de JAN RITSEMA
adapté de « La Bête dans la Jungle » d’Henry James par Ger Thijs, Marjon Brandsma et Jan Ritsema.

 

imageca.jpg« Ça », pronom démonstratif, abréviation de cela, « ça » qui désigne parfois la « chose sexuelle », « ça », terme psychanalytique pour dire l’inconnu qui est en nous, ce qui est caché et qui nous menace comme  » une bête dans la jungle », ce qui est évident mais que nous ne voulons pas voir, comme « l’image dans le tapis ». Jan Ritsema a fait une adaptation  subtile et très audacieuse de la longue nouvelle d’Henry James: « La Bête dans la Jungle« .
Henry James, grand écrivain né américain mort anglais, fasciné dès l’enfance par l’Europe et sa culture, enchanté et désenchanté par elle qui méprisait l’innocence américaine, a mis toutes ses qualités d’orfèvre de l’écriture à explorer les abysses humaines, à détecter le mal qui se glisse dans les âmes, à débusquer ces adultes qui saccagent l’enfance. Il n’a pas attendu Freud, son presque contemporain, pour s’intéresser aux mystères du comportement humain. Lui qui admirait Flaubert et Tourgueniev, a ouvert la voie aux écrivains de l’inexpliqué, James Joyce, Virginia Woolf et bien d’autres.
John, est  persuadé d’être appelé à un destin hors du commun, « ça » qu’il confie à une jeune femme, May, rencontrée une première fois en Italie et qu’il retrouve dix ans plus tard . Elle vient s’installer à Londres, ils se verront très souvent, entre eux ce secret, cette attente de John de quelque chose d’extraordinaire, funeste ou pas. Elle fait semblant d’y croire et accepte d’être aux aguets comme lui. Lors l’une de leurs soirées,  elle lui laisse même entendre qu’elle connaît cette menace. « Ca » qui n’advient pas,  empêche John de vivre, d’agir, de voir, d’aimer May dont il ne comprendra l’importance dans sa vie, trop tard, quand elle  va mourir.
L’histoire de John et May est pour James un prétexte à suivre la pensée en mouvement. Il aimait ces détours qu’il prenait pour atteindre l’âme de ses personnages, il ne voulait pas peindre la vie, il traquait les remous qui l’animent. Jan Ritsema et ses complices ont complexifié la joute entre les deux personnages. Ce sont tantôt John et May qui s’affrontent, et  tantôt les comédiens Gérard Watkins et Nathalie Richard comme s’ils analysaient, commentaient les personnages qu’ils vont avoir à jouer.   Ils cherchent ensemble les moments qu’ils n’auraient pas dû laisser passer, redéfinissent les souvenirs, et c’est elle qui mène le jeu avec une indulgence, amusée et grave en même temps, face au narcissisme de cet homme inachevé .
Et le spectateur doit tendre l’oreille pour saisir ces glissements, signifiés par le passage du vous au tu, et participer à cette exploration de la pensée et de ses ruses.  Jan Ritsema fait voler en éclats la perfection glacée de l’écriture de James sans la trahir, il l’éclaire de l’intérieur, il l’allège par l’humour et surtout  lui donne chair. Gérard Watkins et Nathalie Richard sont des comédiens qui ont un corps, qui savent bouger avec un faux naturel virtuose. Avec eux, la parole semble en liberté, comme leurs corps, sur le plateau vide tandis qu’une bande son comme une radio voisine les relie au monde.
On connaissait la version de James Lord, traduite par Marguerite Duras, jouée par Delphine Seyrig et Sami Frey , puis par Fanny Ardant et Gérard Depardieu. On redécouvre la complexité de James passionné du mystère humain, grâce à la version si vivante et si ludique de Jan Ritsema, qui fait du spectateur un vrai partenaire.

 

Françoise du Chaxel

Théâtre de la Cité Internationale T: 75014, 01 43 13 50 50, jusqu’au 10 Décembre.

 

 

 

 

 

Passant par la Russie

Passant par la Russie, de Denis Lavant

 

img2903.jpg  Denis Lavant propose au lecteur, un double voyage, poétique et terrestre dans les grands espaces de la Russie intemporelle. A 49 ans,  il a fréquenté tous les plateaux de cinéma, qui le fait connaître au grand public, avec en particulier Boy Meets Girl, Mauvais Sang, et Les Amants du Pont-Neuf de Léos Carax, et  il n’a cessé de jouer au théâtre.
Son chemin croise de nombreux metteurs en scène depuis 1983 comme Antoine Vitez, Mathias Langhoff, Benard Sobel, Wladyslaw Znorko, Lucas Hemleb, Pierre Pradinas, Hans-Peter Clos etc…
Il nous invite à découvrir d’autres plateaux et d’autres artistes parfois distants d’une dizaine d’heures de train chacun, car c’est avec ce moyen de transport que ce pays se révèle. C’est à l’initiative de Nathalie Conio, ( qui a joué avec lui), directrice de l’Alliance Française de Samara et ancienne élève de la très bonne  Ecole du théâtre National de Chaillot, que cette aventure a débuté. L’idée initiale: représenter son spectacle poétique en russe et en français, en interaction avec des acteurs russes. Mais pas si simple à réaliser, les mentalités françaises et russes étant différentes.
Denis Lavant a ainsi joué en 2006 dans les théâtres des Alliances françaises de Rostov, Ekaterinbourg, Togliatti et Samara.  Et tout au long de ce voyage, il a pris des notes, qui  ont constitué un riche carnet de voyage. Le charme de la Volga qui borde Samara, ses izbas de bois en pleine ville, « construites toutes entières d’arbres, de la sève y coule toujours, elles sont chacune avec sa personnalité, de la mémoire vivante » l’accueil de ses habitants, et une belle complicité artistique, « Samara nous a ouvert ses bras sans concession dans un tel doux abandon à la jubilation » :le comédien. a été conquis. Une expérience inoubliable pour lui:  la découverte de la maison-théâtre de Nikolaï Koliada et sa troupe à Ekaterinbourg, dont le public parisien a pu partager le « Hamlet » aux ateliers Berthier en septembre dernier.
Tout au long de ce journal de voyage, nous croisons des écrivains français,:Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé ou Blaises Cendrars et nous découvrons des poètes russes, Essenine, Akhmatova, Khliebnikov, Tsvtaéva ou le chanteur Vissotski.
Cet acteur sensible, « venu d’ailleurs », à force de fréquenter les poètes, nous fait partager son amour de la Russie et brise ainsi les lieux communs qui lui sont associés en France, « Décidément une chose, même deux me plaisent infiniment dans l’esprit des gens ici ; une forme de franchise, une absence de malignité à la française ».Après ce voyage, Denis Lavant a probablement eu son âme d’artiste métamorphosée, «  Voici je repars vers la France que je ne connais plus, où  je ne suis pas sûr de me reconnaître » …

 

Jean Couturier

 

Edition Séguier Archimbaud, Paris 2010, 120p, 15 euros.
Denis Lavant joue « Le roi s’amuse » de Victor Hugo mise en scène François Rancillac au théâtre de l’Aquarium jusqu’au 12 décembre 2010. (Voir article du Théâtre du blog du 12/07/2010)

Pornographie

Pornographie de Simon Stephens, mise en scène Laurent Gutmann

0566085001289397766.jpgPornographie. D’après le Petit Robert, ce substantif désigne la « représentation de choses obscènes destinées à être communiquées au public. » Obscènes, parce que profondément intimes, relevant de la sphère privée.  Pourquoi cette exhibition? Sans aucun doute,  Simon Stephens cherche à provoquer le public.  Et il  choisit de dévoiler sur la scène une idée à la limite de l’insoutenable : c’est la part d’agressivité  contenue en chacun d’entre nous qui est à l’origine, entretient et fortifie la violence du monde.
Si le dramaturge britannique a au départ écrit
Pornographie juste après les attentats de Londres en juillet 2005, la pièce déborde largement ce fait divers. La cartographie qui nous est suggérée n’est pas seulement londonienne : constituée de paysages urbains laids et sans âme, de ghettos dangereux, de transports en commun étouffants et abrutissants, elle ébauche un espace public saturé de publicité et d’incitation à la consommation, à la débauche et aux plaisirs éphémères.
De la
junk food pour notre esprit comme pour notre corps. Et une société malade, où les habitants vivent tous ensemble mais où ils sont irrémédiablement seuls,  et ne savent pas vraiment s’y prendre les uns avec les autres, en n’arrivant finalement qu’à se faire du mal… mais peuvent-ils faire autrement ? Le parti pris de Simon Stephens, c’est de présenter sept tableaux en correspondance avec les fameux sept âges de la vie décrits par Shakespeare dans Comme il vous plaira.
Séduit par le propos incisif et politique, Laurent Gutmann s’est emparé du projet et sa proposition est des plus intéressantes et des plus riches.  A l’avant-scène, un praticable noir où viendront jouer les acteurs tour à tour, et à l’arrière, derrière une vitrine, un appartement fonctionnel avec un coin cuisine, un salon, une chambre, une salle de bain. Là, les personnages font leur vie, soutenant, accompagnant et observant ceux sur qui s’expriment sur le devant. Perméabilité de l’espace public et de l’espace privé, porosité perverse des frontières, voyeurisme.
Musicalement, la pièce est autant rythmée par de la pop anglaise ou du rap que par le compte à rebours de 7 à 0,  un inquiétant bruit de sonar, des annonces radio ou des mises en garde : « Veillez à ne jamais dépasser la ligne jaune ».
L’heure est au malaise et à la suspicion. Et, last but not least, la galerie de personnages sur lesquels, de près ou de loin,  les attentats ont retenti et  qui sont liés par cette tragédie.  Derrière la façade, l’apparence respectable, se dénudent une jeune mère de famille pratiquant l’espionnage industriel, un adolescent révolté, instable, qui agresse son professeur, un frère et une sœur incestueux, un père de famille en apparence simple et un peu bête, en fait raciste, et surtout véritable bombe vivante prête à exploser, un homme qui tente d’abuser de son ancienne collègue en détresse, une vieille femme amère et adepte de films pornos… Le jeu très expressif et l’interprétation convaincante montrent bien comment chacun possède sa petite dose de haine, de méchanceté, d’agressivité à l’égard de plus faible que soi, ou bien cherche à s’oublier dans l’alcool ou la drogue… Ça ne tourne pas rond sur le plateau. Seulement sur le plateau ?

 

Barbara Petit

 

Théâtre national de la Colline jusqu’au 18 décembre.

Parlez-moi d’amour

 Parlez-moi d’amour, de Raymond Carver, mise en scène de Jacques Lassalle.

  yif2ye8o.jpgL’amour revient ? L’amour ne revient pas. Il est toujours-là, enfoui sous la rancune, l’abandon, la trahison, la consolation. Qu’importe à la femme restée au pays – quelque part dans l’Oregon, le pays de Carver – que son premier amour revienne, tendre, peut-être repentant, en demande de quelque chose. Elle a « refait sa vie », pour son repos. Mais il n’y a pas de repos, l’amour revient, et fait mal, des deux côtés. Situation symétrique dans Du bout des doigts : le savant, l’écrivain s’est retiré à la campagne avec sa femme, les enfants sont grands, ils sont partis. Tout va bien, tout est calme. Tout est pris dans les glaces. Jusqu’au jour où… Ce jour J est celui de la tragédie, ou plus modestement du drame. Ou mieux de la rupture qui saigne et qui rend à la vie : la femme s’en va. Prétexte : elle a appelé le shérif pour un cheval égaré sur sa pelouse, elle profitera du camion de l’éleveur, et du « politiquement correct » de l’homme de police. Mais rien n’est fini.
Raymond Carver se dédouble, en quelque sorte, dans ces deux nouvelles, homme des bois et écrivain des villes. Bon départ pour comprendre tous les déchirements. Mais l’amour, justement, est indéchirable. Il faut voir Catherine Rétoré ajouter un sucre dans la tasse de café de Jean-Philippe Puymartin avec des intentions meurtrières. Il faut la voir, métamorphosée, dans Du bout des doigts, déposer sur le bureau de son mari une lettre qu’il mettra très longtemps à lire. Il faut écouter les silences pleins de Jean-Philippe Puymartin, sentir la présence des étrangers au couple, Olivier Augrond et Julien Bal.
Au théâtre de l’Atalante, nous sommes tous près d’eux, comme les acteurs sont au plus près de leurs personnages. Jacques Lassalle n’a en effet pas cherché à créer une distance qui aurait été artificielle. Il a confié le récit, les pensées des personnages, parfois, à la voix off (discrète) et dirigé les mots, les gestes, les tensions, avec une précision qu’on a l’habitude d’appeler « diabolique », mais qu’on a plutôt envie de placer du côté de l’amour : l’amour du théâtre, cette fois, et des acteurs portés au sommet de leur art.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante – 01 46 06 11 90

Shun-kin

Shun-kin d‘après A Portrait of Shun-kin et In Praise of Shadows de Jun’ ichirö Tanizaki, adaptation et  mise en scène de Simon MacBurney.

   shunkin.jpgCe sont deux récits du célèbre écrivain japonais (1886-1965) que l’on connaît  davantage en France pour son fameux Eloge de l’Ombre qui fit  fureur dans toutes les écoles d’art de France il y a une dizaine d’années et qui parut au Japon la même année (1934) que Shun-kin.
C’est, dans l’adaptation de Simon MacBurney légèrement différente de ces deux nouvelles de Tanizaki,  une sorte de conte assez cruel. Une actrice en vêtement contemporain arrive pour  dire le texte de ce récit dans un studio d’enregistrement. Mais il il n’y a personne d’autre, et elle reçoit les ordres d’un ingénieur du son dont on entend seulement la voix grave au haut parleur; le récit  retrace l’histoire d’une petite fille devenue aveugle à neuf ans parce qu’une servante lui a jeté un seau  d’eau bouillante au visage et qui va suivre des cours de shamizen, ce petit instrument à trois cordes japonais auprès d’un grand maître.
Ses parents la confient à Sasuke un jeune domestique  pour l’accompagner dans ses déplacements , et il décide lui aussi d’apprendre en secret l’art du shamizen. Shun-kin enfant puis  jeune fille devient égoïste et dure avec tous ses proches y compris  avec Sasuke à qui elle enseignera pourtant aussi le shamizen ce luth à long manche avec trois cordes que l’on pince avec un gros plectre en ivoire et une petite boîte de résonance carrée . Mais Sasuke le domestique  deviendra tout de même l’amant de Shun-kin. Elle sera vite enceinte, abandonnera son enfant, alors que sa famille était d’accord pour qu’elle se marie et partira avec Sasuke. Autant dire que leurs rapports ne sont  pas simples,et sans doute empreints d’un certain sado-masochisme… Jusqu’au jour où Sasuke prend la décision de se crever les yeux avec une tige métallique, pensant qu’ainsi leur relation sera plus claire…
Ce conte dont la fin est cruelle, est aussi pour Tanizaki l’occasion  de  dessiner, par le biais de courtes scènes, une histoire d’amour d’une intensité telle, qu’elle provoque des sentiments parfois contradictoires et douloureux. Le public de l’époque réagira violemment à la lecture de ce livre qui restera longtemps scandaleux au Japon.
La vaste scène du Théâtre de la Ville est couverte d’un plancher noir, réduite en profondeur par un grand panneau vertical de papier tissé ocre brun. Aucun décor,  sinon six rectangles de tatami blanc crème, quelques bâtons que les acteurs placent selon les besoins pour délimiter l’espace que les comédiens disposent selon les besoins avec précision et un grand raffinement gestuel…Simon MacBurney nous offre, dans une mise en scène aussi dépouillée qu’efficace, un jeu subtil sur la temporalité ne passant sans cesse du passé au présent. Il y a d’abord l’arrivée majestueuse et très humble à la fois de ce formidable acteur de Peter Brook, Yoshi Oida, qui annonce tout de suite son âge: 77 ans, et qui raconte brièvement  sa vie d’autrefois  et surtout celle de son père mort il y a déjà bien longtemps et qui vécut précisément à l’épqoue où Tanizaki écrivit ses nouvelles et Eloge de l’ombre dont certains fragments apparaissent dans aussi dans le spectacle. Un peu en retrait, agenouillé sur un zubaton, Honjoh Hidetaro joue du shamizen: son jeu, sa présence et la musique qu’il a composée,  d’une certaine façon donnent toute son âme au spectacle.Aucune volonté d’illustration mais la musique conçue comme une nécessité absolue, comme un élément de sa dramaturgie,   … La mise en scène de Simon  Mc Burney est exemplaire de précision , de sensibilité et de beauté raffinée, comme dans cette scène où l’alouette sort de sa cage pour voler dans les airs mais… ce n’est qu’une feuille de papier manipulée par les comédiens.
Il y a aussi pour incarner Shun-kin  petite fille une très belle marionnette  ( voir dans le fond de la photo plus haut) manipulée par deux jeunes femmes en robe noire,un peu comme dans le bunraku dont l’un lui prête une  voix aigüe. Avec un jeu admirable  d’étrangeté, de « Verfremdung » comme aurait dit le grand Brecht.
Les éclairages- le plus souvent des pinceaux lumineux qui éclairent chacun des comédiens-sont tout aussi virtuoses, comme les costumes et la sculpture de la marionnette aussi sobres et justes. Vraiment du très grand art théâtral qui rappelle, bien entendu, les spectacles de nô et de kabuki mais qui garde toute son originalité. Seule ( petite) réserve: l’on veut bien que quelques éléments de texte soient projetés en vidéo, ce qu’apprécient beaucoup, nous dit Simon McBurney, le public japonais,  mais les autres images surlignent certains moments du drame sans que cela soit véritablement justifié.   Le public du Théâtre de la Ville a fait une véritable ovation méritée à ce grand et magnifique spectacle; il vous reste encore demain mardi pour aller le voir ; si vous avez le bonheur de trouver une place, n’hésitez pas.Ce fut l’un des grands moments de bonheur de cette rentrée théâtrale. Merci à Emmanuel Demarcy-Motta d’avoir accueilli  Simon Mc McBurney et le Setagaya de Tokyo…


Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 23 novembre.

L’EXCEPTION ET LA RÈGLE

L’EXCEPTION ET LA RÈGLE de Bertolt Brecht, mise en scène Dominique Lurcel.

  mg1255.jpgCinq comédiens musiciens s’emparent allègrement de cette pièce didactique de Brecht de 1930 rarement montée (1). Ils entrent sur le plateau nu, munis de quelques accessoires, un banc, un container de poubelle et une piste d’entraînement à la course pour gymnase, ainsi que leurs instruments de musique. Et ils vont brosser l’histoire du féroce marchand parti à marche forcée à Ourgha, sous la conduite d’un guide, suivi par un pauvre coolie chargé de son bagage, pour fonder un comptoir avant ses concurrents qui le suivent de près. Le marchand redoutant ses employés, licencie le guide aux confins du dernier désert à traverser et tue le coolie qu’il a blessé en le forçant à traverser un fleuve dangereux, au moment où celui-ci lui tendait sa gourde pour lui sauver la vie.
Il y a un procès où malgré le témoignage du guide qui témoigne en faveur du coolie pour assurer une pension à sa veuve, le marchand est acquitté, il croyait que le coolie l’avait menacé avec une pierre ! C’est la justice de classe…

Dominique Lurcel, fidèle à l’esprit de Brecht, a traité la pièce avec liberté ,en lui donnant un aspect ludique avec une distribution insolite, les comédiens interprétant leurs personnages avec des ruptures pour aller jouer de la musique sur le banc. Le marchand est un sportif énervé et fluet s’excitant sur sa piste d’entraînement, le coolie un massif et généreux porteur de la poubelle dont il se décharge pour venir commenter l’action, le guide plus effacé tient un plus grand rôle musical. La musique de Renan Maillard libère la pièce de l’aspect didactique appuyé que lui donnait celle de Paul Dessau, ( on trouve tout ça au coin de la rue, tout ça n’a rien de mystérieux… » disait Peter Weiss !). Un spectacle à ne pas manquer à Confluences en janvier 2011. (1)
Dans le débat qui a suivi avec le public, Dominique Lurcel a évoqué la belle mise en scène de Bernard Sobel en 1972, éclatante de blancheur, où Alain Ollivier, comédien et metteur en scène, ancien directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et décédé au printemps dernier,tenait le rôle du marchand.


Edith Rappoport

vu à l’Espace 1789 Saint Ouen

(1)Confluences 190 bd de Charonne Paris, tél 01 40 24 16 34, resa@confluences.net du 5 au 30 janvier 2011 

 

CETTE CHOSE LÀ

CETTE CHOSE LÀ  de Hristo Boytchev, mise en scène Dominique Dolmieu


Dominique Dolmieu mène depuis des années avec une belle obstination un travail capital pour faire découvrir les auteurs des Balkans, dans la minuscule et précieuse maison qu’il anime sous les arcades de la Bastille. Il a fait traduire et il a édité plusieurs dizaines de textes importants avec un comité de lecture, sa petite librairie vend des ouvrages rares, la salle de réunion accueille aussi des expositions et parfois des représentations comme celles de Cette chose-là, qu’il a joué à dans les Balkans. Cette chose là, c’est la responsable du bruit étrange que Dinko, gardien d’un passage à niveau entend chaque nuit dans son grenier. Sa femme enceinte n’entend rien, lui il en a perdu le sommeil depuis des semaines.
Ses amis qui travaillent sur la voie ferrée, (un travail devenu inutile puisque aucun train n’y passe plus), viennent à son secours. D’abord sceptiques, ils vont aller jusqu’à démolir le grenier pour capturer la chose. En vain, puisqu’elle leur échappe, malgré les efforts de Dinko qui construit des horloges à vapeur pour tromper son ennui…Interprété avec vigueur par des comédiens engagés, Cette chose là mérite une carrière au delà de la Maison d’Europe et d’Orient.

Edith Rappoport

Maison de l’Europe et de l’Orient jusqu’au 27 novembre, du mercredi au samedi à 20 h 30 3 passage Hennel Paris  12e. T:  01 40 24 00 55

BIENVENUE AU CONSEIL D’ADMINISTRATION

 BIENVENUE AU CONSEIL D’ADMINISTRATION de Peter Handke, mise en scène d’Etienne Pommeret, .

 2010bagnoletbienvenueau.jpgUn espace vide ou à peu près, sombre, un lieu en cours d’installation, un homme entre, une mallette d’ordinateur à la main. Il s’adresse en souriant à nous, spectateurs/acteurs de ce conseil d’administration qui devrait se tenir dans ce lieu improbable. L’homme explique pourquoi rien n’est installé, pourquoi il fait froid. Le » portier » n’a rien pu préparer, il a dû partir soudainement :un de ses enfants qui faisait de la luge a été écrasé par une voiture.
L’absence du » portier » explique que rien ne soit prêt mais pas que le conseil d’administration doive se tenir dans cette maison isolée, à moitié écroulée, où il nous souhaite la bienvenue. Tandis que l’homme s’active, prépare, branche des câbles, règle la lumière, teste l’écran, il décrit le parcours que nous avons dû faire pour arriver jusque là, malgré la tempête de neige.
Au détour d’une phrase, nous apprenons que l’enfant a été écrasé par une des limousines qui nous amenaient là. La charpente de la maison craque sous le poids de la neige, mais , dit l’homme, la charpente de l’entreprise est solide et ne risque rien.
De quelle entreprise s’agit il? Pourquoi son conseil d’administration doit-il se tenir là? Nous ne le saurons pas.L’angoisse monte doucement malgré le sourire de l’homme qui nous rassure sur la santé de l’entreprise mais pas sur l’état de la maison, nous incitant à ne pas bouger pour ne pas provoquer l’écroulement du toit.
Marc Ernotte est cet homme à la douceur inquiétante qui mêle dans son discours de bienvenue les détails les plus concrets à des considérations plus générales tout en installant ce qui est nécessaire à ce conseil d’administration qui ne se tiendra pas. Ses yeux clairs et rieurs rassurent , nous emmènent doucement-car il nous impose son temps-vers la catastrophe. Il nous quitte , en nous laissant dans le noir. Bientôt, derrière un piano caché sous une bâche, une jeune fille lumineuse, Trami Nguyen fait retentir avec la même douceur trompeuse la musique composée pour le spectacle par Alexandros Markéas, prolongeant notre inquiétude et à notre perplexité. Et notre plaisir.
Etienne Pommeret avait découvert Peter Handke avec Claude Régy au Conservatoire lorsqu’il travaillait « La Chevauchée sur le lac de Constance » dont l’énigme ne s’ouvrait que sur le plateau. Puis, pour lui comme beaucoup d’entre nous, il y eut le choc de « Par les villages » à Chaillot, ce poème dramatique que beaucoup de comédiens portent en eux. « Bienvenue au conseil d’administration », il l’avait travaillé également au Conservatoire. C’est dire que Peter Handke est pour lui un compagnon de route théâtrale. Dans ce texte, publié avec d’autres récits d’abord publiés dans des revues, Kafka n’est pas loin , dont la découverte fut capitale pour Handke. Kafka qui savait faire naître l’inquiétude du quotidien le plus banal et qui atteignait le mystère en décrivant le réel le plus précisément du monde. « La langue est capable de n’importe quoi: elle peut parler de tout, de la neige, d’un seau, d’une luge, de la mort d’un enfant avec la même objective indifférence », écrit ,à propos de ce texte, G.A Goldschmidt , son traducteur et analyste.
La langue fait partie du mystère du théâtre que Handke veut faire partager au spectateur et Etienne Pommeret a réussi à l’atteindre avec ce spectacle en s’entourant de beaux complices.

 Françoise du Chaxel

 Théâtre de L’Echangeur à Bagnolet jusqu’au 28 novembre. 01 43 62 71 20.

 

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