L’Eden Cinéma

L’Eden Cinéma de Marguerite Duras, mise en scène de Jeanne Champagne.

Depuis l’an passé, Jeanne Champagne est artiste associée et responsable de l’action artistique à Equinoxe, Scène Nationale de Chateauroux, et cette création constitue le point d’orgue d’un parcours Duras:  Ecrire, La Musica, La Maison d’après La Vie matérielle et d’autres textes de l’écrivain. Quant à Eden Cinéma , c’est en fait une adaptation faite par Marguerite Duras elle-même de son roman Barrage contre le Pacifique.
eden.jpgEt comme Jeanne Champagne le fait remarquer, le paradis perdu, celui de l’enfance de Marguerite Duras en Indochine où elle vécut petite avec son père, fonctionnaire du ministère de l’Education nationale et de sa mère institutrice qui, une fois veuve très tôt, vivra seule, pauvrement avec ses deux enfants Suzanne et Joseph,  déjà adultes, isolée dans le brousse, en proie à la fois aux magouilles des représentants de l’Etat français. Là-bas, à un mois de bateau de la France.C’est l’histoire que conte Marguerite Duras.
Une veuve, pas bien riche mais, âpre  au gain, qui  achète avec ses économies durement acquises une propriété  de 200 hectares sans savoir, naïve et proie idéale, que ces terres, gorgées de sel marin , étaient parfaitement inexploitables.Mais, seule contre tous, avec l’aide des paysans,  elle se bat pour construire des digues de terre et contenir la mer. Pari fou, pari intenable, face à une administration coloniale  dont elle s’acharnera à vouloir  se venger en faisant  tuer trois fonctionnaires corrompus mais face aussi à une nature  impossible à vaincre.
Et ce sera le commencement d’une longue et inexorable déchéance de cette mère Courage qui, jeune encore, finira par en mourir,  à la fois haïe et adorée par ses enfants. Il y  aura d’abord le départ de Joseph,  devenu introuvable qui a préféré s’enfuir, et cette espèce d’achat déguisé de sa fille de quinze ans, par M. Jo, ce très riche commerçant étranger, 
, qui vient avec sa belle voiture, et qui , très amoureux,offre un gros diamant à Suzanne, diamant qui se révélera de qualité très inférieure et que la mère aura le plus grand mal à vendre.
L’adaptation théâtrale d’un roman, est toujours chose délicate, et cette pièce n’en est pas vraiment une, à la fois attachante par ses personnages et un peu chaotique vers la fin,  et   foutraque dans sa construction;   de nombreux récits du roman sont transformés en monologues, et  les meilleurs moments sont  paradoxalement mais logiquement ceux où il n’y a guère de texte. Il y a d’abord,  dans la réussite de Jeanne Champagne,  puisque c’est l’alpha et l’oméga de tout spectacle, la première  vision et celle qu’on emportera dans nos souvenirs,  la scénographie exemplaire  de Gérard Didier qui réussit le pari de faire coïncider une pièce  qui est presque du genre intimiste avec le grand plateau de l’Equinoxe. Une étendue de sable blanc avec des passerelles en bois et une petite scène au milieu,ce qui réussit à dire l’espace, celui de la brousse indochinoise et des  étendues lagunaires et, en même temps, à le casser pour dire le refuge d’une « concession » comme on disait où tentent de survivre cette mère et ses deux enfants presque adultes…
Avec, dans le fonds, en arc de cercle l’enseigne de l’Eden Cinéma, aux ampoules de couleurs, symbole de ce paradis perdu cher au cœur deDuras. Jeanne Champagne a bien maîtrisé sa direction d’acteurs et  choisi Agathe Molière pour incarner Suzanne; c’est une comédienne assez exceptionnelle, qu’on  avait pu voir,  entre autres, dans Kliniken  de Lars Noren, et il y a quelques années, dans Guerre de ce même auteur suédois, où elle jouait le rôle d’une jeune femme en état de survie, dont la sœur est prostituée, comme elle dit qu’elle l’est dans la pièce de Duras après la rencontre avec M. Jo: « C’est ma première prostitution » et dont la mère aussi est veuve ( ce qui fait curieusement bien des points communs)… Sur ce grand plateau, Agathe Molière réussit  à dire les choses graves de cette tragédie familiale avec comment dire, une certaine légèreté, presque de l’espièglerie; elle est bien entourée par Tania Torrens ( la Mère) , Sylvain Accart ( son frère Joseph) ,Fabrice Bénard ( M. Jo) et par Sylvain Thirolle qui joue Le caporal, employé de la mère,  rôle muet donc pas facile où il est d’une présence tout à fait convaincante.
L’exercice auquel se livre Agathe Molière est difficile, puisqu’elle doit à la fois, s’emparer de ce long  récit, quand même assez bavard; et incarner cette jeune Suzanne,en proie à un aller et retour permanent entre ce désir d’inconnu et de réussite sociale représenté par l’arrivée de M. Jo pour lequel sa mère n’éprouve aucune sympathie, et la vie dans ce cocon familial où elle a une relation presque incestueuse avec son frère.
Et puis il y a dans cette belle mise en scène trois éléments de poids,:les lumières jaune et ocre, comme celles, si particulières, des crépuscules en Afrique comme en Asie, conçues par Franck Thévenon , l’univers sonore – les bruits de la nuit, en particulier-  que Bernard Valéry a très finement recréé, et enfin, tout fait remarquable, et lancinante, pleine de  nostalgie, la fameuse musique de Carlos d’Alessio que l’on retrouve dans les films de Marguerite Duras, et sans laquelle cet Eden Cinema ne pourrait pas exister.
C’est vraiment bien que les habitants de Chateauroux aient pu voir ce très bon spectacle; il faut espérer maintenant qu’il puisse être repris à Paris…comme ailleurs. En tout cas, n’hésitez pas si vous le croisez sur votre route…

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu à  L’Equinoxe, scène nationale de Chateauroux le 10 novembre.


Archive pour novembre, 2010

Comme dans du verre brisé

Comme dans du verre brisé, premier volet du triptyque Intérieur(s) Couple, d’ Agnès Marietta, mise en scène de Michel Marietta.

  verre.jpg L’écrivain et critique d’art Michel Leiris envisageait la littérature comme une tauromachie. Dans son corps à corps avec l’écriture, on peut dire d’Agnès Marietta qu’elle envisage la dramaturgie comme une éviscération. Une exploration des profondeurs de nos entrailles à la recherche de ce qui gît, tapi, et ne laisse pas l’âme tranquille. Son spectacle Comme dans du verre brisé est une mise à nu de nos pensées, un miroir tendu à notre for intérieur, un questionnement sur le désir, sur le sentiment d’insatisfaction qui taraude, ce manque que l’on cherche à combler.
Trouverons-nous un jour enfin la sérénité ? Pour servir cette interrogation universelle, Agnès Marietta met sur scène trois personnages, tous en quête : un jeune homme (Christophe Hardy), père de famille stressé, submergé par ses responsabilités et rongé par l’angoisse ; une jeune femme (Tara Holmey), mariée et mère de famille qui, en apparence, a tout pour être heureuse mais, pourtant toujours dans l’attente ; enfin, un homme mûr (Jean-Claude Bataillé) aigri, avec un sentiment de supériorité, dans le jugement permanent d’autrui, et pensant que les autres lui sont redevables.
Chacun des comédiens prend la parole tour à tour, déclamant face public, dans un décor aussi délicat et sensible que le texte qu’ils nous donnent à entendre : une palissade blanche bordée de géraniums rouges, avec  un portique envahi de roses pourpres. Scènes de reproches ou disputes conjugales, introspection à cœur ouvert sur les aspirations ou les frustrations, sur le besoin des autres et sur la solitude: les propos ne versent jamais dans le cliché ni dans la facilité.
Agnès Marietta met habilement en question les schémas sociaux préétablis, les « kits pour le bonheur », la vie idéale et réussie. Un discours très juste, plein de vérité, et surtout incarné par des comédiens au jeu impeccable. Les dialogues sont crédibles du début à la fin, et on est tenu en haleine durant toute la représentation. Le temps pour le spectateur d’accompagner un cheminement intérieur, un moment de ce voyage qu’est la vie.

 

Barbara Petit

À L’apostrophe – Scène Nationale de Cergy-Pontoise les lundis 8, 15 et 22 novembre dans le cadre du Festival Théâtral du Val d’Oise.
Ce premier volet sera suivi de deux autres : Suite parentale et Cœur de cible, jusqu’en janvier 2011, dans les théâtres de Cergy et Éragny (95).

 

VÉRITÉ DE SOLDAT

VÉRITÉ DE SOLDAT BlonBa (Mali) Grand Parquet

Docufiction théâtral de Jean-Louis Sagot-Duvauroux inspiré du récit de Soungalo Samaké La vie de soldat, mise en scène de Patrick Le Mauff.


Trois personnages racontent l’épopée de l’indépendance du Mali depuis 1960, à la fois terrifiante et revigorante. Une jeune femme raconte le viol de sa mère morte à l’âge de treize ans qui lui a donné la vie, à Amadou Traoré, ancien responsable socialiste, ami personnel de Modibo Keita ,premier président du Mali. Son interlocuteur dialogue avec Soungalo Samaké, soldat engagé dans la répression menée par le nouveau président du Mali depuis 1968.
Le soldat a été condamné à dix ans du terrible bagne de Taoudenit, pour la répression anticoloniale française. Il a été impliqué dans les viols collectifs à Bamako, survit au régime du bagne, écrit un livre sur son parcours qui sera publié par son ancien tortionnaire étrangement devenu éditeur. Cette étrange conversation à trois est menée calmement par trois acteurs maliens, souligné par des documents d’époque projetés sur grand écran. Patrick Le Mauff, ancien directeur du Festival des francophonies en Limousin, grand amoureux de l’Afrique,  réalise ainsi sa troisième collaboration avec la compagnie BlonBa, après Nord-Sud à Choisy-le-Roi. On en sort étrangement bouleversé.

Edith Rappoport
Jusqu’au 28 novembre au Grand Parquet, en janvier 2011 à Bamako et du 8 au 12 mars au Centre National des Arts à Ottawa :jean-louis@blonba@culture.com

Interiors

Interiors au théâtre des Abbesses d’après Maurice Maeterlinck

interiors.jpg C’est à une représentation atypique que nous invite le metteur en scène écossais Matthew Lenton et son groupe Vanishing point, pour sa première venue en France . Cette œuvre, en coproduction avec Napoli Teatro Festival Italia, est inspirée de la pièce de Maeterlinck : Intérieur. Ce récit décrit un vieil homme et un étranger, à l’extérieur d’une maison isolée, qui regardent par une fenêtre, une famille réunis dans le salon. Ils doivent informer les parents de la mort brutale de leur fille noyée, et plus ils regardent cet heureux foyer familial, plus il est difficile d’annoncer la nouvelle. Ce principe du quatrième mur qui rend les deux personnages voyeurs est utilisé dans ce spectacle au profit du public.
L’action se situe lors de la plus longue nuit de l’année dans la salle à manger d’une maison isolée du grand Nord, entourée de neige et d’ours polaires…. Andrews, un homme âgé et sa petite fille Sarah, reçoivent des amis pour un rituel dîner annuel. Et l’on va assister au déroulement de cette soirée, sans entendre les voix et les sons, provenant de ce foyer humain, ( en dehors des musiques du lecteur CD).
Au fur et à mesure, les convives arrivent et s’installent autour de la table. Chacun de ces fragments de vie est mis à nu, devant nous, aidé en voix off, par une étrange narratrice. Cette personne va finir par rejoindre la scène, mais y reste extérieure et observe comme nous les personnages. Une ancienne habitante du lieu? Un fantôme?  Le symbole du destin? Un ange descendu du ciel, comme dans  Les Ailes du désir » de Wim Wenders? Elle va porter d’abord un regard ironique, puis tendre sur chacun d’eux, d’autant qu’elle a connaissance de leurs destinées futures.
Nous assistons à un théâtre intime du quotidien, à un « tragique du bonheur de la vie immobile » comme le dit Maeterlinck. Pour Matthew Lenton « nous projetons nos propres histoires rêvées sur les histoires qui surviennent dans le salon, les petites tragédies prennent des proportions épiques parce que, bien sur, nous les reconnaissons en nous ».
Cette mise en scène est réussie, aidée par une belle scénographie, qui transforme le plateau en maison de poupée pour humains. Les huit acteurs  font un travail d’une grande finesse, et ne tombent jamais dans la pantomime. Dans  Théâtres Intimes  Jean-Pierre Sarrazac évoque la pièce de Maeterlinck, qui « met fortement en résonance l’intérieur et l’extérieur, au point de provoquer un effondrement de l’intimité familiale. La maison est la cible d’un cyclone cosmique dont l’œil tranquille serait la mort et qui, aux derniers instants de la pièce, va la faire voler en éclats ».
Remercions Emmanuel Demarcy-Motta et son équipe d’avoir déniché cette perle noire, qui nous laisse un goût d’amertume quant à notre  destinée: à la fin du spectacle, la narratrice nous dit seulement:  à bientôt…

Jean Couturier

Spectacle présenté au Théâtre des Abbesses  www.vanishing-point.org

Le Malade imaginaire

Le Malade imaginaire de Molière, mise en scène d’Alain Gautré.

 

 « Nous sommes au bord du gouffre mais l’élégance, toujours, sera de vous divertir au prix de l’exigence et de la drôlerie. Jusqu’au bout », déclare Alain Gautré. Un challenge qui était aussi celui de Molière, lui qui mourut en scène lors de la quatrième représentation de ce Malade imaginaire. Si le dramaturge, affaibli et moribond à l’époque, a fait de la maladie et de la mort le thème de sa pièce en exhibant un Argan hypocondriaque, il ne propose pas pour autant une tragédie morbide.
Bien au contraire, pour mieux tordre le cou à ses angoisses, il offre un tableau saisissant et joyeux comme ces danses macabres du Moyen-Âge qui tentaient d’apprivoiser la mort. Son carnaval à lui est une comédie ballet avec intermèdes et passages chantés. Un aspect festif et débridé qui est le parti-pris d’Alain Gautré et de sa compagnie Tutti Troppo pour cette adaptation électrique et déjantée du Malade Imaginaire.
Théodore Adorno et  Rimbaud n’affirmaient-ils pas qu’il faut être résolument moderne ? Ici, contemporanéité rime avec rap, funk, soul music et rock. Les comédiens touchent du mime, du clown, de la danse et du chant, avec brio pour la plupart, ce qui n’est pas rien. Leur agilité et leur talent sont mis en valeur par des costumes seyants, tous plus originaux et fantasques les uns que les autres, et aux couleurs chatoyantes (Catherine Oliveira).

 

201009292222w350.jpgDes exemples ? Les domestiques en baskets sont des joyeux loustics qui, avec balais, chiffons et bruits de bouche, slament et rapent, d’improbables zigotos qui se trémoussent à travers des néons volants. Notre Argan se déplace sur un fauteuil électrique, son insolite bonnet de nuit n’a rien à envier à sa cravate démente ou à ses chaussures de plage en plastique. Revêtue d’un kimono bleu, Toinette, la servante, tient d’une actrice de théâtre Nô. Les comédiens, pleins d’une énergie à couper le souffle et avec un jeu très maîtrisé, passent allégrement d’un personnage à l’autre : Teddy Melis campe avec autant d’éclat un Polichinelle ridicule qu’un M. Bonnefoi imposteur et stupide, Maxime Nourissat incarne un Diafoirus bloqué du cou par une minerve ou un Béralde gentleman anglais, Caroline Espargilière l’Angélique amoureuse ou sa sœur Louison. Un vivat également à Sara Mangano pour la Béline sournoise et surtout à Pierre-Yves Massip dont le Thomas Diafoirus a remporté tous les suffrages auprès du public : louchant, le nez et les oreilles rouges, la bave au menton, la raie au milieu du crâne d’une coupe de cheveux à la Du Guesclin, la tête rentrée dans les épaules, la cravate et le pantalon trop courts, et bien sûr le cerveau comme un petit pois et l’élocution d’un enfant de 2 ans.
Point de vue scénographie, les paravents qui se déplacent seuls sont des portes magiques derrières lesquelles les personnages apparaissent, disparaissent ou se métamorphosent. Quant aux chorégraphies, on admirera une danse de sultan ou une célébration de messe noire qui finit en concert de métal rock. Ou une opérette entre Angéline et Cléante qui vire à la comédie musicale, sans oublier les one-man-shows impayables de Polichinelle ou de Purgon.
En somme, une dramaturgie burlesque et jubilatoire pour un Malade imaginaire impeccablement servi, fidèle à l’esprit de son créateur. À savourer sans modération si le spectacle passe près de chez vous.

 

Barbara Petit

À L’apostrophe – Scène Nationale de Cergy-Pontoise les 6 et 7 novembre dans le cadre du Festival Théâtral du Val d’Oise. En tournée au Théâtre de l’Ouest Parisien du 12 au 21 novembre, à l’Espace Charles Aznavour (Arnouville) le 3 décembre, à la Sucrerie(Coulommiers) le 20 janvier 2011, à l’Espace Saint Exupéry (Wissous) le 28 janvier 2011, au Théâtre de Rungis le 10 février 2011, à l’Espace Culturel Boris Vian (Les Ulis) le 10 mai 2011…

 

Le Professionnel

Le Professionnel de Dusan Kocacevic mis en scène de Philippe  Lanton.

    Cela se passe après la chute du régime communiste dans l’Ex Yougoslavie; Teodor Kraj, autrefois dissident donc suspecté en permanence et évidemment surveillé,  est un écrivain reconnu et  est secrétaire de rédaction dans une maison d’édition. Sa secrétaire lui annonce qu’un inconnu désire le voir.
Habitué aux visites d’écrivains ou du moins qui se prétendent comme tels, a développé toute une stratégie pour se protéger. Mais enfin, il finit  par recevoir cet inconnu venu lui apporter  quatre manuscrits reliés en cuir. Kraj, évidemment a un sourire narquois mais trouve la plaisanterie un peu moins drôle quand cet inconnu- qui est , bien sûr et la ficelle est un peu grosse- un ancien flic en civil, lui annonce que ce sont ses propres œuvres qu’il lui a apportées dans sa grosse serviette à soufflets comme les hommes d’affaires en avaient tous dans les années soixante…
Et il lui annonce aussi qu’il a réalisé toute une série d ‘enregistrements à chaque fois que Kraj prononçait n’importe quelle allocution, puisqu’il le suivait à la trace.  Dusan Kovasevic,  auteur de nombreuses pièces et scénarios,  possède une incontestable maîtrise du dialogue et celui du Professionnel est à la fois intelligent et plein d’humour ravageur, même si la fin – théâtre dans le théâtre- est bien conventionnelle ;  Bernard Bloch, en policier inquiétant puis amaical est absolument crédible comme Luc-Antoine Diquero, et Philippe  Lanton les dirige bien.
Cela dit, le compte n’y est pas tout à fait, et cette œuvrette d’une heure vingt ne fait pas vraiment une soirée. Le public -pas très nombreux- a applaudi poliment mais ne semblait pas non plus très convaincu de la pertinence qu’il y avait à monter ce Professionnel qui est une pièce culte à Belgrade.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Ouest Parisien à Boulogne jusqu’au 9 novembre.

Le tangible

Le tangible, un spectacle de Eid Aziz, Eve Chems de Brouwers , Tale Doven, Boutïna Elfekkak, Liz Kinoshita, Federaica Porello, Rojina Rahmooon, Mokhallad Rasem et Frank Vercruyssen, en arabe, en anglais et en français surtitré en arabe et en français..

webthetangiblescnefoto5.jpgC’est un travail collectif, comme l’indique Frank Vercruyssen sur la région moyen-orientale, non pas sur le fait brut de la guerre israëlo-palestinienne mais comme métaphore pour parler de l’humain en général, sans avoir la prétention, ajoute-t-il d’analyser une situation géopolitique qui échappe déjà en grande partie à des observateurs pourtant sur le terrain depuis de nombreuses années. Avec l’idée bien ancré de révéler à travers ce spectacle multi-media que ce tangible revendiqué est celui de la perte d’un patrimoine, c’est à dire en gros et pour faire court, de la maison qui appartient à chacune de nous et qui disparaît tout d’une coup, à cause d’un bombardement, avec les souvenirs, les objets les plus quotidiens, qui sont sans valeur autre que celle  d’être une parcelle de la réalité qui nous environne et de notre être. Cela revient à nous interroger évidemment sur ce que nous sommes, nous l’humanité, capables finalement d’infliger à d’autres humains c’est à dire aussi à nous-même.
Le Tg Stan est venu à de nombreuses reprises depuis dix ans au Théâtre de la Bastille et au Festival d’Automne , et l’on retrouve cette fois encore cette façon bien à eux de gérer un spectacle où les règles du théâtre traditionnel ont été depuis longtemps abolies, où il n’y pas de costume revendiqué, et l’on  fait appel à l’image comme à la danse, avec une bande son tout à fait originale.
Et ce nouvel opus est conforme aux précédents, qui donne toute sa prééminence au texte et à l’acteur qui le dit. Une jeune femme aux longs cheveux bruns, puis un jeune homme arabe dit sans aucun artifice des poèmes arabes, en particulier ceux de l’immense Mahmoud Marwich, et de Samih al-Qasim, poète palestinien et citoyen israélien,  des fragments de texte de John Berger, etc…
A mesure que défilent sur le grand écran en fond de scène des images de villes orientales avec des immeubles illuminés la nuit mais aussi d’autres visiblement dont il ne reste plus que la carcasse, le reste ayant été soufflé par des bombes; on voit de temps à autre des routes serrées entre des rouleaux de barbelé, et de loin des hommes et des femmes,, dont on devine pourtant le quotidien de l’effroyable tragédie dans une vie où le peur des drones et des hélicoptères Apaches est omni-présente. Il faut avoir entendu dans le ciel le vrombissement d’avions ennemis au-dessus des villes, sans savoir de quoi peut être faite la minute qui va suivre. On sait même quand on est enfant que tout peut basculer d’une minutes à l’autre et que la maison ou l’appartement tant chéris et constituant de l’identité d’une famille peut n’être plus qu’un amas de ruines. En une perte irréversible! Ici, aucun pathos, mais la force du texte, des images, et de la musique en sourdine qui les accompagnent..
Tout n’est sans doute pas de la même intensité mais, avec un art de la litote consommé, le TG Stan sait dire les choses et les dit bien: soit le refus  jamais vraiment avoué d’Israël d’accepter la reconnaissance d’un Etat Palestinien, dont les prémices ont commencé par l’exode forcé de plus de 700.000 d’entre eux dès 1948. Et dans l’étroit territoire , vivent ou plutôt survivent actuellement trois millions de personnes. Avec un encerclement de murs de plus en plus menaçant comme la ville de Qualqiya totalement entourée par 17 kilomètres de murs avec une seule porte de sortie.
Certes le spectacle ne dit pas tout cela, et on ne voit pas bien parfois où il va et l’on a l’impression que ce collage de textes poétiques, de danse et de photos qui tient aussi de la performance, manque singulièrement de construction.
Mais ce spectacle aide au moins à ce que cette gigantesque exclusion de tout un peuple, gérée hypocritement par l’ensemble des nations, ne tombe pas dans l’oubli. Alors à voir? Ce n’est sans doute pas le meilleur de  Tg Stan mais, malgré quelques longueurs, on ne peut y être indifférent.

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle créé à Bergen ( Norvège) en avril dernier. Théâtre de la Bastille/ festival d’Automne jusqu’au 14 novembre.

Lulu, une tragédie monstre

 Lulu, une tragédie monstre, de Frank Wedekind, mise en scène de Stéphane Braunschweig.

lulu.jpgLulu, Nelly, Eve, Katia, et définitivement Lulu. Apparemment, Lulu la femme enfant, la femme fatale, n’existe pas en dehors de ce que les hommes projettent sur elle. Plastique, elle s’adapte, elle prend la pose, apparemment sans mémoire ni projet. Lulu a besoin d’être aimée, sans tricherie, à mille lieues des conventions bourgeoises – elle ne rêve pas du tout de passer de son statut de « danseuse de corde », jouet, prostituée, à celui d’  »honnête femme », mariée et mère de famille.
Se marier, ça lui va, pour une vie agréable et surtout pour poser la patte sur ses maîtres vaincus. Ce n’est pas une revanche, juste un rappel à la réalité : qui a le pouvoir ? Pas de mensonge, pas de faux-semblant : c’est moi, moi, l’objet de votre désir et de vos hontes. Moi qui ai des désirs, une volonté et aucune honte. Et vous passerez par où le voudra votre « esprit de la terre », ou plus justement votre « esprit de la chair ». Lulu, fragile, est plus forte que tous ceux qui se sont laissé prendre dans les griffes du désir sans s’autoriser à s’y laisser complètement aller. Jusqu’au jour où…
Dans la pièce de Wedekind, dont on a peine à croire qu’elle a été écrite à la toute fin du XIXe siècle, c’est peut-être ce « jusqu’au jour où »… qui fait entrer son déroulement romanesque dans la tragédie. Comme la question de la liberté : vivre selon son instinct, dans une constante authenticité, vivre sa liberté finit par  tuer. Vrai pour le personnage de Lulu, mais les autres, ses maris, ses amants ? Eux, c’est leur manque de liberté – intérieur – qui les a tués.
N’imaginons pas, après ça, que ce Lulu se réduit à un  cours de philosophie. C’est avant tout une splendide leçon de théâtre. Une troupe de quinze comédiens sur le plateau, c’est une beauté de plus en plus rare, et qui fait d’autant plus plaisir. En effet, à l’exception de Lulu, ( Chloé Rajon,)  parfaite, nature, et de l’inquiétant Shigolch et de la comtesse Gschwitz, créature androgyne d’une étrange et douloureuse poésie dessinée par Claude Duparfait, les comédiens endossent plusieurs rôles.
Cela, avec une intelligence exceptionnelle de la distribution : chacun prête son talent singulier à une famille de personnages, variations et figures d’un « même » invisible. Ainsi la figure du bourgeois tranquillement cynique et hypocrite (oui, c’est compatible) tenue (et quelle tenue !) par Philippe Girard en ouverture, trouve une correspondance saisissante avec celle de Jack l’éventreur à la clôture du spectacle.
Le jeu des acteurs est outré juste ce qu’il faut, assez saillant pour porter cette pièce immense. Le texte lui-même est en effet travaillé comme par  un restaurateur de tableaux : décapage du vieux vernis, élimination délicate des « repeints », reprise minimale des lacunes… La pièce nous revient comme neuve, dans son ampleur et sa liberté. Il lui fallait, en effet, le grand plateau de la Colline, et la scénographie forte et franche de Stéphane Braunschweig. Un exemple tout simple : le spectacle s’ouvre sur l’image d’une loge vide, en attente de l’actrice qui va s’y maquiller,  et construire  ainsi son masque. Et , aussitôt , le plateau  tourne, et on reçoit en pleine figure l’image de Lulu posant pour son portrait démultipliée – Lulu, Nelly, Eve…- par un jeu de miroirs. La « tournette » n’est pas un simple machine à changer commodément les décors: elle donne sa dynamique à la succession des scènes, elle bouscule le temps qui passe, elle crée le « tourbillon de la vie ».
Tout ça pour quoi ? La pièce de Wedekind agite les questions de la liberté, de l’instinct opposé à la raison, du sexe vital et assassin, le tout sur fond de société bourgeoise aveugle et/ou menteuse, sous une pluie de billets boursiers dévalorisés. Frénésie sexuelle, frénésie financière, ça nous rappelle quelque chose. Le costume contemporain du jeune Alwa Schön choque un instant, à la scène d’ouverture, tant le costume bourgeois des pères s’est conservé depuis l’époque de l’écriture de la pièce, et puis il s’impose : Lulu est une pièce d’aujourd’hui, jouée ici et maintenant. Avec une précision infaillible, Stéphane Braunschweig et son équipe nous conduisent sur le terrain dangereux de Lulu, avec tout l’humour que les comédiens puisent dans la pièce.
Une belle leçon de théâtre, en effet : le spectacle est bâti sur un socle impressionnant de travail, de rigueur, d’exigence, d’intelligence, et, du coup, peut se permettre toutes les libertés, pour notre plus grand plaisir. Ça fait du bien de se sentir respecté : ici, le public est roi, il a droit au meilleur.

Christine Friedel

 

Que dire de plus? Pas grand chose. Interprétation de tout premier ordre, surtout de Chloé Rajon, qui emmène le public là exactement où elle veut Claude Duparfait, et Philippe Girard. Mise en scène intelligente et direction d’acteurs de très haut niveau.Scénographie aussi intelligente et efficace; bref, tout fonctionne. A cette réserve près: Stéphane Brauschweig a voulu garder l’intégralité de la pièce, mais le deuxième partie surtout est bien longue et le texte- osons le mot -un peu inégal malgré un dialogue la plupart du temps étonnant, et aurait sans doute mérité quelques coupes. Entr’acte compris, le spectacle dure quand même quatre heures… Enfin quand on aime, on en compte pas!

Philippe du Vignal

Théâtre National de la Colline,  01 44 62 52 52 jusqu’au 23 décembre.

 

 

La maison de Constantin Stanislavski à Moscou

j20321.jpg La maison de Constantin Stanislavski à Moscou.

« Il fallait se montrer fort indifférent à l’égard des choses et il disait que les objets superflus compliquent la vie et empêchent de travailler, qu’on ne devrait garder que le strict nécessaire pour l’usage quotidien et le travail ».

Un voyage en Russie : une belle occasion pour aller découvrir un de ces lieux où des écrivains célèbres ont vécu.  Comme cette maisons-musée s du grand théoricien, metteur en scène et acteur , Constantin Stanislavski.

  Fondateur du Théâtre d’Art de Moscou avec Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, l’auteur de « La Formation de l’acteur » et de « La Construction du personnage » est ainsi devenu la référence des acteurs et des metteurs en scène. Lee Strasberg fonda ainsi « l’Actor’s Studio » à New York, l’école d’art dramatique qui est l’une des plus réputées au monde, inspirée de la méthode de Stanislavski selon laquelle l’acteur doit se créer un personnage grâce et à travers sa mémoire affective et ses émotions car « seul le subconscient peut procurer l’inspiration dont nous avons besoin pour créer ».
C’est dans cet hôtel particulier néo-classique jaune et bleu que Stanislavski a vécu les dix sept dernières années de sa vie. L’entrée de ce lieu si pittoresque se situe à l’arrière de la maison. Trois babouchkas sont présentes et vont se relayer pour la visite, et leur présence lui donne  une atmosphère particulière : explications et anecdotes sont précieuses et donnent une âme à cette maison. Un grand escalier en bois nous mène au premier étage dans l’antichambre bleue : le cahier des élèves est encore posé sur une table  entourée de quatre colonnes en marbre.
Deux fauteuils d’origine décorent l’entrée et une porte sur la gauche nous mène vers la salle Onéguine ou studio d’opéra: lieu principal de répétitions et d’avant-premières des opéras qu’il mettait en scène. Le fauteuil du maître est toujours présent à côté du piano qui accompagnait les chanteurs.  Une esquisse d’Alexandre Benois pour « La Locandiera » de Goldoni et une  autre du Malade Imaginaire de Molière sont accrochées au-dessus du piano.  Pas de rampe, et les spectateurs sont assis à côté des acteurs. Lieu  surprenant et toujours en vie : concerts et représentations sont donnés pour un public averti en petit comité.  Puis la babouchka nous entraîne dans le cabinet rouge dont le plafond , joliment décoré, est  assorti au style néo gothique de meubles authentiques,  et la salle était à la fois une loge et  une salle de cours. C’est par une porte massive décorée de peintures et de rosettes en métal que l’on pénètre ensuite dans le cabinet de travail  de Stanislavski, où de 1921 à 1938, les futurs chefs d’œuvres scéniques du théâtre d’art ont été crée comme Les Ames mortes  ou Le Tartuffe (dont une photo illustre la pièce).  Le mobilier est d’époque, on remarque un fauteuil à incrustation en ivoire (rapporté d’Italie) pour Othello de Shakespeare. Une bibliothèque formée de casiers superposés divise la pièce et servait de coulisse aux acteurs. Une herse électrique au-dessus du canapé servait pour les effets de lumière.
Les dix dernières années de sa vie, Constantin Stanislavski, gravement malade, ne se déplaçait plus vraiment et avait aménagé sa chambre à coucher dans la pièce attenante au cabinet de travail. Il écrivait dans son lit, ses cahiers, partitions et lunettes sont encore sur un guéridon et sur une planchette lui servait de support pour écrire. C’est d’ailleurs dans cette chambre qu’il écrit « La Formation de l’acteur ». Une réplique du masque du visage de Beethoven moulé  de son vivant et un vase bleu ciel en faïence offert par la danseuse Isadora Duncan  décorent cette chambre où il décéda le 7 août 1938.
Dans la salle à manger où les portraits de famille de Stanislavski sont exposés, deux pièces dédiées à sa femme, la comédienne Maria Lilina : la loge de cette actrice est reconstituée avec, au mur,  une photo de Tchekhov qu’il lui avait offerte en 1900 . Un coffre contenant des costumes a servi à de nombreux acteurs et il y a des photos de mariage aux murs. Cette maison-musée  a gardé son âme grâce à ces grands-mères russes qui vous expliqueront l’histoire de Stanislavski,  qui a encore une influence majeure sur tous ceux qui veulent pratiquer l’art du théâtre.

 

 
Nathalie Markovics

Une famille ordinaire

Une famille ordinaire, de José Pliya, mise en scène de Hans Peter Cloos

famil.jpgComment dire l’indicible ? Comment dire, en deçà ou au-delà du massacre, le consentement de ceux qui l’ont commis, ou pire, leur sentiment d’agir pour le bien, là où précisément va se nicher le mal ? José Pliya avait  voulu parler du Rwanda et de la Bosnie. Impossible. Trop près de nous.
Il a donc fait appel à l’histoire des Bourreaux volontaires d’Hitler, pour peindre une famille ordinaire, prise dans l’engrenage des amours et désamours, du non-dit et de l’incompris, de la folie sécuritaire. Tout viendrait du fait qu’on ne sait pas se parler, qu’entre la belle-mère et la bru, il y a toute l’histoire de l’Allemagne, et, entre le père et le fils, un honorable et stérile mutisme, en pleine montée du nazisme. Mais  l’écriture est à la fois démonstrative et compliquée : on ne règle pas si facilement les implications entre le public et le privé, et n’est pas Brecht qui veut…
Utiliser l’histoire de l’Allemagne nazie comme métaphore du mal qui serait au cœur de tout homme, ce qui est déjà en soi contestable, demande au moins l’exactitude historique. Or les noms de Sobibor, de Maidanek, sans référence à leur histoire réelle, sont utilisés ici comme des lieux communs d’une vision émotionnelle de la Shoah. Le procédé noie la prise de conscience dans ce qui est devenu une fade mythologie contemporaine. Évidemment, la petite fille des voisins juifs, un moment menacée par le grand-père , s’appelle Sarah…
La mise en scène de Hans Peter Clooos n’éclaire pas le propos, et en rajoute même dans le lieu commun : projection d’images de guerre, en sourdine, bras trempés de peinture rouge, passage du fils soldat en capote… Tout est prévu et prévisible, on ne voit là aucune recherche propre à cette pièce. La direction des acteurs est approximative, et les excellents Christiane Cohendy et Roland Bertin jouent sur la corde rassurante et éprouvée de l’émotion au premier degré; quant aux  jeunes comédiens, ils auraient beaucoup à apprendre…  et la pièce ne trouve jamais son rythme.
On sort de là mécontent : mécontent des précautions que prend l’auteur pour traiter son sujet de façon acceptable par le public – alors, il faudrait rendre acceptable l’inacceptable ? – et  mécontent de la mise en scène qu’on est bien obligé de dire paresseuse.

Christine Friedel

Théâtre de l’Est parisien, 01 43 84 80 80 – Jusqu’au 27 novembre.

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