Afghanistan
Afghanistan de Véronique-Marie Kaye
Cette pièce, destinée aux élèves du secondaire (14 à 17 ans) est une œuvre qui fait tout, sauf prendre les jeunes pour des imbéciles. En effet, les propos sont sérieux, la manière d’exposer les conflits subtile et la conclusion exigeante , puisqu’elle ne résout rien, et ne cherche ni à rassurer ces jeunes, ni à confirmer leur regard sur le monde, ni à proposer des solutions irréalistes.
Un jeune homme d’origine afghane (Jim) travaille dans une salle de Quilles qui appartient à sa famille. Axelle, une copine arrive pour reprendre contact avec lui, après une séparation de plusieurs mois. Tout a changé depuis cette dernière nuit qu’ils ont passée ensemble et dont le résultat est un bébé qui doit bientôt naître.
Pendant les premières trente minutes, nous avons vraiment l’impression que la pièce n’ira nulle part : l’auteur mène un jeu tout à fait racoleur avec des blagues trop faciles, des réactions presque clownesques, surtout celles de Jim qui ne semble pas prendre au sérieux le fait qu’Axelle soit hors d’elle.
Ce bébé à naître l’empêche en effet de réaliser son rêve: partir avec l’armée canadienne pour faire la guerre en Afghanistan. Mais c’est Jim qui partira à la guerre contre son gré. Le jeune homme voudrait plutôt rester chez lui et s’occuper de cette salle de Quilles. Voilà les rôles masculins et féminins renversés, apparemment. Mais tout va basculer: après une demi-heure, la situation se corse et la stratégie dramaturgique de l’auteur se clarifie. Le dialogue entre au fond des choses; les deux jeunes commencent à révéler leurs pensées les plus profondes et les raisons de leurs choix émergent dans un flux de paroles qui avancent et reculent, comme le ressac d’une mer qui coulent dans tous les sens à la fois. Jim est bouleversé lorsqu’il apprend que « son » bébé sera adopté par d’autres… Il nous raconte le passé de sa famille, ses rêves, ses espoirs, les déceptions. Axelle parle aussi de son passé familial avec une mère célibataire et alcoolique. Les arguments s’accumulent. Pourquoi partir à la guerre, pourquoi refuser la guerre, pourquoi ne pas rester ensemble, la discussion s’ouvre vers toutes les préoccupations des jeunes actuels : la guerre, la famille, l’immigration, les rapports avec les parents, la sexualité, la grossesse et le rôle de la femme et de l’homme dans cette société où la femme est souvent livrée à elle-même. Le dialogue est un peu coq-à-l’âne.
Toutefois, l’auteur a bien capté le rythme chaotique de la vie actuelle qui oblige les jeunes à faire des choix, à comprendre pourquoi ils agissent de la sorte, tout en prenant la responsabilité de leur propre avenir. La vie devient presque trop lourde et nous le sentons bien. Nous avons assisté à une matinée scolaire où la salle était bondée de jeunes et où tout le monde écoutait attentivement. Quel beau public! Evidemment interpellé par ce qu’il voyait : même quand les propos deviennent parfois pénibles, le rire n’est pas absent. Mehdi Hamdad ( Jim) a une aisance en scène et un charme captivant qui le servent bien servi quand il fait le jeune qui s’en fiche un peu, réaction d’autant plus choquante quand il est devant l’excellente Julie Grethen qui incarne une Axelle enceinte, nerveuse, très amère et presque révoltée.
Pourtant, les deux personnages vont évoluer. Jim mûrit (même si Mehdi Hamdad pourrait calmer un jeu parfois trop agité ), alors qu’Axelle est enfin capable de sourire… Nous entrevoyons la lueur d’une réconciliation encore possible, mais pas du tout sûre. Patricia Marceau a bien dirigé les acteurs dans un décor efficace d’Ivo Valentik. La guerre devient une métaphore pour parler de l’avenir des jeunes et Patricia Moreau a réussi ce pari scénique et textuel.
Alvina Ruprecht
Production du théâtre La Catapulte, théâtre franco-ontarien à Ottawa. à la Nouvelle Scène. Réservations : 613-241-27 27 Poste 1.

Dès l’entrée dans la salle, nous avons été saisi par un mauvais pressentiment… Soit une scénographie d’amateur conçue par Paul Desveaux lui-même: un plancher à grosses planches non fini ou déjà défait avec, dans le fond, un mur en ruine (bonjour les symboles!) avec une petite galerie. On y monte par un escalier étroit et viendra y dormir Lioubov; c’est aussi l’endroit où on remise les valises et les malles. Côté cour, une armoire, la fameuse armoire de la chambre des enfants, un vieux canapé au bois doré, avec, à côté, une bergère. et un arbre avec des branches sans feuilles, façon cubiste planté là pour donner du sens aux scènes qui se passent à l’extérieur… Plus loin, côté cour, la table de la salle à manger mais on ne sent ni le froid ni l’aube et tout est sec comme un coup de trique. Et l’on ne sent évidemment pas non plus la présence même lointaine de cette cerisaie en fleurs qui est, que l’on le veuille ou non, le symbole de la pièce.. Tous les personnages sont en costumes contemporains. Pourquoi pas, même si les jeunes femme sont habillées de robes d’été… Mais ce n’est pas cela qui peut faire sens, quand les enjeux mêmes de la pièce sont comme gommés et réduits à quelques images qui ne sont fondées sur aucune dramaturgie. Quant à la direction d’acteurs, là, très franchement, on ne comprend pas bien ce que Desveaux a voulu faire: ni Christophe Grégoire ni Océane Mozas que l’on sent pas très à l’aise, ne sont Lopakhine et Lioubov. Et peu crédibles. Alors, dans ces conditions, il n’y plus qu’à tirer l’échelle comme disait Molière. Tout est mou: le spectacle s’étire sans rythme, fade et pâlichon et même les scènes-culte (comme l’annonce de la vente de la cerisaie ou le dernier dialogue entre Lioubov et Lopakhine) sont ratées. Que sauver de ce désastre? La scène du bal peut-être, bien chorégraphiée par Yannick Iatridès où tout d’un coup quelque chose se met à vivre dans cette triste chose. Et il y a aussi la belle présence de Jean-Claude Jay qui joue Firs, le vieux serviteur. Dès qu’il apparaît sur le plateau, c’est un peu de ce temps tchekhovien, si cruellement absent pendant ces quatre actes, que l’on retrouve pendant quelques minutes. Pour le reste.. autant en emporte le vent dans les branches de cette cerisaie invisible… Alors à voir? Non, surtout pas; ce ne serait pas honnête de vous recommander cet erzatz de Tchekhov… Revoyez plutôt chez vous dans le silence et un (tout petit) verre de vodka à la main La Cerisaie de Peter Brook et/ou celle de Giorgio Strehler, impeccables de vérité, deux monuments tchekhoviens du XX ème siècle dont les images sont encore présentes dans la mémoire de tous ceux qui les ont vues. A chaque fois que nous les avons montrés à de jeunes étudiants qui n’en avaient jamais entendu parler, ces mises en scène ont provoqué leur admiration plus de vingt après. C’est un signe qui ne trompe pas…