David Bradby

David Bradby

rachelandersonanddavidbradby.jpg David Bradby  est mort ce mois-ci. Né en 1942, il avait consacré toute sa vie à l’étude du théâtre français contemporain et  beaucoup œuvré  pour le faire connaître  en Grande-Bretagne.  Comme  beaucoup d’entre nous, il a mené en parallèle un travail de professeur, de critique  et  d’ historien du théâtre.  Professeur à l’université de Canterbury, il y avait fondé le département théâtre en 1970, puis dans les années 1980, il a enseigné à Caen ,invité par Robert Abirached,  et, de 1988 à 2007, a  été directeur du département théâtre à Royal Holloway, à l’université de Londres.
Il connaissait très  bien l’œuvre de Vinaver et de Koltès,  qu’il a traduite en anglais. Et  il était  resté fidèle à sa passion de jeunesse : Adamov , auquel il avait consacré sa thèse, puis de nombreuses études, notamment  une introduction à son  théâtre radiophonique dans un numéro spécial de La nouvelle critique   (1973); il   avait organisé plusieurs colloques Adamov et  était impatient de découvrir  Les retrouvailles  que va bientôt mettre en scène Gabriel Garran. Critique, il rendait compte  de l’actualité du  théâtre français dans le Times .  Historien du théâtre,  il a publié une étude  minutieuse sur le Théâtre et la guerre d‘Algérie : « Images  de la guerre d’Algérie sur la scène française », dans  Théâtre/public », n° 123 (mai-juin 1995).  Parmi  ses ouvrages : People’s theatre  (avec John Mc Cormick) : sur le théâtre populaire en Europe depuis 100 ans (Ed Croom Helm, 1978).  Director’s Theatre  (avec David Williams) (Ed Macmillan, 1988). « Le théâtre français 1940-1980″ (Presses universitaires de Lille, 1990). The theatre of Michel Vinaver   1993. Mise en scène  French theatre now  (avec Annie Sparks) (Methuen drama, 1997). Enfin  le point d’orgue  de sa vie :  Le théâtre en France de 1968 à 2000 , en collaboration avec Annabel Poincheval;  Honoré Champion ,  2007. 752 pages.
Il était marié à la romancière Rachel Anderson, auteur  notamment  de  L’orphelin de guerre -hélas, non  traduit en  français – qui raconte l’histoire d’un enfant vietnamien dont les parents ont été tués par l’armée américaine, et placé dans un orphelinat.  Roman  inspiré de la vie  de Chang, que Rachel et David avaient  adopté. Depuis quarante ans, David Bradby  faisait le pont entre le théâtre français et les Iles britanniques. Il y était  notre propagandiste, et ici,  il nous faisait bénéficier de sa passion, de sa compétence, de son « regard éloigné »  si bienveillant, si précieux…

René Gaudy


Archive pour janvier, 2011

La Critique de l’Ecole des femmes

La Critique de l’Ecole des femmes de Molière , mise en scène de Clément Hervieu-Léger.

 

 gprcritiqueecoledesfemmes1011.jpgL’Ecole des Femmes vient de connaître en 1962 un immense succès dans le petit Paris de l’époque qui est quand même la capitale de la royauté et de l’art dramatique français, même ses chers collègues reprochent  à Molière  d’avoir écrit cette longue pièce en en cinq actes et en vers , sans guère respecter les règles classiques. et de plus,  faute impardonnable, traiter le thème du mari trompé avec désinvolture, ce qui ne plaît guère aux esprits chagrins de son temps.Y compris des auteurs réputés comme les deux frères Thomas et Pierre Corneille.  En 1663, Molière reprend l’Ecole des femmes et la fait suivre de cette Critique où il répond à ses détracteurs.  Quelques personnages se retrouvent chez Uranie et  discutent entre eux en reprenant les arguments pour et contre la pièce; c’est chose absolument nouvelle à l’époque  que cette  mise en abyme du théâtre , puisque cette petite comédie d’un heure a pour seul thème une autre pièce de théâtre jouée un an à peine auparavant… Comme le souligne, à juste raison, Clément Hervieu-Léger: si Molière l’avais voulu, il aurait pu répondre aux critiques par une préface ou n’importe quelle forme d’ écrit, mais il choisit de le faire sous la forme d’une comédie qui,  dit-il :  » est révélateur de la puissance qu’il accorde à l’écriture dramatique ». Et c’est effectivement bien vu. C’est une discussion en temps réel, où il n’y a pas de grands discours, et où la diction, pour être soignée, reste celle de la conversation mais n’a rien d’emphatique, où les personnages ne forcent jamais le ton, comme Molière le recommandait à ses comédiens. Dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, tout sonne juste; les personnages ont des costumes contemporains,  cela se passe dans une sorte de remise comme il existe dans tous les théâtres qui peuvent à l’occasion servir de salle de travail, même si c’est un peu encombré de toiles peintes roulées et de meubles qui ont déjà servi pour une autre  mise en scène.Il y a là, deux jeunes cousines: Uranie ( Clotilde de Bayser) et Elise (  Georgia Scaliet), et  sans doute un peu plus âgée, plus mûre aussi :Climène ( Elsa Lepoivre),  un jeune homme: Dorante ( Loïc Corbery) mais aussi un marquis , assez infatué de lui-même ( Serge Baldassarian) qui n’aime pas la pièce, alors que Dorante,  lui trouve de belles qualités, puisqu’il défend la peinture des hommes d’après nature et  lance la fameuse réplique:  » c’est une étrange entreprise que celle  de faire rire les honnêtes gens ». Et il y a aussi  l’auteur, un certain Lysidas, visiblement en retard et pressé de repartir lire sa pièce ailleurs, impayable caricature d’un auteur contemporain un peu égaré en kawé bleu, sa brochure sous le bras, avec de grosses lunettes ( formidable Christian Hecq) qui commence à faire rire le public à peine entré en scène !). Et enfin Galopin (  Jérémy Lopez), un valet qui serait maintenant un tout jeune régisseur de plateau.. Théâtre dans le théâtre:  Uranie  sent aussitôt  « qu’il se passe des choses plaisantes dans notre dispute » puisqu’elle trouve « qu’on pourrait bien faire une petite comédie, et que » ce ne serait pas trop mal à la queue de l’Ecole des Femmes ». Et Climène souhaiterait « que cela se fît, pourvu qu’on traitât l’affaire comme elle s’est passée ». Clément-Hervieu a sans doute eu raison d’ajouter quelques citations de L’ Ecole des femmes dont le texte n’est pas  bien connu de tous les spectateurs.
Il y avait encore parfois des baisses de rythme à la première,  mais cela devrait se rôder. Cette courte pièce reste d’une incroyable modernité,alors qu’elle est historiquement bien ancrée dans son siècle.  Molière ne résiste pas à l’occasion de tisser des relations entre chacun des personnages, et on a a vraiment l’impression que l’on a affaire à des gens qui se connaissent bien: c’est nouveau, et  éblouissant d’intelligence et de virtuosité.Et il y a aussi, malgré le bruit régulier du roulement du métro, le plaisir que l’on a d’entendre cette langue magnifique qui est encore la nôtre , n’en déplaise aux gens  bornés qui n’apprécieraient pas plus La Critique de l’Ecole des Femmes que la Princesse de Clèves… Suivez mon regard, comme disait Olivier Revault d’Allonnes.
La pièce est peu jouée mais, si vous avez une heure à employer, vous verrez qu’elle n’a rien d’insignifiant , qu’elle est  1) très bien dirigée 2) bien mise en scène et qu’elle vaut largement un épisode de ces séries télévisuelles dont on nous rebat les oreilles et  où les comédiens surjouent leurs personnages  en disant des phrases d’une platitude exemplaire. Les jeunes gens qui étaient ce soir-là dans la salle semblaient en tout cas apprécier que l’on ne les prenne pas pour des demeurés, même si le texte a plus de trois siècles. Comme dirait Christine Friedel, l’une et  non des non moindres  collaboratrices du Théâtre du Blog, cela vaut le détour.

 


Philippe du Vignal

 


Studio de la Comédie-Française jusqu’au 8 mars

 

La Dispute

La Dispute de Marivaux, mise en scène de Vincent Dussart.

 

ladispute.jpgCette pièce, une des dernières de Marivaux, apparaît plus que jamais comme un conte cruel sur les relations qui existent les êtres entre eux. Le Prince et Hermiane se demandent qui, de l’homme ou de la femme, fut le premier à être infidèle en amour. Pour répondre à cette  question, le Prince montre à Hermiane le résultat d’une expérience initiée par son père une vingtaine d’années auparavant. Deux filles et deux garçons ont été pris au berceau et élevés individuellement en lieu clos. Pour la première fois, ils vont se rencontrer et être confrontés les uns aux autres, dans une reconstitution artificielle des premières amours. Les intentions de Vincent Dussart, sont claires dès le début : pour lui, La  Dispute n’ est pas une pièce sur la fidélité mais sur l’identité.
Le Prince (interprété par Louis-Marie Audubert:  très juste), entraîne Hermiane (Sophie Torresi) et le public dans un univers étrange et sombre. Sa mise en scène ,comme la scénographie sont épurées : des éclairages latéraux, une cabine où Hermiane et le Prince peuvent voir sans être vus, des effets de caméras pour rendre les jeux de reflets, des disques de lumière rouge sur le sol  où les quatre personnages testés vont sagement se ranger une fois leur scène finie, comme dans les bocaux à taille humaine des  ouvrages de science fiction. On est loin des bosquets radieux aux ruisseaux chantants suggérés chez Marivaux!
Ces deux couples de
  personnages, qui n’ont jamais rencontré personne, (Fabrice Cals, Xavier Czapla, Anne de Rocquigny et Nathalie Yanoz), sont soudain poussés à la découverte d’eux-mêmes.L’attitude implacable et le regard ironique de leurs éducateurs (Chantal Garrigues et Jean-Pierre Bélissent) font froid dans le dos.
Les acteurs, bien dirigés par Vincent Dussart, sont très  à l’aise dans cette mise en scène ;  il insiste sur la froideur de l’expérience menée et joue avec les individualités naissantes des personnages. On assiste moins à la montée  du sentiment amoureux et des rivalités intérieures qu’il suscite, qu’à la construction de l’identité par le regard de l’autre et par le reflet qu’il renvoie. Vincent Dussart précise: « Ils apprennent tout d’abord à dire : « je ». Puis la rencontre avec l’autre: le » vous » fait vaciller leur conscience d’eux-mêmes, ils ne peuvent plus se définir, et disent: » on ». Enfin, ils fusionnent dans le « nous » et y perdent le « je ».et les personnages hésitent sur les pronoms. Et y correspond une gestuelle qui s’intègre peu à peu dans un véritable ballet de la rencontre et de la relation à soi et à l’autre.
L’atmosphère légèrement pesante s’en trouve  allégée. D’autant que cette gestuelle souligne la touchante innocence des deux couples et la maladresse due à leur inexpérience,  ce qui provoque le sourire, voire le rire du spectateur. La cruauté de cette mise en scène  a le mérite de nous montrer  une autre facette de ce que l’on  appelle  le “marivaudage”.
Replacée dans un univers contemporain , cette Dispute questionne plus que jamais le spectateur sur sa propre identité, à travers le reflet que lui renvoie la quête d’identité de ses  personnages.

 

Elise Blanc

 

La Dispute, de Marivaux, mise en scène de Vincent Dussart.
Au Lavoir Moderne Parisien, jusqu’au 11 février, le lundi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, relâche mardi et dimanche.

Suréna

Suréna de Corneille, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman.

surn.jpg À l’occasion de son diptyque cornélien – Suréna et Nicomède- interprété par les mêmes comédiens, Brigitte Jaques-Wajeman illumine les sphères éternelles de la passion mélancolique, assombrie par les enjeux de pouvoir, tout particulièrement dans Suréna.(1674) ,dernière pièce de Corneille, qui appartient, selon l’appellation de la metteuse en scène Brigitte Jaques-Wajeman, exploratrice confirmée de ces contrées théâtrales classiques, au cycle « colonial » dont font aussi partie La Mort de Pompée (1641), Sertorius (1662) et Sophonisbe (1663).
En d’autres termes, Corneille prend plaisir à décliner et à déplier les rapports de pouvoir et de domination que Rome, colonialiste et prédatrice, a su infliger aux contrées avoisinantes,  comme au reste connu de la terre.
Telles des résonances contemporaines d’un bout à l’autre de la planète , sont  ici perceptibles les conflits d’enjeux politiques et d’ambitions personnelles, les rapports de force tendus et cruels qui mènent forcément à l’élimination des plus faibles – les roitelets grotesques d’empires de pacotille, de petits dictateurs en puissance qu’ont pris plaisir à dépouiller les « grands », les  tyrans d’aujourd’hui dans leurs traditions colonialistes.
Suréna nous conduit ainsi aux confins de l’Empire romain dans une situation post-coloniale : les Romains ont décampé et les Parthes sont libres. Le roi Orode ne doit la vie et la restitution de son propre trône qu’au vaillant et glorieux lieutenant Suréna. Aussi, pour asseoir sa suprématie présente contre une Rome éternellement menaçante, Orode souhaite-t-il que Suréna épouse sa fille,  tandis que son fils, le prince Pacorus, épousera de son côté, Eurydice, la fille du roi d’Arménie, fortifiant ainsi son royaume de l’adjonction de l’Arménie.
Mais la passion amoureuse entre la belle et passionnée Eurydice et le ténébreux Suréna en décide autrement à Séleucie sur l’Euphrate (dans l’actuel Iraq) , vers 50 avant Jésus-Christ.
Corneille écrit Suréna,  avant le silence des dix années qui a précèdé sa mort. Il  maîtrise pleinement l’art de l’intrigue dramatique – conjugaison entre la dimension politique et historique et la dimension intime de l’être- comme l’art de l’alexandrin qu’il fait résonner profondément sur les scènes attentives. Plusieurs fois se fera entendre comme une litanie ce merveilleux trimètre : « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. »
Les personnages revêtent alors une parure racinienne qui dévoile la seule voix abyssale du cœur et de l’âme. Qu’est-ce que la main de l’épousée accordée à l’épouseur, si elle n’est offerte avec le cœur ? Voilà la situation du Prince Pacorus qui voudrait conquérir l’impossible chez Eurydice – la passion d’aimer, quand elle n’est pas là d’emblée chez l’amante. Ce prince inconstant avait promis ses feux à la sœur de Suréna, Palmis, confidente d’Eurydice.
Il aurait fallu que les premières amours du Prince Pacorus reviennent à Palmis, libérant ainsi Eurydice et Suréna. Mais le jeune Pacorus est bien vaniteux, et son père , le roi Orode, ne tolère pas de devoir son royaume reconquis au loyal Suréna qui lui fait de l’ombre. Contre le bonheur des amants et dans l’oubli d’eux-mêmes, ils chemineront jusqu’à la mort dans la mélancolie de la perte.
La scène est traversée en diagonale  par une longue table , couverte d’une nappe riche et brodée où  sont posés un bouquet de fleurs blanches champêtres  et une couronne de roi  dorée: les ombres alentour peuvent œuvrer tranquillement selon une pente strictement  tragique. Dans son élégante robe blanche, Eurydice (Raphaèle Bouchard) pourrait être une fleur du bouquet royal, un rappel floral et fragile du prix de la vie quand l’amour s’en mêle.
Dans une fougue et un élan juvéniles, elle évoque l’absolu de son désir pour Suréna (Bertrand Suarez-Pazos) dont le silence et la parole atteignent tout autant la hauteur de ces sentiments élevés. La sœur,  Palmis ( Aurore Paris), une personnalité rare, touche à une grâce à la fois lyrique et acidulée. Quant au Prince Pacorus, il est convaincant dans sa douleur, son humiliation et sa rage de ne pas être choisi par celle qu’il aime. Le roi Orode (Pierre Stéfan-Montagnier) ne cache qu’à peine un esprit bas et calculateur, avec panache et brio : il se débarrasse lâchement de qui l’importune.
Une mise en scène exigeante qui fait entendre les belles liaisons et diérèses intérieures du vers cornélien,  tout en donnant à goûter les beautés du cœur au milieu du chaos du pouvoir, sourd aux bruits intimes du monde et aveugle à l’enchantement des âmes.

 

 

Véronique Hotte

 

Suréna, de Pierre Corneille ; mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman. Jusqu ‘au 13 février 2011.
Nicoméde
, de Pierre Corneille ; mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman. Du 29 janvier au 12 février 2011.

Théâtre des Abbesses- Théâtre de la Ville 31 rue des Abbesses 75018 Paris Tél : 01 42 74 22 77

Les Monstrueuses Actualités de Christophe Alévèque

Les Monstrueuses Actualités de Christophe Alévèque, mise en scène de Philippe Sohier.

Cela fait presque dix ans que Christophe Alévèque a commencé à taper sec sur tout ce qui bougeait et qui ne lui plaisait pas, en particulier la vie de famille occidentale, la consommation effrénée, et bien entendu, les têtes politiques , sûres d’elle mais pas trop à l’aise dans leur fonction et habituées aux gaffes les plus énormes. C’est lui aussi qui avait créé cette fameuse chorale en 2007 après l’élection du Sarkozy devant le Fouquet’s, puis au Sacré-Cœur et enfin au Festival d’Avignon. Il avait déjà commis un très bon spectacle au Rond-Point l’an passé, – ironie du sort, à quelques centaines de mètres à peine de l’ Elysée, et dont avait rendu compte notre amie Christine Friedel.
Il réitère ce mois-ci ses attaques, avec toujours cet air de ne pas y toucher, qui est un peu sa marque de fabrique, en faisant une sorte de revue de presse de l’actualité, accompagné de de temps en temps par trois musiciens. Tout y passe, avec une virulence , une lucidité mais aussi un savoir-faire exceptionnels. On n’est pas trop d’accord quand Christine Friedel dit que c’est parfois vulgaire; non, c’est simplement énorme et sans la moindre nuance ou le moindre cadeau, comme toute bonne caricature.
Mais, là où il est très fort, c’est dans la précision des faits, tout comme dans les désormais fameux « kapouchniks » cabarets politiques d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine à Audincourt, il ne dit rien qui n’ait été d’abord écrit dans la presse. Mais ensuite ,il ne se prive pas de commenter! Et c’est un vrai feu d’artifice: cela va des explications des plus embrouillées, quatre jours après les évènement capitaux de Tunisie, de Fillion et d’ Alliot-Marie, (qu’il qualifie gentiment au passage de « pas baisable »), proposant ses services à Ben Ali, jusqu’aux propos de plus confus du Sarko de service avouant son erreur de jugement . Bien entendu, avec Alévèque, on peut être sûr que les méchancetés fleurissent aussitôt après. Et il imite à merveille les dandinements ridicules et les tics de Sarkozy, ou le ton de voix de la Bachelot, quand elle batifole dans ses mondanités et ne sait plus quel qualificatif donner à cette fameuse grippe rebaptisée plusieurs fois..

Mais celui qui en prend des rafales par séries, c’est sans doute Guillaume Pépy, qu’il ne rate pas, et il a bien raison: il le caricature  face caméra,ahuri,  penaud , lamentable quand il essaye de se justifier, les yeux exorbités, incapable d’être un peu chaleureux et compréhensif avec les usagers de la SNCF, quand il s ‘agit des erreurs lamentables accumulés par ses services. Ce Pépy , cynique sans doute  redoutable financier ,mais  qui n’a jamais un mot de compréhension pour les laissés pour compte du réseau secondaire  dont on  se fout complètement. Ce n’est pas lui que l’on voit s’enquérir des conditions où sont transportés les voyageurs du Massif central.
Et Alévèque, l’air toujours de ne pas y toucher, fait aussi de l’arithmétique à propos du Niger: 2 otages/ six hommes morts… Et Alévèque n’y va pas de main morte non plus quand il s’en prend à Eric Besson qu’il qualifie d’ »exemple de fruit qui pourrit avant de mourir », ou quand il évoque la Carla ou celui qu’il surnomme Blond-Blond, l’héritier de Neuilly , ou Eric Woerth qui ne « sait pas ce que veut dire un hippodrome ».

Pas de quartier: tout le monde passe à la moulinette: Pécresse, Morano, Kouchner, Bettencourt comme Benoît XVI, ou Hortefeux qu’il souhaite voir exiler au Mali par charter, quand cela tournera mal pour le gouvernement en place. Avec cette remarque plus que fielleuse: en Tunisie, au moins , dit-il, le plus sérieusement du monde: ils avaient la chance d’avoir une opposition. Cela procède souvent par allusions cryptées: « Tiens un poil  » , remarque-t-il par terre, pour parler vingt secondes après de la Carla.
Comme il le dit , ce n’est pas la politique politicienne qui l’intéresse mais la méthode Sarkozy et le flot médiatique incessant qui méritent décryptage, comme l’effondrement de la finance que le gouvernement fait sembler ignorer, ou cette manie récurrente du Président de vouloir faire semblant de dégainer une loi dès qu’il y a un fait-divers un peu dur ou violent pour rassurer l’opinion publique. Ou encore quand il s’en prend aux auteurs  de ces interviews télévisuels langue de bois le plus souvent pitoyables de Sarkozy:  » Vous avez vue la vacherie de leurs questions? ».
Il y a parfois quelques dérapages incontrôlés dans cette cruauté…Pour Zinedine Zidane, qu’il avait durement taclé dans une interview, à propos du faible nombre de ses neurones et de ses profits monstrueux au Quatar, il a été sur scène plus prudent ; en effet, l’intéressé a menacé de porter plainte….
Bien entendu, le public rit au quart de tour; au fait de quoi rit-on? Relisez Bergson mais pas seulement, il y autre chose: un étonnant cocktail, issu d’un travail régulier sur les planches comme au cinéma, un savoir- faire impeccable ( diction , gestuelle, mime): bref c’est du grand style; même si cela ne fait pas toujours dans la dentelle quand Christophe Alévèque , comme tout caricaturiste s’en prend au physique de des victimes, soulignant par exemple le côté porcin d’une ministre; et et cela rappelle Aristophane pour les nombreuses allusions au sexe.
Mais quel fabuleux mélange de cynisme, et d’ironie quelle décapante liberté de ton, jusque dans le choix des mots.: en voilà un qui connaît la langue française.Ce n’est sûrement pas lui qui ira se gausser de La Princesse de Clèves, comme certain président de la République qui fait sans arrêt des fautes de français sans aucun scrupule, et les enseignants qui ont appris à Christophe Alévèque toutes les ressources de sa langue maternelle peuvent être fiers de leur travail.
Petit bémol: mieux vaut oublier les quelques parties chantées , et les dialogues avec l’orchestre qui sonnent faux. Mais cela peut être vite revu et corrigé.  Bien sûr, cela ne peut que se déguster frais: l
es personnages qu’ils croquent auront assez vite disparu des écrans radar. Mais le temps de quelque soixante quinze minutes, cela fait le plus grand bien , cette satire du pouvoir politique où il excelle… Et Jean-Michel Ribes a bien fait de le réinviter au Rond-Point.
Autant donc y aller vite. Vous ne regretterez pas votre plaisir d’avoir aussi bien ri.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 20 février à 18h 30

http://www.dailymotion.com/video/xgmcke

L’Or

L’Or de Blaise Cendrars adaptation de Xavier Simonin, accompagné  par les harmonicas de Jean-Jacques Milteau

 

Quelle merveilleuse histoire que celle de L’Or, une épopée racontée par Blaise Cendrars à travers une écriture fiévreuse, à la fois flamboyante et lancinante, qu’interprète pour la scène avec beaucoup d’allant et de conviction secrète Xavier Simonin.
Comme l’écrit Cendrars lui-même, c’est « l’histoire du général Suter qui a conquis la Californie aux Etats-Unis mais  qui, milliardaire, a été ruiné par la découverte des mines d’or sur ses terres… » Ce aventurier suisse quitte, un beau jour de 1834 , femme et enfants pour traverser l’Atlantique et le sauvage continent américain. À cette  époque, les émigrés débarquent jour et nuit, et dans chaque bateau, dans chaque cargaison humaine, « il y a au moins un lor.jpgreprésentant de la forte race des aventuriers ».
Suter est de ceux-là, le premier à s’installer et faire fortune en Californie mais, en 1848, il verra ses terres pillées et dévastées par les chercheurs d’or sans qu’il puisse intervenir. La découverte de pépites d’or dans le lit du Sacramento en Californie va être à l’origine de la « ruée vers l’or ». Aventuriers et agriculteurs ou éleveurs ruinés se déplacent en foule.
Et l’importante immigration va s’emballer  mais  son sort est régi par la lutte pour la vie et la loi du plus fort. Cette marée humaine rapace, entre maux et plaisirs, contribue à la naissance de villes, entre autres, San Francisco. La soif de l’or fut dans l’histoire la cause de plus terribles injustices et de massacres effroyables. La grande et fière allure de Suter, redingote et chapeau au vent, se déploie dans une grâce combative et constructive jusqu’à entamer, dans son grand âge , un mouvement inverse de décadence et de déchéance, en maintenant sa grâce et sa dignité , toujours.
Aux côtés de Xavier Simonin, le musicien Jean-Jacques Milteau s’adonne à sa spécialité d’instrumentiste country et blues via des harmonicas de toutes tailles, des objets précieux qu’il manipule avec le soin du connaisseur. Il s’inspire avec talent de ces musiques pour créer ces ambiances de l’Ouest américain du XIXe siècle qui ne cesse de faire rêver le public.
Sur le plateau, une sorte d’échelle de fer qui se perd dans les airs, une métaphore de l’échelle du marin qui regarde l’horizon ou bien la coursive d’un atelier laborieux du Nouveau Monde. Les deux artistes tout en nuance se complètent pleinement, dans la mesure et le respect l’un de l’autre et du public forcément, pour raconter cette fièvre de la « réussite » qui brûle l’être sans jamais l’épargner. Un très joli moment de littérature, de musique et de théâtre.

Véronique Hotte

L’Or, d’après Blaise Cendrars ; mise en scène de Xavier Simonin. Du 12 janvier au 20 février 2011, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 16h au Théâtre Daniel Sorano, 16 rue Charles Pathé 94300 Vincennes. Les 4, 5, 6 et 11, 12, 13 mars 2011 au Théâtre de Saint-Maur.

Le Misanthrope

image1.jpgLe Misanthrope, de Molière, mise en scène de Nicolas Liautard

 

Beaucoup moins jouée que Dom Juan, Tartuffe ou L’École des femmes, c’est une grande pièce de Molière à la fois presque contemporaine et terriblement historique. Constituée en grande partie d’un art en voie de disparition, celui de la conversation. La fameuse scène des portraits en est le sommet : la charmante langue de vipère qu’est Célimène, pour le plaisir de faire un mot d’esprit, exécute ses amis dès qu’ils ont le dos tourné. Eliante, plus raisonnable, laisse la satire “ad hominem“ pour des portraits généraux à la façon de La Bruyère, pour le plaisir tout aussi grand de l’auditoire. De même, on peut s’étonner, si l’on ne sait rien des codes de la préciosité, que la coquette Célimène cache son désir de ne pas choisir entre ses soupirants sous une pudeur à dire: « je t’aime ».
Donc, ce jour-là, Alceste, aristocrate bourru, est confronté à un procès, pour lequel il n’a fait aucune démarche, sollicité aucun appui, fort de son bon droit. Ça ne lui réussira pas, on s’en doute. Là-dessus, inutile d’être historien, aujourd’hui encore, les Alceste sont déboutés… Ce jour-là, aussi, la coupe est pleine du côté de ses amours. Il aime, et est aimé un peu en retour, mais il aime celle qui ne peut que le faire souffrir. Célimène a la chance d’être veuve à vingt ans, de jouir tout à la fois de sa liberté – re-voilà l’historien : au temps de Molière, la jeune fille est cloîtrée par son père, la femme mariée par son mari, seule la veuve jouit de son indépendance – et éventuellement de sa jeunesse. Et Célimène ne s’en privera pas : il lui faut une cour bourdonnante autour d’elle, elle a besoin d’exercer son pouvoir sur les hommes, et même sur les femmes.
Pourquoi alors quitter une si douce vie et s’enfermer avec un seul homme, ours de surcroît, même aimé ? L’amour vaudrait-il plus que le plaisir ? Ce jour-là, donc, sera le jour de la catastrophe qu’Alceste lui-même appelle sur sa propre tête , et  celui qui aura voulu « rompre en visière à tout le genre humain », sera trop bien entendu…
Nicolas Liautard nous installe dans une atmosphère moderne de grand hôtel, sol de cuivre et illuminations de lustres scintillants, dans l’inconfort d’un piétinement perpétuel : pas un siège, on ne se pose pas, tout bouge et se déséquilibre perpétuellement. Bien vu. Du côté du jeu, ce n’est pas aussi convaincant : l’Alceste de Sava Lolov a de beaux éclats, surtout vers la fin, mais souvent il “laisse filer“, il ne saisit pas, en particulier dans la première scène, la singularité de ce jour-là, face à un Philinte (Eric Berger) d’une grande exactitude et d’une grande subtilité.
Un Oronte honnête homme, dans sa prétention et sa dangereuse “bonne franquette“ (Jean-Christophe Quenon), une fine Eliante (Anne Cantineau), une Arsinoé (Marion Suzanne) bien affûtée face à Célimène, moins convaincante dans son attirance pour Alceste : les comédiens sont justes, autour d’une Célimène, à la fois, lumière et papillon, image d’une jeunesse qui veut tout, tout de suite. Sterenn Guirrec montre une peau et une silhouette pulpeuses, plus Scarlett Johansson que Marilyn, charmante, maligne, un peu imprécise. Ce Misanthrope,  qui parfois roule sur sa lancée, a de beaux moments de vérité. Test imparable : les collégiens écoutent.

 

Christine Friedel

 


Théâtre Jean Arp de Clamart – 01 41 90 17 02 – jusqu’au 29 janvier

Piscine (pas d’eau)

Piscine (pas d’eau), de Mark Ravenhill, traduction Jean-Marc Lanteri, mise en scène de  Thomas Jolly.

Noyades intimes et sauvetage collectif : viva la Piccola Familia dont voici la nouvelle création. Bien que nous n’ayons aucun lien de parenté avec eux , nous nous sentons toutefois de la famille, et un vrai réseau de spectateurs, amateurs et professionnels, est en train de se construire  rapidement autour du travail enthousiasmant de cette jeune compagnie.
A Cherbourg, où nous avons vu le spectacle, une représentation supplémentaire a dû être programmée pour satisfaire le public. Nous avions  découvert la Piccola Familia, avec Toâ, de Guitry, à Bayeux, où ils faisaient salle comble, puis à l’Odéon où ils ont remporté un bien mérité « prix du public du Festival Impatience », puis au TGP de Saint Denis où le succès s’est confirmé sur la durée. Philippe du Vignal,  avait déjà  dit, l’automne dernier, tout le bien qu’il en pensait .
Nous avons pu aussi assister, à Rouen, la saison dernière, à une première maquette, ouverte au public, de leur création prévue pour 2012, vu l’ampleur du défi artistique et financier: Henri VI, de Shakespeare. Enthousiasmant. Le point commun de ces spectacles : cinq comédiens absolument formidables – trois femmes, deux hommes, aux personnalités très complémentaires -, une grande inventivité collective, un sens du rythme et de l’espace du plateau consommé, l’utilisation de moyens purement théâtraux, une recherche qui ne laisse jamais le public de côté.
Piscine (pas d’eau) de  Mark Ravenhill, auteur anglais né en 1966. Le prétexte de la pièce est une histoire réelle, celle d’un collectif de photographes, Five of Boston, et de Nan Goldin, qui, à ses débuts, en fit partie, avant de mener une carrière solitaire à succès avec ses photos, souvent impudiques et violentes,  qui témoignent toujours de souffrances et d’inquiétudes brutes de décoffrage, les siennes et celles de ses proches. L’une de ses séries s’intitule : « Noyades intimes ». Tout est dit.
Mais la pièce ne questionne pas l’esthétique. Elle s’ouvre abruptement sur une explosion de haine féroce, conséquence logique, à terme, de rapports de manipulation assez sordides. Elle s’ouvre sur la perte totale du désir d’être ensemble, de créer, de s’épauler. Pas de langueur, pas de nostalgie, pas de spleen. ..
Un récit mené tambour battant, de façon chorale, par cinq artistes, trois femmes, deux hommes, des années après le moment fort du « Groupe ». Celle qui est devenue célèbre et riche, absente de leur univers depuis longtemps, mais qui les rassemble , est une personnalité inflexible, dure et froide,  et les a invités à se retrouver pour partager sa piscine de luxe. Sans eau, on l’apprendra vite. Sans eau, sans âme, vide.
C’est bien en effet d’un vide total dont il s’agit, celui de leurs vies. Un sol en ciment, un atterrissage sans parachute. Une moitié de la pièce se passe au bord de la piscine, l’autre moitié à hôpital. Par une étrange coïncidence, le spectacle se donnait dans l’ancien hôpital des armées de Cherbourg aménagé par la Scène Nationale Le Trident, un lieu immense, magnifique. Thomas Jolly a imaginé un superbe étagement dans l’espace et un glissement d’une séquence à l’autre par des effets d’apparition/disparition très réussis. Il confirme son intelligence du plateau.
Séverine Anselmo et Mickaël Berret ont réalisé une création lumière particulièrement belle, qui fait  basculer les ambiances du réalisme au merveilleux par un procédé circulaire. L’attention ne faiblit jamais. La Piccola Familia est donc à la hauteur des attentes. Cette fable très moderne sur les illusions de l’art, illusions perdues, est palpitante. Alexandre Dain, Flora Diguet, Emeline Frémont, Thomas Jolly et Julie Lerat-Gersant sont dans ces personnages de jeunes artistes, pas faciles à camper car proches d’eux, formidables, à la fois durs, émouvants, odieux et touchants, provocants et fragiles, vraiment de bons comédiens.
Il y a des images très réussies comme « la fête », ou « le grand bain » et ses personnages ondoyants sortant de l’eau tout éclaboussés de lumière émeraude. Le propos est stimulant : à partir du constat terrible d’un « envers » peu reluisant de la vie de groupe,  «envers » qu’on se doit d’exorciser avec lucidité, à partir d’une vision absolument a-romantique de la vie d’artiste, peut alors venir la révélation progressive d’une nouvelle conscience de soi : la nécessité absolue de se détacher du jugement des autres, de ne pas laisser sa pensée se faire envahir par l’envie ou contaminer par l’appétit de pouvoir. Et le retour au final à la case départ, la pierre de touche du reste : être tout simplement humain, pleinement et dignement humain,  que l’on soit artiste ou pas.
Une très belle parabole de la Piccola Familia.

Evelyne Loew

Vu à la création à la Scène nationale Le Trident – Cherbourg Octeville.

En tournée : le 27 janvier à Evreux Louviers – Scène nationale; du 1er au 5 février à Rouen – Chapelle Saint-Louis, et  le 11 février à Saint-Valéry-en-Caux  au Rayon vert – Scène conventionnée.

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Oncle Vania

Oncle Vania d’Anton Tchekhov mise en scène de Lev Dodine, en russe sur-titré.

 

lev.jpgAprès avoir fêté ses 25 ans de présence en France à l’automne 2009 à la MC93 de Bobigny, Lev Dodine revient dans sa « seconde maison », avec Oncle Vania pour l’ouverture du Festival le Standard Idéal. Pendant trois heures, le public découvre des comédiens qui incarnent au plus près les personnages de Tchekhov..
Comme toujours chez Dodine, choix et direction d’ acteurs sont remarquables. Chaque rôle semble avoir été écrit pour eux. Ils ne jouent pas Tchekhov, ils le vivent. Cette façon de rendre réels ces personnages ajoute une importante lisibilité à la pièce et Dodine sait admirablement mettre en valeur les sentiments complexes qui les lient entre eux.
Sergueï Kourichev interprète Oncle Vania avec une grande sensibilité: il en fait un personnage décalé, perdu, fragile et mélancolique. L’émotion est intacte quand, à la dernière scène, il se retrouve à sa table à relire son livre de comptes avec Sonia,la fille d’Elena qui exploite avec lui le domaine et essaye de l’apaiser: « Que faire ? Il faut vivre ! Nous allons vivre, Oncle Vania. Nous allons vivre de longues files de jours…de longues soirées…Nous allons supporter patiemment les épreuves que le destin nous enverra ». Mais il reste seul avec sa passion contrariée pour Elena.
Astrov, le médecin est joué très intelligemment par Piotr Semak. Le personnage de médecin (récurrent dans les pièces de Tchekhov, lui-même praticien) et il forme avec Vania un duo moteur.. Astrov qui n’en finit pas de partir et revenir , quittera enfin la scène quand Elena repart avec son époux. C’est le véritable porte-parole de Tchekhov: il navigue en permanence entre son envie de sauver la nature et les hommes, ce qui était prophétique à l’époque «  L’homme a été doué de raison et de force créatrice afin de multiplier ce qui lui a été donné. Mais jusqu’à présent il n’a rien fait … que détruire ! Il y a de moins en moins de forêts !…Les rivières se dessèchent ! Le gibier disparaît ! Le climat se détériore !…De jour en jour, la terre devient de plus en plus pauvre et de plus en plus laide… ».
Mais Astrov, c’est aussi l’homme en proie à ses questionnements intérieurs et à ses sentiments pour Elena, la seconde femme du propriétaire du domaine, le professeur Serebriakov. Elena, dont les sentiments envers Astrov sont pleins d’ambiguïté, comme tous les autres personnages, est incapable de vivre un sentiment, parce qu’elle n‘aime plus sa vie et qu’elle s’ennuie, ce qui va la conduire au renoncement.Et c’est Irina Tychinina qui joue Elena , avec beaucoup de nuances , et, pour une fois, sans hystérie comme presque toutes les comédiennes le font. Le décor évoque sobrement une datcha en bois avec sa table, des chaises et un rocking chair, dans un cadre de scène réduit: celui du théâtre Maly de Saint-Petersbourg. Et la nature, souvent évoquée par Astrov, est en permanence soulignée par le bruit des grillons, de l’orage et de la pluie. De grosses bottes de paille surmontent la datcha, et finissent par l’ envahir. Au salut, le public s’est levé, témoignant de son attachement profond à Lev Dodine; quelques acteurs ne retiennent pas leurs larmes; une  soirée définitivement russe…

 

Jean Couturier

 

Oncle Vania a été joué dans le cadre du festival Le Standard Idéal à la MC93 de Bobigny qui se poursuit jusqu’au 10 février .

http://www.dailymotion.com/video/x9mlds

Bulbus

Bulbus, d’Anja Hilling, mise en scène de Daniel Janeteau.

 bulbus.jpgBulbus, c’est l’œil, on nous le dit dans la pièce, c’est aussi la matrice de quelque chose qui fleurit, un lieu de naissance. Anja Hilling, jeune auteure allemande, nous emmène à la fois dans les années de glace – années de plomb, années de cendre – du terrorisme et au creux de montagnes glacées où tout se réunit et où rien de se résout.
Deux jeunes gens, orphelins, se retrouvent, par la grâce du conte, dans ce village inaccessible. Elle, est la fille, un jour abandonnée dans un grand-magasin-de-meubles-à-monter-soi-même par sa mère,  débordée par l’écart entre la catalogue et l’objet. Une barre à suspendre les ustensiles qui n’est pas comme sur la photo, c’est ravageur.
Lui, c’est est le fils d’un couple, membre d’un éphémère groupe terroriste, témoin du meurtre d’un juge, qui se suicide pour ne pas trahir un camarade, et  pour que leur fils orphelin soit fier d’eux. Dans le village, des « vieux » qui sont peut-être les véritables acteurs de cette histoire, ou peut-être pas, rejouent inlassablement tous les rôles du passé. Les deux jeunes gens, comme Hansel et Gretel, ne cherchent pas vraiment leurs parents, ni les témoins de leur vie, mais semblent à la recherche d’un  conte initiatique qui leur apprendra à vivre, autonomes.
Daniel Janeteau place ce récit-théâtre sur une patinoire ronde, où évoluent avec grâce – et sans amour, ou sans oser se le dire – les « vieux », et où les jeunes périraient de froid l’un sans l’autre. Impression  étrange et mitigée : un certain charme, parfois, et un certain ennui, au point que l’on se demande si le metteur en scène qui a manifestement aimé cette pièce,  l’a  attrapée par le bon bout. Les (bons) comédiens font ce qu’ils ont à faire, mais ne nous emmènent pas jusqu’où on aurait envie d’aller :  c’est à dire un vrai charme, le choc en retour d’une vraie violence, quelque chose qui nous sorte du coton.
Mais l’on reste froid.

Christine Friedel

Théâtre national de la Colline 01 44 62 52 52 – jusqu’au 12 février

 

 

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