Le Vrai sang

Le Vrai sang de & mise en scène de Valère Novarina.

 

vraisang.jpgDans le Prologue de son livre, Valère Novarina nous livre quelques pistes: « Quelque chose de l’action à vif du langage pouvant être saisi: le langage capturé vivant. Gestes des logoclastes. dans la forêt des rébus: un geste est exécuté, l’autre est dit. Aucune scène, mais seulement des faits et figures du drame. Sans lieu, sans récit, car c’est le vide qui raconte. Ecartèlement du langage dans l’espace, semé. Répétition libre de volutes libératrices (…) Le lancer du langage dans l’espace a lieu à l’aide de tous nos couteaux. Tout exécuter. Utilisation divinatoire d’une machine. jouer les maximes d’entrer-sortir. (…) La pensée respire. chanter beaucoup. Même chanter bref… Et des danses pour bien voir la chair à chacun. »
Ces quelques phrases  de  Novarina ne peuvent, bien entendu, rendre tout le foisonnement et toute la richesse d’une pièce tirée par lui du texte intégral mais donnent bien le ton du spectacle qui oscille constamment entre le comique, le délire total et la réflexion philosophique. D’autant plus que l’ensemble de châssis picturaux fonctionne bien , comme en rythme avec le langage, comme chez Kantor, ce qui n’a pas toujours été le cas dans ses spectacles précédents mais, sur un grand plateau comme celui de l’Odéon, Philippe Marioge, en vieux complice, a su lui donner une scénographie exemplaire qui constitue un véritable espace de jeu avec des accessoires, aussi loufoques qu’imprévisibles, qui savent traduire l’écriture  de Novarina.
Comme il le dit finement, la perception des couleurs change la perception du langage. Et les costumes rouges,  comme le sang justement, imaginés par Renato Bianci sont tout à fait justes, et provoquent une sorte de fascination dès qu’un comédien entre en scène. On retrouve Le Vrai sang toutes les déclinaisons poétiques de l’auteur: entre autres: ces listes  de quelque 60 noms  comme ceux  de bestioles appartenant au monde animal et dont la plupart nous sont inconnues, comme la tipule-sorte de moustique , ou l’ophiure, voisin des étoiles de mer qui a la très aimable  particularité de ne pas avoir d’anus et qui rejette ses excréments par  la bouche.Visiblement, Novarina s’est renseigné! Délicieux, non? Merci, mon Dieu, de nous avoir fait à votre image… comme il le dit aussi.
On retrouve dans Le Vrai sang les thèmes qui lui sont chers: la naissance, le corps humain, le sang, l’animalité sous toutes ses formes, l’écriture et l’espace scénique, L’Ancien comme le Nouveau testament, mais aussi les informations à la radio, la fascination pour l’accumulation de noms et de titres: Monsieur du Chiffre, L’Ange numérique, la Femme à l’Etalage, L’Enfant d’Outre-Bref, L’Animal d’Autrui, etc… mais aussi, et de façon récurrente, cette passion qu’a Novarina pour tout ce que le langage peut nous apporter, « hormone et substance chimique », dit-il; et il précise:  » si Dieu nous l’a laissé, c’est simplement pour régler nos comportements animaux ». On a beau connaître depuis  longtemps mais c’est une langue dont on ne s’en lasse pas…
Pour lui,  » la langage vient ici nous ouvrir, opérer devant nous le théâtre de la cruauté comique. Entrons dans le mélodrome ». Novarina adore les noms de famille qui ont quelque similitude comme  » Jean-François Charpin qui habite rue Jean-Charle-Potain au Vésinet ». Ou bien les énumérations par dizaines de termes techniques comme ceux de la danse classique: « pirouettes sautillées à la grande seconde, sissonne fermée, etc… que Manuel Le Lièvre ( le danseur en perdition ) tente de réaliser avec une étonnante drôlerie, un peu Chaplin, un peu Buster Keaton, avec une précision gestuelle tout à fait remarquable.
Il y a aussi, dans ce texte aussi brillant que merveilleusement poétique, des phrases absurdes que n’auraient  renié ni les surréalistes ni Pierre Dac, du genre: « L’Age légal de la mort vient d’être reculé de trois ans. Croissance: la zone euro doit faire face à un manque de visibilité inédit ».Ou « La France osera-t-elle menacer ses voisins de se retirer de l’Hexagone?  se demande ce matin dans Pensée-Magazine le philosophe Régis Gallibert ». Quant à la mise en scène, que Novarina ne maîtrisait pas toujours très bien comme beaucoup d’auteurs, il a, cette fois, bien réussi son coup avec  des  comédiens exceptionnels comme Agnès Sourdillon que l’on avait déjà vue dans ses spectacles, Nora Krief ou Nicolas Struve qui sont tout à fait à l’aise dans cet univers si particulier où Novarina s’empare du langage  mais aussi de la peinture qui sert aussi fortement le  spectacle, grâce encore une fois à Philippe Marioge.
Et les parties chantées bien maîtrisées, conçues par Christian Paccoud, un autre vieux complice à l’accordéon, sont un véritable délice. Petit bémol: Novarina aurait sans doute encore pu aller plus loin dans la folie de ses personnages qui n’en sont pas vraiment. Cela peut encore venir quand le spectacle évoluera. La version scénique ne comprend qu’une partie seulement du Vrai sang; malgré tout, le spectacle qui dure quand même deux heures vingt! Et c’est beaucoup trop long,au bout d’une heure et demi, l’on commence à décrocher. C’est un peu dommage, d’autant plus que le spectacle reste d’une fantaisie et d’une poésie exceptionnelle. Nous n’avons  en France qu’un seul Novarina…
Alors à voir? Oui, trois fois oui quand même! Mais mieux vaut y aller de bon cœur si l’on veut se laisser entraîner par ce torrent poétique, même si l’on sait qu’il y a bien, disons, cinquante minutes de trop !
Voilà, ne venez pas râler, vous êtes prévenus… Et comme l’on imagine assez mal Novarina pratiquant maintenant des coupes dans un spectacle aussi construit, il faudra faire avec…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 30 janvier.
Puis à Valenciennes le 8 février, du 15 au 18 février à Villeneuve-d’Asq; à Cherbourg, les 22 et 23 fév; à Evreux le 17 mars et à Louviers les 24 et 25 mars: à Reims ; au Forum Meyrin ( Suisse) les 29 et 30 mars: à Villeurbanne du 12 au 16 avril ; à Clermont-Ferrand du 19 au 21 avril et enfin à Saint-Denis de la réunion du 19 au 21 mai.

 

Le Vrai sang est publié aux éditions P.O.L. 301 pages, 18, 50 euros.


Archive pour 6 janvier, 2011

Le Vrai sang

Le Vrai sang de & mise en scène de Valère Novarina.

 

vraisang.jpgDans le Prologue de son livre, Valère Novarina nous livre quelques pistes: « Quelque chose de l’action à vif du langage pouvant être saisi: le langage capturé vivant. Gestes des logoclastes. dans la forêt des rébus: un geste est exécuté, l’autre est dit. Aucune scène, mais seulement des faits et figures du drame. Sans lieu, sans récit, car c’est le vide qui raconte. Ecartèlement du langage dans l’espace, semé. Répétition libre de volutes libératrices (…) Le lancer du langage dans l’espace a lieu à l’aide de tous nos couteaux. Tout exécuter. Utilisation divinatoire d’une machine. jouer les maximes d’entrer-sortir. (…) La pensée respire. chanter beaucoup. Même chanter bref… Et des danses pour bien voir la chair à chacun. »
Ces quelques phrases  de  Novarina ne peuvent, bien entendu, rendre tout le foisonnement et toute la richesse d’une pièce tirée par lui du texte intégral mais donnent bien le ton du spectacle qui oscille constamment entre le comique, le délire total et la réflexion philosophique. D’autant plus que l’ensemble de châssis picturaux fonctionne bien , comme en rythme avec le langage, comme chez Kantor, ce qui n’a pas toujours été le cas dans ses spectacles précédents mais, sur un grand plateau comme celui de l’Odéon, Philippe Marioge, en vieux complice, a su lui donner une scénographie exemplaire qui constitue un véritable espace de jeu avec des accessoires, aussi loufoques qu’imprévisibles, qui savent traduire l’écriture  de Novarina.
Comme il le dit finement, la perception des couleurs change la perception du langage. Et les costumes rouges,  comme le sang justement, imaginés par Renato Bianci sont tout à fait justes, et provoquent une sorte de fascination dès qu’un comédien entre en scène. On retrouve Le Vrai sang toutes les déclinaisons poétiques de l’auteur: entre autres: ces listes  de quelque 60 noms  comme ceux  de bestioles appartenant au monde animal et dont la plupart nous sont inconnues, comme la tipule-sorte de moustique , ou l’ophiure, voisin des étoiles de mer qui a la très aimable  particularité de ne pas avoir d’anus et qui rejette ses excréments par  la bouche.Visiblement, Novarina s’est renseigné! Délicieux, non? Merci, mon Dieu, de nous avoir fait à votre image… comme il le dit aussi.
On retrouve dans Le Vrai sang les thèmes qui lui sont chers: la naissance, le corps humain, le sang, l’animalité sous toutes ses formes, l’écriture et l’espace scénique, L’Ancien comme le Nouveau testament, mais aussi les informations à la radio, la fascination pour l’accumulation de noms et de titres: Monsieur du Chiffre, L’Ange numérique, la Femme à l’Etalage, L’Enfant d’Outre-Bref, L’Animal d’Autrui, etc… mais aussi, et de façon récurrente, cette passion qu’a Novarina pour tout ce que le langage peut nous apporter, « hormone et substance chimique », dit-il; et il précise:  » si Dieu nous l’a laissé, c’est simplement pour régler nos comportements animaux ». On a beau connaître depuis  longtemps mais c’est une langue dont on ne s’en lasse pas…
Pour lui,  » la langage vient ici nous ouvrir, opérer devant nous le théâtre de la cruauté comique. Entrons dans le mélodrome ». Novarina adore les noms de famille qui ont quelque similitude comme  » Jean-François Charpin qui habite rue Jean-Charle-Potain au Vésinet ». Ou bien les énumérations par dizaines de termes techniques comme ceux de la danse classique: « pirouettes sautillées à la grande seconde, sissonne fermée, etc… que Manuel Le Lièvre ( le danseur en perdition ) tente de réaliser avec une étonnante drôlerie, un peu Chaplin, un peu Buster Keaton, avec une précision gestuelle tout à fait remarquable.
Il y a aussi, dans ce texte aussi brillant que merveilleusement poétique, des phrases absurdes que n’auraient  renié ni les surréalistes ni Pierre Dac, du genre: « L’Age légal de la mort vient d’être reculé de trois ans. Croissance: la zone euro doit faire face à un manque de visibilité inédit ».Ou « La France osera-t-elle menacer ses voisins de se retirer de l’Hexagone?  se demande ce matin dans Pensée-Magazine le philosophe Régis Gallibert ». Quant à la mise en scène, que Novarina ne maîtrisait pas toujours très bien comme beaucoup d’auteurs, il a, cette fois, bien réussi son coup avec  des  comédiens exceptionnels comme Agnès Sourdillon que l’on avait déjà vue dans ses spectacles, Nora Krief ou Nicolas Struve qui sont tout à fait à l’aise dans cet univers si particulier où Novarina s’empare du langage  mais aussi de la peinture qui sert aussi fortement le  spectacle, grâce encore une fois à Philippe Marioge.
Et les parties chantées bien maîtrisées, conçues par Christian Paccoud, un autre vieux complice à l’accordéon, sont un véritable délice. Petit bémol: Novarina aurait sans doute encore pu aller plus loin dans la folie de ses personnages qui n’en sont pas vraiment. Cela peut encore venir quand le spectacle évoluera. La version scénique ne comprend qu’une partie seulement du Vrai sang; malgré tout, le spectacle qui dure quand même deux heures vingt! Et c’est beaucoup trop long,au bout d’une heure et demi, l’on commence à décrocher. C’est un peu dommage, d’autant plus que le spectacle reste d’une fantaisie et d’une poésie exceptionnelle. Nous n’avons  en France qu’un seul Novarina…
Alors à voir? Oui, trois fois oui quand même! Mais mieux vaut y aller de bon cœur si l’on veut se laisser entraîner par ce torrent poétique, même si l’on sait qu’il y a bien, disons, cinquante minutes de trop !
Voilà, ne venez pas râler, vous êtes prévenus… Et comme l’on imagine assez mal Novarina pratiquant maintenant des coupes dans un spectacle aussi construit, il faudra faire avec…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 30 janvier.
Puis à Valenciennes le 8 février, du 15 au 18 février à Villeneuve-d’Asq; à Cherbourg, les 22 et 23 fév; à Evreux le 17 mars et à Louviers les 24 et 25 mars: à Reims ; au Forum Meyrin ( Suisse) les 29 et 30 mars: à Villeurbanne du 12 au 16 avril ; à Clermont-Ferrand du 19 au 21 avril et enfin à Saint-Denis de la réunion du 19 au 21 mai.

 

Le Vrai sang est publié aux éditions P.O.L. 301 pages, 18, 50 euros.

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