Life and times

Life and times, texte d’après une conversation téléphonique avec Kristin Woorral,conception et direction de Pavol Liska et Kelly Cooper, musique originale de Robert M. Johanson.

Nature Theater of Oklahoma est  le nom de la  compagnie new yorkaise tiré du fameux roman inachevé L’Amérique de Kafka qu’ont créée Kelly Opper et Pavol Liska. « Depuis 2004, selon le programme, il ont créé quelques unes des pièces les plus remarquables dans l’ancienne capitale de l’Avant-Garde » (sic). Ils ont aussi adopté la forme proprement américaine de la comédie américaine ( resic) et » leur travail n’est pas sans rappeler Marcel Duchamp, Andy Warhol qui ont  élevé le quotidien vers les hauteurs de l’art, ou John Cage et Merce Cunningham dans leur rapport à l’aléatoire » (reresic.) Rien que cela! A lire le dossier de presse, cela valait donc le coup devant ces brillantes analyses d’y aller voir de plus près: il n’y a pas tellement de spectacles américains qui débarquent sur nos scènes d’autant qu’au cas où l’on n’aurait pas compris, on nous redit que l’influence des principes aléatoires de John Cage et de Merce Cunningham est évidente. mais quelques lignes plus loin,  rétropédalage en douceur:  » le rôle du hasard est relativement restreint ». Il faudrait savoir ce que veut Florian Matzacher, le dramaturge de la chose, qui nous explique ensuite que « les innombrables petites séquences de mouvements chorégraphiques changent chaque soir de trajectoire ».
Quant à Duchamp et Warhol, leur influence semble s’être exercée à dose homéopathique… D’autant plus que le thème du quotidien d’une famille de la classe moyenne américaine, a déjà et depuis bien longtemps été exploré, en particulier par Meredith Monk avec son opéra Atlas et de façon tout à fait remarquable, en mettant en valeur  les stéréotypes , sans les rendre dérisoires, en les traitant comme une sorte de conte musical.
lifeandtimes.jpgLife and times ( le titre reprend le début de celui d’un spectacle des débuts de Bob Wilson d’une toute autre dimension Life and times of Joseph Staline)  est donc tiré d’une série de conversations téléphoniques d’une durée de 16 heures, transmises mot pour mot y compris les erreurs, bégaiements et ratés, (cette durée peut mais peut seulement faire penser à Warhol) qui défilent sur sur l’écran de traduction simultanée où s’inscrit aussi le texte en américain… Phrases plates, bribes de mots à propos de l’école maternelle, puis du cours élémentaire :petits événements  du quotidien joyeux et tristes comme dans tout commencement de vie de tout citoyen de n’importe quel pays. Soit le dérisoire, le banal, le minuscule portés au rang de spectaculaire, puisqu’on nous dit que c’est du théâtre sur les affiches.
Et sur scène que voit-on? Trois jeunes femmes , comment dire assez enveloppées, en robes grise et tennis, sauf une qui est celle qui a le plus de présence- sans doute parce qu’elles ont mangé trop de sucreries dans leur enfance!- chanter des mélodies seules puis en chœur; comme elles ne semblent pas avoir beaucoup de voix, on leur a collé sur le front des micros H.F. qui transmettent une soupe uniforme, si bien qu’au bout de vingt minutes maximum, on commence  à saturer. Il y a de petites chorégraphies minimales dont on se lasse tout aussi vite. A te point que le second degré, comme c’est souvent le cas pour ce genre de spectacle,rejoint vite le premier!
De temps en temps un des quatre musiciens dont Kristin Worall, dont on le bonheur d’apprécier la conversation téléphonique… Ces jeunes femmes, par ailleurs assez sympathiques dans leur rôle de jeunes filles ridicules et bien comme il faut, ont une curieuse manie: elle plient légèrement mais constamment leurs genoux. .. ou se dandinent en cadence jusqu’à l’usure.. C’est peut-être ici que l’on rejoint l’idée de performance, avec cette idée de temps illimité donc insupportable (l’idée d’ennui dans le happening cher à John Cage qui nous avait quand même expliqué , pendant un repas assez drôle ( voir le 1er numéro du magazine Art press) qu’un happening ne durait pas très longtemps!. Mais ici, la plaisanterie dure quand même une heure 45 ! A la fin , trois comédiens, eux aussi plutôt enveloppés sauf un, les rejoignent, avec le compositeur qui, lui, a une belle voix. Mais ce n’est pas fini! Entracte! Et ce doit être un hasard, la salle déjà pas pleine se vide d’une moitié de son public. Et ensuite rebelote, c’est reparti encore pour 80 minutes: les trois jeunes femmes que rejoignent cette fois les trois comédiens recommencent leur petit numéro avec les mêmes accessoires: ballons rouges que l’on jette dans le public;cercles jaunes manipulés en chœur,petits foulards bleus  qu’ils se mettent sur la tête sans doute pour caricaturer les plus mauvaises des comédies musicales américaines… Il y a , soyons justes , quelques bons moments dans cette seconde partie, beaucoup plus rythmée que la première. Le même Florian Malzacher, qui prend ses précautions, conseille au spectateur » de mobiliser ses propres perceptions pour s’approprier le sens  » ( tous aux abris!) de cette cette chose finalement assez prétentieuse  et que l’on voudrait nous faire passer comme le fleuron de l’avant-garde du spectacle new-yorkais…
Ce qui aurait pu être, dans un musée ou n’importe quel endroit décalé, une sorte de performance de trois quarts d’heure assez déjantée et plutôt comique,  devient dans un théâtre à l’italienne avec lumières sophistiquées, orchestre dans une fosse  et traduction simultanée quelque chose d’un ennui exceptionnel… Signalons aux fans ( il semble en exister quelques uns!) que cet épisode 1 qui dure plus de trois heures couvre les six premières  années de la vie de Kristin Worral mais que cette sublime épopée durera 24 heures.
A l’heure où nous écrivons, nous ne savons pas si Emmanuel Demarcy-Motta  a l’intention de poursuivre l’opération mais ce sera sans nous…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Abbesses jusqu’au 15 janvier ( Il doit rester de la place ; pas la peine de réserver!)

 


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