Hamlet

Hamlet de William Shakespeare, adaptation d’Igor Mendjisky et Romain Cottard, mise en scène d’ Igor Mendjisky.

 « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark… » Tout le monde connaît l’histoire : revenant du royaume des morts, le père d’Hamlet , défunt roi du Danemark, révèle à son fils que c’est son frère, Claudius, qui l’a assassiné afin de lui prendre son trône et sa femme. Le jeune Hamlet entreprend alors de dévoiler la vérité et de confondre les coupables. Or, comme dit le philosophe, « une si grande figure écrase nécessairement mainte fleur innocente, ruine mainte chose sur son passage » : les drames s’enchaînent et tous les personnages vont mourir un à un.

Demeuré seul, Horatio se voit confier la tâche de nous transmettre l’histoire: c’est donc, par hamlet1.jpgcette fin,que tout commence dans cette adaptation  : Horatio, sur scène, attend que tous les spectateurs soient assis pour nous montrer comment tout s’est déroulé. Se joue alors un spectacle  » moderne » , à l’image de ses interprètes, qui disent s’être reconnus dans les questions que pose le jeune héros de Shakespeare. Une scénographie plutôt simple mais efficace : sur fond de pendrillons noirs, un trône rouge, et quelques tabourets, où les acteurs , quand ils ont quittent le jeu, vont s’asseoir et rester figés. Les costumes oscillent, plutôt avec harmonie, entre le contemporain et l’étrange : Claudius (Yves Jégo) est ainsi affublé d’une perruque ridicule qui souligne le manque de majesté qui l’oppose à son frère (interprété par le même acteur). La mise en scène d’Igor Mendjisky laisse une large place au grotesque et au comique,en forçant un peu sur le texte de Shakespeare qui se trouve ainsi parsemé de jurons contemporains. C’est, me direz-vous, s’accorder au style de l’auteur, qui fait habilement alterner scènes vulgaires et scènes métaphysiques. Mais, à trop vouloir dépoussiérer, Igor Mendjisky et Romain Cottard ont perdu la substantifique moelle de la pièce, sans rien lui substituer de bien convaincant. La mise en scène manque d’originalité et tombe dans le stéréotype, avec ces acteurs qui envahissent le premier rang de la salle et le choix maladroit d’ intermèdes musicaux, trop connus pour contribuer à créer un univers particulier, et quand résonne la savoureuse version de Sweet Dreams de Marilyn Manson, on frise la provocation gratuite.
En outre, la plupart des acteurs pèchent par excès. Les mimiques de Polonius (Arnaud Pfeiffer) sont trop forcées pour être comiques, comme celles de Rosencrantz et Guildenstern (Clément Aubert et Imer Kutllovci qui jouent aussi les comédiens de la ,pièce dans Hamlet). Quant à Romain Cottard, il interprète un Hamlet dégingandé et détaché, au point que ses répliques métaphysiques sonnent creux : il semble tellement refuser de les dire de façon  traditionnelle, qu’il les survole et enchaîne trop vite les phrases , perdant le spectateur … On accueille avec soulagement la simplicité du jeu de Nelly Antignac (Gertrude), Fanny Deblock (Ophélie) et James Champel ( Horatio ), mais, malgré quelques moments où l’on retrouve une certaine intensité, la mise en scène fait beaucoup perdre la pièce en profondeur.
Petite leçon est à retenir : on ne s’attaque pas à un classique des classiques comme celui-ci sans casser des œufs, et mieux vaut être alors bien sûr de sa recette…

Élise Blanc

Jusqu’au 19 mars au Théâtre Mouffetard.


Archive pour février, 2011

De humanis humoribus

De humanis humoribus de Marie-Laure Desbordes, Caroline Ducrest et Boris Benezit, mise en scène de Jean-Denis Monory.

 C’estne étrange et fascinante démonstration que propose la Compagnie de Mars. « De humanis humoribus » signifie littéralement « des humeurs humaines ». Les humeurs, ce sont ces « quatre substances liquides abreuvant tous les corps animaux et qu’on croit être causes de divers tempéraments, qui sont le flegme, le sang, la bile, la mélancolie » (Dictionnaire de Furetière).  Equitablement réparties, ces substances garantiraient donc un bon tempérament. Sinon, l’homme est soit sanguin, c’est-à-dire d’humeur « gaie, enjouée, complaisante, volage, amoureuse », soit d’humeur bilieuse, il est « colérique, emporté », soit encore d’humeur mélancolique, « chagrine, inquiète, triste, noire, bizarre… » soit enfin d’humeur flegmatique, « douce, posée, froide ». A chacune de ces humeurs, correspond une saison de l’année, un élément, et une étape de la vie humaine : l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte et l’âge de la vieillesse.
Barry (interprété par Jean-Denis Monory), l’opérateur (c’est-à-dire le médecin charlatan) et inspiré de la pièce de Florent Dancourt, s’appuie sur le dictionnaire de Furetière pour nous définir, une à une, ces quatre humeurs, qui sont ensuite chacune, illustrées par la danse et la musique.
On se retrouve tout à coup plongé dans l’univers baroque des 16e et 17e siècles. La déclamation suit les principes de l’époque: langage  musical et soutenu par une gestuelle codifiée, parfaitement maîtrisée par les comédiens. Cet art de jouer redonne vie au texte et nous rend plus savoureux les passages farcesques, proches de la comedia dell’arte, par exemple, quand Marie-Laure Desbordes, irrésistible dans le rôle du valet Jodelet, se trouve  poursuivie par son maître avant de revenir une pipette géante enfoncée dans le fondement.
Le répertoire musical est choisi avec soin, tout comme les instruments : un clavecin, une viole de gambe, un violone et un colascione; les musiciens ne sont pas en reste : Léonore Darnaud, Boris Bénézit, Federico Yacubsohn, Baptiste Reboul et Nicolas Deprez portent des masques pour interpréter chacune des humeurs dans de savoureux jeux de scène soutenus par la musique . La danseuse : Caroline Ducrest nous illumine de grâce dans un scintillant costume, avec une chorégraphie du répertoire baroque…
Le spectacle nous emmène donc près de quatre siècles en arrière, à la seule lueur des bougies, et dans le décor magique d’une salle toute en bois au parfum si particulier. Parole, musique et danse s’harmonisent pour faire défiler les quatre âges de la vie humaine dans leur tourbillon d’émotions. Et l’on n’oublie pas la leçon métaphysique derrière le cours d’anatomie : un crâne difforme posé sur le sol près d’un fauteuil nous rappelle les célèbres vanités.
L’ensemble est très rythmé, comme les mises en scène de J-D. Monory, qui avait déjà brillamment monté les Femmes Savantes,  dans ce même théâtre ,il y a quelques mois. On rit, on médite, on s’éblouit, on frémit, dans une succession de tableaux qui ne cesse jamais de nous surprendre.
Courez vous régaler de baroque, si vous le pouvez, vous ne serez pas déçus !

Elise Blanc

Jusqu’au 20 février au Théâtre de l’Epée de bois, à 21h.

 


http://www.dailymotion.com/video/x331ss

Iphigénie en Tauride

Iphigénie en Tauride  de Goethe d’après Euripide, version scénique de Nathalie Joy Quesnel

L’œuvre de Goethe (d’abord écrite en prose, puis versifiée vers 1787), est un texte d’une grande beauté qui fut  traduit en français  et publié un siècle plus tard. L’adaptation  de la metteuse en scène canadienne  qui s’est déjà fait une réputation  professionnelle , met en relief les moments  les plus saillants  du drame , en en  donnant une version  scénique  remarquable, avec des étudiantes comme actrices.
Iphigénie, devenue prêtresse de Diane après avoir été emmenée en Tauride (l’actuelle Crimée ) , a la nostalgie de son pays natal, la Grèce. Le roi Thoas , tombée amoureux d’Iphigénie,  la presse de partager son trône et,  puisqu’elle refuse, irétablit les sacrifices humains, en visant surtout deux étrangers:  Oreste accompagné de son fidèle Pylade,  récemment arrivés dans le pays.
Quand on les emmène  au temple de Diane pour y être immolés,  ils reconnaissent  la similarité de leur accent avec celui d’Iphigénie et  la vérité éclate: Iphigénie retrouve ainsi son frère, seul survivant de sa famille. Le texte est remarquable, surtout quand il  reprend l’histoire des Atrides. En effet, la malédiction qui pèse sur  la famille , est le thème des trois pièces de L’Orestie d’Eschyle,  qui est   repris dans le texte de Goethe.  Le récit épique sert de toile de fond à la rencontre entre le frère et la  sœur.  Iphigénie permet à son frère Oreste de s’enfuir, et après  une  dernière rencontre avec le roi où il l’accuse d’ingratitude,  elle explique l’identité de ces étrangers et exhorte le roi  et son frère à la conciliation. Pourtant la tragédie va éclater…
La mise en scène  de Nathalie Joy Quesnel est très intéressante.  Et Biran Smith, son scénographe a réalisé un  beau travail en reconstituant les volumes du temple de Diane, des surfaces en marbre,  baignés par  les éclairages mystiques de Margaret Coderre-Williams. La princesse est accompagnée par  deux figures grecques, les multiples voix d’Iphigénie. C’est  un chœur de jeunes femmes  délicates qui se déplacent comme des danseuses, évoquant les bas-reliefs antiques ou les vases  grecs, comme ceux qui ont inspiré  la chorégraphie de L’Après-midi d’un Faune de Nijinski.
Mais faire jouer les hommes par des femmes a influé sur le rythme général  de la mise en scène… Nathalie Joy Quesnel oppose très clairement la présence de ces  femmes , légères, délicates, presque diaphanes, à des guerriers solides  et barbares, qui ont  l’arrogance et  l’habitude de s’emparer de ce qui leur plaît.Et les beaux costumes de Geneviève Couture  font bien ressortir cette opposition mais les casques des guerriers  ressemblent un peu trop à des marmites, ce  qui a  provoqué  quelques rires…
Mais l’énergie  virile,  la force physique, la cruauté, voire la tension érotique,  ne se concrétisent pas  vraiment sur le plateau : les  comédiennes essayent  de se comporter comme des hommes, mais en vain. Ce qui induit  une  mise en scène  trop statique.  En fait, si Nathalie Joy Quesnel a bien compris  ce qu’il en était de la confrontation entre  la douceur séductrice des  personnages féminins et l’instinct de possession des mâles , thème qui est très  fort chez  Goethe,  le contraste  entre ces pulsions  qui auraient dû exister entre  locuteurs et  locutrices  dans  l’acte même d’énonciation du texte , ne se traduit pas sur le plateau. Même Nathalie Joy Quesnel, qui a voulu privilégier la belle langue de  Goethe,  a fait, au préalable, un travail méticuleux sur la pièce avec ces étudiantes/comédiennes qui ont  tout à fait compris  leurs personnages,  le sens  et les mouvements du texte, qu’elles  articulent bien: chose non négligeable pour une tragédie  de cette difficulté.
Signalons la maturité du jeu de Sariana Monette-Saillant (Iphigénie)  qui a dominé la soirée, et  la solide présence scénique de Laurianne Lehouillier (Oreste) à la voix  très agréable. Par ailleurs, la metteuse en scène a  particulièrement soigné les   déplacements et la gestuelle de ses comédiennes, le paysage sonore (excellent),  et les éclairages. Les  tableaux vivants  qu’elle a su créer, en plaçant des personnages aux différents niveaux du dispositif scénique, ont révélé la remarquable précision  du regard  de Nathalie Joy-Quesnel, qui travaille  dans les deux langues: français et anglais,  et l’on attend avec impatience sa prochaine mise en scène.

 Alvina Ruprecht

Iphigénie en Tauride  a été créé au Théâtre de l’Université d’Ottawa.

Texte en ligne: Bibliothèque nationale de France :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k69353s/f20.image.pagination

Claire en affaires-Dealing with Clair

Claire en affaires de Martin Crimp, traduction de Jean-Pierre Vincent et Frédérique Pain, mise en scène de Sylvain Maurice.

 dealingwithclair.jpg Martin Crimp, dramaturge anglais de 54 ans est maintenant bien connu dans le milieu théâtral français et européen avec des pièces comme Atteintes à sa vie, sans doute la plus connue qui a été traduite  en vingt langues!Le Traitement, La Campagne, Getting attention, Tendre et cruel ou La Ville.( Voir les articles du Théâtre du Blog  du 29 janvier, 24 mai et 8 juin 2009).
Nous avons vu toutes ces pièces à chaque fois avec beaucoup de plaisir , surtout La Ville monté de façon remarquable par Marc Paquien au Théâtre des Abbesses. Claire en affaires, écrite il y a  22 ans, n’a pas une ride, et a même quelque chose de prophétique quant à la spéculation immobilière actuelle.. Et Sylvain Maurice qui voit son théâtre “ comme à la fois très jubilatoire et très cruel et où il y a une forme d’intelligence ludique”, a réalisé une mise en scène de tout premier ordre.
Claire en affaires  a pour scénario l’histoire d’un jeune couple  qui semble plutôt sympathique Mike et Liz ; ils ont un bébé de six mois dont est censée s’occuper une jeune fille au pair napolitaine, et vivent, à Londres,  dans  une maison qui a trois chambres, dont une n’a pas de fenêtre! et où ils logent la jeune fille.
Mais ils veulent vendre cette maison par le biais d’un agent immobilier , Claire qui a une trentaine d’années, indépendante mais visiblement très seule. Le “jeune couple sympathique” veut vendre cette  maison mais Liz comme Mike ont des principes moraux et ne veulent pas profiter de la situation de l’immobilier  pour  faire monter le prix .Gagner de l’argent  pour le vendeur , faire baisser le prix chez l’acheteur: on est bien dans une situation infernale, où les gens se détruisent sans s’en rendre compte, d’autant plus que les sommes en jeu sont très importantes.
Et ce ne sont pas seulement eux qui mais toute la société qui, à cause de ces  petits coups de canif dans le contrat social, va s’en trouver changée. Mais quand James, l’acheteur bobo  éventuel que Claire a déniché , la cinquantaine élégante, qui prétend être assez riche pour acheter cash , se présente pour visiter la maison, les beaux principes de Mike et Liz se fissurent. L’ arrivée de James, (photo ci-dessus avec Claire ), comme dans beaucoup de pièces classiques, va agir  comme une sorte de révélateur de ce qui était soigneusement enfoui. Comme le dit très bien Sylvain Maurice:  “ Ils ne sont pas consciemment cyniques  (…)  et leur pensée semble s’inventer dans l’instant comme tous les personnages de Crimp”.  Et Mike va devenir un redoutable partenaire quand il s’agira d’argumenter, et de faire monter le prix, même si cette maison n’est pas aussi impeccable qu’il le prétend,  si les  poutres qui soutiennent le salon sont en mauvais état et si la troisième chambre n’a pas de fenêtre!
Quant à James, qui  prétend donc  être très  riche, ce qui reste à prouver, il parle beaucoup d’art, d’architecture avec brio, même si cela reste  assez superficiel ; il est à la fois séduisant et intelligent  mais l’on s’aperçoit vite que c’est un mythomane, peut-être très pervers et dangereux, et qu’il s’invente une vie qu’il n’a pas. Mais, comme il  possède, comme peu de gens, le pouvoir de faire rêver , on aurait quand  même  tendance à le croire. Et quand il parle de ses voyages en train qu’il préfère à tout autre moyen de locomotion, il en devient lyrique… Claire semble assez fascinée par le personnage. Mais, dans une admirable et presque dernière scène, influencée par Hitchock, on le voit téléphoner, comme au début de la pièce l’on voit aussi Claire téléphoner:  il est seul et il hurle, en disant qu’il est dans la maison de Claire, mais qu’elle  n’est pas disponible.. En fait, on peut tout imaginer mais plus sûrement le pire. Mais  Martin Crimp n’en dit rien. Claire en affaires  n’a cependant rien d’une pièce policière mais nous renvoie à nous-mêmes et à la banalité de la violence entre les êtres.
Mais comme l’indique aussi Sylvain Maurice, le langage des personnages de Martin Crimp n’est plus seulement un moyen de communication mais une arme redoutable pour qui sait s’en servir. et les dialogues ciselés des très courtes scènes du dramaturge anglais ressemblent souvent à des dialogues de film mais, pas moyen de s’y tromper, ce qui se dit comporte une part de non-dit encore plus importante avec des blancs que le spectateur est prié de remplir au gré de son imagination.
Mais on ne sait finalement trop rien de ces personnages assez opaques mais dont l’histoire ne cesse de nous intriguer. Qui sont finalement Liz et Mike? Que savent-ils de la disparition de Claire? Ont-ils ne serait-ce qu’une part de responsabilité dans cette histoire des plus glauques? On ne le saura jamais…
Martin Crimp est passé maître depuis longtemps dans l’art de construire des dialogues aux propos insignifiants, aux clichés usés que ses personnages disent d’un  ton détaché, sans avoir l’air d’y toucher. Et pour faire bonne mesure, il redonne à d’autres personnages  des répliques que l’on a déjà entendues quelques minutes avant. Et cet art du langage, toujours plein d’humour,  est  parfois d’une cruauté  incroyable, sans psychologie apparente. Martin Crimp est très habile, et  grâce à ce langage extrêmement élaboré, le public  devine tous le petits et gros mensonges, les intentions cachées, la mauvaise foi, comme l’aveuglement de chaque personnage.
Sylvain Maurice a demandé à Marie La Roca une scénographie qui est réussie; c’est,  presque hyperréaliste, un salon petit bourgeois doté d’un seul grand canapé et d’une petite table où tout est laid, mal éclairé par des lampadaires et des appliques minables. Il n’y a même pas de rideaux aux trois fenêtres à guillotine. C’est un bel espace de jeu pour les comédiens qui ,très bien dirigés, sont tous impeccables, en particulier:  Sharif Andoura  absolument remarquable  dans  Mike et  Gérard Watkins qui compose un James complexe  assez effrayant, et  Odja Lorca, très crédible dans cette  Claire  énigmatique.
Pas de vidéo, pas de micro H F mais du vrai théâtre, même si la pièce, à la fin, fait un peu du surplace. On peut être éventuellement déconcerté, du moins, au début par ces dialogues très ciselés, un peu insolites peut-être pour des Français peu habitués à ce type de théâtre  mais tout à fait passionnants dans leur vérité cachée. Comme la mise en scène , la direction d’acteurs de Sylvain Maurice est vraiment de tout premier ordre, n’hésitez pas à entrer dans l’univers  étrange et bouleversant, à la limite du fantastique, de Martin  Crimp. Et vous n’avez aucune excuse:le spectacle n’est pas long : une heure quarante cinq et il y a une navette gratuite depuis l’Etoile pour aller et revenir de Sartrouville.

Philippe du Vignal

Nouveau Théâtre CDN de Besançon et de Franche Comté jusqu’au 19 février et du 1 er au 5 mars au Théâtre de Sartrouville CDN; le vendredi 18 mars     au Théâtre de Mâcon Scène nationale et le 7 et 8 avril à la Scène Watteau Théâtre de Nogent-sur-Marne

DIAGHILEV, l’âge d’or des ballets russes

DIAGHILEV, l’âge d’or des ballets russes 1909-1929

 

« Cet ogre, ce monstre sacré…ce prince russe qui ne supportait de vivre que pour susciter des merveilles ». C’est ainsi que Jean Cocteau résume  une personnalité et un génie hors du commun.

photo3.jpgLa plus grande exposition sur Diaghilev s’est tenue à Londres au musée Victoria and Albert. Celle-ci est divisée en six parties:  nous oublions que nous sommes dans un musée. Lumières tamisées, murs  noirs: chaque vitrine, chaque costume, croquis ou affiche se détachent  bien, un peu comme s’ils étaient en relief. Projections et vidéos animent ce lieu et l’univers de la danse devient alors international grâce à Diaghilev.
L’exposition commence par une statue de Degas « Préparation à la danse, «  puis on découvre les costumes du « Lac des cygnes » et des ballets de Saint-Pétersbourg. Ensuite : première saison de 1909 à 1914 , les Ballets russes arrivent au Théâtre de Châtelet: les affiches (avec les mots  saison russe inscrit en gras! ); les costumes de Tamara Karsavina pour jouer Salomé, la musique d’Igor Stravinsky en 1913 avec « Le sacre du printemps » et le chorégraphe Michel Fokine qui a marqué cette période à jamais. Des Arlequins blancs se détachent sur des panneaux noirs  et un jeu de petits spots tournants nous entraînent dans cet univers qui ressemble à un ballet.
Vaslav Ninjisky (1889-1950) est représenté par une sculpture rare entourée de dessins : peintures et accessoires de ce danseur incomparable sont exposés ainsi que ses costumes du Spectre de la rose  que l’on peut admirer à travers une vitrine. On voit sur un portrait émouvant  du grand danseur, les signes de la schizophrénie qui seront fatals à sa carrière.
La troisième partie est consacrée à la création des Ballets russes:, comme un manuscrit, des dessins et une vidéo du Spectre de la rose et  à  leur remarquable influence à Berlin, à Paris ou à New-York. Des notes de la danseuse Lydia Sokolova, une maquette d’un théâtre du Palais d’argent, et surtout les illustrations des ballets par Picasso (1924 au Théâtre des Champs-Elysées illustrent bien l’expression de cette réussite.
Les années de la guerre 14-18 ont failli détruire l’œuvre de Diaghilev mais celui-ci  réussit  à faire vivre les Ballets russes: comme le montre une projection  où nous pouvons admirer les costumes de Léonide Massine pour « Soleil de nuit« .
Les Ballets russes en 1920: les costumes de Léonide Massine ont remplacé ceux de  Ninjisky; nous assistons aux cours d’Enricco Cecchetti à Londres et de Richard Alston. qui avaient pu être filmés Avec en fond musical, la musique de Stravinsky. La dernière salle rassemble des croquis de Picasso, des peintures, et des vidéos où des danseurs évoluent  sur des murs face à face.
L’idée de « production »  était née avec Diaghilev, la notion d’agent aussi. Il est mort à Venise, en 1929 à 59 ans,  et les Ballets russes ne lui auront pas survécu mais son influence aura bouleversé la danse du XXème siècle et c’est encore un exemple remarquable , presque cent ans après, pour de nombreux artistes…

Nathalie Markovics

 

A lire: Diaghilèv and the golden age of the ballets russes  1909-1929, inspiré de l’exposition de Londres au Victoria and Albert museum.

MORO

MORO, opéra tragique en un acte d’Andrea Manucci, 

Livret de Marc Ongaro, direction musicale Andrea Battistoni, mise en scène et scénographie Luigi Cerri,
C’est une belle découverte que cet opéra de poche sur l’assassinat d’Aldo Moro, homme politique italien démocrate et progressiste enlevé par les brigades rouges, retrouvé mort dans une voiture à Rome le 9 mai 1978. Sur un petit plateau immaculé cerné de colonnes quadrangulaires irrégulières, les trois protagonistes chantent la Passion d’Aldo Moro, séquestré, confronté à son inéluctable disparition.
Tour à tour brigadistes inquiétants coiffés de casquettes, anges et autres personnages, le baryton et le ténor encadrent Lucie Mouscadet, émouvante soprano. Vincent Billier a des accents bouleversants dans le chant d’amour d’Aldo Moro pour sa famille.
La musique d’Andrea Manucci est interprétée avec une belle énergie par le quatuor à cordes Antares sous la baguette d’un très jeune chef, Andrea Battistoni, qui nous emporte au  sommet de cette tragédie.


Edith Rappoport

Temple de Batignolles

appelsdairs@hotmail.fr

LE CHERCHEUR DE TRACES

LE CHERCHEUR DE TRACES texte et mise en scène de Bernard Bloch,

 

D’après la nouvelle éponyme d’Imre Kertèsz, dramaturgie d’Isabelle Rèbre,

 

photosderepetitions5danaucante.jpgUn envoyé venu avec sa femme enquête chez un homme qui l’a invité à déjeuner, sur les traces d’un événement survenu dans la région vingt ans auparavant. Il doit se rendre sur les lieux, prendre des trains et des cars, son hôte qui ne s’y est jamais rendu, lui propose de l’emmener en voiture. Ils partent tous les trois le lendemain, arrivé dans la ville voisine, l’homme part avec sa femme aux abords d’une lande sauvage où subsistent quelques ruines, il retrouve seulement un portail avec Jede das seine (À chacun son destin). Haletant, ravagé par des souvenirs douloureux, il s’enfuit dans la lande en laissant sa femme derrière lui, elle qui n’a pas partagé le destin auquel il a réussi à échapper.
Bernard Bloch a tiré un parti remarquable de cette nouvelle de Kertèsz, auteur hongrois déporté à l’âge de 14 ans à Auschwitz, prix Nobel de littérature 2002,  qui fascine le lecteur ;  son écriture dépourvue de tout pathos et de toute anecdote. Kertèsz dit sans dire, aucune accusation, aucun nom, aucune déploration, une simple exploration de ce qui a pu subsister dans la nature de l’horreur d’un massacre incompréhensible.
Quatre acteurs interprètent les personnages de ce ciné-théâtre tourné au Strüthof, avec un détachement apparent et un engagement total, Xavier Béja le narrateur, Philippe Dormoy l’envoyé, Évelyne Pelletier l’épouse et autres figures , et Jacques Pieller :Hermann l’hôte inquiétant et autres figures. Dans une scénographie simple, un cadre de scène écarlate cernant un écran de cinéma, trois tabourets  tiennent lieu de mobilier , de sièges de voiture comme dans un jeu d’enfants, les acteurs sortent du plateau pour se détacher dans la nature sur de splendides images cinématographiques. Les images de Dominique Aru, la musique de Philippe Hersant révèlent sans un mot la violence de la disparition de 22 000 personnes, Kertèz faisait  partie des 53 000 qui y ont été détenues…

Edith Rappoport


Spectacle vu au Théâtre du Parvis Saint Jean Dijon ; le18 février au TJP de Strasbourg 03 88 35 70 10 et du 30 mars au 9 avril 2011 au Théâtre Berthelot de Montreuil 01 41 72 10 35.

Un Nantais nommé Jacques Demy.

demylola.jpg Un Nantais nommé Jacques Demy.

 

Le monde de Jacques Demy ( 1931-1990) ne s’explique pas, il se chante et il se danse. Tout au long de sa vie, il a transmis du rêve à travers ses films, dont les mélodies ont fait le tour du monde. C’est à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition et du cinquantième anniversaire de la sortie de Lola que la ville de Nantes où il a grandi, lui rend hommage avec cette belle  exposition.
Ce programme extraordinaire ne serait pas né sans sa compagne, Agnès Varda. Au rez-de-chaussée de la médiathèque qui porte le nom de Jacques Demy , sont présentés affiches, maquettes, scénarios, critiques, et photos de ses films tournés à Nantes, ainsi que des citations et des interviews du cinéaste.  C’est à la mezzanine que musique, partitions et documents de La Mélodie du bonheur sont exposés. Et le public peut même choisir un extrait de l’un de ses films projeté sur grand écran…
Nous commençons la visite avec
Jacquot de Nantes (1990), un film  réalisé par Agnès Varda et inspiré  des écrits de Demy sur son enfance et de sa passion pour le théâtre de marionnettes. Puis avec Lola (1961), personnage fondateur de son univers. et enfin avec Une Chambre en ville (1982) où il nous conte une passion amoureuse avec, en fond de scène, des grèves d’ ouvriers. Si vous voulez suivre cette Mélodie du bonheur entre les musiques de Michel Legrand et celles de Michèle Colombier, cédez à cette invitation nantaise pour vous imprégner de la magie des films de Demy. .

 

Nathalie Markovics.

 

Médiathèque Jacques Demy : exposition, cinéma, conférences, concerts…. jusqu’au 26 févier 2011.

Vous pouvez aussi suivre la balade dans Nantes: Sur les pas de Jacques Demy. Informations: Office du tourisme de Nantes.Jusqu’en juin 2012.

 

Les Péchés de la Mère. Sins of the Mother

Les Péchés de la Mère d’Israël Horovitz.

 

    Moins connu au Canada qu’en Europe, Israël Horovitz est  peut-être l’auteur dramatique américain vivant le plus traduit en français. Sins of the Mother, une œuvre récente, est actuellement présentée en anglais par une petite compagnie fondée par Paul Dervis: le NORT (Nouveau théâtre de répertoire à Ottawa).
Paul  Dervis qui l’a mise en scène, est originaire de New York où il continue à travailler de temps à autre. Installé depuis quelques années au Canada, Paul Dervis souhaite entretenir la grande tradition de la scène néoréaliste dans la capitale  où le théâtre américain n’a  toujours pas prise chez les anglophones.
Curieusement, ce sont les Québécois qui s’intéressent davantage à Horovitz, et c’est donc dans la traduction française que  nous avions fait la découverte de cet auteur/acteur , il y a quelques années au Théâtre de l’Ile,  à Gatineau, ville située de l’autre côté de la Rivière de l’Outaouais qui sépare le Québec, province francophone, de l’Ontario, province anglophone.
Sins of the Mother
est un drame captivant qui se déroule à Gloucester, petite ville côtière du Massachussetts, où les habitants essaient tant bien que mal de survivre.Ville  moribonde où la pêche ne procure  plus d’emplois , et où les hommes , qui ne trouvent plus de  travail, traînent au syndicat  à boire de la bière, et à faire  valider leur carte d’assurance-chômage.  Dans ce milieu de pêcheurs où  les sensibilités sont à fleur de peau et où tout le monde connaît les affaires familiales de tout le monde, revient à Gloucester un certain Douggie, après une absence prolongée.
Mais le monde a changé et le jeune homme cherche les traces de sa mère décédée depuis longtemps. Il demande de l’aide à un groupe d’habitants qui connaissent bien les drames qui ont bouleversé la ville des familles. Mais ce que le jeune Douggie va découvrir  sur la vie de  sa mère n’est pas tout à fait  ce qu’il aurait souhaité savoir.. et il est append vite  qu’elle avait des relations  avec  le milieu de trafiquants  de  drogue et où dégradation sociale, trahisons, vices cachés et passions destructrices sont le lot quotidien des habitants. C’est écrit avec un humour cruel qui pue la bière et la drogue. L’équipe d’acteurs crée un climat à la fois divertissant et inquiétant, quand ils évoquent le souvenir de cette femme. Les pêcheurs donnent l’impression de ne pas respecter  la mère de Douggie  qui , selon eux,  perturbait leur communauté.
Mais Bobby, un vieil ami de la famille est prêt à résoudre tous les mensonges qui circulent au sujet de cette femme. Tous hésitent à dire la vérité à Douggie, mais Bobby est  le seul qui aimait vraiment la mère de Douggie et aussi le seul capable de répondre à toutes les questions et d’éclairer le mystère de sa  mort. Jérôme Bourgault, qui interprète l’un de ces vieux pêcheurs, est un acteur  francophone remarquable: il  évite  de surjouer et  a compris le jeu  néoréaliste  que le metteur en scène cherche à imposer dans la représentation de ce monde américain.
La direction des acteurs est excellente, et ils  ont vite et bien pris  l’accent de la région côtière de l’Est américain. La scénographie intelligente évoque les nuits hivernales en montrant des tas de neige  à l’extérieur, visibles  depuis des fenêtres en fond de la scène. Quant à l’intrigue , elle comporte des changements d’orientation inattendues et quelques surprises. Avec un résultat  parfois heureux, parfois  beaucoup moins: vers la fin, l’auteur nous oriente sur une nouvelle piste trop abrupte. L’ effet de réalisme s’évapore ,et le récit devient alors chaotique. Comme si les recherches  de l’auteur et le processus d’écriture n’avaient pas encore pris fin…

Alvina Ruprecht

 

Salle Nathalie Stern, École de théâtre d’Ottawa.

 

 

Un Tramway nommé Désir

Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, texte français de Jean-Michel Desprats, mise en scène de Lee Breuer.

untramwaycomdiefranaisethumb400x40028404.jpg  Un an après les représentations d’une adaptation du Tramway par le metteur en scène  Krystof Warlikoswski à l’Odéon, ( voir le Théâtre du Blog du 26 et du 15 février) , c’est au tour de Lee Breuer de s’emparer de cette pièce-culte, joué par Marlon Brando au théâtre en 48 puis  devenu aussi un film culte, celui d’Elia Kazan ( 1951) avec toujours Marlon  Brando, et Vivian Leigh.
  En fait, sauf erreur, c’est la première fois qu’une pièce américaine est jouée salle Richelieu. Vous avez dit, énorme? Eh! Bien, oui, c’est énorme, mais les faits sont têtus, comme disait le camarade Staline; nombre d’auteurs contemporains d’origine étrangère auront ainsi  été jouées à la Comédie-française, et c’est bien ainsi,  des dramaturges étrangers ont été joués, le dernier en date est le jeune écrivain italien Fausto Paravidino… Mais ceux qui sont entrés au répertoire et dont les pièces y ont été effectivement montées, sont bien rares: Ostrowski, Gombrowicz, (mais pas Witkiewicz),  Horvat, de Filippo, Fo, et c’est récent !
 Mais ni Pinter, ni  Wesker, ni  Bond, ni Crimp… Ni Botho Strauss, ni  Handke…Comme s’il n’y avait qu’une seule petite porte royale pour entrer au répertoire, celle de la salle Richelieu…
    Tennessee Williams, vingt sept ans après sa mort, aura donc été le premier  américain à y être joué! En effet, mais pas Eugene O’Neill, ni Edward Albee, ni Arthur Miller, ni Thorton Wilder,  Cliford Odets, ou encore James  Baldwin qui vécut quand même près de quarante ans en France. Passons sur cette grande frilosité franco-française!
  Muriel Mayette  a fait appel à Lee Breuer, metteur en scène new yorkais, créateur de l’excellente compagnie des Mabou Mines, dans les années 70,  qui vint souvent en France et qui y monta Le Dépeupleur de Beckett avec David Warrilow, et plus récemment Maison de poupée au Théâtre national de la Colline. Lee Breuer  pense avec raison que l’on ne pouvait plus monter la pièce comme elle l’avait été à sa création , il y a déjà plus de soixante ans. Mais comment?
Il se réfère à un entretien ( 1960)  entre Tennessee Williams et Yukio Mishima où il dit: “ Il faut être un habitant du Sud décadent  pour comprendre les Japonais. “ Mélange de brutalité et d’élégance » lui répond Mishima, et Williams  lui  précise: “ Au Japon, vous êtes proches des habitants du Sud des Etats-Unis”. Soit.
Lee Breuer ajoute que toute la pièce est dominée par le subjectivisme de Blanche Du Bois. Et, dans un syllogisme parfait, Lee Breuer ajoute: “ La vie est un rêve et ce rêve devient cet orientalisme japonais dans une transfiguration française”.
Lucide, il ajoute quand même une petite réserve: » c’est un choix périlleux”, pour conclure que le parlé français de La Nouvelle-Orléans ne peut plus être transmissible, donc qu’il fallait trouver une métaphore. “ Nous proposons donc l’orientalisme japonais pour illustrer cet esprit du Mississipi d’avant la guerre de Sécession”. C.Q.F.D.
Vous suivez? Non pas vraiment!
Donc,  que fait Lee Breuer?  Il essaye de réaliser une mise en scène japonisante avec tout le savoir-faire qu’on lui connaît. Le spectacle commence par une très belle  image de girls de cabaret, éclairées de lumière bleue. Le début est accompagné de blues au piano à l’avant-scène, pendant que Steve (Bakary Sangaré en aveugle,  à cheval sur le bord de la loge dite du Président de la République) parle à Eunice Hubbell (Léonie Simaga) qui se trouve, elle,  dans la loge en vis-à-vis côté cour…???  Les choses paraissaient déjà  mal parties!
   Lee Breuer va faire défiler, et presque sans cesse, des châssis suspendus représentant des papiers ou des  peintures japonaises, et même- si, si, c’est vrai- des peintures reproduisant en trois exemplaires, le fameux tramway!!!!
  Pendant que, des serviteurs habillés, comme des manipulateurs de marionnettes bunraku (les zukari), de longues robes noires (kurogi) et la tête masquée par un voile aussi noir, vont tendre un verre ou une bouteille de whisky à Blanche ou à Stan, et ranger les accessoires nécessaires aux scènes représentées.
  La scène reste  nue , juste  entourée de pendrillons noirs,  avec des praticables  dotés de quelques marches,  qui vont être déplacés,sans doute par les dessous, en silence, mais, non parfois sans quelque difficultés de raccord, dans une  circulation infernale qui donne un peu le tournis.
   Mais,  pour donner une note de réalisme et faire plus vrai, dans cet univers de pacotille pas vraiment japonais, bien sûr, comme la maison de Stan et de Stella est située dans un quartier pauvre près d’une voie ferrée, on voit même un disque lumineux, censé représenter la lanterne d’une locomotive qui passe,  de temps en temps, et  laisse échapper un petit nuage de fumée. Tous aux abris!
   On comprend que Lee Breuer ait voulu gommer le pittoresque un peu dépassé dont on affuble parfois en France les pièces de Tennessee Williams et n’ait voulu  tenir aucun compte ou presque des longues et nombreuses didascalies écrites par l’auteur. Mais le formalisme absolu et le dispositif  esthétisant-mais souvent assez laid sur le plan plastique mis en place,  font que  sa mise en scène ne fonctionne pas. En effet, tout sonne faux dans ce mélange de jeu réaliste et de scénographie prétentieuse qui casse la pièce.
 Désolé,  Lee Breuer, il faut quand même que soit rendue plus crédible  la folle aventure où s’est lancée la pauvre Blanche Du Bois en s’installant dans l’appartement minable où  vivent sa sœur Stella et son mari Stanley Kowalski. Impossible en effet  de croire une seconde  aux rapports difficiles entre les personnages, et à la déchéance de Blanche, comme si la pièce de Tennessee Williams- toujours aussi magnifique mais, ici, malmenée, s’y refusait.
  Sans tomber dans le décor  construit et  minutieux, comme celui de Baby Doll , mis en scène la saison dernière,  au Théâtre de l’Atelier par Benoît Lavigne, il y avait d’autres moyens de s’en sortir. Et Lee Breuer aurait pu nous épargner ces allers-et-retours dans la salle, et ces inutiles  micros H.F.,  comme s’il découvrait les derniers  petits joujoux scéniques à la mode des mises en scène les plus conventionnelles… C’est très décevant .
Enfin, pour une fois, on échappe à la vidéo que Warlikowski affectionne tellement.   La musique instrumentale et vocale procure des pauses qui sont les bienvenues.  Et l’interprétation dans cette réalisation  quelque peu bancale et sans beaucoup de rythme? Heureusement, là  Lee Breuer, excellent directeur d’acteurs, s’en sort plutôt bien, et sait  traiter les thèmes chers à T. Williams: la violence, surtout celle de Stanley et celle de ses copains tous accros au jeu et à l’alcool, la dépendance  sexuelle de Stella et de Stan, comme de Blanche, le mal-être et la déchéance sociale, la difficulté de Mitch  à s’occuper de sa vieille mère très malade. Aux meilleurs moments,  la solitude de chacun d’entre eux est poignante quand il s’agit de scènes à deux personnages. On sent la vie sans espoir de ce trio infernal et le recours à l’imaginaire le plus délirant chez Blanche, surtout pour ne pas avoir à se confronter  à la réalité quotidienne.
  Seule petite lumière à l’horizon, dans ce marasme social et psychologique: le bébé qu’attend Stella, même si on l’on peut prévoir,  sans se tromper, qu’il va vivre des jours difficiles dans ce taudis. Si Eric Ruf dans Stan ne semble pas vraiment à l’aise (il le serait davantage s’il  savait mieux son texte)… Mais Anne Kessler est, elle, impeccable,  dans Blanche Du Bois,  avec une belle palette de nuances dans les sentiments, et, cela dès le début du spectacle, ce qui n’est pas évident: enfant gâtée qu’elle est toujours restée, coquette  sans beaucoup de goût, minaudant, exaspérante et paumée depuis qu’elle a été lâchée par son grand amour, déjà assez déséquilibrée quand elle arrive chez Stella, angoissée  et menteuse sans scrupules, affolée, puis résignée  par la grande pauvreté du logement où vit sa sœur. Mais aussi alcoolique et  provocante comme la pute qu’elle avouera avoir été dans des hôtels de passe, elle sait aussi être parfois affectueuse avec sa sœur.
Blanche est aussi aussi haineuse et incapable de compréhension pour son beau-frère qu’elle traite avec mépris de « Pollack « et  qui deviendra vite odieux avec elle. Aussi cynique , elle n’hésitera pas finalement à coucher avec lui, quand elle comprend qu’il ne veut plus d’elle chez lui… Comme dans une sorte d’exorcisme personnel ou de plaisir masochiste à aller jusqu’au bout de sa déchéance, puisqu’elle semble devenir consciente  de l’enfer où elle est en train de plonger. Anne Kessler fait tout cela, sans prétention inutile mais avec une belle solidité… Grégory Gatebois, dans le rôle de Mitch, le pauvre garçon célibataire, longtemps attiré par Blanche,  comme Stella que joue Françoise Gillard (l’excellente Roxane de Cyrano) sont, eux aussi, tout à fait à la hauteur de leurs personnages.
Alors à voir?  Pas vraiment, à moins de ne pas être  difficile du tout:  cette japonisation  reste superficielle et pas très passionnante  surtout trois heures durant,  et si  vous  aviez  envie de voir une  représentation assez forte de ce Tramway mythique, vous serez déçu:tout est trop sage,  trop propre sur soi pour être crédible.   Enfin, cadeaux de consolation: vous entendrez  le texte très bien  traduit par Jean-Michel Desprats, et vous retrouverez ou découvrirez Anne Kessler.
Mais la dramaturgie adoptée ne pouvait vraiment tenir la route, et ce que l’on voit sur  le plateau tient plus d’une ébauche, d’une recherche qui aurait dû rester  confidentielle…   Dans ces conditions, autant revoir le film de Kazan, en attendant une autre mise en scène plus convaincante…


Philippe du Vignal

Comédie-Française, Salle Richelieu (en alternance).

 

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