L’Échange
L’Échange, de Paul Claudel (deuxième version) mise en scène de Bernard Lévy.
Une partition à quatre voix, parmi les plus connues de Claudel.Le jeune Louis Laine a épousé Marthe, et l’a entraînée loin de la vieille Europe vers le Nouveau Monde, terre de ses ancêtres indiens. Mais la vie de bohème que mènent les deux amants au bord de l’océan va être vite perturbée par le retour des « patrons » : Thomas Pollock Nageoire, riche homme d’affaires, et sa femme, Lechy Elbernon, actrice sur le déclin.
C’est l’histoire d’une rencontre, et les paroles ricochent entre les personnages, comme entre quatre facettes d’une même âme. Lechy et Louis d’un côté , Tomas Pollock et Marthe de l’autre sont attirés l’un par l’autre dans une fascination mutuelle, et il y aura un échange au sein des deux couples… Pour Bernard Lévy, cette œuvre s’impose, par la simplicité et la profondeur des questions qu’elle pose à l’homme, et par sa richesse de ton et d’expression qui lui donne une puissance dramatique.
Sa mise en scène semble pourtant hésiter entre l’innovation et le traditionnel. La scénographie nous fait pénétrer dans un univers presque hippie plutôt inattendu : la cabane de Marthe et Laine devient, ici, une petite caravane métallisée posée au milieu des terres; la fameuse balançoire descend quand on la juge nécessaire et des images de ciels se succèdent sur un écran, matérialisant le passage de la journée unique où se déroule l’intrigue, dans un temps théâtral autre que le temps réel.Sur cet écran, viennent aussi s’inscrire à l’occasion quelques phrases du texte, pour rappeler la parole originelle de Claudel, et créer une interaction avec les acteurs.
L’effet créé est tout de même un peu trop illustratif (entre autres : le coucher de soleil apparaît sagement lorsqu’il est évoqué par les acteurs) et l’écran, qui accapare une partie de l’espace visible, contraste avec le reste de la scène, plongé dans l’obscurité, où les acteurs , dont le jeu se caractérise par un certain immobilisme, semblent s’égarer: déplacements réduits au minimum, rythme assez lent, malgré certains passages plus dynamiques, quand, par exemple, Laine (Pierric Plathier) et Lechy (Aline Le Berre) évoluent ensemble au son d’une guitare.
Tout cela pèse quelque peu sur l’attention du spectateur, d’autant plus que la parole claudélienne n’est pas vraiment apprivoisée : Bernard Lévy se débat avec un langage poétique qui, loin de prendre vie, s’impose souvent ici comme un obstacle au sens, et les acteurs ne sont pas très présents : Audrey Bonnet (Marthe), est évanescente, comme Pierric Plathier; même Pierre-Alain Chapuis, qui interprète un Thomas Pollock Nageoire plutôt ancré et à l’aise au milieu des rires du public, pourrait davantage assumer son personnage.
Bernard Lévy, séduit par le caractère composite de la pièce et la liberté scénique qu’elle offre, semble s’être un peu perdu et n’a pas réussi à mettre en place une véritable articulation entre les différentes expressions théâtrales. De bonnes idées tout de même, et de belles images, comme la fenêtre de la caravane qui forme un cadre où les personnages viennent se glisser avec art comme dans une peinture à la lumière dorée.
On se laisse bercer au son de la guitare… mais peut-être un peu trop.
Élise Blanc
Théâtre de l’Athénée jusqu’au 19 mars.
