LOUISE, ELLE EST FOLLE
LOUISE, ELLE EST FOLLE de Leslie Kaplan mise en scène par le collectif du Théâtre des Lucioles.
Deux femmes entrent sur le plateau, l’une d’elles attaque: » Tu m’as trahie/ tu as pris mes mots/tu les as tournés/tu les as retournés/tu les as vidés/tu les as aplatis ». Et voilà, c’est parti, elles vont s’affronter autour des mots et du sort qu’on leur fait. Ce sont eux les personnages principaux. Deux femmes s’affrontent donc dans une joute de mots comme en Irlande dans les pubs, une joute qui s’arrête lorsque l’un des adversaires ne trouve plus rien à dire face à l’autre qui a le dernier mot.
Elles parlent, elles parlent. De quoi? De tout ce qui fait la vie aujourd’hui, des gens, des habitudes, des manies, de ce qu’on voit ou pas, de ce qu’on achète ou pas, du trivial et du sublime, de Dieu qui, lui, fait ce qu’il veut. Nous sommes dans la civilisation du cliché qui mène à la violence car il dit ce qu’il faut penser et vivre.
Et Louise dans tout ça? Louise, elle est folle, répètent les deux femmes, histoire de dire qu’elles ne sont pas comme elle. Mais ce qu’elles disent d’elle ne ressemble pas à de la vraie folie, elle serait plutôt bête. Elles ont croisé des vrais fous, la femme qui entassait ses ordures chez elle, l’homme qui avait tué sa femme et avait conservé son corps dans un liquide. Elles parlent, elles parlent et en répétant les mots; elles les vident parfois de sens ou se laissent emporter là où elles ne pensaient pas aller, le X de poux qui les mène au sexe des mots par exemple. Elles, ce sont Frédérique Loliée et Elise Vigier du Théâtre des Lucioles, ce collectif si vivant né à l’école de théâtre du Théâtre national de Bretagne; elles ont avec Leslie Kaplan une complicité commencée avec un atelier à la prison de femmes de Rennes. Elles avaient demandé à Leslie Kaplan d’écrire pour elles sur le thème des femmes et la consommation, et Toute ma vie j’ai été une femme deviendra le spectacle Duetto. Louise, elle est folle prolonge cette réflexion sur les mots, les femmes, la ville, la folie, soit un spectacle à trois construit lors de résidences à Paris, à Saint-Valéry en Caux et à Angers. Les deux comédiennes manient les mots de Leslie Kaplan comme des armes.
Frédérique est celle qui n’a jamais fini de poser des questions, Elise celle qui répond ou pas, qui l’entraîne ailleurs, qui finit par buter sur les mots mais les retrouve pour parler du ciel, des ciels , de tous les ciels qu’elle aime, tandis que Frédérique qui ne sait plus comment arrêter sa litanie ,invente des bruits effrayants et termine sur encore une interrogation: « Qu’est ce qui se passe? » Leslie Kaplan place son texte sur la ligne Copi- Bunuel- Beckett. On rencontre bien sûr l’escargot de La Femme Assise de Copi mais on pense surtout aux clowns métaphysiques de Beckett qui parlent de pieds douloureux et de Dieu.
Ces femmes qui se lancent des mots avec tant d’énergie, se passent aussi la vie. Un dispositif astucieux, un mur à transformation, qui devient rue, ville, immeuble, appartement, tableau, ciel , abrite leurs querelles et leurs rêveries. C’est un spectacle revigorant, drôle et cruel, qui fait entendre le bruit du monde à travers les mots sens dessus-dessous.
Françoise du Chaxel.
Maison de la poésie, rue Saint-Martin à Paris, 01 44 54 53 00 , jusqu’au 27 Mars.
Le texte de la pièce est paru aux éditions POL
