La Panne
La Panne, de Friedrich Dürrenmatt , mise en scène Jean-Yves Ruf
Ce que c’est que voyager, pour ses affaires, du côté de villages reculés : Alfredo Traps tombe en panne, enfin, sa merveilleuse nouvelle voiture, une Studebaker (ça date l’affaire!). Pas de train, l’auberge est bondée – un congrès d’éleveurs de poulets -, mais joyeuse.
Une chance: un vieux monsieur retiré reçoit des hôtes de temps en temps, pour les dépanner, dit-on. Traps y va, et, comme son nom le prophétisait, tombe dans la trappe. Ce soir-là, le vieux monsieur a invité ses vieux amis, et offre à Traps d’être leur convive. Oh, ils sont très courtois, ces anciens juge, procureur, avocat, exécuteur des hautes et basses œuvres. Le dîner est succulent, les vins merveilleux, le jeu amusant : le visiteur doit jouer le rôle du personnage manquant, l’accusé. Et là, tout est possible…
On est entre Agatha Christie et le Peter Handke de Bienvenue au conseil d’administration. Entre les deux, et précurseur de Handke sur ce point, il y a Dürrenmatt, l’auteur de La visite de la vieille dame (1956), de Franck V, opéra d’une banque privée, Play Strindberg, et toute une œuvre – pièces, romans, pièces radiophoniques et autres – caustique, provocatrice.
Apparemment, il tenait beaucoup au thème de La Panne, puisqu’il l’a traité pour la radio, en roman et en comédie. Jean-Yves Ruf a choisi de théâtraliser le roman : ça commence par le récit de Traps. Et puis, comme le veut la pièce, les choses échappent au narrateur… On n’en dira pas plus, sinon qu’on entend ici l’obsession de la justice, la question de la culpabilité, la volonté de retourner les êtres comme la peau des lapins qu’on dépouille. Même si, dans le rire féroce, Dürrenmatt rejoint son contemporain Ionesco, on n’est pas dans le « théâtre de l’absurde » : il s’agit ici de morale, et de politique.
Un bon décor, avec cliquetis de cristaux et d’argenterie, une bande-son troublante à souhait, et une mise en scène sans « effets » : Jean-Yves Ruf est encore assez jeune pour s’attaquer à ce que d’autres rangeraient dans le « vieux théâtre ».
C’est en toute jubilation, du théâtre pour vieux acteurs, à l’exception de Traps (Roland Vouilloz) : Maurice Aufair, Michel Cassagne, Roland Rossi (et Bruno Dani, technicien du théâtre Vidy, compagnon de Beno Besson, habitué des incursions sur scène) sont trop bons comédiens pour s’arrêter de jouer, et comprennent trop bien Dürrenmatt pour éviter le mot vieux. Vieux et vifs, exacts, oui, comme leurs personnages. Vieux et caustiques, comme leur auteur, vieux et tendres. C’est la vie et la nature humaine, fustigée par le moraliste Dürrenmatt, qui ne le sont pas.
Christine Friedel
Théâtre 71 Malakoff jusqu’au 20 mars – tél: 01 55 48 91 00
