La liberté pour quoi faire

La liberté pour quoi faire? ou la proclamation aux imbéciles, d’après Georges Bernanos, un spectacle de Jacques Allaire.

  On ne lit plus guère  Georges Bernanos (1888-1948), et c’est dommage. Mis à part un antisémitisme à peine déguisé au début de sa carrière, il eut ensuite des visions tout à fait prémonitoires. Il insulta copieusement Franco et Pétain , et fut obligé de s’exiler au Brésil. Il  se rallia rapidement au général de Gaulle, fit preuve d’un antiracisme  absolument radical, et soutint Mendel et Zweig. Il refusa aussi  tous les honneurs: non à l’académie française, non à une entrée au gouvernement que lui avait proposée de Gaulle,  et non encore à la Légion d’Honneur.
Ce qui ne l’empêcha pas d’être reconnu, encore jeune,  comme un romancier important avec Sous le soleil de Satan et Le Journal d’un curé de campagne, (qui furent adaptées eu cinéma) et de voir jouer ses Dialogues des Carmélites . Il fut aussi un pamphlétaire de tout premier  ordre,  notamment avec deux textes peu connus  La Liberté pour quoi faire , et La France contre les robots, dont s’est  emparé  Jacques Allaire pour construire un spectacle un peu  inégal mais, aux meilleurs moments assez attachant. Nous ne l’avons pas vu dans des conditions idéales: Sortie Nord-Ouest  est un lieu culturel  dynamique situé près de Béziers au milieu des vignes et qui a une programmation exigeante mais  le chapiteau subissait ce soir-là, surtout au début,les attaques de la tramontane, ce qui provoquait un bruit désagréable pour entendre un texte  comme celui de Bernanos.
 » Il n’ y a de liberté qu’en résistance » disait celui qu’Artaud nommait « son frère en désolante lucidité » et qu’admirait Malraux. Ces deux textes, peu connus,  témoignent  d’une profonde révolte contre un système capitaliste sans scrupules, et contre  une pensée marxiste où l’homme de droite , un temps proche de l’Action française, ne trouve évidemment pas non plus son compte.
Georges Bernanos a quelque chose d’un anarchiste qui s’emporte  avec une saine colère, contre  la bêtise de l’industrialisation à outrance  qui malmène l’homme , la démocratie et ses libertés fondamentales.Et pour un retour à une vraie spiritualité.  Ce qui n’était pas si courant à entendre à  son époque…
Et plus de soixante après, les phrases de ce visionnaire restent étonnantes, surtout après les derniers soubresauts politiques et la catastrophe de Fukushima: « L’erreur commune est de se dire, à chaque nouvelle restriction : « Après tout, ce n’est qu’une liberté qu’on me demande; lorsqu’on se permettra d’exiger ma liberté tout entière, je protesterai avec indignation !  » Le mécanisme du système en impose à vos nerfs, à votre imagination comme si son développement inexorable devait tôt ou tard vous contraindre à livrer ce que vous ne lui donnez pas de plein gré. Tous les régimes au cours de l’histoire ont tenté de former un type d’hommes accordé à leur système, et présentant par conséquent la plus grande uniformité possible.  Le droit de penser devenu inutile – puisqu’il paraitra ridicule de ne pas penser comme tout le monde -  amener chacun à troquer ses libertés supérieures contre la simple garantie des libertés inférieures. » Si cette civilisation réduite à une espèce de représentation schématique de l’homme telle quelle figure dans les calculs des techniciens, était précisément trop simplifiée pour l’homme réel ?  Hein? Si la chaloupe se révélait à l’usage  incapable de supporter le poids de l’équipage ? Si les contradictions de l’homme, c’était l’homme même?
La mise en scène  comme la scénographie  de Jacques Allaire ne sont pas toujours convaincantes et l’on ne voit pas toujours  où il veut nous emmener. pourquoi, entre autres, cet éclairage avec deux lampes de poche pendant presque un quart d’ heure? Pourquoi cette centaine de  chaises entassées  sur la scène qu’il remet en ordre à la fin avec son complice Jean-Pierre  Baro? Pourquoi ces costumes vaguement 18 ème siècle, et ces maquillages sur le corps?
Il faudrait sans doute dans une seconde étape de travail rendre plus lisibles ces propositions.  Mais cela n’empêche pas de bien entendre les magnifique colères de Bernanos contre cette civilisation moderne qu’il considérait comme une conspiration universelle qui empêche  toute espèce de vie intérieure. Ce qui, après tout, dans  ce genre de théâtre sans véritable dialogue, reste l’essentiel. Et le public, jeunes comme  moins jeunes,  écoutait avec une grande  attention ces textes de grande allure  bien servis par Jacques Allaire et Jean-Pierre Baro.
Philippe du Vignal

Spectacle co-produit avec la Scène nationale de Sète, vu à Sortie Ouest le 16 mars ; en tournée,  au Périscope de Nîmes le 31 mars et le 1 er avril: au Théâtre de la mauvais Tête à Marvejols le 6 avril et au Théâtre de l’Archipel de Perpignan le 8 avril.

La liberté, pour quoi faire ? est disponible aux éditions Gallimard  et  La France contre les robots  aux éditions Castor Astral.

 


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