Derniers remords avant l’oubli

Derniers remords avant l’oubli, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène Serge Lipszyc

Quand une pièce revient à sa source …Serge Lipszyc, avec sa Compagnie du Matamore – plus de 25 ans d’existence d’une véritable troupe, d’un collectif artistique très fidèle -, est installé pour plus d’un mois au Théâtre du Ranelagh où il présente les talents multiformes de son équipe. Il faut d’abord signaler, et saluer, cette performance qui fait passer les comédiens dans des univers très différents, au jour le jour, avec une grande complicité d’ensemble. Trois pièces sont présentées en alternance (Philippe du Vignal a rendu compte du Misanthrope).
L’alternance, privilège des troupes !  Privilège qui ne s’exerce que trop rarement – hélas – en dehors de la Comédie-Française. C’est pourtant un vrai plaisir pour le public de retrouver les comédiens passant d’un style à l’autre, d’un personnage à l’autre, éveillant des échos insoupçonnés et s’enrichissant librement d’un auteur à l’autre. Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce raconte les retrouvailles impossibles, bringuebalantes, drolatiques, de trois compagnons, qui ont vécu ensemble une vingtaine d’années auparavant, et se revoient, accompagnés de leurs nouveaux époux, épouse, enfant, afin de décider du sort d’une maison achetée en commun en ces temps lointains. Cette vie commune, , elle, est loin derrière eux. Mais les circonstances font resurgir à vif les relations, les passions,  les rapports de force.
La structure de la pièce s’inspire d’Oncle Vania de Tchekhov, mais ne nous conduit pas au même endroit. Là où Tchekhov, à travers Vania, explosait et finissait par régler des comptes, Lagarce laisse la situation aller vers une sorte de contrat à l’amiable, en faisant appel au public pour dépatouiller cette affaire, qui reste aussi bloquée à la fin qu’au début. Les torts sont partagés. Finalement, il n’y aura de solution que l’oubli. Autre époque, un siècle plus tard.
La pièce fonctionne comme une enquête dans laquelle des indices se livrent un à un, dès l’ouverture, avec un suspens constant. Quelles sont les relations entre ces gens ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui se joue autour de la vente de cette maison ? Serge Lipszyc a eu la bonne idée de la mettre en scène dans le foyer du théâtre. Foyer qui est en lui-même un décor avec ses escaliers, sa cheminée, ses sculptures. Le théâtre du Ranelagh est un théâtre « historique ». Le foyer est d’ailleurs mieux qu’un décor, il est un cadre, le cœur d’une maison « théâtre », tout à fait crédible comme cœur de cette maison « Lagarce »  dans laquelle seul, Pierre, l’un des trois compagnons, est resté.
Ce personnage, joué avec délicatesse par Serge Lipszyc, a fait le choix d’une vie simple – resté fidèle à sa jeunesse ? – c’est le Vania moderne, son silence, ses réticences, en disent long. Face à lui, il y a Paul, interprété par Bruno Cadillon, celui qui a réussi. Il est venu malgré lui, on a l’impression de le connaître, il est fascinant. Le troisième est « une » troisième. Elle les a aimés tous les deux. Interprétée par Valérie Durin, elle est chargée d’une force impétueuse, sensible, entraînante et dangereuse.

Les nouveaux compagnons des uns et des autres tiennent haut leurs partitions, excellents eux aussi. Le « commercial » qui donne un cours de psychologie – ce pourrait être d’un cynisme ravageur, mais non, c’est un beau personnage naïf et touchant – Antoine, interprété par Henri Payet.
Et puis il y a Anne, Juliane Corre, qui voudrait faire entendre la voix de la pacification. Il y a aussi la nouvelle génération, représentée par Lise, Ophélie Marsaud, perplexe devant les égarements de ses aînés, rètive à leurs appels du pied, en position d’observatrice.
Jean-Luc Lagarce, en grand auteur dramatique, arrive à donner beaucoup d’éléments de jeu et de caractère avec un minimum d’explications. Le texte est concis, bref, il parle par non-dits. Le jouer exige des comédiens ayant de la personnalité et beaucoup de finesse psychologique. C’est le cas.
Ils sont très justes dans cet exercice difficile « sans protection », au milieu du public. Nous sommes installés à des petites tables, en lumière. Les comédiens circulent librement. On a ainsi  l’impression de vivre en direct la situation qui a dû donner l’idée à Jean-Luc Lagarce d’écrire sa pièce, comme un retour à la source.
Nous sommes mis dans la situation de l’auteur. On pense à tous ces moments de la vie où, en observation, nous constatons avec amusement : « c’est une vraie scène de théâtre ». Il n’y a pas de jugement, juste une intense curiosité à voir s’entrechoquer six belles personnalités. Une pièce merveilleusement écrite, qui restera, c’est sûr, donnée ici avec justesse et clarté.


Evelyne Loew

Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, 01 42 88 64 44
Jusqu’au 21 mai

http://www.dailymotion.com/video/xi0y5x

 


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