La soirée Adamov du 4 avril 2011

La soirée Adamov du 4 avril 2011

adamov.jpgTout est prêt.Dans le hall, l’exposition, les douze panneaux, sur fond rouge, avec  sur chacun la photo d’une pièce ou deux, et six lettres d’Adamov, dont la dernière, un mois avant sa mort. Pour cette exposition, Nathalie Lempereur a travaillé plusieurs jours avec son mari dont le nom est Chant.  Sur scène, grâce à Léopold le régisseur et à son adjoint, mes objets fétiches ont trouvé leur place et leur éclairage. Au pied d’une colonne, la machine à écrire noire, dans le chariot une touche frappe la braguette d’un homme couché, raillé par des femmes, le monde de Bruno Schulz. Au pied de l’autre colonne, la machine à coudre noire -SINGER tatoué sur son flanc est devenu ERN – pique une longue bande de papier, le manuscrit du  Printemps 71. «C’est pour les retouches ». Au second plan, en retrait, la chaussure et son talon aiguille de 14 centimètres planté dans un ruban de machine déroulé, trainée rouge du texte sur le noir du ruban. De l’autre côté, un gramophone, une bande de papier sous l’aiguille: « Si l’été revenait », le disque qui se déclenche quand le candidat au suicide appelle « Urgence détresse ». Les quatre objets sont parmi les invités, mais décalés, du côté de l’éternité. Dieux tutélaires, protecteurs, anges gardiens. Statues des Académiciens au sommet des gradins du théâtre de Vicence. Personne ne dira rien de ces objets.
Passés inaperçus ? Dans les mains des spectateurs le programme est là, grâce à Nathalie Lux, qui appelle ça « la bible ». Dans cette bible, le texte de Barthes. Lors de l’hommage à Adamov à Chaillot en 1974, il avait tiré ce texte de sa poche, et, en s’excusant , avait dit: « Pour ce genre de circonstances,  je ne peux pas improviser ».
C’est ce qui a été écrit de plus profond sur le langage d’Adamov, à la fois « emprunté » au tout venant social, au stéréotype et venu de l’inconscient, venu aussi d’un futur désiré. « C’est un théâtre d’utopie », avait conclu Barthes.
Le hall se remplit peu à peu, silhouettes tournées vers l’exposition. J’aperçois Elisabeth et Tom, Luis, Corinne, Edith Rappoport, Myriam Derbal, Enrico Di Giovanni…. Dans l’entrée, Ralite et Bataillon conversent. Ralite : « Je ne sais pas exactement ce que je vais dire ». Bataillon « Je parlerai depuis ma place ». Il m’apprend que Michel Parfenov est dans la salle, je suis content. J’aperçois aussi Roland Monod -il prépare pour le lendemain dans ce même lieu une soirée Liliane Atlan. Jacques Lassalle est assis sous un panneau, pensif. Je vais vers lui : «Tu as monté « Le professeur Taranne… si tu veux dire quelques mots sur cette expérience ou sur Adamov…  -Oui… Taranne c’est un très beau souvenir à Strasbourg… » Il sourit, hoche la tête comme d’habitude, gêné ou timide. Ensuite, je le cherche dans le public, mais il est parti. Lucien Attoun passe devant les panneaux, pressé. Se fixe quelques instants devant  Tous contre tous  : « Une très belle pièce, tout à fait actuelle… J’ai joué dans cette pièce, le personnage de Zenno … la xénophobie, mais pas que. Mon premier rôle. C’était avec le théâtre de la Sorbonne …C’est toi qui pilotes la soirée. J’interviendrai si nécessaire en appui, le clown blanc… Aristide, c’est un de mes premiers souvenirs de théâtre, nous jouions tous les deux dans une pièce sur la révolte du ghetto de Varsovie. C’était dramatique. Et au dernier moment, le rideau qui cachait le fond de la scène s’est effondré et les coulisses sont apparues, toutes nues. Ca cassait un peu l’ambiance ».
La salle est presque pleine. Les premiers invités s’installent sur le plateau. Albert Dichy, Joël Huthwohl, Attoun, Garran, et moi. Attoun ouvre la soirée, rend hommage à Gabiel Garran qui redonne à Adamov une place dans le théâtre contemporain. Il a mon livre dans la main, il rappelle les circonstances de sa publication, je n’entends pas ce qu’il dit, j’avais prévu de dire quelque chose du genre  : « L’auteur ne fait que des textes, c’est l’éditeur qui fait les livres ». Je ne parlerai pas.
Joël Huhwohl présente ce qui concerne Adamov à la BNF,  qui est présent dans les fonds : Vilar, Planchon, Blin, Serreau, Lemarchand… Il fait apparaître le foisonnement, la richesse des relations. Albert Dichy prend le ton du conteur pour dire l’arrivée des archives Adamov à l’IMEC. A la mort de sa femme Jacquie,  on a retrouvé chez elle, rue Albert Bayet, sous une armoire, des cartons qui n’avaient jamais été ouverts, des lettres, des manuscrits… Jackie rejetait cette période de sa vie et, en même temps, elle avait tout conservé.  Que faire des papiers laissés par le disparu?
C’est aussi  le thème de L’Invasion . Je ne savais pas. Il y avait un trou entre cette révélation et le dernier moment que j’ai vécu rue Champollion quand les pompes funèbres sont venues emporter le corps du poète. Dichy parle aussi du caractère bouleversant d’Adamov : « Tous les écrivains ne sont pas bouleversants ».
Bouleversant. Adamov blaguait avec ce mot. Quand il rencontrait un certain type de raseur, plaintif, pitoyable, il disait : « Il est  Boul’hum » -bouleversant d’humanité. Nous entendons ensuite Adamov interviewé par Lucien Attoun. Il parle de Si l’été revenait , le rêve, la Suède, Strindberg, les contes de fées, modèle de profondeur sous l’apparence de la simplicité. Attention du public, la qualité de la voix, le léger accent, l’articulation méthodique, l’énigme produite par la coexistence de naïveté et de profondeur.
Edith Scob et Aristide Demonico, assis autour d’une table ronde, disent des extraits de L’Homme et l’enfant. « Ma force vis-à-vis du Bison, c’est ce nom que je lui ai donné. Si elle me quittait un jour, ce nom resterait et, quand elle l’entendrait prononcer, son cœur se mettrait à battre. Notre mythologie commune. Je l’ai créée, cette mythologie, mais elle y a consenti. Chaque fois que je lui trouve un nom, ou qu’elle m’en trouve un, ou que nous découvrons un mot nouveau, un mot à nous, une victoire est remportée ».
La silhouette d’Edith Scob, fine et forte à la fois, sa voix musicale et douce. Aristide calme, droit, sobre, la proximité avec le poète, Ce qui passe de la scène au public, c’est l’intimité avec l’homme qu’ils ont connu.
Arrivent sur le plateau, Monique Le Roux, Jack Ralite et Gabriel Garran. Monique Le Roux évoque la tragédie de Jacquie. Ses parents, son frère, sa fille furent tués dans les bombardements de Caen. La rencontre avec Ern, la psychanalyse pour continuer à vivre avec ce deuil « tout à fait infaisable », les amis  Bernard Dort, Raphaël Nataf, Monique Le Roux… Enfin, le crématorium du Père Lachaise le 14 janvier 2004 et le texte testamentaire de Jacquie, « L sans personne », révélé ce jour-là par la lecture d’Edith Scob.
Ralite parle du soutien constant d’ Adamov au travail de Garran, notamment pour  L’Etoile devient rouge. Il fait l’éloge de « nos deux archivistes », l’éloge des archives. Sa voix nasale, ses modulations, accélérations, silences, son goût du beau langage, inventions verbales et citations. Ce soir, ce sera L’inaccompli bourdonne d’essentiel , les mots de Char bourdonnent aussitôt à l‘oreille de mon ami Luis, charien essentiel.
Michel Bataillon intervient depuis sa place comme il l’avait dit. Cheveux blancs, drus, coupés court. Massif montagneux. Son long travail de recensement fait apparaître le grand nombre de manuscrits non publiés et même inconnus. En conclusion de cette partie, je dirai: « L’avenir est dans les archives ».
Alors Adamov oublié ? Dans le public, quelqu’un fait savoir que l’an dernier, pour le 140e de la Commune, on a monté les Guignols de Printemps 71  Quelqu’un d’autre annonce que la compagnie Jolie Môme joue en ce moment un montage Adamov..
Dernier acte : retour à la parole du poète. D’abord Gabiel Garran nous convie à un  Voyage à travers les citations de AA, accompagné à la guitare -discrètement – par Estelle Sebek – Puis Estelle Sebek dit le monologue de Marion, dans La Mort de Danton de Büchner. Avec les mots de Büchner traduits par Adamov, avec sa voix aux accents froidement désespérés, la jeune jongleuse du bord de la mort des « Retrouvailles » nous dit le désespoir d’une femme de 93. Ensuite vient le dialogue entre les deux amis, Artaud et Adamov, les deux AA. Bruno Subrini -assistant de Gabriel Garran- dit le texte d’Artaud sur « L’Aveu » : «Arthur Adamov à chaque page mâche, et c’est le repas qui s’est absenté. Et le mâcheur ne s’est pas réveillé. Dort-il ? Non, iI gesticulait dans les replis de son propre gésier ». Bruno Subrini mastique à merveille les mots d’Artaud, il nous jette à la face leur feu, leur radicalité. Stanislas Roquette -Edgar des « Retrouvailles »- répond avec un texte d’Adamov sur Artaud. La voix est claire, intelligence de l’interprétation : « Un poème d’Artaud c’est avant tout un choc, un coup porté aux points du corps qui sont les plus propres à subir une révolution immédiate (…) Ce cri n’est pas l’explosion gratuite d’un état amplifié et exagéré par l’expression littéraire ; c’est le cri issu d’une souffrance physique et morale d’une inlassable cruauté d ont Antonin Artaud a toujours été rongé». Entre les deux textes, le contraste est tranchant. La langue d’Artaud est poétique, la langue d’Adamov analytique. Dans une lettre que j’ai exposée, Adamov m’avait écrit : « Antonin Artaud parle de moi comme si j’étais son double : AA. Mais c’est là justement qu’il se trompe. Je suis un névrosé, et pas un psychotique. Or lui en était un. Il y a encore des frontières dans le monde de l’au-delà de nos frontières » (Août 1969).
Soazig Oligo -vivante Louise des Retrouvailles – nous plonge dans l’amour, le temps du jeune Adamov surréaliste, avec les pages de L’Homme et l’Enfant   sur Meret Oppenheim et deux poèmes « pour Meret » : « Ces ténèbres en moi, étranges et grandes comme une terre -ces bras qui étreignent et remuent- ces hanches torturantes -ces jambes écartelées dans un mouvement d’amour -c’est toi ! ».
La soirée se termine avec la voix de Laurent Terzieff, mort l’an passé, qui interprétait Adamov dans le AA de Roger Planchon en 1974,  et qui jouait l’ouvrier -une de ses premières apparitions sur scène- dans  Tous contre tous  mis en scène par Jean-Marie Serreau en 1953. Pour conclure, j’offre à Gabriel Garran quatre éléphants en ébène, car j’ai vu chez lui sa collection et il m’a raconté comment à Kinshasa, au « marché des valeurs », il s’est fait escroquer de plusieurs de ses petites bêtes.
Ouf, c’est le mot juste. Luis l’a trouvé, il me connaît bien. Soulagement, satisfaction. Mes proches étaient là, à mes côtés. Elisabeth a assuré la logistique de bout en bout. Ca a commencé en janvier, peut-être même en décembre. Mes retrouvailles avec Gabriel Garran. Grâce à lui, je replonge à nouveau dans Adamov, jamais perdu de vue, mais jamais travaillé au corps aussi intensément, même pour mon livre. Trois mois à lire et relire la pièce, labourer en tous sens, retourner chaque motte de phrase, émietter, tout remuer et déplacer, en faisant des tas avec ce qui va ensemble. Deux cahiers couverts de notes.
Ma rencontre avec Nathalie Lempereur, avec Bruno Subrini, avec Estellle, Soagiz, Stanislas, avec Dominique Boissel qui me conduit vers Bruno Schülz… Des figures ont refait surface, surgies du fond du temps. Trois mois à préparer avec Gabriel Garran cette soirée. Le monde du théâtre, mon monde retrouvé. Et en deux heures et demi ,tout est dit. Au fond, ça s’est bien passé.

René Gaudy, 29 avril 2011

Post scriptum : Notes de Gabriel Garran pour être dites le 4 avril

Préambule : Je n’avais pas compris que Gabriel Garran souhaitait parler en début de soirée. Il n’a rien manifesté. Ensuite il m’a dit « J’ai été froissé ». Il a ajouté : « ça prouve que je continue à avoir le sang chaud. J’étais assis sur une chaise et on ne me donnait pas la parole, on parlait d’Adamov au passé, alors que j’avais prévu de parler des Retrouvailles, de Vassa Gelesnova, que j’ai monté à quelques pas d’ici au Théâtre du Tertre… » Bref, je réapprends une loi des gens de cirque : « Annoncer ce que l’on va faire. Le faire. Annoncer que c’est fini ».
Même le petit cadeau que je lui ai fait à la fin ne l’a pas défroissé. Le soir du 4 avril, -acte manqué ou stratagème- Gabriel Garran oublie son cahier de musique, sur lequel il a écrit ces notes qu’il m’autorise aujourd’hui à rendre publiques.

Pourquoi Les Retrouvailles aujourd’hui ? par Gabriel Garran

Les raisons qui  m’ont incliné à vouloir présenter ce texte – la cellule souche- sont dans le titre : « Les Retrouvailles ». Ironiquement et affectivement. Comme souvent, il y a des motifs et des préambules. Je commence par une initiative qui m’a incité à aller de l’avant : Les Recollets, en octobre 2008, où, sous le titre La parole d’Adamov , nous avons fait un non- stop de 48 heures. Retrouvailles donc. Avec qui, avec quoi, et pourquoi ? L’auteur, sa singularité, l’étendue de sa partition, de sa dramaturgie, de son influence, une personnalité qui représente un pan de notre histoire théâtrale. Les différents éléments se conjuguaient. Sans faire partie de son premier cercle, j’ai croisé son parcours et une partie de mes racines personnelles, théâtrales et de mon cheminement passe par lui. Le café Old Navy boulevard Saint GermainNon loin d’ici le théâtre du Tertre où j’ai monté en 1959  Vassa Geleznova , d’après Gorki dans l’adaptation d’Adamov (1). D’une certaine façon, il a fait partie de l‘ensemencement d’Aubervilliers… Il y a eu le projet de La Cruche cassée  de Kleist. J’ai voulu monter la dernière pièce de son vivant,  Off Limits . Je pense avoir obéi à deux ou trois réflexes. Rendre à Adamov ce qu’il m’a apporté. D’autre part réfuter, avec mes faibles moyens, le silence, l’oubli, le gommage de son existence dans le répertoire, son absence dans les programmations du théâtre public dans l’après 1980. Tenter de défier cette énigme en 2011 n’était pas sans risque. Je l’ai fait assez délibérément, joyeusement, cherchant à élucider le discrédit de celui qui avait été une figure considérée à l’égal de Beckett, Ionesco, et qui avait eu pour fées et metteurs en scène Jean Vilar, Blin, Serreau, Mauclair, Planchon. Si j’ai choisi le texte des « Retrouvailles » comme exemplaire, je n’affirme pas que cette œuvre écrite en 1952 est majeure, je ne suis pas placé pour la juger. Je dis simplement qu’elle est représentative de l’univers tourmenté et écorché de AA. Séparation, persécution. Outre l’interprétation, il y a les objets que j’ai voulu considérer comme des personnages (valise, machine à coudre, vélo, berceau, horloge). Le puzzle entre l’objectif d’espace concret, l’épure scénographique et la structure onirique. La découpe en fragments aléatoires, les coupures linéaires et fantomatiques, le réalisme chaotique. La part morbide et fantasmatique. Il m’est apparu que ces « Retrouvailles » étaient un objet théâtral à moudre, à malaxer, à moduler. Une espèce de poétique qui répondait aux influences qui ont tant marqué Adamov : Kafka, Strindberg, Artaud, Büchner. J’y ai impliqué l’auteur lui-même à travers son portrait, ses textes surréalistes et ses poèmes, grâce au travail de recherche de Bataillon et Schoendorf. Je sais gré au Théâtre de la Tempête et Philippe Adrien d’avoir soutenu et accueilli ce spectacle. Je remercie Théâtre ouvert d’aider à ce coup de projecteur. »

7 Avril 2011. Devant le Théâtre de la tempête. Je rends à Gabriel Garran son cahier de musique et je lui donne son texte que j’ai tapé. Il le relit, le corrige à la main. Et ajoute : «Quand les archivistes ont parlé, je voulais rebondir à propos d’archives. Quand j’ai commencé à fréquenter Adamov, je venais de vendre mon appartement de la rue des Archives. Je le voyais au Old Navy, j’avais 26 ans, il y avait toujours beaucoup de monde autour de lui. Un jour il me dit : « Vous êtes toujours au dernier rang et jamais vous ne parlez -il avait cette voix nicotinisée- … Vous vous appelez Gabriel, je crois ? …Lisez ça ». C’était Vassa Geleznova  Quelques jours après, j’avais ma rencontre avec Jack Ralite.
Il est assis à une grande table, sous le ciel bleu. Il fait doux. Le soir tombe. Le public commence à arriver. Je reconnais Emile Herlic et Josiane Horville qui viennent saluer « Gaby ».

(1)« Vassa Geleznova » de Gorki, traduit par Adamov est publié par l’Arche, collection « Répertoire pour une théâtre populaire », n° 16.

 

 

 

 

 

 


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La soirée Adamov du 4 avril 2011

La soirée Adamov du 4 avril 2011

adamov.jpgTout est prêt.Dans le hall, l’exposition, les douze panneaux, sur fond rouge, avec  sur chacun la photo d’une pièce ou deux, et six lettres d’Adamov, dont la dernière, un mois avant sa mort. Pour cette exposition, Nathalie Lempereur a travaillé plusieurs jours avec son mari dont le nom est Chant.  Sur scène, grâce à Léopold le régisseur et à son adjoint, mes objets fétiches ont trouvé leur place et leur éclairage. Au pied d’une colonne, la machine à écrire noire, dans le chariot une touche frappe la braguette d’un homme couché, raillé par des femmes, le monde de Bruno Schulz. Au pied de l’autre colonne, la machine à coudre noire -SINGER tatoué sur son flanc est devenu ERN – pique une longue bande de papier, le manuscrit du  Printemps 71. «C’est pour les retouches ». Au second plan, en retrait, la chaussure et son talon aiguille de 14 centimètres planté dans un ruban de machine déroulé, trainée rouge du texte sur le noir du ruban. De l’autre côté, un gramophone, une bande de papier sous l’aiguille: « Si l’été revenait », le disque qui se déclenche quand le candidat au suicide appelle « Urgence détresse ». Les quatre objets sont parmi les invités, mais décalés, du côté de l’éternité. Dieux tutélaires, protecteurs, anges gardiens. Statues des Académiciens au sommet des gradins du théâtre de Vicence. Personne ne dira rien de ces objets.
Passés inaperçus ? Dans les mains des spectateurs le programme est là, grâce à Nathalie Lux, qui appelle ça « la bible ». Dans cette bible, le texte de Barthes. Lors de l’hommage à Adamov à Chaillot en 1974, il avait tiré ce texte de sa poche, et, en s’excusant , avait dit: « Pour ce genre de circonstances,  je ne peux pas improviser ».
C’est ce qui a été écrit de plus profond sur le langage d’Adamov, à la fois « emprunté » au tout venant social, au stéréotype et venu de l’inconscient, venu aussi d’un futur désiré. « C’est un théâtre d’utopie », avait conclu Barthes.
Le hall se remplit peu à peu, silhouettes tournées vers l’exposition. J’aperçois Elisabeth et Tom, Luis, Corinne, Edith Rappoport, Myriam Derbal, Enrico Di Giovanni…. Dans l’entrée, Ralite et Bataillon conversent. Ralite : « Je ne sais pas exactement ce que je vais dire ». Bataillon « Je parlerai depuis ma place ». Il m’apprend que Michel Parfenov est dans la salle, je suis content. J’aperçois aussi Roland Monod -il prépare pour le lendemain dans ce même lieu une soirée Liliane Atlan. Jacques Lassalle est assis sous un panneau, pensif. Je vais vers lui : «Tu as monté « Le professeur Taranne… si tu veux dire quelques mots sur cette expérience ou sur Adamov…  -Oui… Taranne c’est un très beau souvenir à Strasbourg… » Il sourit, hoche la tête comme d’habitude, gêné ou timide. Ensuite, je le cherche dans le public, mais il est parti. Lucien Attoun passe devant les panneaux, pressé. Se fixe quelques instants devant  Tous contre tous  : « Une très belle pièce, tout à fait actuelle… J’ai joué dans cette pièce, le personnage de Zenno … la xénophobie, mais pas que. Mon premier rôle. C’était avec le théâtre de la Sorbonne …C’est toi qui pilotes la soirée. J’interviendrai si nécessaire en appui, le clown blanc… Aristide, c’est un de mes premiers souvenirs de théâtre, nous jouions tous les deux dans une pièce sur la révolte du ghetto de Varsovie. C’était dramatique. Et au dernier moment, le rideau qui cachait le fond de la scène s’est effondré et les coulisses sont apparues, toutes nues. Ca cassait un peu l’ambiance ».
La salle est presque pleine. Les premiers invités s’installent sur le plateau. Albert Dichy, Joël Huthwohl, Attoun, Garran, et moi. Attoun ouvre la soirée, rend hommage à Gabiel Garran qui redonne à Adamov une place dans le théâtre contemporain. Il a mon livre dans la main, il rappelle les circonstances de sa publication, je n’entends pas ce qu’il dit, j’avais prévu de dire quelque chose du genre  : « L’auteur ne fait que des textes, c’est l’éditeur qui fait les livres ». Je ne parlerai pas.
Joël Huhwohl présente ce qui concerne Adamov à la BNF,  qui est présent dans les fonds : Vilar, Planchon, Blin, Serreau, Lemarchand… Il fait apparaître le foisonnement, la richesse des relations. Albert Dichy prend le ton du conteur pour dire l’arrivée des archives Adamov à l’IMEC. A la mort de sa femme Jacquie,  on a retrouvé chez elle, rue Albert Bayet, sous une armoire, des cartons qui n’avaient jamais été ouverts, des lettres, des manuscrits… Jackie rejetait cette période de sa vie et, en même temps, elle avait tout conservé.  Que faire des papiers laissés par le disparu?
C’est aussi  le thème de L’Invasion . Je ne savais pas. Il y avait un trou entre cette révélation et le dernier moment que j’ai vécu rue Champollion quand les pompes funèbres sont venues emporter le corps du poète. Dichy parle aussi du caractère bouleversant d’Adamov : « Tous les écrivains ne sont pas bouleversants ».
Bouleversant. Adamov blaguait avec ce mot. Quand il rencontrait un certain type de raseur, plaintif, pitoyable, il disait : « Il est  Boul’hum » -bouleversant d’humanité. Nous entendons ensuite Adamov interviewé par Lucien Attoun. Il parle de Si l’été revenait , le rêve, la Suède, Strindberg, les contes de fées, modèle de profondeur sous l’apparence de la simplicité. Attention du public, la qualité de la voix, le léger accent, l’articulation méthodique, l’énigme produite par la coexistence de naïveté et de profondeur.
Edith Scob et Aristide Demonico, assis autour d’une table ronde, disent des extraits de L’Homme et l’enfant. « Ma force vis-à-vis du Bison, c’est ce nom que je lui ai donné. Si elle me quittait un jour, ce nom resterait et, quand elle l’entendrait prononcer, son cœur se mettrait à battre. Notre mythologie commune. Je l’ai créée, cette mythologie, mais elle y a consenti. Chaque fois que je lui trouve un nom, ou qu’elle m’en trouve un, ou que nous découvrons un mot nouveau, un mot à nous, une victoire est remportée ».
La silhouette d’Edith Scob, fine et forte à la fois, sa voix musicale et douce. Aristide calme, droit, sobre, la proximité avec le poète, Ce qui passe de la scène au public, c’est l’intimité avec l’homme qu’ils ont connu.
Arrivent sur le plateau, Monique Le Roux, Jack Ralite et Gabriel Garran. Monique Le Roux évoque la tragédie de Jacquie. Ses parents, son frère, sa fille furent tués dans les bombardements de Caen. La rencontre avec Ern, la psychanalyse pour continuer à vivre avec ce deuil « tout à fait infaisable », les amis  Bernard Dort, Raphaël Nataf, Monique Le Roux… Enfin, le crématorium du Père Lachaise le 14 janvier 2004 et le texte testamentaire de Jacquie, « L sans personne », révélé ce jour-là par la lecture d’Edith Scob.
Ralite parle du soutien constant d’ Adamov au travail de Garran, notamment pour  L’Etoile devient rouge. Il fait l’éloge de « nos deux archivistes », l’éloge des archives. Sa voix nasale, ses modulations, accélérations, silences, son goût du beau langage, inventions verbales et citations. Ce soir, ce sera L’inaccompli bourdonne d’essentiel , les mots de Char bourdonnent aussitôt à l‘oreille de mon ami Luis, charien essentiel.
Michel Bataillon intervient depuis sa place comme il l’avait dit. Cheveux blancs, drus, coupés court. Massif montagneux. Son long travail de recensement fait apparaître le grand nombre de manuscrits non publiés et même inconnus. En conclusion de cette partie, je dirai: « L’avenir est dans les archives ».
Alors Adamov oublié ? Dans le public, quelqu’un fait savoir que l’an dernier, pour le 140e de la Commune, on a monté les Guignols de Printemps 71  Quelqu’un d’autre annonce que la compagnie Jolie Môme joue en ce moment un montage Adamov..
Dernier acte : retour à la parole du poète. D’abord Gabiel Garran nous convie à un  Voyage à travers les citations de AA, accompagné à la guitare -discrètement – par Estelle Sebek – Puis Estelle Sebek dit le monologue de Marion, dans La Mort de Danton de Büchner. Avec les mots de Büchner traduits par Adamov, avec sa voix aux accents froidement désespérés, la jeune jongleuse du bord de la mort des « Retrouvailles » nous dit le désespoir d’une femme de 93. Ensuite vient le dialogue entre les deux amis, Artaud et Adamov, les deux AA. Bruno Subrini -assistant de Gabriel Garran- dit le texte d’Artaud sur « L’Aveu » : «Arthur Adamov à chaque page mâche, et c’est le repas qui s’est absenté. Et le mâcheur ne s’est pas réveillé. Dort-il ? Non, iI gesticulait dans les replis de son propre gésier ». Bruno Subrini mastique à merveille les mots d’Artaud, il nous jette à la face leur feu, leur radicalité. Stanislas Roquette -Edgar des « Retrouvailles »- répond avec un texte d’Adamov sur Artaud. La voix est claire, intelligence de l’interprétation : « Un poème d’Artaud c’est avant tout un choc, un coup porté aux points du corps qui sont les plus propres à subir une révolution immédiate (…) Ce cri n’est pas l’explosion gratuite d’un état amplifié et exagéré par l’expression littéraire ; c’est le cri issu d’une souffrance physique et morale d’une inlassable cruauté d ont Antonin Artaud a toujours été rongé». Entre les deux textes, le contraste est tranchant. La langue d’Artaud est poétique, la langue d’Adamov analytique. Dans une lettre que j’ai exposée, Adamov m’avait écrit : « Antonin Artaud parle de moi comme si j’étais son double : AA. Mais c’est là justement qu’il se trompe. Je suis un névrosé, et pas un psychotique. Or lui en était un. Il y a encore des frontières dans le monde de l’au-delà de nos frontières » (Août 1969).
Soazig Oligo -vivante Louise des Retrouvailles – nous plonge dans l’amour, le temps du jeune Adamov surréaliste, avec les pages de L’Homme et l’Enfant   sur Meret Oppenheim et deux poèmes « pour Meret » : « Ces ténèbres en moi, étranges et grandes comme une terre -ces bras qui étreignent et remuent- ces hanches torturantes -ces jambes écartelées dans un mouvement d’amour -c’est toi ! ».
La soirée se termine avec la voix de Laurent Terzieff, mort l’an passé, qui interprétait Adamov dans le AA de Roger Planchon en 1974,  et qui jouait l’ouvrier -une de ses premières apparitions sur scène- dans  Tous contre tous  mis en scène par Jean-Marie Serreau en 1953. Pour conclure, j’offre à Gabriel Garran quatre éléphants en ébène, car j’ai vu chez lui sa collection et il m’a raconté comment à Kinshasa, au « marché des valeurs », il s’est fait escroquer de plusieurs de ses petites bêtes.
Ouf, c’est le mot juste. Luis l’a trouvé, il me connaît bien. Soulagement, satisfaction. Mes proches étaient là, à mes côtés. Elisabeth a assuré la logistique de bout en bout. Ca a commencé en janvier, peut-être même en décembre. Mes retrouvailles avec Gabriel Garran. Grâce à lui, je replonge à nouveau dans Adamov, jamais perdu de vue, mais jamais travaillé au corps aussi intensément, même pour mon livre. Trois mois à lire et relire la pièce, labourer en tous sens, retourner chaque motte de phrase, émietter, tout remuer et déplacer, en faisant des tas avec ce qui va ensemble. Deux cahiers couverts de notes.
Ma rencontre avec Nathalie Lempereur, avec Bruno Subrini, avec Estellle, Soagiz, Stanislas, avec Dominique Boissel qui me conduit vers Bruno Schülz… Des figures ont refait surface, surgies du fond du temps. Trois mois à préparer avec Gabriel Garran cette soirée. Le monde du théâtre, mon monde retrouvé. Et en deux heures et demi ,tout est dit. Au fond, ça s’est bien passé.

René Gaudy, 29 avril 2011

Post scriptum : Notes de Gabriel Garran pour être dites le 4 avril

Préambule : Je n’avais pas compris que Gabriel Garran souhaitait parler en début de soirée. Il n’a rien manifesté. Ensuite il m’a dit « J’ai été froissé ». Il a ajouté : « ça prouve que je continue à avoir le sang chaud. J’étais assis sur une chaise et on ne me donnait pas la parole, on parlait d’Adamov au passé, alors que j’avais prévu de parler des Retrouvailles, de Vassa Gelesnova, que j’ai monté à quelques pas d’ici au Théâtre du Tertre… » Bref, je réapprends une loi des gens de cirque : « Annoncer ce que l’on va faire. Le faire. Annoncer que c’est fini ».
Même le petit cadeau que je lui ai fait à la fin ne l’a pas défroissé. Le soir du 4 avril, -acte manqué ou stratagème- Gabriel Garran oublie son cahier de musique, sur lequel il a écrit ces notes qu’il m’autorise aujourd’hui à rendre publiques.

Pourquoi Les Retrouvailles aujourd’hui ? par Gabriel Garran

Les raisons qui  m’ont incliné à vouloir présenter ce texte – la cellule souche- sont dans le titre : « Les Retrouvailles ». Ironiquement et affectivement. Comme souvent, il y a des motifs et des préambules. Je commence par une initiative qui m’a incité à aller de l’avant : Les Recollets, en octobre 2008, où, sous le titre La parole d’Adamov , nous avons fait un non- stop de 48 heures. Retrouvailles donc. Avec qui, avec quoi, et pourquoi ? L’auteur, sa singularité, l’étendue de sa partition, de sa dramaturgie, de son influence, une personnalité qui représente un pan de notre histoire théâtrale. Les différents éléments se conjuguaient. Sans faire partie de son premier cercle, j’ai croisé son parcours et une partie de mes racines personnelles, théâtrales et de mon cheminement passe par lui. Le café Old Navy boulevard Saint GermainNon loin d’ici le théâtre du Tertre où j’ai monté en 1959  Vassa Geleznova , d’après Gorki dans l’adaptation d’Adamov (1). D’une certaine façon, il a fait partie de l‘ensemencement d’Aubervilliers… Il y a eu le projet de La Cruche cassée  de Kleist. J’ai voulu monter la dernière pièce de son vivant,  Off Limits . Je pense avoir obéi à deux ou trois réflexes. Rendre à Adamov ce qu’il m’a apporté. D’autre part réfuter, avec mes faibles moyens, le silence, l’oubli, le gommage de son existence dans le répertoire, son absence dans les programmations du théâtre public dans l’après 1980. Tenter de défier cette énigme en 2011 n’était pas sans risque. Je l’ai fait assez délibérément, joyeusement, cherchant à élucider le discrédit de celui qui avait été une figure considérée à l’égal de Beckett, Ionesco, et qui avait eu pour fées et metteurs en scène Jean Vilar, Blin, Serreau, Mauclair, Planchon. Si j’ai choisi le texte des « Retrouvailles » comme exemplaire, je n’affirme pas que cette œuvre écrite en 1952 est majeure, je ne suis pas placé pour la juger. Je dis simplement qu’elle est représentative de l’univers tourmenté et écorché de AA. Séparation, persécution. Outre l’interprétation, il y a les objets que j’ai voulu considérer comme des personnages (valise, machine à coudre, vélo, berceau, horloge). Le puzzle entre l’objectif d’espace concret, l’épure scénographique et la structure onirique. La découpe en fragments aléatoires, les coupures linéaires et fantomatiques, le réalisme chaotique. La part morbide et fantasmatique. Il m’est apparu que ces « Retrouvailles » étaient un objet théâtral à moudre, à malaxer, à moduler. Une espèce de poétique qui répondait aux influences qui ont tant marqué Adamov : Kafka, Strindberg, Artaud, Büchner. J’y ai impliqué l’auteur lui-même à travers son portrait, ses textes surréalistes et ses poèmes, grâce au travail de recherche de Bataillon et Schoendorf. Je sais gré au Théâtre de la Tempête et Philippe Adrien d’avoir soutenu et accueilli ce spectacle. Je remercie Théâtre ouvert d’aider à ce coup de projecteur. »

7 Avril 2011. Devant le Théâtre de la tempête. Je rends à Gabriel Garran son cahier de musique et je lui donne son texte que j’ai tapé. Il le relit, le corrige à la main. Et ajoute : «Quand les archivistes ont parlé, je voulais rebondir à propos d’archives. Quand j’ai commencé à fréquenter Adamov, je venais de vendre mon appartement de la rue des Archives. Je le voyais au Old Navy, j’avais 26 ans, il y avait toujours beaucoup de monde autour de lui. Un jour il me dit : « Vous êtes toujours au dernier rang et jamais vous ne parlez -il avait cette voix nicotinisée- … Vous vous appelez Gabriel, je crois ? …Lisez ça ». C’était Vassa Geleznova  Quelques jours après, j’avais ma rencontre avec Jack Ralite.
Il est assis à une grande table, sous le ciel bleu. Il fait doux. Le soir tombe. Le public commence à arriver. Je reconnais Emile Herlic et Josiane Horville qui viennent saluer « Gaby ».

(1)« Vassa Geleznova » de Gorki, traduit par Adamov est publié par l’Arche, collection « Répertoire pour une théâtre populaire », n° 16.

 

 

 

 

 

 

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