Lettres d’amour à Staline

Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, texte français de Jorge Lavelli et Dominique Poulange, conception et  mise en scène Jorge Lavelli.

  Juan Mayorga, à 46 ans, membre du collectif  théâtral El Astillero de Madrid, a écrit une trentaine de pièces, et est sans doute l’écrivain espagnol contemporain le mieux connu en France. Et sa pièce pour le moins complexe,Le Garçon du dernier rang, qu’avait monté Jorge Lavelli en mars 2009 ( voir Le Théâtre du Blog) , mettait singulièrement en lumière les difficultés que nous éprouvons tous quant à notre identité et  le pouvoir de la manipulation. ..
 Cette fois, la pièce  de Juan Mayorga, à travers quelques épisodes de la vie de Boulgakov, constitue, comme le dit l’auteur lui-même,  » une méditation sur la nécessité pour l’artiste d’être aimé du pouvoir, nécessité aussi forte que celle du pouvoir à être aimé de l’artiste ». Boulgakov (1891-1940)  fut d’abord médecin, puis se mit à l’écriture: on lui doit plusieurs romans dont le célèbre Le Maître et Marguerite,  et plusieurs pièces; il  fut ,  tout  au long de sa courte vie, à la fois  jalousé  par Meyerhold, Maïakoswski, et Taïrov, ce qui fait quand même beaucoup, et  joué par Stanislawski,  mais n’a cependant pas pas cessé  d’avoir de sérieux ennuis avec la censure et cela ,dès les années 20. Staline l’admirait beaucoup et l’a même aidé, mais s’en méfiait terriblement. Au moins, lui,  ne fut-il pas exécuté…
  Staline, comme le dit Jorge  Lavelli, » cette bête redoutable dont la voix et la volonté ont irradié la fin de la seconde guerre mondiale » régnait alors sur les intellectuels et il n’y avait aucune possibilité de se démarquer du régime, sauf à se taire et à ne plus écrire que des choses inconsistantes.
Sur cette base historique t simplifiée, Mayorga en profite pour nous parler des situations  déchirantes à un moment de la vie, qui accablent les grands poètes comme n’importe lequel d’entre nous. Dans ces Lettres d’amour à Staline, on voit donc le malheureux Boulgakov avec son épouse à un moment où il ne sait plus très bien comment rester lui-même face à une censure sans nom, sans visage mais terriblement efficace et éprouvante.

  Et Boulgakov décide alors d’écrire une lettre à Staline pour lui demander de quitter l’Union soviétique, même provisoirement, puisque tous ses écrits sont systématiquement rembarrés par un pouvoir occulte. Et, fait extraordinaire, il reçoit même un jour un coup de téléphone du petit père des peuples, en personne qui désire beaucoup le rencontrer pour avoir un entretien avec lui. Mais, fatalité ou volonté du maître absolu du Kremlin,on le saura pas, la communication est soudainement coupée. Et la vie de Boulgakov va devenir insupportable, et sa personnalité elle-même en est dévorée. Il l’écrit: « mes forces sont brisées, je n’ai plus le courage d’exister dans cette atmosphère de traque, je sais qu’à l’intérieur de l’URSS, il m’est interdit de publier mes livres ou de faire jouer mes pièces ». Mais l’exil tant demandé ne lui est pas accordé.
 Il y a dans la pièce de Mayorga deux personnages: Boulgakov et sa femme, sans doute la deuxième,( il en eut trois) qui joue au début surtout le personnage de Staline en cherchant à l’incarner au maximum dans une sorte d’exorcisme, puis Staline lui-même ou son fantôme, sort d’une armoire , en costume militaire blanc, et va passer dans la vie du couple, comme un être maléfique qui ne cesse de hanter la pensée de l’écrivain. A raconter comme cela, cette manipulation psychologique devrait être aussi passionnante à observer qu’ effrayante.
 Malheureusement , le texte de Mayorga n’a pas, et de loin,  les mêmes qualités que celui  du Garçon du dernier rang. Et cette farce philosophico-historique, bien bavarde, sur la cruauté et la bêtise humaine fait long feu, comme si l’auteur avait voulu surtout privilégier la fable plus que les personnages qui semblent, sauf à quelques rares moments, assez  inconsistants. Le dispositif scénique imaginé: des meubles sévères: tables, chaises,banquette, armoire, lit, le tout rangé au cordeau sur une moquette rouge n’est pas non plus d’une fabuleuse inventivité; quant à la direction d’acteurs, on a connu le grand Lavelli mieux inspiré. Les trois acteurs: Luc-Antoine Diquero, Gérard Lartigau et Marie-Christine Letort font ce qu’ils peuvent mais ne savent pas quelle direction de jeu prendre, et criaillent trop souvent pour être vraiment crédibles. Même la gestuelle est souvent fausse ou conventionnelle…
  Mission peut-être impossible: comment représenter des personnages comme Boulgakov et Staline sans tomber dans l’anecdotique? En tout cas, ces quelque 95 minutes dégagent un ennui profond. Comme l’auteur était dans la salle hier soir, les Français, qui sont  (en général mais pas toujours) des gens  polis, l’ont applaudi, mais sans grand enthousiasme… Et ce ne ne serait pas très honnête de vous  recommander ce spectacle.
  Décidément il y a des semaines comme cela: après le Noli me tangere, ces Lettres d’amour à Staline ne donnent pas trop envie de fréquenter les auteurs contemporains…Et ce n’est pas avec ce genre de spectacles que l’on attirera les jeunes au théâtre!

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Tempête jusqu’au 29 mai. t: 01-43-28-36-36

 


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