Noli me tangere

Noli me tangere, texte et mise en scène de Jean-François Sivadier, avec la collaboration artistique de Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit et  Nadia Vonderheyden. 

   btdjeanfrancoissivadiernolimetangerecreditsbrigitteenguerandwebsite.jpgLe titre reprend le fameux:  » Noli me tangere » (Ne me touche pas; en grec ancien: Μή μου άπτου ce serait plutôt:ne me retiens pas), que prononça  Jésus, ressuscité le dimanche de Pâques, à l’adresse de Marie-Madeleine, d’après l’évangile selon saint Jean,« Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : « je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». Le Christ  ressuscité en effet n’est plus accessible, comme de son vivant, et c’est pourquoi  Marie-Madeleine, comme les autres,  qui a perdu cet être cher ,ne le reconnaît  pas et le prend  d’abord pour un simple jardinier. On comprend que cette merveilleuse fable de ce  Noli me tangere ait  séduit  bien des peintres, entre autres : Fra Angelico, Giotto, Holbein, Memling, Poussin… et plus récemment Maurice Denis. Jean-François Sivadier avait monté il y a quelques années une ébauche de la Salomé d’ Oscar Wilde que l’on va retrouver plutôt dans la seconde partie de ce spectacle; auparavant, on aura vu défiler Ponce Pilate ,  Hérode, et Hérodias… dans une suite de petites scènes et monologues  sans grande unité. Pilate signifie aux Hébreux que leur pays est soumis au pouvoir universel de Tibère, empereur de Rome. Et il y a dans l’air de furieuses tensions de guerre coloniale, mais qu’on ne sent pas vraiment sur le plateau.
Tout se passe en fait comme si Jean-François Sivadier et metteur en scène n’arrivait  pas se débrouiller d’un scénario quand même assez médiocre. écrit par lui-même, dont  voit mal  le fil conducteur .  Il y a aussi des moments où des comédiens  , comme dans Le Songe d’une nuit d’été, jouent quelques petites scènes sans grand intérêt et c’est un euphémisme! Et le théâtre dans le théâtre une fois de plus, véritable manie du théâtre contemporain,  ce n’est pas d’une invention récente…
De toute façon, on a depuis longtemps décroché: ce Noli me tangere,   qui se voudrait une réflexion sur le temps et sur l’histoire ,ne tient pas vraiment la route… Une scène  vide et nue ,si l’on excepte trois espaces rectangulaires avec un peu d’eau; avec dans le fond  des tables où il y  a quelques accessoires dont des bustes romains en résine; scénographie stéréotypée que l’on a vu des dizaines de fois; les comédiens jouent la plupart du temps face public: autrement dit, Sivadier ne s’est pas compliqué la vie et,  comme le texte ne vaut pas bien cher, disons tout de suite que l’on s’ennuie rapidement, et que ces deux heures quarante cinq n’en finissent pas de finir. Les comédiens font leur travail honnêtement et si l’on a bien compris , ils ont participé à l’élaboration de ces petites scènes maladroitement mises bout à bout. Mais Nicolas Bouchaud (Ponce Pilate) qui  , au début s’impose vite,  a tendance ensuite  à en faire des tonnes, sans doute pour remplir un vide textuel trop évident; Charlotte Clamens ( Hérodias) , elle, est solide; quant à  la pauvre Marie Cariès  -en robe bleue sur la photo- (Salomé), elle  a aussi une belle présence, mais, à la fin, à moitié asphyxiée par la poussière de jets de sable que l’on balance  depuis les cintres, tousse à n’en plus finir mais lutte courageusement dans son monologue final, avec la tête de Jean-Baptiste placée dans un sac en plastique près d’elle. On sourit parfois quand Sivadier auteur met un peu de piment avec quelques anachronismes faciles mais c’est bien tout, et le spectacle se termine plutôt qu’il ne finit vraiment, sans que l’on sache pourquoi.
Ce qui aurait pu à la rigueur être une pochade d’une heure et quelque, à voir entre gens avertis et amis comédiens, devient ici vraiment pénible; on ne comprend pas que Sivadier, par ailleurs, excellent metteur en scène et à  à qui on doit tellement de belles choses, ait pu se fourvoyer à ce point. Et la chose , même si elle avait  été revue après sa création en janvier dernier au Théâtre national de Bretagne, était,  de toute façon,irrécupérable. Mission impossible: les comédiens n’aiment pas du tout – et on les comprend-que l’on coupe dans leurs scènes ou du moins dans ce qui y ressemble.
Alors à voir? Non, absolument pas. Nous allons bien recevoir quelques messages pour nous avertir que nous n’avons rien compris à cette avant-garde de tout premier ordre… Tant pis.
Restera un beau titre et l’occasion de revoir les peintres cités plus haut et surtout  le merveilleux Fra Angelico…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe Ateliers Berthier 17 ème jusqu’au 22 mai.

 


Archive pour avril, 2011

J’aimais tant… J’aime les contradictions

J’aimais tant… J’aime les contradictions, adaptation et mise en scène Stéphanie Fumex

« L’Art ne peut être moderne ; il est de toute éternité. » Ce pourrait être du Rimbaud. C’est en fait à l’un de ses frères, lui aussi artiste maudit, génie précoce à la vie et à l’œuvre aussi fulgurantes et brillantes qu’un météorite, que l’on doit cette provocante assertion. Soit à Egon Schiele, ce peintre grandiose dont les quelques croquis aquarellés et les trop rares huiles qui nous restent de lui témoignent d’un bien trop prompt départ pour l’au-delà.

Fidèle à sa pratique de créer des pièces autour d’artistes et de figures dont elle admire l’œuvre, après Antonin Artaud, Garcia Lorca et Dom Juan, dont nous avions pu assister, médusés, aux spectacles à eux dédiés, la Compagnie des Fruits défendus s’attache aujourd’hui à Egon Schiele. Elle commet là une entreprise bienvenue et salutaire puisque en effet, le monde du théâtre s’était jusqu’à aujourd’hui peu intéressé à ce créateur génial.

Plutôt que d’en retracer la vie, ce spectacle dénommé « cri en un acte, pleine esquisse pour trois corps et un pantin » propose une succession de brefs tableaux vivants, incisifs et tranchants, comme taillés au scalpel. D’ailleurs, avant que le spectacle ne commence, sur le mur du fond, un écran projette une image d’Egon derrière les barreaux. Prison d’une vie, prison d’une âme, nous sommes prévenus : l’existence de Schiele s’apparente plus à une descente aux Enfers qu’à une ascension au Paradis. Pour l’occasion, la petite salle des Blondes Ogresses a pris l’apparence d’un cabaret : lumière tamisée, ambiance feutrée. Sur les murs, des reproductions des dessins de Schiele. Nous-mêmes spectateurs sommes assis sur des chaises autour de petites tables de ce lieu de perversion et de débauche où l’action se déroule, des actes dont nous sommes malgré nous témoins. Cours ennuyeux à l’académie des beaux arts de Vienne, rencontre avec Wally, l’un de ses modèles fétiches, rivalité avec Klimt, séjour en prison, démêlés avec la police, mariage avec Edith, problèmes récurrents d’argent, maladie, le tout dans une atmosphère trouble de guerre et de montée du nazisme… chacun de ces moments de la vie d’Egon nous apparaît dans une incroyable sensibilité, dans une infinie justesse, et dans une tension maintenue sans relâche. Une mise en scène résolument expressionniste, qui joue à un haut degré avec les sens autant qu’avec les sensations, où émotions et sentiments visitent toute la palette, s’attardant à ses extrémités : la véhémence, l’hystérie, la rage, le désespoir… Porté par de jeunes comédiens enthousiastes, passionnés et talentueux (Eddy Wonka, Emmanuel Georges et Gladys Guilbaud), sans oublier une marionnette habilement manipulée, ce portrait d’Egon Schiele, enfant éternel, malmené et tourmenté, nous a littéralement séduits et bouleversés. Et a toutes les cartes en main pour remporter votre adhésion.

Barbara Petit

Au théâtre des Blondes Ogresses, 28 rue Etex, Paris 18e, (Métro : Guy Moquet) à 19h00 et 21h00 les samedis 30 avril, 7 et 14 mai. et les 9, 10, 11 et 12 juillet 2011 à 21h00.

www.compagnielesfruitsdefendus.fr

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J’aimais tant, J’aime les contradictions -… par fruitsdefendus« ][/gv]


Il est plus facile d’avoir du ventre que du cœur

Il est plus facile d’avoir du ventre que du cœur de Cyril Casmèze et Jade Duviquet, mis en scène Jade Duviquet.

fe094d6395f1695aa.jpgVoilà : devant vous, et dans un certain nombre de cartons, un homme se livre. Il y a de tout, là-dedans, des souvenirs, des complexes, des fantasmes (et si j’étais enceint ?), des exploits, la faim, toujours. Car le personnage – ou le comédien ? – a un problème avec son ventre. À vrai dire, ce ventre n’a rien d’une excroissance, ce serait plutôt une boule solide au centre du corps, un ballon de basket aussi solide qu’un ballon de foot, un centre de gravité. Cyril Casmèze sait même faire des sauts avec son ventre (et sur le dos aussi), essayez !
Lui, il a eu l’occasion de s’entraîner à ces acrobaties insolites avec le cirque Plume et au cabaret. Il sait aussi très bien faire les animaux, c’est-à-dire laisser parler, bouger, l’animal qui est en nous, celui que nous autres, « civilisés », tentons de faire taire. Comme si nous nous n’avions pas de ventre…
Avec Jade Duviquet, ça fait quelques années qu’il travaille sur la question de l’animal,  et le nom de leur compagnie : Le Singe Debout, annonce très clairement le programme. Et l’on se souvient de leur saisissant Un grand singe à l’Académie, d’après Kafka ; le texte a été souvent adapté pour la scène, mais  jamais avec autant de force troublante.
Cette fois-ci, ils ont tenté ensemble de montrer l’envers du décor, le côté coulisse, et les interrogations de l’homme et du comédien. Ça marche moins bien. Cyril Casmèze a beau nous faire  plusieurs démonstrations de ce qui est plus qu’un talent, une vraie question. Mais, du coup, il ne sait pas faire l’homme.   Dommage qu’il ne tire pas davantage des cartons qu’il a installés sur la scène, sa fameuse « livraison ». Dommage qu’il n’assume pas non plus ses paroles d’homme avec la même intensité que ses manifestations animales : on dirait qu’il s’excuse, qu’il quête l’approbation ou, au moins, la complicité du public avant même d’avoir avancé quelque chose.  L’homme est sympathique. Mais il devrait aller chercher ce qu’il a à nous dire au fond de ce fameux et admirable ventre, et  nous le balancer avec l’énergie qu’il donne à ses animaux.
On devine qu’il a du cœur, et peut-être même des peines de cœur. Alors, du cœur au ventre ! Lâchez l’homme comme vous lâchez la bête ! Vous nous donneriez mieux que le sourire, le rire, et à la place d’un petit attendrissement, une grande émotion. À vot’ bon cœur, ventrebleu !

 Christine Friedel

Théâtre du Lucernaire, 21H. T: 01-45-44-57-34

Tennessee Williams Théâtre, romans, mémoires

Tennessee Williams Théâtre, romans mémoires, édition établie et présentée par Catherine Fruchon-Toussaint, nouvelles versions théâtrales de Pierre Laville.

theatreromanmemoires.jpg Dans la collection Bouquins est paru récemment un gros volume qui regroupe d’abord une remarquable introduction de Catherine Fuchon-Toussaint où elle rappelle que  que nous ne connaissons en France qu’une vingtaine  des quelque cent pièces du célèbre auteur-dont beaucoup en un acte- qui a aussi écrit cinquante  nouvelles, et deux romans ,  Le Printemps romain de Mrs Stone et Une femme nommée Moïse , et enfin de nombreux poèmes…
Ce qui frappe,  quand on lit la biographie de Tennessee Williams qui suit cette introduction, c’est la force de travail de cet écrivain, né en 1911, qui débuta comme ouvrier dans une usine de chaussures, et qui, épuisé, tomba dans une profonde dépression . Accueilli par ses grands-parents, il se refit une santé chez eux  à Memphis, tout en lisant Tchekov qui l’influença grandement par la suite ,puis commença à écrire des pièces.Ce qui frappe aussi , c’est son insatiable curiosité et son irrésistible envie de voyages aux Etats-Unis comme en Europe où seront vite connues , comme  en France La Ménagerie de verre montée juste un an après sa création en 45 à New York. Même destin pour son fabuleux chef d’œuvre Un Tramway nommé Désir mis en scène par Raymond Rouleau en 49 à Paris, dans une traduction de Jean Cocteau avec  Arletty et Daniel Ivernel…

 Il y a donc dans ce volume , précédées pour chacune par une introduction précise de Catherine Fruchon-Toussaint, la « nouvelle version théâtrale » de Pierre Laville pour La Ménagerie de verre, Un Tramway nommé DésirUne chatte sur un toit brûlant et La Nuit de l’Iguane. Il y a de singulières différences avec, par exemple, la traduction de Marcel Duhamel pour la première ou pour la seconde  dûe à André Obey, notamment pour les didascalies , voire pour une tirade qui n’est pas dans cette première version. Comme l’œuvre de T. Williams a subi au théâtre puis  au cinéma, de nombreuses modifications,il n’y a peut-être rien d’étonnant… Il faudra vérifier.
tennesseewilliams.jpgIl y a aussi une pièce Les Carnets de Trigorine, inspirée de La Mouette de Tchekov que Williams admirait tant mais qui, à vrai dire, nous laisse un peu sur notre faim, même si l’on y retrouve ses dons exceptionnels de dialoguiste. Mais aussi Une Femme nommée Moïse, un  roman écrit à la fin  de sa vie en 75 qui reçut un accueil assez froid, roman  où il traite de l’homosexualité, à un moment où il n’avait plus guère de succès au théâtre et où  les deuils de proches se succédaient.
Il y a une chose frappante dans cette œuvre, c’est la fascination des rencontres que fait sans cesse T. Williams, qui avait le plus grand mal à rester seul. Mais il y a un peu de tout dans ce roman: à la fois, le désir de trouver une nouvelle forme d’écriture; l’on trouve à la fois des personnages réels et d’autres , tout aussi crédibles mais de pure fiction.

Et  enfin un véritable régal, ce sont ses Mémoires écrits peu après ce roman , et cette autobiographie est tout à fait passionnante; on y découvre un T. Williams, célèbre, couvert de gloire, qui  raconte sa vie sentimentale et sexuelle, en termes les plus crus, sans omettre aucun détail, comme s’il voulait bien insister, alors qu’il n’a plus rien à perdre, sur le fait qu’il a toujours été homosexuel à une époque où cela n’avait rien d’évident dans une Amérique très puritaine. Il raconte aussi cette passion des rencontres avec  une foule de gens et non des moindres , notamment la grande actrice que fut Edwige Feuillère qu’il couvre d’éloges, Kazan, Quintero ou Steinbeck… entre autres.
 L’écrivain est lucide et semble parfois très amer quant aux relations qu’il entretient avec ses semblables. Terriblement seul, même s’il a quelques amants de passage, il est alcoolique, accroché à ses médicaments comme à d’inutiles bouées de sauvetage, souvent en proie à de graves crises de dépression, et il prend conscience qu’il lui reste  seulment quelques années à vivre… Il reste obsédé par la maladie et la mort. Comme il l’avait répondu à un journaliste: « Les artistes meurent deux fois. pas seulement de leur mort physique mais de la mort de leur pouvoir créateur qui disparaît avec eux ».
Ces Mémoires furent écrites entre  72 à 75, et Williams mourra seul, en 82 à l’Elyseum Hotel de New York, nom prédestiné! Depuis son théâtre ne cesse d’être joué aux Etats-Unis, comme un peu partout dans le monde et en France (voir Le Théâtre du Blog).

 

Philippe du Vignal

 

Tennessee Williams,Théâtre, romans, mémoires est publié dans la collection Bouquins chez Robert Laffont; 1024 pages, 30 €.

Le petit musée de la catastrophe

Le petit musée de la catastrophe, mise en scène Bruno Boussagol.

 image27.jpgPour le 25e anniversaire de la catastrophe nucléaire du réacteur n° 4 de Tchernobyl,correspondant à deux cent fois la bombe d’Hiroshima, la comédienne Véronique Boutroux nous fait visiter un petit musée, constitué de souvenirs qu’elle a rapportés d’Ukraine, dans la galerie du Lavoir Moderne Parisien.

Des photographies, la plupart d’habitants de la région, mais aussi quelques objets qui ont été exposés aux radiations. Une chaussure qui a foulé le sol de la place où « le césium bat à sept millions de coups par seconde », une bougie sur une tranche de pain, symbole d’un village évacué lors d’une cérémonie du souvenir, une icône représentant cette tragédie provoquée par l’ambition humaine et qui fige ensemble pour la première fois des morts et des vivants, des liquidateurs, ces hommes qui sont intervenus après l’accident, et qui sont vénérés dans l’oubli…

  On voyage entre ces vestiges, suggestions d’un petit monde dévasté par l’invisible : « Ici la ténèbre brille mais nous ne la voyons pas ». Et, d’une voix douce, Véronique Boutroux nous entraîne dans les villages d’Ukraine, nous étourdit tout en poésie dans une cascade de chiffres plus inquiétants les uns que les autres:.mais malgré l’intimité favorisée par le cercle très restreint des spectateurs, impossible de croiser son regard, la comédienne, au visage triste, s’efface devant ces évocations.On partage un instant la vie de ces ukrainiens bercés pour si longtemps par le malheur, à l’image de Vassia, un liquidateur : » Ses mains signent et dansent, dit-elle, ce que nous n’avons pas vécu « .
L’ensemble, sinistre, prend un sens tout particulier à la lumière des catastrophes qui ont frappé le Japon…

 

Élise Blanc

 Au Lavoir Moderne Parisien, jusqu’au 14 mai.

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LA TIGE, LE POIL ET LE NEUTRINO

LA TIGE, LE POIL ET LE NEUTRINO , conception de Thierry Gibault, collaboration artistique  de  Didier Bezace.

“Ah la sexualité, c’est merveilleux la sexualité. On n’a rien inventé de mieux depuis. Toute la beauté du monde découle de cette invention géniale du vivant…” commence par dire Thierry Gibault qui a été formé dans une école horticole, et a eu un parcours solide dans le théâtre auprès de Gilles Cohen, Camilla Saraceni, Michel Raskine et Laurent Fréchuret; il a  aussi  beaucoup travaillé avec Didier Bezace au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, avec lequel il a conçu ensemble cet étrange solo sur la naissance du vivant après le big bang en 2001, repris pour une série au Grand parquet. Deux éclairs lumineux trouent l’obscurité dans le chaos sonore de la naissance du monde, Thierry Gibault est seul;   sur le plateau nu, il y a juste une valise et un vase avec un lys blanc. Il nous parle du pistil, des étamines, des plantes hermaphrodites, fait flairer les spectateurs. Il évoque les cloportes, la reproduction des escargots, pose la question, comment ça commence… Gibault interpelle les spectateurs avec un discours scientifique nourri d’Hubert Reeves,  de Jacques Ruffié et bien d’autres sommités. Il pétille d’humour, on rit beaucoup.

C’est un spectacle salutaire en cette veille de Pâques dans un Paris  déserté par le vrai théâtre.

 

 Edith Rappoport

 Grand Parquet . Jeudi, vendredi, samedi à 20 h, dimanche à 18 h jusqu’au 1er mai T: 01 -40-05-01-5

Jour d’été

Jour d’été de Slawomir Mrozek, traduction de Jean-Yves Ethel, mise ne scène de Simon Pitaquaj.

 

Cela se passe au début du moins dans un endroit  non identifié., puis sur une plage au sable chaud. Un homme, la trentaine, arrive avec une corde dans l’intention évidente de se pendre… Motif: il  se sent  comme un bon à rien, incapable de réaliser la moindre chose un peu positive. Il nous raconte qu’il a demandé le Nobel, parce qu’il à rédigé des livres de compte, mais ne comprend pas qu’on ne lui ai même pas répondu. Là-dessus, vient le rejoindre un homme au crâne rasé qui, lui aussi,  veut absolument en finir avec la vie qui est bien la sienne, mais au contraire de l’autre candidat au suicide,  une vie exemplaire de réussites. Ils discutent à l’infini sur le suicide et la meilleure façon d’y parvenir, peut-être en se tirant un coup de revolver.
Mais il ne peut y avoir dans l’opération qu’un  exécutant… Arrive alors, sur une patinette,  une belle jeune femme en robe blanche et avec un  grand foulard rouge qui, bien évidemment, en personnage de l’amour aveugle, va faire oublier à nos deux compères leur volonté suicidaire, d’autant qu’elle a très envie d’aller voir un spectacle, plutôt comique, dit-elle car elle n’aime pas le  tragique.
C’est l’occasion  pour le célèbre auteur polonais, plus connu en France pour ses Emigrés, de nous faire réfléchir sur les notions de réussite, d’argent, d’égoïsme, de bonheur ou plutôt d’illusion de bonheur. Les hommes peuvent-ils avoir un véritable but dans la vie,  qu’ils  soient riches ou pauvres, optimistes ou farouchement pessimistes? Mais la pièce est souvent bavarde et n’a pas la même envergure que Les Emigrés, même si on y retrouve la patte personnelle de Mrozek.
Il  aurait sans doute aussi fallu une mise en scène et une direction d’acteurs un peu moins appliquée, et plus virulente que celle de Simon Pitaquaj qui ne réussit pas vraiment à rendre crédibles le doute métaphysique qui obsède les deux hommes, et la volonté de vivre de la jeune femme. Le spectacle, passées les dix premières minutes, n’en finit pas de patiner et le temps parait  long comme un jour sans pain, même si les questions que pose Mrozek restent toujours aussi justes, quelque vingt cinq ans après la création de la pièce.
Alors à voir?  Désolé, mais le spectacle n’a pas tout à fait les moyens de ses ambitions. Alors plutôt que de recevoir des commentaires indignés, nous préférons vous dire non tout de suite;  ni la pièce ni la mise en scène ne méritent vraiment le déplacement. Maintenant, si vous êtes un fidèle inconditionnel  de Mrozek… tentez votre chance!

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu au Lavoir Moderne Parisien le 23 avril.

La Banalité du mal

La Banalité du mal de Christine Brückner, traduction de Patricia Thibault, mise en scène de Jean-Paul Sermidarias.

 

Christine Brückner (1921-1996) est sans doute l’un des écrivains les plus connues de son pays; à travers plusieurs romans, elle a raconté l’histoire d’une génération de femmes qui ont dû se battre pendant les épreuves en tout genre qui émaillèrent la seconde guerre mondiale. Elle est aussi l’auteur de plusieurs pièces et  de monologues comme cette Banalité du mal qui met en scène le tout dernier jour d’Eva Braun, qui fut la compagne secrète d’Adolphe Hitler auquel elle voua un amour sans faille. On est le 30 avril 45, dans le bunker du Führer et elle vient de se marier , dans la plus stricte intimité comme on dit, avec celui qui a pris sans doute conscience que sa belle aventure allait finir.
Ils vont en effet se suicider quelques heures plus tard et le Troisième Reich
banalit.jpg de ses rêves n’y survivra pas. Entre temps, des millions d’innocents y auront laissé leur vie dans des conditions atroces.
Eva Braun n’a que 33 ans , et elle raconte, dans une absolue sérénité, ce qu’est son amour pour Hitler, en voulant ignorer soigneusement toute l’horreur des camps et des exécutions massives conduites par celui qui est devenu son mari. La photo du programme montre une jeune femme brune,assise dans un fauteuil recouvert de tissus à fleurs ,regardant avec douceur son amant qui, les yeux fermés, se repose dans un fauteuil identique: rien de plus banal que cette photo si on n’en connaissait pas le protagoniste!
Mais voilà, le texte de Christine Brückner , n’en déplaise à Jean-Paul Sermidarias, n’a quand même rien de très fascinant: c’est un peu comme  une petite et rapide leçon d’histoire contemporaine; Eva Braun évoque son amour, sa vie dans le bunker  comme  celle des  quelques dignitaires nazis encore proches d’Hitler, et  la fin programmée du dictateur complètement isolé. Patricia Thibault incarne au mieux et avec beaucoup d’intelligence et de retenue cette jeune femme qui se confie à nous. Pourtant la question que pose avec raison le metteur en scène dans sa note d’intention, est une des plus brûlantes qui soit, et les récents événements de Lybie sont là pour nous le rappeler: dans un régime totalitaire, ceux qui choisissent d’accomplir les activités les plus monstrueuses sont-ils différents de nous?
Continuer à penser (c’est à dire s’interroger sur soi, sur ses actes, sur la norme) est peut-être la condition sine qua non pour ne pas sombrer dans ce que la grande Hannah Arendt appelait la banalité du mal? Ce n’est pas en restant spectateur que cela peut suffire à se désolidariser des atrocités commises au nom de je ne sais quel idéal auquel une patrie d’une grande nation a obéi.
Oui, sans aucun doute mais, tout cela, on ne le sent pas vraiment dans ce monologue. qui manque singulièrement de chair.  Et ce que Chrstine Brückner fait dire à Eva Braun n’est quand même pas d’un niveau de pensée très élevé… Il y manque, même en filigrane  le personnage  d’Hitler, presque impossible à rendre crédible, sauf à la fin quand on l’entend éructer au micro, applaudi par  une  foule enthousiaste.
Alors à voir? A vous de juger si cela vaut le déplacement;  ces cinquante cinq minutes passent très vite mais le moins que l’on puisse dire est que l’on reste sur notre faim…

 

Philippe du Vignal

 

Manufacture des Abbesses, jusqu’au 19 mai 7 rue Véron Paris 18 ème.

Les épouvantails

Les épouvantails, texte et mise en scène de Laurent Leclerc.

 

dechargeurs.jpgUn type assis sur un trottoir : Jeanne reconnaît Lucien, comme elle, ouvrier licencié (licencié ! C’est presque aussi joli que « remercié » !). Lui, il fait la manche, avec son carton : « J’ai faim ! », et il trouve que c’est un boulot. Elle, elle a mieux : un projet. Braquer le coffre-fort du patron – c’est Lucien qui l’a installé- et ouvrir une sandwicherie.
En plus de la revanche sociale, il y a un drame : la mort de son frère, brûlé, dans l’incendie allumé volontairement par le patron en question pour se débarrasser de son usine et de ses ouvriers.

Sur la petite scène des Déchargeurs, il y a tout un fourbi de petits bricolages, y compris un mini-castelet, pour les personnages  absents de la scène. Les deux acteurs, Margaux Delafon et Laurent Leclerc , jouent à la bonne franquette cette fable tendrement révoltée : on est avec eux, on sourit. On les suivrait davantage s’ils étaient plus clairs dans leur style  : plutôt que de jouer les ruptures, ils en restent à un jeu intermédiaire, un peu réaliste, une peu pas dupe, certes complice avec le public… Mais c’est quand même un peu court…
Même chose avec l’usage de leur bric-à-brac : ils  sont bons que quand ils vont droit au but, usent de l’interrupteur devant nous pour faire des « noirs » et assument leurs manipulations à vue.

Reste un spectacle plaisant et pas bête, mais qui nous laisse sur notre faim. Où est l’ambition, que diable ? Epouvantez-nous !

 

Christine Friedel
Théâtre des Déchargeurs 0892 70 12 28

J’ai couru comme dans un rêve

J’ai couru comme dans un rêve, création collective Les cent cou, mise en scène Igor Mendjisky.

 

sscoughislaindorglandes03500x375.jpgC’est l’histoire d’un homme de trente ans, à peu près à l’âge où l’on passe aujourd’hui de “garçon“ à homme. Martin apprend ce jour-là qu’il a une tumeur foudroyante au cerveau et qu’il va être père. Et naturellement la jeune femme, danseuse, est en tournée en Australie. Il ne connaîtra jamais son enfant ? Il reverra ses frère et sœur et l’ami de toujours ? Les parents déjà étaient morts trop tôt : c’est “l’oncle Ben’s“ qui s’est occupé d’eux. C’est encore lui qui portera sur ses épaules les derniers jours du jeune mort.
Les “Sans cou“ se sont donné là tous les éléments du mélo le plus larmoyant. Mais ils sont trop sensibles, trop intelligents pour tomber là-dedans, et cela sans se priver de l’émotion, au contraire. Leur martingale, leur botte de Nevers, leur génie –soyons simples -, c’est de faire une confiance absolue au théâtre.
Romain Cottard, en meneur de jeu, lance la soirée en réunion de rencontre, groupe de parole type “ les anonymes anonymes “, en posant explicitement la vraie question : « pourquoi êtes-vous là ce soir ? “. Cela vaut pour le public comme pour les acteurs. Ceux-ci nous montrent très vite qu’ils savent pourquoi ils sont là : parce que le théâtre est un des rares lieux où tout est possible. Et le public les suit. En un instant, l’ “animateur“ installe le silence comme il avait installé le rire, en médecin annonçant “la“ nouvelle avec tact et pudeur, sans jamais prononcer le mot. Un médecin ne peut dire que « pronostic vital (engagé) ».

La mort est un sujet sérieux, les “sans cou“ – qui n’en sont pas à leur premier coup – en explorent les effets secondaires : la peur, la gêne du langage, le déni, la sidération, un petit tour au Paradis avec Dieu et les anges, la télé-réalité au-delà de ses propres (très sales) limites, la surprise d’un moment d’émotion au fond d’une boîte de nuit, quand les Paradis perdus de Christophe font taire la vulgarité. Un sommet, qui clôt la première partie du spectacle : le monologue effréné, hyper sportif, de Martin, énonçant à toute vitesse ce qu’il aurait aimé faire dans a vie, s’il en avait eu une devant lui.
Un exploit d’acteur comme ils nous en donnent sans cesse, passant en deux secondes et une paire de lunettes noires de la brave famille de Martin à un staff d’immondes dirigeants des programmes-télé, du médecin humain à l’animateur avalé par son micro, des gentils emmerdés par la mort du frère aux anges kitsch en “brainstorming“ (remue-méninges, si vous préférez) avec Dieu. Ils allient sans temps morts (!) virtuosité et engagement, astuce et naïveté. Ils sont naturellement modernes, ça parle anglais comme de la musique, ils n’ont pas besoin de retomber en enfance, ils y sont toujours, mais avec leurs savoirs d’adultes et leur souci de traiter leur sujet sérieusement, c’est-à-dire avec tous les moyens du théâtre, à vue, le rire, et le silence. Il y a beaucoup d’amour là-dedans.
On se dit que la seconde partie est peut-être de trop – c’est toujours risqué de montrer la réalisation des rêves -, et puis ils nous rattrapent avec une invention scénique d’une justesse « craquante ». On ne va pas dire : « il faudrait tous les citer », on va les citer : Clément Aubert , Paul Jeanson (Cottard, c’est déjà fait), Arnaud Pfeiffer, Eléonore Joncquez, Esther Van Den Driessche et Frédéric Van Dan Driessche.
Ce n’est pas un spectacle “avec“ eux, c’est un spectacle d’eux, “avec“ leur metteur en scène, du théâtre qui fait plaisir, qui donne envie de vivre, modeste, intelligent, encore une fois. La “relève“, sans prétention et avec toutes les ambitions, pourvu qu’aucun petit cochon ne vienne les manger en route.

 

Christine Friedel

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J’ai couru comme dans un rêve, création collective, mise en scène d’Igor Mendjisky.

Rien ou si peu de cette petite salle; juste quelques rangées de chaises pliantes pour le public et sur la scène, ou plutôt le pas de scène, une grande table , quelques chaises peintes en gris, et une blouse blanche de médecin suspendue à une patère. Il sont six quatre garçons et deux jeunes femmes qui se présentent tous par leur seul prénom aux spectateurs. L’histoire est simple: Un médecin annonce sans hésitation- méthode américaine- à un homme jeune encore qu’il est atteint d’une tumeur au cervau d’origine inconnue; ni opérable, ni curable, prend-t-il soin de préciser. C’est net et sans bavures, et le public retient son souffle; l’homme a une amie danseuse en tournée à l’étranger et il essaye de lui annoncer la chose mais c’est elle qui va parler la première pour lui annoncer qu’elle est enceinte… De son côté lui va réunir ses proches c’est à dire ses frères dont l’un occupe un poste important dans une chaîne de télé, et un oncle dont on apprend que c’est lui en fait qu’il les a élevés. C’est , semble-t-il , un comédien ou du moins quelqu’un qui aurait bien aimé l’être et qui répète des bouts de rôles à tout moment. Le frère producteur de télé parle d’une fiction qui justement traite d’un thème semblable: un homme en proie à une terrible maladie et tout proche de la mort.
Fiction? Réalité? Comme si le personnage principal passait d’un mode à l’autre dans la confusion la plus totale entre réalité quotidienne et onirisme, entre vie quotidienne et vie scénique. Bref, c’est la vieille recette du théâtre dans le théâtre qui n’en finit pas de fasciner les jeunes générations de comédiens, dont leurs professeurs auraient dû les prévenir que la recette est usée jusqu’à la corde. La deuxième partie du spectacle montre l’homme malade allongé dans un lit en fait debout contre un mur, avec ses proches autour de lui . Et cela se termine par les mots fameux et tout à fait extraordinaires de la fin de Macbeth: « Eteins, éteins toi , court flambeau: la vie n’est qu’une ombre qui marche; elle rassemble à un comédien qui se pavane et s’agite pendant une heure et alors on ne l’entend plus; c’est un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ».
C’est, disons le tout de suite, remarquablement joué, et dirigé avec une sobriété exemplaire, malgré pas mal de criailleries qui, vu la petitesse du plateau auraient pu nous être épargnées. Et il y a de très bons moments quand enfin les comédiens arrivent à s’échapper de leurs rôles de pseudo  » créateurs, fabricants ».  » Nous entendons dire par là qu’ils se poseront comme des piliers (sic!!!!!) . Chacun d’entre eux écrit, tous chantent, certains jouent de la musique, d’autres dansent. Nous travaillerons la construction de ce spectacle en partant de ces séances de discussions autour de nos préoccupations d’aujourd’hui, de nos histoires personnelles puis nous tenterons de transformer cette matière en matière théâtrale autour d’improvisations faites au plateau. (…)Faisons du théâtre vivant pour rappeler au spectateur qu’il est lui-même vivant précise Igor Menjisky qui se définit comme auteur et metteur en scène. Ce qui est quand même à la fois d’une rare banalité et assez prétentieux..
Le spectacle au tout début du moins, fonctionne plutôt bien avec un air de fraîcheur qui n’est pas à négliger mais, très vite, le semblant de texte, sorti tout droit d’impros, traîne en longueur. Que la compagnie des Sans cou veuille  » intégrer le public et le sortir de son statut de spectateur passif  » participe d’une belle naïveté et ressemble furieusement aux déclarations sentencieuses du Living Theater des année 70!
Tout se passe en fait comme si l’on avait demandé aux comédiens de remplir le temps imparti soit trois heures avec entracte. Ce qui est beaucoup trop long et qui souffre d’un manque de véritable dramaturgie. La chose passerait en une heure vingt, mais devient ici assez pesant. » L’éternité,  c’est long surtout vers la fin , comme disait Alphonse Allais ». On a comme l’impression (déjà vue) d’avoir devant devant soi quelques jeunes et brillants comédiens qui s’adressent à leurs jeunes amis et copains du Conservatoire tout à fait complaisants et acquis d’avance à leur cause. Mais, quand on n’est pas de la paroisse,  l’on reste quand même sur sa faim.
Alors à voir? Pas sûr. Au moins, on vous aura prévenu. Cette sorte de brouillon intelligent , un peu ennuyeux , un peu estoufadou, restera un brouillon. Cela dit ,  la Compagnie des Sans-cou prouve qu’elle possède les moyens de se consacrer  plus tard à construire un vrai spectacle.

Philippe du Vignal

Spectacle créé au Théâtre de l’Atalante jusqu’au 25 avril – 01 46 06 11 90 et repris du 24 au 29 mai au Studio Théâtre 3 rue Edmond Fantin à Asnières du 24 au 29 mai – 01 47 90 95 33.

 

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