Dom Juan ou le festin de pierre

Dom Juan ou le festin de pierre, mise en scène Julien Travaillé.

  Julien Travaillé, metteur en scène audacieux, a entamé une collaboration depuis plusieurs années avec le Granit de Belfort, qui l’a accueilli, cette fois,dans les jardins, sur les bords de la Savoureuse qui coule le long du théâtre.
Il s’est lancé dans une étrange déambulation, avec deux chorales, une équipe de comédiens amateurs, des enfants et une solide équipe technique professionnelle pour évoquer la chute de Dom Juan aux enfers. Il y a une ouverture musicale, puis l’action démarre sur le toit du théâtre, on nous emmène ensuite dans un dédale de rideaux de robes de mariées en quinquonce, on aperçoit,  sur l’autre rive de la Savoureuse, un chœur d’épouses en robes blanches avec des coupelles flamboyantes qui flottent sur l’eau: elles  nous emmènerony plus tard  sur l’autre rive avec le Dies Irae du Requiem de Mozart, pour assister à la chute de Dom Juan aux enfers.
Sur la façade transparente que Jean Nouvel a construite au flan du théâtre, on voit les femmes abandonnées et l’ombre de Dom Juan, qui tombe, qui tombe inéluctablement. Julien Travaillé a mobilisé depuis six mois une équipe d’une centaine de personnes pour présenter un spectacle émouvant dans ses maladresses et sa générosité, d’une beauté plastique et musicale bouleversantes.
Trois représentations seulement ont été  données, et  on regrette de n’avoir trouvé aucun document sur le spectacle…

Edith Rappoport

 

Devant le Théâtre Granit de Belfort, le 26 mai 2011.


Archive pour mai, 2011

Un peu de tendresse bordel de merde

Un peu de tendresse bordel de merde ! de Dave St-Pierre 

stpierre32.jpg Ce spectacle créé en 2006 et joué au festival d’Avignon en 2009 est représenté pour la première fois au Théâtre de la Ville. C’est le deuxième spectacle que ce danseur de formation de Montréal a écrit alors qu’il était déjà atteint par la mucoviscidose. Son combat contre cette pathologie handicapante est constamment visible à travers la violente rage de vie que communique sa troupe. Depuis, Dave St-Pierre a eu une greffe pulmonaire et il est aujourd’hui en cours de création de sa troisième chorégraphie qui conclura sa trilogie  Sociologie et autres utopies contemporaines . Plusieurs thèmes traversent ce spectacle, c’est la nudité des corps belle et provocatrice qui est mise en avant dans la plupart des commentaires. Mais derrière cette nudité des danseurs qui, par moments, occupe la scène ou la salle, Dave St-Pierre dissèque cruellement les rituels du désir et de l’amour entre les humains aujourd’hui. Bien sur, nous retrouvons ici des inspirations et une écriture chorégraphique proche de Pina Bausch et d’Alain Platel, mais celles-ci sont transfigurées par les danseurs dans une énergie et une violence rare. Les couples se fondent et se jettent, les corps se font mal, toujours à la limite de la blessure. Cette création souligne l’extrême maîtrise technique des danseurs. Ils font corps avec la volonté du chorégraphe qui leur rend hommage : A chacune des personnes qui travaillent avec cette compagnie, je ne saurai jamais comment vous dire le bonheur de nos imperfections rassemblées. Cette si humaine imperfection qui nous rend vulnérables attachants, énervants, aimants, etc. Merci d’être vous. Ces passages dansés débutent comme un jeu d’enfants pour finir comme une cruelle rupture d’adulte dans une vraie solitude.
Une maîtresse de cérémonie danseuse également brise le quatrième mur, elle semble diriger le déroulement du spectacle. Elle interpelle et déstabilise le public tantôt avec humour tantôt avec une belle brutalité verbale.
A un moment, elle provoque le public;  « on est au théâtre de la ville on est un peu coincé ! », pourtant c’est ce même public qui au final lui répond et se lève immédiatement pour une  ovation debout. S’il ne faut retenir qu’une image de ce moment fort de l’histoire du Théâtre de la Ville, on ne gardera en mémoire que celle de ce vieux monsieur chic d’un autre temps assis au premier rang qui, spontanément ,vient saluer chacun des danseurs et danseuses de la troupe en leur serrant la main, non par politesse mais par respect pour l’émotion qu’il vient de vivre..

Jean Couturier

 

Théâtre de la Ville

Le film du dimanche soir

Le film du dimanche soir par la compagnie Annibal et ses éléphants, mise en scène d’Évelyne Fagnen et  de Frédéric Fort,

 

Annibal a réuni une grande troupe d’éléphants amis, venus de tous les horizons du théâtre de rue pour réaliser un film en noir et blanc, tourné au parc d’Ermenonville près de Paris . C’est  un authentique western américain mais, au second degré, avec tous les clichés dont nous nous régalons.
Dans sa baraque de foire, Monsieur Annibal présente les héros de ce village de Santa Anna qui doivent poursuivre le bandit El Bicho, jusqu’à Springtown où, seule , Jenny Hardkiss, une jeune fille acceptera de témoigner. Les sept comédiens font en direct les voix, les bruitages et les musiques du film muet en noir et blanc que le technicien projette, avec de nombreuses pannes et  coupures, et malgré les commentaires du patron déchaîné. Il y a  de nombreuses courses poursuites à cheval; et le public rit beaucoup.
Ce “premier western de long métrage français présenté à Annibal Palace” est un bel exploit technique très divertissant, et on ne boude pas son plaisir, comme dans un film du dimanche soir.  Le spectacle  va connaître une tournée importante- et c’est justifié- chez ses nombreux co-producteurs.

 

Edith Rappoport

 

www.annibal-lacave.com

1er au 4 juin : Namur Belgique-10 et 11 juin : Colombes (92)-12 juin : Paris (12ème)-18 et 19 juin : Amiens (80)-24 et 25 juin : Sotteville-lès-Rouen (76)-3 juillet : Grigny (91)-10 juillet : Vire (14)-12 juillet : Colombes (92)-24  juillet : Relecq Kerhuon (29)- 6 et 7 août : La Sarre raconte (57)-13 et 14 août : Le Havre-2 et 3 septembre : Tournus -15 au 17 Septembre : Paris-30 septembre : Pantin (93)-1er octobre : Saint-Denis (93)

 

 

L’appel de la chaise

L’appel de chaise de Pénélope Hausermann,

 Pénélope Hausermann, acrobate téméraire, issue de la compagnie Transexpress a entamé une carrière en solo depuis 1999. Elle commence un long  parcours à partir de l’Essai sur les marionnettes de Kleist ( 1810) , et nous livre le fruit de dix jours de travail dans les locaux chaleureux de l’Avant-rue. Deux chaises revêtues de collants noirs sont tendues entre des agrès. Pénélope, le visage masqué d’un bas s’y enroule, se tortille comme un souple serpent. Elle se démasque, s’élance vers les hauteurs, avec une langueur énergique .
Présenté devant une poignée d’amis professionnels, dont on pouvait observer les moues en pleine lumière, ce solo reste à un état d’ébauche peu lisible. Il lui reste à trouver un deuxième comédien acrobate, au moins deux mois de travail dans des résidences de créations qui ne sont pas encore toutes trouvées. La création est prévue pour l’automne
2012.

Edith Rappoport

L’Avant-Rue  ( Paris 17 ème)

Le récit de la servante Zerline

Le récit de la servante Zerline , texte d’ Hermann Broch, traduction et adaptation de Marion Bernède, mise en scène d’Yves Beaunesne.

zerline.jpgCe monologue   est tiré d’un récit d’Hermann Broch (1886 – 1951), Les Irresponsables. Quand les nazis annexèrent l »Autriche en 38,  Broch intellectuel juif engagé,  fut arrêté puis jeté en prison. Puis grâce à l’intervention entre autres d’Adlous Huxley et de  James Joyce, il put s’enfuir aux Etats-Unis où il enseigna à Yale et à Princeton.
C’est à lui que l’on doit le concept d’ « apocalypse joyeuse » par lequel il désignait l’état de son pays dont les habitants semblaient avoir perdu le sens des vraies valeurs à la fois sociales, politiques et religieuses, en particulier chez les gens les plus cultivés, ce qui avait entraîné selon lui avait tout droit conduit au nazisme. Comme chez Andréas , un  homme qui est locataire d’une pauvre chambre où il se repose quand Zerline arrive.
Elle va, comme on dit, vider son sac et  se libérer, grâce à la parole, de tout ce qu’elle a enduré  à servir une baronne depuis trente ans… dans une petite ville allemande. La baronne est mariée à un président de cour d’assises et a eu pour amant un certain von Juna ( qui lui fera un enfant), dont Zerline a aussi été la maîtresse . Elle dit donc simplement ses amours avec von Juna dans un pavillon de chasse, ses désirs inassouvis, ses regrets, ses relations difficiles avec les hommes, y compris avec le Président dont elle aurait bien aimé être l’amante.
C’est un monologue  impitoyable dont Yves Beaunesne dit qu’il est fait pour des comédiens qui « doivent  accorder une confiance absolue aux mots qu’ils ont à faire vivre ». Le texte de Broch avait été mis en scène de façon remarquable par le grand Klaus Michaël Gruber en 86 avec Jeanne Moreau. Yves Beaunesne a réalisé une mise en scène devant laquelle on est obligé d’être sceptique. On comprend et on entend  en effet difficilement ce que dit  Marilu Marini: ce n’est pas l’acoustique de l’Athénée qui est ici en cause,  et si les éclairages de Joël Hourbeigt sont très beaux, la scène est presque constamment plongée dans la pénombre: l’on décroche donc assez vite…
C’est dommage pour le texte d’Hermann Broch, c’est dommage aussi pour la grande Marilu Marini qui aurait dû être mieux dirigée. Et, comme le public n’est guère envahissant, cela n’aide sans doute pas les choses, même si  Brice Cousin a une belle présence.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Athénée, jusqu’au 28 mai.

Agamemnon

Agamemnon de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Denis Marleau.

 

   lacomedienneelsalepoivredansleroledeclytemnestre.jpgFaisons les présentations: Sénèque, né dans l’actuelle  Cordoue vers 4 après J.C., et mort en 65,  est un philosophe stoïcien (De la Colère, Sur la vie heureuse, De la Brièveté de la vie),  ce qui ne l’empêcha pas de fréquenter du beau monde: Caligula dont il fut l’un des conseillers, puis  Néron, dont il avait été le précepteur et qui essaya de l’empoisonner puis qui le poussa au suicide. Mais il fut aussi, souvent  inspiré par Euripide, un des dramaturges les plus importants  du théâtre tragique  avec nombre de pièces dont on retrouva une dizaine: Médée, Phèdre, Oedipe, Hercule furieux, Les Troades, Les Phéniciennes et Agamemnon.
Lesquelles tragédies ont influencé tout le théâtre classique français. Mais Sénèque a été peu joué en France ; George Pitöeff monta quand même Médée en 1932, spectacle qu’admira beaucoup Artaud.
Quant à Denis Marleau, metteur en scène québécois ,bien connu en France, il  a  été programmé  au Festival d’Avignon avec, entre autres,  Nathan le Sage de Lessing (1997); il réalisa aussi une remarquable mise en scène des  Aveugles de Maëterlink en 2002. Denis Marleau a très vite été attiré par les possibilités qu’offraient les nouvelles technologies en particulier la vidéo ,  avec les  images de Stéphanie Jasmin qui collabora aux Reines de Normand Chaurette, à Othello mais aussi à des pièces plus contemporaines comme Le Complexe de Thénardier de José Plya, et qui assure aussi la partie vidéo de cet Agamemnon.
La pièce? Elle  raconte  la fin  de l’histoire de ce roi, inspirée de celle que nous raconte le grand Eschyle dans le premier des trois volets de L’Orestie. Mais ici, on voit davantage Egisthe et Cassandre, l’esclave et maîtresse d’Agamemnon, haïe par son épouse  Clytemnestre, personnage  plus complexe que l’Electre de Sophocle.. Il y a aussi, au début, Thyeste,(ou du moins son fantôme), le père du Roi qui exhorte son fils Egisthe à jouer de son pouvoir et à tuer le roi. Et un chœur  qui commente l’action qui comporte davantage de monologues que de véritables dialogues. Les personnages sont face à leur destin à un moment où il n’y plus pour d’échappatoire. Et Agamemnon sera assassiné.
Mais Sénèque ne tient pas du tout à montrer l’action et ce sont une suite de paroles aux images souvent fabuleuses. Comme dans le récit du messager Eurybate qui décrit l’épouvantable carnage de la flotte…. Sans doute inspiré du fameux récit des Perses où Eschyle raconte le massacre de la marine  perse à Salamine; quant à Cassandre, elle témoigne  du meurtre d’Agamemnon, au moment même où il se produit:  » Jamais ma fureur prophétique ne m’a fait voir aussi clair. Je regarde, je suis là-bas. Je suis là-bas. Je jouis du spectacle à l’avance. Non, ce ne sont pas des hallucinations. ce ne sont pas des fantasmes illusoires. Ce spectacle, nous allons y assister ensemble ».
Un auteur qui écrit de telles phrases ne peut nous être indifférent, même si le texte est par trop inégal et si les passages du chœur sont souvent assez ennuyeux. Reste à savoir si ,et comment, on peut monter Agamemnon aujourd’hui. Denis Marleau a lui choisi de faire la part belle à la vidéo avec des projections de visages sur des têtes sculptées blanches qui émergent d’un mur de tissu plissé, également blanc. La vérité oblige à dire que, plastiquement,  ce n’est pas très original, on a vu cela dans  plein de galeries branchées, mais, comme c’est conçu avec rigueur et technicité, cela peut bluffer quelques minutes au début…mais  reste de la frime; il faudra un jour que l’on arrive à comprendre pourquoi les institutions- sans doute pour se dédouaner auprès d’un public jeune qu’elles voudraient bien s’accaparer et  fidéliser – apprécient tant les nouvelles  technologies , en particulier la vidéo qu’on nous sert à toutes les sauces; ici, disons le tout de suite, ce chœur est d’une rare inefficacité.
Quant à l’interprétation, on ne comprend pas très bien ce que Denis Marleau a voulu  faire. Aucun comédien n’est convaincant,même l’excellent Michel Vuillermoz dans  Eurybate,  et tout le monde crie, si bien qu’on a souvent du mal à entendre le texte, et  très vite, on décroche. Ce qu’il aurait fallu, c’est,  au lieu de nous imposer régulièrement ces têtes en vidéo pour représenter le chœur qui parasitent tout, laisser  la part belle aux images du texte, et là , on est vraiment loin du compte. Un jeune metteur en scène sans beaucoup de moyens mais avec une vraie dramaturgie, aurait sûrement mieux réussi dans cette entreprise difficile. Certes, Sénèque n’a pas vraiment les  qualités du grand Eschyle qu’Hugo admirait tant, mais, quand on relit le texte, il y a  de belles images, et cet Agamemnon méritait mieux que cette bouillie insipide avec  une vidéo aussi inutile qu’envahissante.
Quant au texte, Florence Dupont semble avoir  quelque peu adapté certaines phrases, avec même, semble-t-il, comme la fameuse phrase de Pérec : « Je me souviens  » répétée plusieurs fois mais nous n’avons pas eu le temps d’aller voir dans le texte latin ce qu’il en était. Mais on va regarder cela de près.
Côté scénographie, il y a reconnaissons-le, une belle idée: des panneaux coulissants  ( à droite sur la photo plus haut) qui permettent de faire entrer les personnages sans qu’on les voit sortir de la coulisse. Mais, à part cela, l’on reste vraiment sur sa faim, et on peut se dire que la Comédie-Française a plus de chances avec Feydeau ( voir Le Fil à la patte dans Le Théâtre du Blog), qu’avec la tragédie; on avait déjà eu droit à une médiocre Andromaque mais cet Agamemnon n’est pas non plus réussi…
Alors à voir? Non, surtout pas, soyons francs: on n’y prend aucun plaisir , la vie est courte et les soirs de mai parisiens trop délicieux pour aller passer une soirée médiocre . Comme le disait Sénèque: « Le temps s’enfuit à tire d’aile et le cercle du jour entraîne rapidement celui de l’année ». Alors, à vous de choisir!

 

Philippe du Vignal

 

Comédie-française, Salle Richelieu ( en alternance)

 

 

Les Naufragés du Fol espoir

 

Les Naufragés du Fol espoir par le Théâtre du Soleil: dernière en France à Nantes.

 

  Le Théâtre du Soleil constitue une aventure exceptionnelle : durée,  qualité, engagement, rayonnement mondial,  remise en question permanente. Il n’a nulle part d’équivalent, et on se réjouit qu’un tel théâtre ait pu se créer et exister en France, malgré toutes les difficultés auxquelles il a été, et est toujours, confronté.
Passer un an ou presque, à répéter un spectacle ? Quel metteur en scène assez fou fait encore cela aujourd’hui ?  Quels acteurs assez emplis de passion pour maintenir leur confiance, même quand le metteur en scène doute ?
C’est cela l’histoire du dernier spectacle, qui fut aussi celle des Ephémères et de Tambours sur la digue. Des premières annoncées, puis différées, parfois à plusieurs reprises. Des emprunts à la banque. Des nuits sans sommeil. L’art comme travail, l’art comme mode de travail, comme recherche de  nouvelles façons de créer ensemble… ( voir l’extrait vidéo à la fin de cet article)
Il faut  rendre hommage à la folie, à la confiance, à l’obstination de ces artistes ont su ensemble créer un spectacle de théâtre qui rivalise fraternellement avec le cinéma, qui fait frémir de bonheur et de surprise une salle comble tous les soirs. Il faut l’entendre, le public du Soleil, rire, vibrer, murmurer, pousser de petits cris et des exclamations, échanger des regards.  Ce sont cette trentaine de comédiens  qui, avec les techniciens, avec les   piliers du « Bureau », toute la troupe solidaire dans leur Cartoucherie du Bois de Vincennes — grande province du pays du Théâtre et Palais des merveilles—, sont les vrais naufragés d’un fol espoir, l’incarnation d’une utopie généreuse que Mnouchkine toujours cherché a réaliser, fidèle à elle-même et à ses rêves de 1964. * Celle de faire « le plus beau théâtre du monde » pour un public partenaire,  large et diversifié.
La troupe est, et c’est peut-être cela le plus fort dans ce dernier spectacle, un phare dans la nuit.Comme cette tempête dernière image  scénique qui précède  le salut  final à forte intensité émotionnelle.   Dans cette ultime  séquence,  fantastique, la troupe se donne, non pas en exemple- trop de modestie dans leur détermination- mais tout simplement à son art et à ses spectateurs. Cela leur insuffle l’espoir, même ténu,  de  parvenir à son tour, là où ils sont, là où ils vivent, là où ils travaillent,  avec la rigueur, la  précision, le respect d’autrui, et le sens de l’ensemble dont ils font preuve : on n’est rien sans les autres, c’est le secret du jeu et de la vie.
Et pour créer les scènes,  on a besoin de tous: ceux qui jouent le texte en muet,  ceux qui projettent ces textes, ceux qui éclairent avec des poursuites,  ceux qui font les reflets de l’eau, le souffle du vent, qui font voler l’oiseau-marionnette, tourbillonner les flocons de neige ou  qui secouent les paniers remplis de ces  fins papiers blancs,  ceux qui font la fumée, ceux qui tournent la caméra,  sans oublier celui qui fait la musique et le dispositif sonore — chacun joue puis sert, à tour de rôle.
Et,  à la pause entre les deux représentations du  samedi, à Vincennes comme à Nantes,  des lycéens du public viennent spontanément aider les comédiens à ranger, nettoyer et faire la mise.
Le Soleil démonte et remonte les secrets de l’art théâtral grâce au cinéma naissant,  il fabrique du théâtre d’ une façon artisanale et un peu magique comme tout ce qui touche aux synergies humaines, et nous transporte.  Ariane Mnouchkine  a demandé beaucoup à ses comédiens, à ses collaborateurs, peut-être encore plus que d’habitude, et ils ont tous répondu. Le public aussi.
Certains spectateurs sont revenus, d’autres ont affrété des cars pour venir à 500 d’une même petite ville, les autres enfin ont trépigné au téléphone pour avoir leurs billets, et quand le standard était bloqué, se sont déplacés pour les acheter…Nous avons eu le privilège de voir les grands spectacles de Kantor, ceux de Strehler, de Lioubimov. Je ne peux les partager, autrement que par la vidéo, avec mes étudiants.  Mais le public du Soleil couvre quatre générations et les « anciens » se font une fête d’y emmener les plus jeunes.
Ce n’est pas un théâtre de répertoire comme il en existait (et il en existe encore) dans les ex-pays de l’Est, où un spectacle peut se maintenir très longtemps, repris et travaillé chaque fois par un metteur en scène qui avait été formé pour ce travail, et toucher ainsi, différemment bien sûr, plusieurs générations .
Le Soleil,lui,  pratique autrement, avec de nouveaux spectacles qui se jouent longtemps et qui  tournent dans le monde — les tournées aident à vivre  et à continuer —,  mais chacun porte en lui-même le souvenir, la marque des précédents dont il émane, conduisant ainsi un dialogue continu avec un public qui attend la  rencontre suivante avec impatience, et qui  prend plaisir à y emmener ceux qu’il aime, et  à retrouver son enfance de théâtre.
On ne dira jamais assez les qualités que l’ « enfance » peut apporter à la création. De grands metteurs en scène et directeurs d’acteurs ont souvent insisté sur cet état nécessaire pour l’acteur,  et Mnouchkine là-dessus n’est pas en reste. Mais cela concerne aussi le public.
Un ami nous avait raconté que dans la séquence de Tambours sur la digue où les marionnettes du montreur chinois voguent abandonnées sur le plateau inondé, son petit garçon s’était levé et s’était mis à parler tout haut et à dire, pour lui-même, fasciné :   « C’est plus beau que le cinéma… »
Oui, il y a quelque chose de cela dans le  rapport du public au  Théâtre du Soleil, qui,  depuis ses débuts ne cesse de dialoguer avec le cinéma, et qui, avec Les Naufragés du Fol espoir, a trouvé une voie périlleuse et intrigante pour parler de nous, de notre histoire et du théâtre : mettre en scène une troupe de cinéma du temps du muet, qui veut faire un film à partir d’un roman utopique écrit par un Jules Verne au seuil de la mort, et cela, en un temps concentré  et  mouvementé: un mois avant que n’éclate la Première guerre mondiale qui va mettre fin aux grandes espérances  en gésine.
Au Soleil, les mêmes couvertures blanches qui servent à la fois à réchauffer les spectateurs des premiers rangs et à édifier sur le plateau une banquise saupoudrée d’une neige de légers confettis . Le chaud et le froid, et la même « matière première ». La vraie chaleur, et le faux froid… D’emblée, le Soleil nous plonge dans son univers particulier où l’imagination se montre capable de transformer les objets en leur contraire par l’étrange chimie que produit le jeu des acteurs. L’imagination des uns et les techniques des autres font surgir de concert de somptueuses visions, images en mouvement  — un naufrage, une tempête de neige, un assassinat historique, le départ d’un gros bateau, la cale du navire englouti sous la mer…
Le mouvement sur scène est incessant,  et la salle s’agite aussi. Les spectateurs sont ébahis, subjugués, bouche ouverte… oui, comment ? C’est possible ? Jusque là ? Quel défi ! quelle audace ! Ils  osent ! Les « ficelles » exhibées  de la construction des images bricolées ne leur enlèvent ni leur magie, ni leur pouvoir d’illusion temporaire: on n’oublie pas  une seconde que nous sommes au théâtre.
Ficelles ? le mot n’est pas seulement métaphorique: elles sont  bien sur le plateau :  câbles bien amarrés en diagonale sur le vaste plateau du Soleil, qui servent à mettre en place les accessoires nécessaires, à faire descendre, monter, tendre, agiter ; fils cousus aux vêtements que l’on manipule pour donner du mouvement aux dessins des corps embarqués dans l’aventure collective, historique et géographique — à travers l’océan et la Magellanie, à la pointe de l’ Amérique du Sud.
Et derrière un bloc de glace, surgit, à pas légers, un nandou emplumé, conduit sous ses plumes grises et son long cou mobile par un comédien qui marche à reculons : l’apparition fragile, tout au fond du plateau, est miraculeuse – moment de détente poétique. On sait que c’est faux, mais on y croit : la salle entière  soupire dans un petit rire de surprise heureuse, avant les grandes tempêtes qui lui restent à affronter, avec la troupe.
Il faudrait aussi  parler des  processus de la création collective, en accord avec l’auteur associée au Soleil, Hélène Cixous et en interaction avec  le musicien-compositeur Jean-Jacques Lemêtre, qui permettent une composition stratifiée à plusieurs niveaux subtils. Le  spectacle plonge dans la mémoire du jeune XXème siècle, celle dont la génération au pouvoir comme la génération montante se sont éloignées avec  les mutations très rapides du monde contemporain. Après une introduction légère, sur un plateau vide, faiblement éclairé  et traversé à pas menus par deux femmes en quête d’archives cinématographiques, une voix off raconte, portée par la musique :  » Les souvenirs de mon grand-père commencent au Fol espoir « . Voix qui va commenter tout le spectacle, comme le font aujourd’hui encore les maîtres benshi japonais pour les vieux films muets. Le  vaste plateau désert du Soleil se présente d’abord comme un grenier rempli de souvenirs ( ici, celui de la guinguette du Fol espoir dont le patron passionné de septième art , mécène sans le savoir, a donné la jouissance à des cinéastes en rupture de ban avec la grande firme Pathé). Il était déjà présent déjà dans certains épisodes des Ephémères, mais les souvenirs cette fois ne sont plus des histoires de familles, mais de civilisation. Celle du cinéma qui s’ouvre. Le festival de Cannes vient de distinguer un film muet et en noir et blanc mais  ce » retour » s’est d’abord fait sur une scène, et il a aidé ce théâtre à redonner un sens à des mots bafoués par l’actualité  en les soumettant à une opération inhabituelle de lecture (les cartons du muet), dans des scènes politiques dont tout manichéisme  nostalgique est exclu.

Au moment du Palmarès cannois, le Soleil donnait sa dernière représentation en France,  avant de partir pour Athènes.  A Nantes où il était accueilli par le Grand T et par plusieurs théâtres de la région qui avaient co-financé l’opération pour faire partager à leur public l’enchantement  du spectacle. Après  Lyon où avait eu lieu sa première tournée, le Soleil avait installé la structure nomade, pour  un hall du Parc des expositions de Nantes, à Beaujoire. Les élèves de  l’Ecole d’architecture  avaient imaginé une  scénographie pour  rendre accueillants les  accès intérieurs (affichage, signalisation, décoration des couloirs  et de la buvette et aire de déjeuners sur l’herbe),  et pour mettre en scène les maquettes de Guy-Claude François, depuis longtemps scénographe des spectacles du Soleil, qui ont été placées dans une pénombre de  grenier,  autour de la librairie. Espace  rempli d’objets anciens,  que les plus âgés commentaient aux plus jeunes.
Cette histoire de la troupe dotait ce lieu froid de la chaleur des traces présentes à la Cartoucherie de Vincennes.
Et le public ravi  se massait autour des loges exposées sous des rideaux de dentelle et entamaient des conversations avec les comédiens . Un public qui n’hésita pas à applaudir à plusieurs reprises pendant le spectacle même…

* (voir aussi le compte-rendu dans  Le Théâtre du Blog du 28 février 2010)

 

 Béatrice Picon-Vallin

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silence encombrant

Silence encombrant par le groupe Kumulus, direction artistique de  Barthélémy Bompard.
Nous sommes conviés sur le vaste parking du lycée Olympe de Gouges, il y a des chaises  dont on peut heureusement s’emparer pour assister à l’ouverture d’un immense container qui déverse un amas d’ordures blanches, d’où émergent lentement, très lentement,des formes humaines.
C’est une humanité blanche à la dérive:  des vieux, un légionnaire, des femmes en bout de course, des blessés titubant qui s’emparent peu à peu des ordures dont ils font partie, qui entament des déambulations lentes et désespérées, s’écroulant par instant sur les jambes des spectateurs, pour transporter d’improbables objets à l’autre bout de la piste.
Vieilles bouteilles à foison, capot de voiture, lavabo, cage à oiseau, matelas, tuyaux… Bref, les reliefs de notre monde à la dérive, dans un silence de plomb, hormis le bruit des objets que l’on traîne. Silence encombrant d’une violente beauté ! Après Les Pendus ( spectacle décoiffant, voir Le Théâtre du blog sur  Le Festival d’Aurillac 2010),  Barthélémy Bompard veut “continuer à ouvrir à ouvrir sa gueule, continuer à partager ses colères, ses visions, ses révoltes.”
Depuis plus de vingt ans,  Kumulus est resté une authentique compagnie de rue qui lance des déflagrations poétiques osées, avec un enthousiasme intact. www.kumulus.fr 

Edith Rappoport

20e RIA de Noisy le Sec

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville.

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville. dans actualites parisvilletheatre1Cela va être la troisième saison comme directeur du Théâtre de la Ville, que va entamer Emmanuel Demarcy-Motta. Christophe Girard, adjoint à la Culture de la Mairie de Paris a tenu à souligner l’exigence populaire et savante à à la fois de sa programmation. S’il a été  récemment désigné  à la tête du Festival d’Automne, c’est, a-t-il dit,  et bien que les candidats étaient aussi de grande qualité, en raison de son travail important comme metteur en scène mais aussi  de  son esprit d’ouverture, de sa grande curiosité sans tabous ni préjugés, et de sa connaissance des autres arts comme le cirque ou la danse. Dans le respect du conseil d’administration  qui comprend des représentants de l’État mais aussi de la Ville de Paris, et avec l’approbation du principal mécène Pierre Bergé. Emmanuel Demarcy-Motta a ensuite parlé des principaux axes de sa programmation qui est cette année comme les précédents particulièrement riche puisqu’elle comprendra 80 représentations en danse, théâtre et musique et qu’elle ira de septembre à juillet 2012!
Ce qui est en fait assez exceptionnel pour un grand théâtre parisien. Avec, comme axe majeur, « un mouvement qui déplace les lignes » pour reprendre les mots de Baudelaire qu’il a cités, et un décloisonnement des arts. Même si les mots-clés, pour plus de lisibilité auprès du public, resteront bien : Théâtre, danse musique. Ce qui a déjà été le cas depuis deux ans mais qui sera encore plus affirmé pendant la saison 2011-2012. Reste le problème épineux de la répartition des 260.000 places,  à répartir entre la vente libre et les abonnements, équation toujours difficile à résoudre pour un directeur. Les abonnements offrent une marge de sécurité financière non négligeable  mais aussi le risque, comme ce fut le cas par le passé pour les spectacles de Pina Bausch, de ne plus offrir de places à la vente directe. Ce qui n’était pas très élégant pour le public de passage,  les étrangers et les  provinciaux!  Une première expérience avait été tentée cette saison avec Rêve d’automne de Jon Fosse où la durée de l’exploitation avait été augmentée et où 60% des  30.000 places avaient pu être mises en vente directe.
Emmanuel Demarcy-Motta a insisté aussi et  à plusieurs reprises, sur le souci de réflexion qui animait toute son équipe sur le rapport avec le public qu’un théâtre de cette envergure devait avoir, notamment avec un « Parcours Enfance et Jeunesse », inventé avec d’autres théâtres partenaires comme le Centquatre, le Théâtre Monfort, La Gaieté lyrique, le Grand Parquet et le Théâtre de la Cité Internationale. Ce parcours concerne aussi bien des spectacles  comme ceux de Melquiot, ou de James Thierrée que les marionnettes du Rajastan.  » Nous avons eu aussi la volonté d’inviter des spectacles en langue étrangère, ce qui n’avait pas été fait depuis 85 ; ce  que nous avons  de nouveau pratiqué depuis deux ans, grâce aux liens que nous avons pu tisser  avec des grands théâtres comme le Berliner Ensemble et Bob Wilson; et des artistes comme Guy Cassiers, Claus Peyman entre autres, a précisé aussi Emmanuel Demarcy-Motta.
Et, effectivement, quoi qu’il puisse se passer à l’Odéon, Paris se devait vraiment d’accueillir davantage de productions étrangères: c’est toujours un signe fort dans le spectacle contemporain et un gage de bonne santé pour les théâtres qui les reçoivent..  Défendre les maîtres du passé même quand ils ne sont plus là, comme Pina bausch, parait aussi une chose excellente:
C’est bien aussi que  soit accueillie la fameuse pièce Ein Stück de Pina Bausch en avril 2012. Trois ans presque après son décès brutal, ce sera un bel hommage et une occasion de monter son travail à ceux qui n’ont jamais pu le découvrir. Comme deux programmes consacrés à  Merce Cunningham disparu presque en même temps qu’elle. Ce serait aussi dire publiquement que la constitution d’un répertoire contemporain, est à terme, incontournable. Après tout, pourquoi la Comédie-Française ne monterait-elle pas un jour La Classe morte de Tadeusz Kantor? ou Le Regard du sourd de Bob Wilson? Il y faudrait sans doute pas mal d’imagination mais pourquoi non?
 On ne peut tout détailler de cette programmation mais seulement signaler les temps forts. Pour Marthaler, on verra bien mais on peut seulement espérer qu’il ne nous resservira pas une petite soupe comme celle du dernier Festival d’Avignon..  Mais il y a aussi et surtout la Lulu de Bob Wilson avec le Berliner qui ne manquera sûrement pas d’intérêt comme Cœur ténébreux d’après Conrad de Guy Cassiers, ou Simplement compliqué de Thomas Bernhard, mise en scène par Klaus Peyman. Et on retrouvera cette pièce formidable qu’est Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac mise en scène par Emmanuel Demarcy-Motta.IL y a aura aussi une création de Big and small de Botho Strauss que l’on a moins joué ces dernières années par Luc Bondy avec Cate Blanchett et la Sydney Theater Company. Et c’est bien que le Théâtre de la Ville accueille La vie brève, mise en scène de Jeanne Candel ( voir le Théâtre du Blog) qui avait été  salué comme un bel espoir l’an passé au Théâtre de la Cité universitaire.
Bref, une saison exemplaire, riche en théâtre comme en danse,: il y a aura ainsi 27 créations  au total,avec l’ouverture à plusieurs jeunes compagnies, mais aussi un beau programmes en musiques du monde -dont une journée pakistanaise-dont le Théâtre de la Ville s’est fait une spécialité. Que demande le peuple?

Philippe du Vignal

Chantiers Europe 2011

europe.jpgA l’heure où les beaux jours ont tendance à fixer le spectateur aux terrasses des cafés, il faut souligner l’initiative du théâtre de la ville qui entame sa deuxième  édition de chantierseurope  avec la promesse de belles découvertes artistiques. En adéquation avec la politique d’ouverture aux  théâtres européens d’Emannuel Demarcy-Motta, le Théâtre de la Ville s’ouvre aussi à un autre public puisque cette manifestation n’est pas inscrite dans la brochure annuelle.
Ce travail de recherche d’un nouveau public « non abonné » va d’ailleurs se poursuivre tout au long de la saison prochaine. Cette programmation sera l’occasion de découvrir  la mise en scène de I am the wind  de Jon Fosse .Patrice Chereau dirigera des acteurs anglais  et ce spectacle sera présenté au festival d ‘Avignon cette année. Il y aura d’autres créations atypiques anglaises  et des spectacles  d’Italie ou du Portugal.
France-Culture sera partenaire de la manifestation. En tout, sept spectacles, trois  concerts et sept  lectures permettront au public de découvrir d’autres lieux de représentation (en dehors de la grande salle et du Théâtre des Abbesses), comme la coupole mythique du Théâtre de la Ville,  le nouveau Café des œillets  au sous-sol, et le Centquatre, partenaire de la ville de Paris. 

Jean Couturier

Au Théâtre de la Ville du 3 au 19 juin www.theatredelaville-paris.com

 

 

 

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