Agamemnon

Agamemnon de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Denis Marleau.

 

   lacomedienneelsalepoivredansleroledeclytemnestre.jpgFaisons les présentations: Sénèque, né dans l’actuelle  Cordoue vers 4 après J.C., et mort en 65,  est un philosophe stoïcien (De la Colère, Sur la vie heureuse, De la Brièveté de la vie),  ce qui ne l’empêcha pas de fréquenter du beau monde: Caligula dont il fut l’un des conseillers, puis  Néron, dont il avait été le précepteur et qui essaya de l’empoisonner puis qui le poussa au suicide. Mais il fut aussi, souvent  inspiré par Euripide, un des dramaturges les plus importants  du théâtre tragique  avec nombre de pièces dont on retrouva une dizaine: Médée, Phèdre, Oedipe, Hercule furieux, Les Troades, Les Phéniciennes et Agamemnon.
Lesquelles tragédies ont influencé tout le théâtre classique français. Mais Sénèque a été peu joué en France ; George Pitöeff monta quand même Médée en 1932, spectacle qu’admira beaucoup Artaud.
Quant à Denis Marleau, metteur en scène québécois ,bien connu en France, il  a  été programmé  au Festival d’Avignon avec, entre autres,  Nathan le Sage de Lessing (1997); il réalisa aussi une remarquable mise en scène des  Aveugles de Maëterlink en 2002. Denis Marleau a très vite été attiré par les possibilités qu’offraient les nouvelles technologies en particulier la vidéo ,  avec les  images de Stéphanie Jasmin qui collabora aux Reines de Normand Chaurette, à Othello mais aussi à des pièces plus contemporaines comme Le Complexe de Thénardier de José Plya, et qui assure aussi la partie vidéo de cet Agamemnon.
La pièce? Elle  raconte  la fin  de l’histoire de ce roi, inspirée de celle que nous raconte le grand Eschyle dans le premier des trois volets de L’Orestie. Mais ici, on voit davantage Egisthe et Cassandre, l’esclave et maîtresse d’Agamemnon, haïe par son épouse  Clytemnestre, personnage  plus complexe que l’Electre de Sophocle.. Il y a aussi, au début, Thyeste,(ou du moins son fantôme), le père du Roi qui exhorte son fils Egisthe à jouer de son pouvoir et à tuer le roi. Et un chœur  qui commente l’action qui comporte davantage de monologues que de véritables dialogues. Les personnages sont face à leur destin à un moment où il n’y plus pour d’échappatoire. Et Agamemnon sera assassiné.
Mais Sénèque ne tient pas du tout à montrer l’action et ce sont une suite de paroles aux images souvent fabuleuses. Comme dans le récit du messager Eurybate qui décrit l’épouvantable carnage de la flotte…. Sans doute inspiré du fameux récit des Perses où Eschyle raconte le massacre de la marine  perse à Salamine; quant à Cassandre, elle témoigne  du meurtre d’Agamemnon, au moment même où il se produit:  » Jamais ma fureur prophétique ne m’a fait voir aussi clair. Je regarde, je suis là-bas. Je suis là-bas. Je jouis du spectacle à l’avance. Non, ce ne sont pas des hallucinations. ce ne sont pas des fantasmes illusoires. Ce spectacle, nous allons y assister ensemble ».
Un auteur qui écrit de telles phrases ne peut nous être indifférent, même si le texte est par trop inégal et si les passages du chœur sont souvent assez ennuyeux. Reste à savoir si ,et comment, on peut monter Agamemnon aujourd’hui. Denis Marleau a lui choisi de faire la part belle à la vidéo avec des projections de visages sur des têtes sculptées blanches qui émergent d’un mur de tissu plissé, également blanc. La vérité oblige à dire que, plastiquement,  ce n’est pas très original, on a vu cela dans  plein de galeries branchées, mais, comme c’est conçu avec rigueur et technicité, cela peut bluffer quelques minutes au début…mais  reste de la frime; il faudra un jour que l’on arrive à comprendre pourquoi les institutions- sans doute pour se dédouaner auprès d’un public jeune qu’elles voudraient bien s’accaparer et  fidéliser – apprécient tant les nouvelles  technologies , en particulier la vidéo qu’on nous sert à toutes les sauces; ici, disons le tout de suite, ce chœur est d’une rare inefficacité.
Quant à l’interprétation, on ne comprend pas très bien ce que Denis Marleau a voulu  faire. Aucun comédien n’est convaincant,même l’excellent Michel Vuillermoz dans  Eurybate,  et tout le monde crie, si bien qu’on a souvent du mal à entendre le texte, et  très vite, on décroche. Ce qu’il aurait fallu, c’est,  au lieu de nous imposer régulièrement ces têtes en vidéo pour représenter le chœur qui parasitent tout, laisser  la part belle aux images du texte, et là , on est vraiment loin du compte. Un jeune metteur en scène sans beaucoup de moyens mais avec une vraie dramaturgie, aurait sûrement mieux réussi dans cette entreprise difficile. Certes, Sénèque n’a pas vraiment les  qualités du grand Eschyle qu’Hugo admirait tant, mais, quand on relit le texte, il y a  de belles images, et cet Agamemnon méritait mieux que cette bouillie insipide avec  une vidéo aussi inutile qu’envahissante.
Quant au texte, Florence Dupont semble avoir  quelque peu adapté certaines phrases, avec même, semble-t-il, comme la fameuse phrase de Pérec : « Je me souviens  » répétée plusieurs fois mais nous n’avons pas eu le temps d’aller voir dans le texte latin ce qu’il en était. Mais on va regarder cela de près.
Côté scénographie, il y a reconnaissons-le, une belle idée: des panneaux coulissants  ( à droite sur la photo plus haut) qui permettent de faire entrer les personnages sans qu’on les voit sortir de la coulisse. Mais, à part cela, l’on reste vraiment sur sa faim, et on peut se dire que la Comédie-Française a plus de chances avec Feydeau ( voir Le Fil à la patte dans Le Théâtre du Blog), qu’avec la tragédie; on avait déjà eu droit à une médiocre Andromaque mais cet Agamemnon n’est pas non plus réussi…
Alors à voir? Non, surtout pas, soyons francs: on n’y prend aucun plaisir , la vie est courte et les soirs de mai parisiens trop délicieux pour aller passer une soirée médiocre . Comme le disait Sénèque: « Le temps s’enfuit à tire d’aile et le cercle du jour entraîne rapidement celui de l’année ». Alors, à vous de choisir!

 

Philippe du Vignal

 

Comédie-française, Salle Richelieu ( en alternance)

 

 

 


2 commentaires

  1. Minyu dit :

    Quelle sévérité ! Je vois que nous n’avons pas du tout le même avis là-dessus. Hormis le peu d’utilisation de l’espace scénique ainsi que Strophius et Oreste remplacés par des pantins de bois, la mise en scène m’a, moi, beaucoup parlé. Et pour vous prouver que cette pièce est appréciée, je vous invite à vous rendre ici : http://mordue-de-theatre.over-blog.com/article-agamemnon-de-seneque-77398431-comments.html#anchorComment ou bien là : http://blog.lefigaro.fr/theatre/2011/05/agamemnon-de-seneque-entre-au.html

  2. anne dit :

    Je n’y serais pas allée, ayant lu votre critique, si je n’avais été invité. Et bien, je n’ai pas l’impression d’avoir perdu ma soirée, et la salle a fait un triomphe aux acteurs. Si le dispositif pour le choeur est en effet peu convaincant, si l’image finale manque de grandeur, la charge évocatrice de la parole a souvent toute sa force grâce aux comédiens. Vuillermoz, avec le récit de la tempête, nous tient en haleine comme rarement.
    Et ce texte a pour nous une telle étrangeté (que de noms propres, de mythes évoqués) qu’il en devient fascinant… C’est à voir (une fois, une seule!)

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