François-Joseph Talma

François-Joseph Talma, Le théâtre et l’histoire de la Révolution à la Restauration de Mara Fazo, traduit de l’italien par Jérôme Nicolas.

talma.jpg               Qui connaît encore aujourd’hui ce célèbre acteur ? Il y a bien une  petite rue Talma  près du métro Muette dans le seizième arrondissement de Paris, et le musée de Brunoy (91)  a un salle consacrée au spectacle de 1750 à 1850, et donc en partie à Talma qui avait un résidence secondaire à Brunoy, encore à l’époque un petit village.
Et pourtant Talma fut une véritable vedette  de 1789 à sa mort en 1826. Sa vie  a coïncidé avec des moments capitaux de notre histoire : l’Ancien Régime, puis très vite, la Révolution de 89, le Directoire, le Consulat puis l’Empire et la Restauration,  à un moment où la France vit son territoire et son unité menacés et où les pièces de  théâtre classiques et contemporaines  étaient souvent comme un miroir grossissant des graves événements politiques qui ont violemment secoué  la France.
Mara Fazo, professeur d’histoire du théâtre et du spectacle à l’Université de Rome La sapienza a écrit une nouvelle biographie de François-Joseph Talma, parue en Italie en 1998,  tout à fait passionnante, et qui se lit comme un roman. En effet, ce n’est pas seulement la vie  du grand acteur et  du théâtre parisien mais aussi une chronique  très pointue de quelque cinquante ans de vie sociale et politique qu’il  décrit et analyse ne profondeur
Il montre d’abord les liens très forts entre le jeu de Talma et la peinture, en particulier celle de David dont il fréquenta l’atelier. Talma, en effet de façon très instinctive, sentit  à la veille de la Révolution que le théâtre avait tout à gagner s’il comprenait  l’importance du langage visuel, au lieu de s’en tenir à la seule déclamation qui était, à l’époque la règle officielle.
Ce que comprit aussi Bob Wilson, dans les années 1960, quand il donna la priorité aux images dont il était le créateur…plutôt qu’au texte. A 26 ans, Talma fut reçu au Théâtre  français comme sociétaire pour les troisièmes rôles de tragédie et de comédie, et ce fut le début d’une longue carrière. Mara fazo décrit très bien ce milieu du théâtre avec, bien entendu, ses intrigues et ses relations difficiles avec le pouvoir en place. Talma eut la chance, encore jeune d’avoir un grand rôle, celui de Charles IX de Marie-Joseph Chénier (30 représentations en quelques mois! ) qui le lança et ce spectacle allait jouer un rôle décisif dans la carrière de l’acteur. Mara Fazo, souvent  plus perspicace qu’ un historien français, montre comment Talma eut le coup de génie qui fut à la base de toute sa stratégie, en  s’identifiant  à des personnages tout à fait nouveaux, tout en continuant à jouer les classiques,  comme Shakespeare qu’il admirait tant Il n’eut donc pas à souffrir d’une possible comparaison avec des sociétaires qui avaient déjà tenu le rôle dans telle ou telle tragédie.   Ce qui ne l’empêcha pas quand même de tomber en disgrâce parce que ses petits camarades l’avaient accusé d’obtenir le quasi-monopole des applaudissements au moment du salut. Mara Fazo montre très bien comment le rôle du Théâtre Français allait être déterminant dans la vie du spectacle parisien.   Par exemple,  Talma eut l’idée de génie de donner à ses costumes de personnages de l’antiquité un véritable réalisme, ce qui était à l’époque absolument inédit. Chaque acteur possédait alors ses propres costumes à son choix. Cela correspondait aussi chez Talma à une autre intuition: recréer sur scène l’horrible sans se soucier du trop fameux bon goût.Ce qui était là aussi totalement innovant sur une scène française. Mara Fazo raconte aussi ce que fut la vie personnelle de Talma qui épousa d’abord Julie, une ancienne danseuse déjà mère de trois enfants, douze jours avant la naisance de jumeaux.Mais l’Eglise encore ultra-puissante avait essayé d’interdire le  mariage religieux de Talma, au motif qu’il avait voulu faire état de sa condition de comédien et non de bourgeois de Paris!  Cet acteur, travailleur infatigable, très cultivé, qui parlait couramment anglais grâce à son père qui s’était établi outre- manche comme dentiste, a eu sa vie durant, un regard acéré sur son métier, notamment dans ses Réflexions sur Lekain.  » Dire la tragédie me paraît une locution froide, et me semble n’exprimer que le débit sans action.Les Anglais se servent de plusieurs termes qui rendent mieux l’idée: to perform tragedy, exécuter la tragédie: to act a part, agir un rôle. Nous avons bien le substantif acteur mais nous n’avons pas le verbe qui devrait rendre l’idée de mettre en action, agir ». Rares étaient le comédiens, souvent enfants de la balle et qui n’avaient pas eu beaucoup d’instruction, capables à l’époque d’une analyse aussi fine! Quant à la qualité des comédiens de province avec lesquels il était obligé de jouer (seuls les grands rôle se déplaçaient), elle n’était pas très élevée et Talma le déplorait avec virulence… Mais, comme toutes les stars, il  aimait vivre sur un grand pied, ce qui l’obligeait à accepter de juteux contrats parfois loin de Paris, et même à l’étranger, en Russie comme aux Pays-Bas, dès que la gloire de l’Empereur l’exigeait. Ce qui, à l’époque des calèches, supposait une solide santé. Mais avec un hôtel particulier très confortable, de  nombreux enfants, une résidence secondaire, Talma avait un féroce besoin d’argent. Franc-maçon, il avait de nombreuses relations, et donc plus de facilités à trouver des engagements ailleurs qu’à la Comédie-Française. Ce qui à l’époque était admis. Le public, lui, n’appréciait pas trop plus tard ses absences de quelques mois mais il savait se faire pardonner en donnant à son retour avec de formidables interprétations. Talma était apprécié, il le savait et en fait prier le prix! Il connaissait tous les puissants et en particulier Napoléon qui l’admirait beaucoup; il eut même une brève liaison avec sa sœur Pauline; ce qui ne l’empêcha pas d’échapper de peu à la guillotine pendant la Terreur. C’est dire que Talma a quelque chose d’un véritable personnage de roman!
Ce qui frappe aussi chez lui , c’est cette inlassable curiosité pour la littérature et le théâtre étranger, comme chez  Madame de Staël qui l’admirait beaucoup,  notamment Schiller,  et Goethe qu’il rencontra.  Des dramaturges bien oubliés aujourd’hui comme Ducis, mais aussi Lemercier et Arnault adaptaient pour lui, à sa mesure pourrait-on dire, de nombreuses pièces, de façon à ce qu’il en soit la vedette.  On allait ainsi passer insensiblement de l’interprétation d’un texte, au culte de l’acteur principal, comme cela devait se faire plus tard dans nombre de théâtre privés.
C’est un des aspects du théâtre de cette époque qui avait le monopole de la communication et qui était très avide de pièces, que l’on connaît en général assez mal et que nous révèle avec précision Mara Fanzo. Talma qui vouait une admiration sans bornes au Consul puis à l’Empereur qui confia rapidement la gestion des grands théâtres parisiens à des préfets, ce qui fit de cet acteur un personnage quasi-officiel, sorte de conseiller technique occulte , fort  apprécié du pouvoir et admiré à la fois par le peuple et par Stendhal,Chateaubriand, Lamartine, ou Dumas. Tragédien dans des pièces classiques du répertoire, Talma eut aussi l’intuition de se tourner vers des textes tout fait inédits comme Les Templiers de Raynouard qui eut un grand succès public ou comme Manlius Capitolinus de d’Aubigny.
Mais, souvent épuisé par le nombre de rôles qu’il jouait en alternance, il avait des accès de dépression assez fréquents, à force, disait-il de jouer des héros tragiques. Plus tard, Talma mais  se dirigea vers la comédie, où on l’attendait un peu au tournant. Mais là aussi, avec une grande intelligence, il réussit encore une fois à s’imposer. Et Talma reprit à 63 ans une dernière fois le rôle de Macbeth qu’il joua avec Mademoiselle Duchesnois, puis  créa Charles VI, une pièce historique de de la Ville de Mirmont où il fut une fois de plus excellent. Atteint d’un cancer intestinal, il se savait condamné et mourut le 26 octobre 1826. Ses obsèques furent suivies par une toute une foule mais sans cérémonie religieuse, comme il l’avait exigé, à une époque où des funérailles civiles tenaient du scandale…
La Comédie-Française, après le décès de Talma, ferma ses portes en signe de deuil pendant trois jours, et vit ensuite ses recettes chuter brusquement,preuve s’il en fallait de la popularité du grand acteur qui avait réussi en quarante ans à modifier de façon considérable le paysage théâtral français, et son enseignement.
Difficile de parler davantage de cette somme tout à fait remarquable et passionnante de Mara Fanzo dotée de 80  illustrations: mieux vaut la lire; il y a peu d’ouvrages sur cette période qui soient aussi précis et vivants que celui-ci…

Philippe du Vignal

CNRS Editions, 329 pages, 49€


Archive pour 1 juin, 2011

François-Joseph Talma

François-Joseph Talma, Le théâtre et l’histoire de la Révolution à la Restauration de Mara Fazo, traduit de l’italien par Jérôme Nicolas.

talma.jpg               Qui connaît encore aujourd’hui ce célèbre acteur ? Il y a bien une  petite rue Talma  près du métro Muette dans le seizième arrondissement de Paris, et le musée de Brunoy (91)  a un salle consacrée au spectacle de 1750 à 1850, et donc en partie à Talma qui avait un résidence secondaire à Brunoy, encore à l’époque un petit village.
Et pourtant Talma fut une véritable vedette  de 1789 à sa mort en 1826. Sa vie  a coïncidé avec des moments capitaux de notre histoire : l’Ancien Régime, puis très vite, la Révolution de 89, le Directoire, le Consulat puis l’Empire et la Restauration,  à un moment où la France vit son territoire et son unité menacés et où les pièces de  théâtre classiques et contemporaines  étaient souvent comme un miroir grossissant des graves événements politiques qui ont violemment secoué  la France.
Mara Fazo, professeur d’histoire du théâtre et du spectacle à l’Université de Rome La sapienza a écrit une nouvelle biographie de François-Joseph Talma, parue en Italie en 1998,  tout à fait passionnante, et qui se lit comme un roman. En effet, ce n’est pas seulement la vie  du grand acteur et  du théâtre parisien mais aussi une chronique  très pointue de quelque cinquante ans de vie sociale et politique qu’il  décrit et analyse ne profondeur
Il montre d’abord les liens très forts entre le jeu de Talma et la peinture, en particulier celle de David dont il fréquenta l’atelier. Talma, en effet de façon très instinctive, sentit  à la veille de la Révolution que le théâtre avait tout à gagner s’il comprenait  l’importance du langage visuel, au lieu de s’en tenir à la seule déclamation qui était, à l’époque la règle officielle.
Ce que comprit aussi Bob Wilson, dans les années 1960, quand il donna la priorité aux images dont il était le créateur…plutôt qu’au texte. A 26 ans, Talma fut reçu au Théâtre  français comme sociétaire pour les troisièmes rôles de tragédie et de comédie, et ce fut le début d’une longue carrière. Mara fazo décrit très bien ce milieu du théâtre avec, bien entendu, ses intrigues et ses relations difficiles avec le pouvoir en place. Talma eut la chance, encore jeune d’avoir un grand rôle, celui de Charles IX de Marie-Joseph Chénier (30 représentations en quelques mois! ) qui le lança et ce spectacle allait jouer un rôle décisif dans la carrière de l’acteur. Mara Fazo, souvent  plus perspicace qu’ un historien français, montre comment Talma eut le coup de génie qui fut à la base de toute sa stratégie, en  s’identifiant  à des personnages tout à fait nouveaux, tout en continuant à jouer les classiques,  comme Shakespeare qu’il admirait tant Il n’eut donc pas à souffrir d’une possible comparaison avec des sociétaires qui avaient déjà tenu le rôle dans telle ou telle tragédie.   Ce qui ne l’empêcha pas quand même de tomber en disgrâce parce que ses petits camarades l’avaient accusé d’obtenir le quasi-monopole des applaudissements au moment du salut. Mara Fazo montre très bien comment le rôle du Théâtre Français allait être déterminant dans la vie du spectacle parisien.   Par exemple,  Talma eut l’idée de génie de donner à ses costumes de personnages de l’antiquité un véritable réalisme, ce qui était à l’époque absolument inédit. Chaque acteur possédait alors ses propres costumes à son choix. Cela correspondait aussi chez Talma à une autre intuition: recréer sur scène l’horrible sans se soucier du trop fameux bon goût.Ce qui était là aussi totalement innovant sur une scène française. Mara Fazo raconte aussi ce que fut la vie personnelle de Talma qui épousa d’abord Julie, une ancienne danseuse déjà mère de trois enfants, douze jours avant la naisance de jumeaux.Mais l’Eglise encore ultra-puissante avait essayé d’interdire le  mariage religieux de Talma, au motif qu’il avait voulu faire état de sa condition de comédien et non de bourgeois de Paris!  Cet acteur, travailleur infatigable, très cultivé, qui parlait couramment anglais grâce à son père qui s’était établi outre- manche comme dentiste, a eu sa vie durant, un regard acéré sur son métier, notamment dans ses Réflexions sur Lekain.  » Dire la tragédie me paraît une locution froide, et me semble n’exprimer que le débit sans action.Les Anglais se servent de plusieurs termes qui rendent mieux l’idée: to perform tragedy, exécuter la tragédie: to act a part, agir un rôle. Nous avons bien le substantif acteur mais nous n’avons pas le verbe qui devrait rendre l’idée de mettre en action, agir ». Rares étaient le comédiens, souvent enfants de la balle et qui n’avaient pas eu beaucoup d’instruction, capables à l’époque d’une analyse aussi fine! Quant à la qualité des comédiens de province avec lesquels il était obligé de jouer (seuls les grands rôle se déplaçaient), elle n’était pas très élevée et Talma le déplorait avec virulence… Mais, comme toutes les stars, il  aimait vivre sur un grand pied, ce qui l’obligeait à accepter de juteux contrats parfois loin de Paris, et même à l’étranger, en Russie comme aux Pays-Bas, dès que la gloire de l’Empereur l’exigeait. Ce qui, à l’époque des calèches, supposait une solide santé. Mais avec un hôtel particulier très confortable, de  nombreux enfants, une résidence secondaire, Talma avait un féroce besoin d’argent. Franc-maçon, il avait de nombreuses relations, et donc plus de facilités à trouver des engagements ailleurs qu’à la Comédie-Française. Ce qui à l’époque était admis. Le public, lui, n’appréciait pas trop plus tard ses absences de quelques mois mais il savait se faire pardonner en donnant à son retour avec de formidables interprétations. Talma était apprécié, il le savait et en fait prier le prix! Il connaissait tous les puissants et en particulier Napoléon qui l’admirait beaucoup; il eut même une brève liaison avec sa sœur Pauline; ce qui ne l’empêcha pas d’échapper de peu à la guillotine pendant la Terreur. C’est dire que Talma a quelque chose d’un véritable personnage de roman!
Ce qui frappe aussi chez lui , c’est cette inlassable curiosité pour la littérature et le théâtre étranger, comme chez  Madame de Staël qui l’admirait beaucoup,  notamment Schiller,  et Goethe qu’il rencontra.  Des dramaturges bien oubliés aujourd’hui comme Ducis, mais aussi Lemercier et Arnault adaptaient pour lui, à sa mesure pourrait-on dire, de nombreuses pièces, de façon à ce qu’il en soit la vedette.  On allait ainsi passer insensiblement de l’interprétation d’un texte, au culte de l’acteur principal, comme cela devait se faire plus tard dans nombre de théâtre privés.
C’est un des aspects du théâtre de cette époque qui avait le monopole de la communication et qui était très avide de pièces, que l’on connaît en général assez mal et que nous révèle avec précision Mara Fanzo. Talma qui vouait une admiration sans bornes au Consul puis à l’Empereur qui confia rapidement la gestion des grands théâtres parisiens à des préfets, ce qui fit de cet acteur un personnage quasi-officiel, sorte de conseiller technique occulte , fort  apprécié du pouvoir et admiré à la fois par le peuple et par Stendhal,Chateaubriand, Lamartine, ou Dumas. Tragédien dans des pièces classiques du répertoire, Talma eut aussi l’intuition de se tourner vers des textes tout fait inédits comme Les Templiers de Raynouard qui eut un grand succès public ou comme Manlius Capitolinus de d’Aubigny.
Mais, souvent épuisé par le nombre de rôles qu’il jouait en alternance, il avait des accès de dépression assez fréquents, à force, disait-il de jouer des héros tragiques. Plus tard, Talma mais  se dirigea vers la comédie, où on l’attendait un peu au tournant. Mais là aussi, avec une grande intelligence, il réussit encore une fois à s’imposer. Et Talma reprit à 63 ans une dernière fois le rôle de Macbeth qu’il joua avec Mademoiselle Duchesnois, puis  créa Charles VI, une pièce historique de de la Ville de Mirmont où il fut une fois de plus excellent. Atteint d’un cancer intestinal, il se savait condamné et mourut le 26 octobre 1826. Ses obsèques furent suivies par une toute une foule mais sans cérémonie religieuse, comme il l’avait exigé, à une époque où des funérailles civiles tenaient du scandale…
La Comédie-Française, après le décès de Talma, ferma ses portes en signe de deuil pendant trois jours, et vit ensuite ses recettes chuter brusquement,preuve s’il en fallait de la popularité du grand acteur qui avait réussi en quarante ans à modifier de façon considérable le paysage théâtral français, et son enseignement.
Difficile de parler davantage de cette somme tout à fait remarquable et passionnante de Mara Fanzo dotée de 80  illustrations: mieux vaut la lire; il y a peu d’ouvrages sur cette période qui soient aussi précis et vivants que celui-ci…

Philippe du Vignal

CNRS Editions, 329 pages, 49€

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