L’ Ile des esclaves de Marivaux

 L’ Ile des esclaves de Marivaux, mise en scène de Christian Huitorel

liledesesclaves189.jpg Créée en 1725 cette comédie en un peu plus d’une heure et onze petites scènes a une fin  grinçante, puisque les maîtres arrivent à reconquérir leur pouvoir après avoir subi comme une sorte de rééducation et que les serviteurs/esclaves Cléanthis comme Arlequin retrouvent, même avec des promesses d’amélioration, leur ancienne condition.
L’histoire a par moments presque l’allure d’une fable brechtienne. Deux Athéniens: le seigneur Iphicrate et son valet Arlequin, à la suite d’un naufrage, arrivent sur une île inconnue. Ils semblent être bien seuls. Mais un certain Trivelin, ancien esclave et gouverneur de l’île, signifie très vite à Iphicrate qu’il assurera la protection d’Arlequin et décide de leur faire inverser leurs habits. C’est la loi de l’île, explique-t-il,  pour que le maître, enfin lucide,  puisse reconnaître ses erreurs et traite désormais correctement ses employés. Aucune vengeance dans l’air mais une sorte de camp de rééducation nécessaire et transitoire.

Apparaissent alors deux femmes, Cléanthis et Euphrosine, elles aussi débarquées du bateau naufragé: Trivelin engage alors Cléanthis à faire une sorte de portrait de sa patronne,  cinglant et sans complaisance de ses petites manies et des humiliations qu’elle lui a fait subir. Les choses se compliquent! Cléanthis et Arlequin se mettent en effet eux aussi à jouer les séducteurs entre eux mais, en vain, dans une scène très drôle, sans que l’on sache très bien, si elle est au premier ou au second degré. Bref, il concluent vite  qu’ils ne sont pas faits pour ce genre de rituel qui n’est pas de leur classe. Et Arlequin propose à alors  Cléanthis de séduire Iphicrate et il ordonne à son maître de tomber amoureux d’elle. Quant à lui, il essayera de conquérir Euphrosine. Iphicrate essaye de de prendre Arlequin par les sentiments mais cela ne  marche pas et l’ancien valet n’est pas dupe. Comme dirait  Brecht, l’huile ne peut se mélanger à l’eau.

Euphrosine finit par avouer qu’elle a nettement  abusé de son pouvoir envers Cléanthis, et Arlequin pardonnera à son maître tous les mauvais traitements qu’il lui a infligés et lui rendra sa liberté dans un geste de générosité: il lui explique ce qui fait la différence entre les êtres: le cœur bon, la vertu et la raison et non la seule différence de classe sociale. Bref, Cléanthis comme Arlequin pensent que la leçon est suffisante et que pardon vaut mieux que vengeance, conformément au souhait de Trivelin. Euphrosine propose à Cléanthis de partager sa fortune avec elle.

Mais Trivelin va trouver les deux  serviteurs agenouillés devant leurs maîtres et il leur fait une petite leçon de morale : il demande à ces quatre naufragés qui ont vécu cette drôle d’aventure d’avoir une vraie réflexion sur la société: « la différence des conditions n’est qu’une épreuve que les Dieux font sur nous ». Et  Trivelin leur dit qu’un bateau pourra les ramener tous les quatre dans leur patrie,  à Athènes.
Trois siècles plus tard et soixante ans avant la Révolution française, Marivaux le visionnaire, frappe juste. Des dialogues écrit dans une langue admirable et un scénario,  étincelant.  Quant à la mise en scène de Christian Huitorel, elle a une justesse et une précision remarquables. Et sa direction d’acteurs formidablement efficace: en quelques minutes (et ce serait facile d’en faire un peu trop) il réussit  à camper ses personnages ; et  les cinq acteurs-dont lui-même- ont une diction et une gestuelle parfaite, crédibles jusqu’au bout.

Il y a comme une espèce de petit miracle sur la scène du Lucernaire et on l’on voit rarement un public aussi attentif.  Un théâtre « pauvre » comme aurait dit feu Grotowski, sans prétention aucune et sans vidéo!!! Sans non plus allers et retours dans la salle,   gadgets et criailleries: Christian Huitorel sait placer les choses et les sentiments à leur juste place. Avec un beau et vrai sens de l’artisanat théâtral.

Seul petit bémol, les pneus noirs qui servent de sièges sont d’une laideur insoupçonnable. Mieux vaut oublier… Pas grave et facilement réparable. Allez encore un effort, Christian Huitorel, comme aurait dit le cher marquis de Sade!
Alors à voir? Oui, y compris par les adolescents qui y trouveront facilement matière à réfléchir sur la la lutte des classes. Et Marivaux, qui écrivit cette comédie acide, apprécierait…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème) jusqu’au 27 août à 21 h 30

 


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