La Star des oublis

La Star des oublis d‘Ivane Daoudi mise en scène de Jean-Damien Barbin

 

.Ivane Daoudi est un auteur dont le nom ne dit rien aux jeunes générations. Elle avait écrit une dizaine de pièces,  (qui ne furent pas beaucoup jouées mais dont l’une pourtant Le Chant du départ  fut montée au Théâtre de la Ville par Jean-Pierre Vincent),  avant de disparaître en 1994 à 48 ans.  Elle écrivit aussi pour le cinéma et la télévision.Jean-Damien Barbin met en scène cette Star des oublis autrefois mise en scène  aussi par Hélène Vincent. Il s’agit de deux jeunes femmes assises dans un cinéma après la projection de Shangai Express de Joseph Von Sternberg; elle sont seules dans le noir. Il semble qu’elles ne se connaissent pas mais elles sont très vite comme aimantées l’une par l’autre. Elles sont profondément seules, c’est sans doute ce qui les réunit  aussitôt, et  rêvent de partir pour un ailleurs, pour un voyage de rêve- lequel elles ne le savent pas trop- mais un ailleurs qui passe aussi par la séduction immédiate  des corps.
Ada est violente
photostardesoublis1.jpg et dure,  profondément séductrice jusqu’à la perversion, et Cherry affiche le désir infini de se laisser séduire, même si elle sait probablement qu’elle en sera la victime consentante. Cela se passe dans une chambre d’ hôtel juste figurée par un praticable où l’on accède par un escalier de quelques marches qui se déploient et par un grand éventail de plastique rouge dans le fond. Juste ce qu’il faut pour évoquer cet univers glauque où elle sont plongées toutes les deux. dans ce cas, plus la passion se développe, plus règne l’envie irrésistible de tuer l’autre comme suprême accomplissement du destin. Aucune autre issue, on le pressent,  une fois leur passion amoureuse portée au zéntih et consommée. Ce qui évidemment ne tardera pas…
Jean-Damien Barbin-par ailleurs professeur au Conservatoire a dirigé ses deux comédiennes à leur demande  avec une maîtrise et une précision remarquable, jusque dans les silences..En évacuant tout réalisme, et c’est bien ainsi. Daphné Barbin et Alexandra Cahen ont une présence scénique indéniable et sont parvenues à rendre crédible cette rencontre amoureuse qui tournera au meurtre qui tient presque d’ un rituel. Il faut évidemment être sensible à l’univers d’Ivane Daoudi, ce que nous ne sommes pas beaucoup.  Reste un travail d’interprétation et de mise en scène de grande qualité assez rare dans le off pour être signalé.

Philippe du Vignal

Théâtre La Luna à 12h 35,  1 rue Séverine jusqu’au 31 juillet.


Archive pour 13 juillet, 2011

Le Suicidé


Le Suicidé
de Nicolaï Erdmann, mise en scène de Patrick Pineau.

Nicolaï Erdmann est un écrivain russe  (1902-1970) qui connut un grand succès avec Le mandat mais sa seconde pièce Le Sucidé, malgré le soutien de Meyerhold et de Boulgakov fut interdite quelques jours avant la première sur ordre du pouvoir stalinien. Erdman fut condamné à l’exil et ne vit jamais sa pièce représentée; c’était une satire virulente contre le régime soviétique qui tient à la fois de la farce et de la comédie…
C’est l’histoire de Semion Semionovitch qui a, une nuit une petite fringale, et veut manger un peu de saucisson de foie et éviter une scène de ménage.Il est en effet au chômage et culpabilise que ce soit sa femme, Maria Loukaniova qui le nourrisse. Mais  Maria  et sa mère pensent qu’il est dépressif et au bord du suicide. Elles vont donc rameuter  son voisin et ses amis pour le retrouver et l’empêcher de passer à l’acte et lui, petit homme assez falot, va tout d’un coup se retrouver au centre de l’attention de son entourage. La formidable machine  s’enclenche alors et Sémione pense alors qu’il vaut mieux qu’il disparaisse de façon à pouvoir continuer à exister aux yeux des autres.
Quand tout le monde le croira mort à la suite d’une mémorable cuite à la vodka, le voilà qui surgira de son cercueil au grand effroi de ses proches. Le texte est plein de trouvailles savoureuses du genre:  » Ce qu’un vivant tait, seul un mort peut le dire » ou « Plus que jamais, nous avons besoin de défunts idéologiques ». » On s’accoutume et pan! Le socialisme arrive! « . « Je regarde Paris d’un point de vue marxiste ».
Et l’on voit Sémione appeller le Kremlin avec cette phrase que n’aurait pas désavoué Pierre Dac:  » Quand un colosse appelle un colosse » et il déclare tout de go: « Eh! Bien oui, Marx ne m’a pas plu  » Il y a aussi nombre de parodies de  discours pontifiants: aucun doute là-dessus:  Erdmann,  comme Gogol qu’il admirait beaucoup, savait observer et écrire des dialogues à la fois absurdes et du plus haut comique, où il montre la vie des humbles pris dans un tourbillon personnel et politique dont ils n’arrivent pas à sortir. Les dialogues sont d’une écriture très précise et parfois cinglante qui peuvent devenir un délice pour une bande de comédiens  comme celle que Pineau a entraînés dans ses aventures depuis une bonne dizaine d’années: entre autres Anne Alvaro, Syvie Orcier, Aline Le Berre , Hervé Briaux…
Reste à savoir comment monter ce Suicidé  aujourd’hui quelque 80 ans après qu’Erdmann ait écrit la pièce. Patrick Pineau qui joue le rôle-titre avec bonheur, l’a mise en scène un peu comme une farce délirante, ce qui semble juste.Le spectacle a du mal à démarrer et à trouver son rythme exact, sans doute à cause de la scénographie de Sylvie Orcier. Côté jardin de cette immense carrière: splendide lieu-culte du festival depuis la création du Mahabharata par Brook, un grand mur gris sinistre surmonté de lampadaires fluo blanc évoque très bien cette société dure et sans grande perspective d’avenir pour l’individu embrigadé de force dans le grand rêve socialiste.
Au milieu de la carrière, il y a  des sortes de blockhaus gris qui vont se révéler être de  toutes petites pièces: la chambre de  Sémionov au papier peint vieillot et,  juste à côté, le ridicule salon de son voisin où se jouent une bonne partie de l’action.
Mais il y a une singulière disproportion- sans doute voulue par Sylvie Orcier qui a aussi assuré la scénographie- entre l’espace de jeu possible et celui où l’on joue réellement; l’on se demande ce que le public perché en haut des gradins de l’autre côté peut bien voir… Patrick Pineau a-t-il vraiment demandé à travailler dans cette carrière? Mais, ce n’était, en tout cas, pas l’idée du siècle en ce qui concerne les scènes d’intérieur. Pour les deux derniers actes avec notamment les scènes d’enterrement, jouer dans ce grand espace prend alors tout son sens, et le cortège  derrière le cercueil avec un prêtre (excellent Louis Beyler) qui se dandine en balançant son encensoir est une belle trouvaille. Et l’on sent que les vingt comédiens et musiciens ont un réel plaisir à jouer et à faire de la musique ensemble.
Alors à voir? A vous de voir…On est un peu déçu mais c’était inévitable: la pièce n’est pas vraiment faite pour un endroit aussi magique mais terriblement contraignant, et  le spectacle ne pourra  prendre tout son sens que sur une scène de théâtre…

Philippe du Vignal

Carrière Boulbon ( avec navette devant la Poste jusqu’au 15 juillet).
Ensuite à partir du 17 novembre: à Bourges, Chambéry, Lausanne, Grenoble, Villefranche, Bobigny, Sénart, Châtenay-Malabry, Evry, Tremblay-en-France, Le Havre, Lille, Lyon, Nantes, Perpignan, Miramas et Châteauvallon.


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Discours de la servitude volontaire

Discours de la servitude volontaire

 

 

La Boétie à l’honneur grâce à son Discours de la servitude volontaire (1550), mis en scène par Stéphane Verrue.

 

discourssurlaservitudevolontaire.jpgNul ne peut rester indifférent à l’analyse moderne de la réalité de la tyrannie que propose Étienne de La Boétie en son seizième siècle avec Discours de la servitude volontaire. En nos temps préélectoraux incertains et au regard des pays arabes Tunisie, Yémen, Égypte, Syrie…, ces contrées non reconnues démocratiquement et dont les peuples avaient été pensés comme « ignorants » et crispés dans leur soumission à des maîtres prétendus éternellement « savants », sont aujourd’hui en voie de désaliénation progressive du joug politique étatique. La pensée sur le monde bouge : apparaissent des états forts à déstabiliser enfin, et à bousculer, selon la raison.
Évidemment, la conviction philosophique de La Boétie s’en réfère déjà à l’Antiquité et à ses armées levées, prêtes à établir tel ou tel tyran capable d’asservir un peuple entier, mais il fait allusion aussi à son époque contemporaine à l’écoute des conflits religieux internes, comme aux guerres « européennes » en cours. À quoi est dû le pouvoir d’un seul ? À des circonstances hasardeuses le plus souvent, mais encore à l’appui peu honnête de trois ou quatre ou bien de quatre ou cinq lieutenants directement aux ordres de ce seul puissant qui les conforte de son regard appuyé, eux, les courtisans, les serviteurs zélés, qui, à leur tour, asservissent chacun, cinq ou six cents hommes à la même soumission et au même aveuglement. Et ainsi de suite … , c’est une question d’équilibre et d’échange entre personnes qui pensent « faire des affaires ». Est-ce le pouvoir de la « grande gueule » d’un seul qui suffit à impressionner des auditeurs paresseux et aisément influençables ? Se ferait-il que l’être non critique soit à la recherche inconsciente d’un tyran qui le tyrannise, ou dans la situation opposée, serait-ce que le dit « fort » cherche sans cesse un autre à tyranniser ? Mystère, énigme, malaise, La Boétie pose le problème et médite avec nous, en suivant l’argumentation naturelle du cours précis de sa parole.
Si on en revient à Locke, le gouvernement par la majorité est celui qui convient le mieux à la société civile. Sachant que la seule source de légitimité du pouvoir politique se trouve dans l’individu, chacun donc doit se soumettre à la décision de la majorité comme si c’était la sienne propre, car c’est là une des conditions de la viabilité de la société civile. Encore faudrait-il que les majorités qui se dessinent soient cohérentes dans leur raisonnement et restent lucides et clairvoyantes, responsables d’elles-mêmes.
François Clavier, en s’arrêtant sur ces mouvements de la pensée universelle, travaille de sa voix claire, posée et en même temps, interrogative, à la délivrance de toutes les sujétions présumées ou cachées. Il met royalement à mal l’idée d’autorité en vue de l’affranchissement à venir pour les libérations souhaitées.
Une séance intense de réflexion à la fois politique et poétique sur l’actualité.

 

 

 

Véronique Hotte

 

 

 

Discours de la servitude volontaire, adaptation et mise en scène de Stéphane Verrue. Du 7 au 29 juillet 2011 à 19h30. Théâtre des Halles : 04 32 76 24 51

Julie telle que

Crédit : Pierre Grosbois

Festival d’Avignon

Julie telle que  de Nadi Xerri-L, mise en scène de l’auteur.

 

Nadia-Xerri L. a écrit Julie telle que pour la comédienne Shams El Karoui, et elle a bien fait. Le spectacle relève d’un moment de théâtre d’une intensité rare, que joue une actrice accomplie. Le texte dit la blessure d’une sœur qui sait que se tient, durant le temps de sa parole et de sa confession, le procès de son frère aîné; il a commis un meurtre, lors d’une beuverie dans un bar nocturne. Ses parents et son second frère sont allés au tribunal, mais elle, au dernier moment, n’a pu avancer, immobilisée et figée sur le paillasson familial de l’entrée. Elle a refusé d’accompagner ses proches qui continuent à croire à l’impossibilité du crime perpétré par le jeune homme : « ça fait bientôt deux ans qu’on fige, qu’on crispe pour faire que surtout rien ne lâche, ne se liquéfie, ne se bouleverse. »
Deux ans d’attente cruelle et d’absence de vraie vie avant la préparation du procès. La douleur de Julie est muette, habitée d’un sentiment de tristesse et d’angoisse qui l’empêche d’agir. La vie de l’étudiante en anglais est ainsi bouleversée, à partir du moment ou le foyer originel a été touché intimement par l’emprisonnement du présumé coupable. La jeune fille ne peut être en mesure de se confier à ses camarades d’études.  Non, ce qu’elle porte en elle restera définitivement inavouable. En même temps, cette traversée de la peine morale personnelle agrandit et éduque son cœur d’une certaine manière, en dépit de tout.   La douleur stimulera la capacité à la fois sobre et percutante de cette expression féminine: Julie expose son discours comme elle déploierait un argumentaire. En tant que sœur d’Alex, « le séducteur qui aimante et fait peur », elle est prise de vertige quand elle devine la supposée réalité des faits, le désir fraternel d’avouer, suivi aussitôt de son dédit. Pour Julie comme pour les siens, comme pour tout le monde, « Tuer un homme est le symbole du Mal. Tuer sans que rien ne compense cette perte de vie, c’est le Mal, Mal absolu.» (Genet)
On ne peut faire mourir quiconque de mort violente, c’est l’un des dix commandements de la religion chrétienne, et un interdit dans toutes les cultures. Ce que révèle la situation tragique d’Alex, c’est aussi la violence indifférente d’une société inique qui peine à protéger les plus démunis, professionnellement et socialement, en les laissant sans protection à l’abandon au bord de la route.
La comédienne s’immobilise dans le noir puis reprend son parcours, en suivant le fil invisible des stations symboliques successives de sa vie meurtrie. Elle arpente les murs environnants et elle s’arrête encore, le visage éclairé par une flamme de vie, de désir , et d’envie, une volonté de comprendre et de rendre compte. Au centre du plateau, une porte vide, c’est l’entrée de tous les possibles pour Julie, l’entrée du gouffre comme l’entrée vers la libération de l’imaginaire apte à lui proposer un destin autre. Pour survivre à la douleur.

Véronique Hotte

Du 8 au 28 juillet 2011 (jours pairs). La Manufacture . Réservations : 04 90 85 12 71

Casanova ou les Variations Giacomo

  Casanova ou les Variations Giacomo de  John Malkovich

casanova.jpgCasanova ou les Variations Giacomo est une pièce opéra de chambre en deux actes pour deux acteurs – le très populaire John Malkovich et Ingeborga Dapkunaite – , pour deux chanteurs :le beau baryton Florian Boesch et la superbe soprano Sophie Klussmann – et pour un orchestre de musique de chambre des plus dignes – la Wiener Akademie sous la direction musicale de Martin Haselböck.
Cette musique élégante est composée d’extraits d’œuvres de deux contemporains exacts  de Casanova: Mozart et son librettiste Lorenzo Da Ponte, qui s’inspira de  sa personne pour construire le personnage de Don Giovanni. D’ailleurs, les plus beaux arias issus des Noces de Figaro, de Cosi Fan tutte et surtout de Don Giovanni sont ainsi réunis. Michael Sturminger met en scène ces écrits de Casanova, lourds des mystères équivoques de Venise, de ses intrigues plus ou moins corsées ou masquées, de l’amour et de l’art de la séduction. Au cours de rencontres variées, Casanova impose sa « qualité » de Vénitien, tour à tour violoniste, écrivain, magicien, espion, diplomate et bibliothécaire. Le libertin brûle de désir et de passion pour ses jolies conquêtes innombrables : nulle barrière ne se dessine devant lui si ce n’est la mort qui va l’obliger à découvrir la morale énigmatique de son existence.
Les mémoires de Giacomo Casanova (1790),  Histoire de ma vie, rédigée en français et considérée comme l’une des sources les plus authentiques des coutumes et de l’étiquette de la vie sociale de l’Europe du XVIII é siècle. La scénographie et les costumes de Renate Martin et d’Andreas Donhauser s’en donnent à cœur joie pour brosser l’univers mythique d’éclats, de miroirs et de moires de Casanova, le séducteur inlassable. Les costumes de cour – perruques et accessoires – sont magnifiques de couleurs, de lumières et de chatoiements, mais le décor qui peut paraître pompier et grossier de prime abord, subjugue finalement. L’œil du spectateur n’est pas indifférent à l’audace de ces trois énormes tentes plantées sur le plateau, trois mannequins en robes immenses et bouffantes à panier, avec des bustes généreusement décolletés pour tailles fines et languissantes.
La scénographie articulée sommairement,  abrite le cabinet du bibliothécaire ou de l’écrivain, la chambre à coucher, le salon, et se retourne – en l’envahissant et en l’enfermant – contre celui qui multiplie les assauts plus ou moins contrôlés sur la gent féminine, c’est-à-dire le cruel mais bien-aimé séducteur John Malkovich. L’acteur américain incarne l’homme à femmes, haï et poursuivi encore ; il pose sur la scène et pour la salle une voix ferme au débit scandé et vif. Il impose une présence naturelle intense et mystérieuse, dominatrice sans excès et raffinée. Sa partenaire Ingeborga Dapkunaite ne déroge pas à la figure féminine attendue – sveltesse, douceur et résignation décidée.
Le duo est « dédoublé » en un gracieux ballet de mouvements qui alternent sur la scène avec les deux interprètes lyriques lumineux, Florian Boesch et Sophie Klussmann, un écho somptueux à ces deux acteurs de théâtre bien trempés. Un quatuor d’excellence qui fait de cet opéra une œuvre puissante incontournable.

 Véronique Hotte

les 3, 4 et 5 juillet 2011 à l’Opéra Royal du Château de Versailles dans le cadre de Venise, Vivaldi, Versailles.

L’Événement



L’Événement d’Annie Ernaux, mise en scène de Jean-Michel Rivinoff.

le769ve769nement.jpgAujourd’hui, on parle d’IVG, d’interruption volontaire de grossesse, de « fausse couche » voulue ou pas, d’avortement accidentel ou provoqué. Le discours moralisateur et culpabilisant, fondé sur la pensée chrétienne, s’estompe peu à peu, mais il sourd implicitement encore de nos jours. L’avortement était alors pénalisé et considéré comme un meurtre atténué qui pouvait valoir des années de réclusion.
L’Événement d’Annie Ernaux a été en 1999 pour son écriture, mais il fait référence à cet épisode brutal dans sa violence, survenu plus de 30 ans auparavant dans la vie de la jeune femme. Un acte du réel en quelque sorte, à l’intérieur d’un quotidien banal dont Annie Ernaux est issue, et dont elle fait littérature au sens fort. L’Événement n’est évidemment pas un heureux événement mais l’avortement auquel elle doit faire face, seule, modeste étudiante de lettres en résidence universitaire à Rouen, incomprise des siens et sans amis véritables. Ce qu’elle décrit sobrement, c’est le parcours de combattante d’une femme à la fois perdue et décidée, qui ne veut pas se faire passer pour putain, ni fille facile ni fille mère, mais qui veut – de son libre choix – sauvegarder son être et son âme pour gagner sa vérité intime, survivre, en ayant recours à l’avortement interdit à l’époque. Une question de justice sociale, car si l’on était issu de la bourgeoisie aisée, il n’était pas difficile de s’affilier ou de s’acheter des aides et des complicités médicales malgré l’interdiction légale. Par contre, si l’on appartenait à un milieu d’origine humble, l’idée de pouvoir avorter n’allait pas sans l’évidence d’un chemin de croix à venir, recherche d’argent pour accomplir et cacher le malheureux événement. La peur du scandale faisait que l’on s’en remettait au commerce clandestin des faiseuses d’ange, pratiqué dans des lieux peu salubres et parfois par des mains peu expertes. Beaucoup de femmes mouraient ou restaient invalides. De justesse, ce ne fut pas le destin de la confidente. Annie Ernaux raconte dans le menu des jours et l’état de ses angoisses, l’expérience dont elle se fait fort : sentiment de panique, démarches diverses auprès de médecins sourds à sa requête dans leur confort feutré, trahisons ou double jeu des amis garçons, une amie maladroite à l’écoute pourtant, et promenades solitaires dans un hiver peu accueillant et une nature hostile, campagne normande, Rouen, Paris. On n’est pas loin de l’atmosphère de Madame Bovary. Mais la jeune femme lucide  n’est pas l’héroïne de Flaubert, elle s’en sortira, déterminée et maîtresse d’elle-même. Catherine Vuilliez qui joue avec l’ombre et la lumière, quelques objets rares choisis, et une sobriété à toute épreuve est magnifique de beauté, de liberté et de quant à soi. L’éloge d’une existence conquise individuellement grâce au pouvoir des mots.

Véronique Hotte

Du 6 au 29 juillet, relâche le 21, Théâtre Girasole Avignon. Réservations : 04 90 82 74 42

Le grand cahier

Festival d’Avignon

Le grand Cahier  d’Agota Kristof, adaptation et mise en scène de  Paula Giusti.

agota.jpgCe texte splendide et terrifiant d’Agota Krystof avait déjà été mis en scène par Estelle Savasta dans une version différente , avec seulement deux comédiens, au Théâtre 71 de Malakoff, voilà cinq ans. Paula Giusti, artiste argentine qui s’est formée aux côté d’Ariane Mnouchkine,  s’est emparée de l’expérience terrible de ces deux enfants jumeaux, laissés très jeunes pendant la guerre, sous la garde de leur féroce grand-mère, et qui font l’apprentissage volontaire de la douleur.
Paula Giusti dirige bien ses neuf excellents comédiens qui sont  aussi musiciens. Ils jonglent avec les rôles dans une distribution double pour les rôles principaux; deux jumeaux qui conservent leurs personnages comme l’indique le texte, mais il y a aussi  aussi deux grand-mères. Les neufs éléments de costumes très simples, ils sautent d’un rôle et d’un  instrument à l’autre.
Les jumeaux qui s’instruisent et notent tout dans leur grand cahier, s’endurcissent contre les coups qu’ils reçoivent en se frappant mutuellement, résistent et profitent du viol qu’un militaire allemand leur inflige pour se faire respecter par leur odieuse grand-mère en rapportant de l’argent.
Ils retrouveront leur père en fuite, et accepteront de l’aider à franchir une terrible frontière, mais il y perdra la vie et l’un des jumeaux réussira à la franchir derrière lui. Il y a dans le jeu expressionniste des comédiens un détachement , en même temps qu’un bel engagement qui traduit à merveille l’étonnante écriture d’Agota Krystof.

Edith Rappoport

Théâtre des Lucioles  jusqu’au 31 juillet . T: 04 90 14 05 51, www.trr.fr

Quand m’embrasserras-tu?

Festival d’Avignon

Quand m’embrasseras-tu ? spectacle musical de la compagnie Brozzoni, texte de Mahmoud Darwich, composition musicale de Georges Baux, Claude Gomez et Abdelwaheb Sefsaf.

Nous sommes assis face à une immense page d’écriture presque enfantine, ce sont les souvenirs d’enfant de Mahmoud Darwich, ceux de la terrible fuite  de tous les habitants de son village expulsés  vers le Liban. Les musiciens entrent en scène, commencent à jouer, pendant qu’Abdelwahab, déclame, profère avec une belle rage les poèmes terribles de Darwich : “Bombardez notre ombre, les poèmes ont séché sur nos babines, ne faites pas de signe de victoire au dessus de nos cadavres…Celui qui invente son histoire hérite du sang des mots…”.
Une  séquence , à la fois  belle et poignante,  évoque l’impossible retour à Gaza d’un fils qui veut retrouver sa mère. C’est elle qui viendra avec l’eau, le sel et la nourriture qu’elle a préparé pour la fête rituelle qu’elle offre à son fils banni. Pendant ce temps Thierry Xavier se livre à une peinture athlétique, recouvrant la page d’écriture de couches menaçantes, yeux crevés, blessures de toute sorte.
Un vrai et fort moment d’émotion poétique.

 

Edith Rappoport

La Manufacture à 14 h 15 jusqu’au 28 juillet.contact olivia4@free.fr

Estil un homme?

 

Festival d’Avignon

Est-il un homme? adaptation théâtrale et traduction française de Primo Levi, jeu, lumière et mise en scène de Mario Dragunsky.

Une errance dans les rues, au hasard de la fourmilière du festival off , nous a menée aux portes de ce temple protestant et a ravivé les souvenirs de cette lecture de Primo Levi et de l’extraordinaire force de vie qui en émanait. Mario Dragunsky incarne  Primo Levi et les différents protagonistes de cette traversée de l’enfer concentrationnaire, mais on est toujours déçu par la concrétisation théâtrale des livres qu’on a beaucoup aimés.
Mario Dragunski use et abuse des noirs entre chaque séquence et, malgré un décor soigné, on ne retrouve pas les images surgies de la lecture intérieure. Il n’oublie pas néanmoins que c’est grâce à la lecture  de L’Enfer de Dante que Primo Levi à pu survivre, et sa libération du camp ,après la mort d’un de ses compagnons de souffrance, fait naître à la fin  une belle émotion.

 

Edith Rappoport

Temple Saint Martial jusqu’au 31 juillet t: 06 17 34 15 31

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