Entretien avec Giulia Lazzarini

giulialazzarini.jpgEntretien avec Giulia Lazzarini.

 

 Ce fut l’une des grandes comédiennes de Giorgio Strehler, metteur en scène exceptionnel et directeur du Piccolo Teatro de Milan qui la fit jouer souvent: entre autres dans Les Géants de la Montagne de Pirandello , Il Campiello de Goldoni, Le Roi Lear, La Cerisaie, l’Opéra de Quat’ sous, et cette très fameuse Tempête où elle fut l’interprète d’Ariel, Tempête qu’elle retrouve aujourd’hui dans Remake de Myriam Tanant, spectacle qui vient d’être créé au Festival Teatro a Corte de Turin (voir article du Théâtre du Blog) et où elle est tout fait remarquable.

- Comment est né cette idée de Remake où plus de trente après, vous êtes sur scène confrontée par le biais du film, au personnage d’Ariel? 

- Vous savez bien sûr que Myriam Tanant avait travaillé avec Giorgio Strehler quand il dirigeait l’Odéon-Théâtre de l’Europe,  et nous nous étions souvent rencontrées, quand Myriam Tanant venait à l’Université de Milan rejoindre ce groupe d’intellectuels et d’artistes créé autour de Strehler et  qui a perduré après sa mort brutale, en 97, il y a déjà treize ans. Et elle m’a proposé de travailler sur un spectacle qui évoquerait cette fameuse Tempête et sur ce que peut être le travail d’une comédienne ans la situation difficile où se trouvait l’Italie,comme vous l’expliquez bien dans votre article.
  1978, c’était le temps des brigades rouges, de l’horrible assassinat d’Aldo Moro. Ce fut une période très dure pour tout le Piccolo Teatro et Giorgio en a beaucoup souffert, et quand Prospéro, à la fin, casse sa baguette, on peut y voir aussi comme un témoignage de la condition du théâtre italien de l’époque. Tristesse et désillusion de voir son message à lui n’avait pas été reconnu… Strehler, le créateur de nombres de mises en scène sublimes était aussi quelqu’un de fragile, et il s’est aperçu à cette occasion qu’il n’avait pas que des amis!
Il ne voulait même pas voir la vidéo que son assistant-Carlo, mon mari aujourd’hui décédé- avait réalisée.
  Et le soir où le film est passé à la télévision, nous étions tous les deux à le regarder avec Carlo. Le téléphone sonne; je répond. « Ici, Giorgio, tu me passes Carlo,et nous avions un peu peur de sa réaction, parce qu’il refusait catégoriquement de voir ses spectacles, même le soir de la première. Il avait trop peur. Mais ce soir là, il dit à Carlo:  » Cest une chose merveilleuse à partager ». Et, quand il devait jouer, je n’ai jamais vu un comédien avoir autant le trac, et il m’ a même demandé,  pour une lecture d’extraits de Faust, de jouer finalement, en plus du rôle de Marguerite, celui du Docteur Faust. » Toutes les comédiennes rêveraient de le faire, m’a-t–il dit , et je l’ai donc fait…

 

- Il me semble connaître déjà la réponse mais je vous pose la question: que se passe-t-il pour vous comédienne sur scène , quand les sublimes images ne noir et blanc, au graphisme épuré, de l’Ariel que vous étiez dans les airs, commencent à défiler?

 

- Vous avez bien compris; cela a été un grand choc émotionnel; j’avais 44 ans, je volais en l’air avec la grande complicité du machiniste qui tirait les fils. Mais, en me revoyant dans cet Ariel qui arrive en volant  dans les bras de Prospéro, même si je le savais mais ce n’est pas la même chose- j’ai pris conscience que je ne pouvais plus et que je pourrais plus jamais jouer ce rôle… Ce fut une des saisons formidables de ma vie: La tempête a été jouée un peu partout de 78 à 84, même aux Etats-Unis à New York comme à Los Angeles, mais, maintenant pour moi, c’est la saison où l’on peut encore jouer, bien sûr, mais les pieds sur scène…

 - Que jouez-vous actuellement?

 Je viens de finir une tournée avec Rosita la célibataire que  Garcia Lorca écrivit et créa en 35 et que Luis Pasqual a monté avec le Piccolo, et puis je vais jouer à la rentrée ce Remake au théâtre Astra de Turin où il vient d’être créé puis à Gênes, Brescia et chez vous à Gap cet hiver. Je joue aussi dans le  film de Jordana sur l’attentat qui eut lieu en 69 dans la Banca dell’ Agricultura en plein cœur de Milan qui fit dix morts et une centaine de blessés. Pinelli, cheminot anarchiste fut accusé mais fit une chute mortelle d’une fenêtre du commissariat. Je joue la mère de Pinelli dans le film. Calabresi, le chef commissaire, fut soupçonné de ce crime; finalement relaxé, il sera assassiné deux ans plus tard. Et le mystère de cet attentat attribué en fait aux milieux d’extrême droite infiltré par des agents américains de la CIA  ne fut jamais résolu…

 - Quelle relation avez-vous avec le théâtre contemporain?

 - Je n’aime que le théâtre qui a quelque chose à dire comme au Teatro Vale à Rome où fut créé Six personnages .. de Pirandello, et qui est occupé depuis deux mois par des artistes qui y dorment parfois. J’admire cette nouvelle génération d’acteurs qui ont une volonté politique. C’est déjà une bataille de gagnée quand on réussit à poser la question. Comme, par exemple, le scandale de la nomination de Luca de Frisco à la tête du Teatro Stabile de Naples, visiblement protégé par le sous-secrétaire d’Etat Janni Letta. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les barbares italiens qui vont arriver à détruire le théâtre italien.
Tout s’est beaucoup fragilisé, et il n’y a plus la possibilité de dire grand chose, même si on ne peut pas vraiment parler d’auto-censure. Ni même de censure, comme ce fut le cas dans années 60,  quand l’église catholique arrivait à faire interdire par la démocratie chrétienne au pouvoir, Le Vicaire, une tragédie chrétienne, créée en 53 par Piscator en Allemagne, où l’auteur accuse Pie XII de complicité dans  l’extermination des Juifs par les nazis.
Mais maintenant l’église catholique a déjà fort à faire pour se censurer elle-même! Elle s’en tient toujours  aux règles du passé et n’a toujours pas compris- avortement, mariage, euthanasie-que le monde avait  bien changé…

- Que faites-vous à Milan quand vous ne répétez ni ne jouez?

-  Mon mari est décédé, beaucoup d’amis ont aussi disparu mais enfin il m’en reste. J’ai le bonheur d’avoir une famille, ma fille habite Londres où je vais souvent; je vais aussi au théâtre comme spectatrice mais je suis plus indulgente que dans mon travail personnel que ce soit sur scène ou sur un plateau de cinéma. Et puis, je donne de temps en temps des stages à de jeunes comédiens en Italie ou à la Cartoucherie de Vincennes, par exemple, sur Il Campiello de Goldoni;  à la fin de ce  stage, ces jeunes garçons et filles avaient quelque chose de vénitien, et avaient acquis la musicalité de la langue italienne, même quand ils travaillaient en français… J’aime vraiment beaucoup transmettre et j’ai enseigné aussi à l’école du Piccolo; je crois que c’est vraiment très bon pour un comédien de jouer et d’enseigner. On reçoit beaucoup en transmettant, et, réussir à expliquer quelque chose à un autre, c’est réussir à l’expliquer à soi-même.

- Merci beaucoup, Giulia. Merci aussi pour son aide précieuse à Beppe Navello, directeur du Festival Teatro a Corte

 

Philippe du Vignal

 

 

 

 

 


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