René l’énervé

René l’énervé, opéra bouffe et tumultueux, texte et mise en scène de Jean-Michel Ribes, musique de Reinhardt Wagner.

 

rene769.jpg  Jean-Michel Ribes a toujours aimé flirter avec l’absurde, et non sans talent, à l’ombre,  dit-il, des dadaïstes et on se souvient  des formidables  Palace (1998) ou Merci, Bernard  (1982-1984) à la télévision,  ou encore de ses Nouvelles brèves de comptoir adaptées du recueil de Jean-Marie Gourio.
Cette fois, Ribes a eu l’idée ,à travers une sorte d’opéra-bouffe, de s’en prendre au monde politique avec un syllogisme  du genre:  » puisque les politiques font du spectacle, il est bien normal que les hommes de spectacle fassent de la politique. Ils méritaient bien René l’énervé! C’est un minimum! »  On veut bien mais c’est à voir.. et, en général, les spectacles fondés sur ce genre de syllogisme, mieux vaut se méfier.
Mais René l’énervé, cela parle de quoi au juste? Un conte sur le pouvoir et les clowneries de l’homme qui devient providentiel, comme Ribes le prétend, « une bouffonnerie coloriée, une sorte de ras-le-bol en chansons » A lire sa note d’intention, cela donnerait envie d’y aller voir de plus près, donc nous sommes allés y voir de plus près, et malheureusement, on est loin du compte. Cela commence plutôt bien par un chœur  de deux hommes et deux femmes drapés en statues grecques: ils chantent bien, c’est frai et drôle mais le bonheur est de très courte durée.
Et l’on va assister à  quelque chose qui se voudrait être  une parodie du pouvoir actuel : un petit commerçant , parce qu’il ne gêne personne, va être élu Président de la République. Il est petit, en pantalon et survêtement de gymnastique, et souvent son double, le petit commerçant, est là sur scène, comme en miroir, pour lui rappeler ce qu’il était avant d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État. Il avait une boutique où il vendait même des produits de Hongrie (sic). Léger, léger!!!
Il a une épouse que l’on verra peu et qui finira par divorcer. Mais il retombera vite amoureux d’une danseuse espagnole caricaturale.  Si vous ne voyez pas les clins d’œil. gros comme L’Elysée….  Bien entendu le petit René a des opposants politiques , bien paresseux …qui n’ont aucune idée et que l’on voit dormir chacun sur un matelas, et des Verts, tous ridicules et habillés de toutes les nuances de vert, et enfin une autre opposition plus méchante en treillis montre qu’elle existe bien :  les cons de la nation avec, chacun, un bandeau sur le bras marqué C.N.  Cà, c’est vraiment osé!
On a connu Ribes mieux  inspiré, surtout quand il travaillait avec le merveilleux et caustique Topor que nous avons  eu le bonheur de connaître un peu.  René a une maman envahissante qui est aux petits soins pour lui et il préside aussi un conseil des ministres, dont l’un s’appelle Le Ministre pour la modestie on  ne craint personne, et un autre Le Ministre de la tête droite et du menton en l’air. Quant au Ministre de la Culture, il arrive en retard  sur un scooter et l’on comprend vite qu’il est au mieux avec l’épouse du Président qui cherche à lui faire placer ses copains…  Il y a aussi trois jeunes philosophes débitant quelques sornettes!
Quant aux Grecs, ils se font repousser sauvagement, mais le chœur proclame haut et fort que c’est le pays de nos vacances…. et l’on n’échappera pas à la petite leçon de morale finale: le petit commerçant finira par tuer d’un coup de couteau le Président:  » Je suis le vrai René, je vous ai sauvé de moi-même! Et ,à l’extrême fin, le peuple s’exprime d’une seule voix: « Nous ne voulons plus de cela ». Plus conventionnel, plus réactionnaire malgré quelques petites-toutes petites-piques… c’est du rarement vu!
La chose dure presque trois heures,entracte compris, et le moins que l’on puisse dire , c’est que Jean-Michel Ribes est loin de faire œuvre politique comme il le croit un peu naïvement, et son cher et important voisin de l’autre côté des Champs-Elysées n’a rien à craindre  de cette très vague et très gentille parodie du pouvoir actuel.
On se demande où Jean-Michel Ribes a voulu aller et comment ol  n’a pas compris que cette création n’allait avoir rien surprenant, comme il l’espérait. Le scénario et les dialogues sont affligeants de pauvreté (sans doute écrits au second degré en vers de mirliton mais on sait que dans ce cas, le second degré rejoint très vite le premier) et pratiquement tous chantés, et avec des micros HF, ce qui n’arrange pas les choses. La saturation en effet est vite au rendez-vous, et l’on finit par ne plus vraiment écouter!
Même si la musique de Reinhardt Wagner, vieux complice de Ribes, est plutôt réussie et  si le petit orchestre défend bien sa partition, et si les vingt chanteurs/acteurs se donnent du mal et font leur  travail,  impeccablement réglé par le chorégraphe Lionel Roche, et ont plutôt l’air de s’amuser…
On peut au moins reconnaître à Jean-Michel Ribes d’avoir le talent de savoir s’entourer. Mais, même bien géré sur le plan technique, ce vague mélange opéra bouffe/ imagerie politique  ne fonctionne pas et, on le sait bien, ce n’est jamais le culte de la forme qui peut sauver un tel vide de sens. Le théâtre reste un vrai lieu de liberté mais il est impossible d’ en évacuer une  véritable relation au langage: c’est ce qui fait sa véritable force.
Ce n’est pas pour rien qu’Adorno désignait avec raison la création artistique comme un lieu de résistance contre les oppressions bétifiantes. Mais sous la dénomination d »opéra bouffe et tumultueux », la soupe fadasse de chansons que nous sert Jean-Michel Ribes, pendant presque trois heures n’a rien de provocateur comme il voudrait nous le faire croire! Au contraire! Alors que pour donner l’expression d’une volonté critique politique,  il lui aurait fallu aller vers un ordre vraiment aiguillé par la recherche d’un sens. Avec une petite scène, et trois bouts de ficelle, quelques instruments de musique et des extraits d’articles et des chiffres  traitant de l’actualité politique, le Théâtre de l’Unité, dans son kapouchnik mensuel à Audincourt- un cabaret politique à base d’impros (voir Le Théâtre du Blog), privilégie justement  cette relation au langage qui fait  toute la force d’un spectacle de ce genre…Et c’est cela dont Jean-Michel Ribes n’a pas pu- ou voulu-se servir. Il ne fallait pas rêver: une bouffonnerie bien mordante, qui dise vraiment les choses, dans un théâtre officiel et  bien subventionné, à quelques pas du palais présidentiel…
 » C’est par la sensibilité aux mots, la sensibilité aux images que l’homme créateur pourra se défendre contre la perversion de la langage, contre la mécanisation des esprits, contre le nouveau et terrible remodelage des âmes en cours dans nos sociétés dites, comme par dérision, libérales« , écrit avec raison notre ami et collaborateur du Théâtre du Blog ,Gérard Conio. Ici, rien de tout cela qu’un spectacle sans doute bien réalisé mais sans aucune âme, ni véritable ambition.
Et le public? La salle était bourrée ce soir de première avec ,sans aucun doute , beaucoup d’amis mais les applaudissements, même avec quelques rappels furent loin d’être généreux; c’est plutôt rassurant: le public, plus intelligent que l’on ne croit, n’était pas du tout dupe de ce qu’on lui avait servi… On ressort de là, en ayant-soyons justes-parfois  souri,  mais quand même assez assommé!
Alors à voir? Sûrement pas, ou alors, donnez-nous, ne serait ce qu’un seul argument un peu convaincant…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 29 octobre.


Archive pour 12 septembre, 2011

René l’énervé

René l’énervé, opéra bouffe et tumultueux, texte et mise en scène de Jean-Michel Ribes, musique de Reinhardt Wagner.

 

rene769.jpg  Jean-Michel Ribes a toujours aimé flirter avec l’absurde, et non sans talent, à l’ombre,  dit-il, des dadaïstes et on se souvient  des formidables  Palace (1998) ou Merci, Bernard  (1982-1984) à la télévision,  ou encore de ses Nouvelles brèves de comptoir adaptées du recueil de Jean-Marie Gourio.
Cette fois, Ribes a eu l’idée ,à travers une sorte d’opéra-bouffe, de s’en prendre au monde politique avec un syllogisme  du genre:  » puisque les politiques font du spectacle, il est bien normal que les hommes de spectacle fassent de la politique. Ils méritaient bien René l’énervé! C’est un minimum! »  On veut bien mais c’est à voir.. et, en général, les spectacles fondés sur ce genre de syllogisme, mieux vaut se méfier.
Mais René l’énervé, cela parle de quoi au juste? Un conte sur le pouvoir et les clowneries de l’homme qui devient providentiel, comme Ribes le prétend, « une bouffonnerie coloriée, une sorte de ras-le-bol en chansons » A lire sa note d’intention, cela donnerait envie d’y aller voir de plus près, donc nous sommes allés y voir de plus près, et malheureusement, on est loin du compte. Cela commence plutôt bien par un chœur  de deux hommes et deux femmes drapés en statues grecques: ils chantent bien, c’est frai et drôle mais le bonheur est de très courte durée.
Et l’on va assister à  quelque chose qui se voudrait être  une parodie du pouvoir actuel : un petit commerçant , parce qu’il ne gêne personne, va être élu Président de la République. Il est petit, en pantalon et survêtement de gymnastique, et souvent son double, le petit commerçant, est là sur scène, comme en miroir, pour lui rappeler ce qu’il était avant d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État. Il avait une boutique où il vendait même des produits de Hongrie (sic). Léger, léger!!!
Il a une épouse que l’on verra peu et qui finira par divorcer. Mais il retombera vite amoureux d’une danseuse espagnole caricaturale.  Si vous ne voyez pas les clins d’œil. gros comme L’Elysée….  Bien entendu le petit René a des opposants politiques , bien paresseux …qui n’ont aucune idée et que l’on voit dormir chacun sur un matelas, et des Verts, tous ridicules et habillés de toutes les nuances de vert, et enfin une autre opposition plus méchante en treillis montre qu’elle existe bien :  les cons de la nation avec, chacun, un bandeau sur le bras marqué C.N.  Cà, c’est vraiment osé!
On a connu Ribes mieux  inspiré, surtout quand il travaillait avec le merveilleux et caustique Topor que nous avons  eu le bonheur de connaître un peu.  René a une maman envahissante qui est aux petits soins pour lui et il préside aussi un conseil des ministres, dont l’un s’appelle Le Ministre pour la modestie on  ne craint personne, et un autre Le Ministre de la tête droite et du menton en l’air. Quant au Ministre de la Culture, il arrive en retard  sur un scooter et l’on comprend vite qu’il est au mieux avec l’épouse du Président qui cherche à lui faire placer ses copains…  Il y a aussi trois jeunes philosophes débitant quelques sornettes!
Quant aux Grecs, ils se font repousser sauvagement, mais le chœur proclame haut et fort que c’est le pays de nos vacances…. et l’on n’échappera pas à la petite leçon de morale finale: le petit commerçant finira par tuer d’un coup de couteau le Président:  » Je suis le vrai René, je vous ai sauvé de moi-même! Et ,à l’extrême fin, le peuple s’exprime d’une seule voix: « Nous ne voulons plus de cela ». Plus conventionnel, plus réactionnaire malgré quelques petites-toutes petites-piques… c’est du rarement vu!
La chose dure presque trois heures,entracte compris, et le moins que l’on puisse dire , c’est que Jean-Michel Ribes est loin de faire œuvre politique comme il le croit un peu naïvement, et son cher et important voisin de l’autre côté des Champs-Elysées n’a rien à craindre  de cette très vague et très gentille parodie du pouvoir actuel.
On se demande où Jean-Michel Ribes a voulu aller et comment ol  n’a pas compris que cette création n’allait avoir rien surprenant, comme il l’espérait. Le scénario et les dialogues sont affligeants de pauvreté (sans doute écrits au second degré en vers de mirliton mais on sait que dans ce cas, le second degré rejoint très vite le premier) et pratiquement tous chantés, et avec des micros HF, ce qui n’arrange pas les choses. La saturation en effet est vite au rendez-vous, et l’on finit par ne plus vraiment écouter!
Même si la musique de Reinhardt Wagner, vieux complice de Ribes, est plutôt réussie et  si le petit orchestre défend bien sa partition, et si les vingt chanteurs/acteurs se donnent du mal et font leur  travail,  impeccablement réglé par le chorégraphe Lionel Roche, et ont plutôt l’air de s’amuser…
On peut au moins reconnaître à Jean-Michel Ribes d’avoir le talent de savoir s’entourer. Mais, même bien géré sur le plan technique, ce vague mélange opéra bouffe/ imagerie politique  ne fonctionne pas et, on le sait bien, ce n’est jamais le culte de la forme qui peut sauver un tel vide de sens. Le théâtre reste un vrai lieu de liberté mais il est impossible d’ en évacuer une  véritable relation au langage: c’est ce qui fait sa véritable force.
Ce n’est pas pour rien qu’Adorno désignait avec raison la création artistique comme un lieu de résistance contre les oppressions bétifiantes. Mais sous la dénomination d »opéra bouffe et tumultueux », la soupe fadasse de chansons que nous sert Jean-Michel Ribes, pendant presque trois heures n’a rien de provocateur comme il voudrait nous le faire croire! Au contraire! Alors que pour donner l’expression d’une volonté critique politique,  il lui aurait fallu aller vers un ordre vraiment aiguillé par la recherche d’un sens. Avec une petite scène, et trois bouts de ficelle, quelques instruments de musique et des extraits d’articles et des chiffres  traitant de l’actualité politique, le Théâtre de l’Unité, dans son kapouchnik mensuel à Audincourt- un cabaret politique à base d’impros (voir Le Théâtre du Blog), privilégie justement  cette relation au langage qui fait  toute la force d’un spectacle de ce genre…Et c’est cela dont Jean-Michel Ribes n’a pas pu- ou voulu-se servir. Il ne fallait pas rêver: une bouffonnerie bien mordante, qui dise vraiment les choses, dans un théâtre officiel et  bien subventionné, à quelques pas du palais présidentiel…
 » C’est par la sensibilité aux mots, la sensibilité aux images que l’homme créateur pourra se défendre contre la perversion de la langage, contre la mécanisation des esprits, contre le nouveau et terrible remodelage des âmes en cours dans nos sociétés dites, comme par dérision, libérales« , écrit avec raison notre ami et collaborateur du Théâtre du Blog ,Gérard Conio. Ici, rien de tout cela qu’un spectacle sans doute bien réalisé mais sans aucune âme, ni véritable ambition.
Et le public? La salle était bourrée ce soir de première avec ,sans aucun doute , beaucoup d’amis mais les applaudissements, même avec quelques rappels furent loin d’être généreux; c’est plutôt rassurant: le public, plus intelligent que l’on ne croit, n’était pas du tout dupe de ce qu’on lui avait servi… On ressort de là, en ayant-soyons justes-parfois  souri,  mais quand même assez assommé!
Alors à voir? Sûrement pas, ou alors, donnez-nous, ne serait ce qu’un seul argument un peu convaincant…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 29 octobre.

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