La Pluie d’été


La pluie d’été  de Marguerite Duras par le Club de la vie inimitable , adaptation et mise en scène de Lucas Bonifait.

ARCADI, la Maison des Métallos et le Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis ont soutenu une initiative pertinente lancée par Frédéric Fachena du Collectif 12 de Mantes-la-Jolie, en présentant un festival de la jeune création théâtrale qui permet à des  compagnies de reprendre ou de jouer leur création.
Le Club de la vie inimitable est un collectif théâtral créé en 2008, basé à Paris qui a consolidé, projet après projet “un corpus poétique et visuel qui emprunte à une culture actuelle et non académique”.
Nous sommes assis en carré autour d’un espace restreint, les trois acteurs assis à nos côtés se lèvent pour interpréter à tour de rôle les personnages de cette famille pauvre immigrée de Vitry dont le fils Ernesto ne veut plus aller à l’école “où l’on apprend des choses que je ne sais pas! » (…) « Ça commence par les parents, ils vont en prison” !.
Le père et la mère font une démarche auprès du directeur de l’école pour le convaincre du bien-fondé du refus de leur fils.
On goûte pleinement ce texte bizarre qui a fait le délice de lecteurs passionnés (surtout des lectrices) dès la publication du texte en 1990. L’échange des rôles entre les acteurs qui annoncent leurs personnages délivre la représentation de tout réalisme.

 

NEUF MÈTRE CARRÉS  Compagnie des rescapés d’après Paroles de détenus, lettres et écrits de prison sous la direction de Jean-Pierre Guéno, mise en scène et scénographie Sébastien Chenot.

La Compagnie des rescapés se propose d’amener le théâtre à la rencontre du spectateur dans des espaces non conventionnels. Sept acteurs nous livrent ces paroles de détenus dans un quadrilatère blanc cerné par des cuvettes de WC, avec un ballet de panneaux recouverts de tissu blanc.
Malgré une belle présence des comédiens dont on sent le réel investissement, la linéarité de ces témoignages finit par lasser.

Edith Rappoport

Maison des Métallos


Archive pour septembre, 2011

Introspection

Introspection de Peter Handke,  mise en scène de Gwenaël Morin. 

Le metteur en scène est maintenant bien connu du milieu théâtral avec un parcours des plus exigeant notamment avec  son Théâtre Permanent  aux laboratoires d’Aubervilliers où il avait installé un collectif de travail des plus intensifs qui ressemblait à une véritable ruche doté d’une réelle capacité d’expérimentation mais aussi d’innovation, même et surtout quand il s’agit de pièces dites classiques. Avec des hauts et des bas, bien sûr mais toujours avec rigueur et intelligence.
Pas de décors, pas de « costumes », pas de jeux de lumières sophistiqués mais toute l’énergie du spectacle confiée aux seuls comédiens. Et toute cette énergie et cette acquisition de savoir-faire finit par payer…  Il a ainsi présenté le mois dernier une remarquable Antigone d’après Sophocle, dans une cour d’HLM, au dernier Festival d’Aurillac qui a fait un véritable tabac. (voir Le Théâtre du Blog).
Cette fois, G. Morin est allé chercher des fragments d’un texte de Peter Handke  paru en 68. Rien sur le plateau de la petite salle du Théâtre de la Bastille sinon le texte entier affiché collé sur le mur du fond, et le mot Introspection en français et en allemand: Selbstbezichtigung. C’est tout.  Les acteurs sont déjà présents sur le plateau, discrètement sur les deux côtés puis viennent se placer en rang quatre filles et quatre garçons à un mètre du premier rang du public. Ce n’est pas sans rappeler (du Vignal, par pitié, arrêtez de nous resservir vos vieux souvenirs, cela devient fatiguant!) les Mysteries and smaller pieces du fameux Living Theater: même rigueur dans le phrasé, même présence sur le plateau, même  concentration.
Et débute alors  cette étonnante profération du texte de Peter Handke écrit à l’origine pour deux personnages. dans un chœur à huit: alternance une voix/ sept voix ou quatre voix féminines/ quatre voix masculines en réponse, ou avec la totalité du chœur. Et se dévide ainsi cette incantation personnelle qui nous touche de près quant au mode de vie  et à la conduite personnelle, jusque dans les détails insignifiants du quotidien et dans les contradictions les plus élémentaires.
Avec cette litanie du « je » qui revient sans cesse: « J’ai appris qu’il y avait des règlements pour la conduite et pour la pensée. J’ai appris qu’il y avait des règlements pour l’intérieur et pour le dehors. Des règlements pour les choses et pour les hommes. Des règlements généraux et particuliers. Des règlements pour ici-bas et pour la vie éternelle. Des règlements pour l’air, l’eau, le feu, la terre. J’ai appris les règlements et les dérogations. Les règles fondamentales et les règles dérivées. J’ai appris à me plier aux règlements. Je suis devenu un animal social. »
Et la profération de cette litanie  qui pourrait être exaspérante, ne l’est jamais, sans doute parce qu’elle nous touche personnellement, parce qu’elle va  du plus intime à l’universel, avec  quelque chose qui tourne à la folie. Parce que Gwenaël Morin a  fait un travail dramaturgique très solide et eu cette idée formidable de transformer cette partition à deux voix en un chœur qui dit les choses avec une diction, une force et une intelligence du texte assez rares pour être signalées.
Et avec un tempo tout à fait juste: aucune longueur dans cette construction,ce qui est assez rare mais il y a visiblement derrière un gros travail d’une précision exemplaire: la formation d’architecte de G. Morin a dû lui servir, et quand tout est dit ou à peu près, quarante cinq minutes plus loin, le spectacle s’arrête d’un coup: pas de longueurs, pas de fausses fins: la pensée et le temps pour une fois, sont en parfaite harmonie et les comédiens tous remarquables : six de sa troupe: Gianfranco Poddighe , Mélanie Bourgeois, Alexandre Michel , Natalie Royer , Thomas Poulard et deux élèves par roulement de la dernière promotion de l’ École de Saint-Etienne.
Allez-y, vraiment allez-y; on a l’impression de sortir de la Bastille avec l’impression que l’on vous a véritablement parlé et respecté: cela fait toujours du bien par où cela passe.  Cela ne dure que 45 minutes? Oui et après? Mieux vaut quarante cinq minutes de beauté théâtrale que presque trois heures d’opéra-bouffe indigent et laborieux.

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Bastille  jusqu’au 23 septembre et du 6 au 20 octobre.  

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Frères d’hiver

Frères d’hiver de Michel Ouellette, mise en scène de Joel Beddows,

 

freresdhivercreditsylvainsabatie33.jpg  Deux cercles concentriques; au milieu, une forme ovale baignée de lumière douce et froide qui semble vibrer comme une couche de liquide instable, une illusion bien sûr, évoquée par des éclairages bleuâtres et glacés, un paysage d’hiver symboliste. Un jeune homme s’est laissé enfoncer jusqu’au fond de l’eau glacée et le voilà,  cadavre gelé étendu sur une table en inox. Nous ne le voyons pas. C’est Pierre, son frère, qui nous en parle. Enfin, un jeu de lumières bleues, jaunes, rouges tissent des liens entre ces images et le paysage hivernal éclairé par la lumière du soleil matinal, jusqu’à ce que cette boule de braise suspendue dans le ciel, nous aveugle.
Grâce à des effets synesthésiques remarquables, les éclairages de Guillaume Houet donnent substance au monde poétique de Michel Ouellette et Joël Beddows gère le texte, les sonorités, les éclairages et les comédiens, comme un grand chef d’orchestre. Il marie la parole évocatrice de ces figures scéniques qui tentent de s’expliquer, des sonorités au-delà du réel et des récits intimes sur la séparation de deux jumeaux et leurs retrouvailles au-delà de la mort.
Paul, jeune tourmenté qui s’est  toujours senti « différent », est mort sous la glace, dans ce paysage hivernal d’une pureté impeccable. Plus tard, Pierre, retrouve le Journal d’accompagnement de Paul et  part à la quête de ce frère qu’il n’a jamais vraiment connu mais qui aimait écrire. Mieux connaître son  frère devient autant une quête de soi, qu’une remontée douleureuse dans la mémoire familiale. Les mots incantatoires de Pierre qui cherche les souvenirs de ce frère, sont incarnés par cette figure étrange de Paul, joué par l’acteur qui dessine des signes mystérieux dans le vide, les lettres dans l’espace que nous ne comprenons pas mais qui représentent son besoin obsessissionnel d’écrire.
Ensemble, ces signes constituent des images, des métaphores poétiques inscrites dans la gestualité de ce corps fluide qui semble prendre possession de l’espace, alors qu’ensemble, les deux frères exécutent des figures dansées à l’intérieur de cet espace ovale, pour désigner un rapprochement symbolique. Et pendant toute cette fête, Pierre devient le « poème » du frère pour enfin se fondre dans le souvenir de ce jeune homme qui était, nous le sentons bien, son alter ego, son « autre », une partie profonde de lui-même. Cette illustration du poème constitue une réussite.
On reconnaît le travail corporel de Daniel Mroz qui a chorégraphié le personnage de  Paul, vêtu d’une robe ample comme le vêtement du personnage principal de
Le Testament du couturier. Mais  certains mouvements de jambes énergiques  attiraient  l’attention et donnaient presque trop de vie à cette figure qui avançait  dans un monde liminal et diaphane, et beaucoup moins en chair et en os que la chorégraphe ne l’ aurait cru.
L’intervention de Wendy, la muse, l’inspiration, celle qui est attirée par Pierre mais qui est toujours sous le coup de son amour noyé, fonctionne comme   un catalyseur . Elle porte un manteau rouge foncé, bordé de fourrure, comme si elle sortait d’un défilé de carnaval et ce  costume gêne un peu. Elle  aurait pu rester aussi discrète, diaphane et mystérieuse que Paul, son amant cadavérique. L’ambiance évoquait le monde des poètes symbolistes qui évacuaient la scène des corps trop naturels pour la remplir de danseurs.
Et effectivement, dans les derniers moments, Pierre entraine son frère Paul fantômatique dans une danse où les deux frères tournent sur eux-mêmes sans se toucher. Cette chorégraphie concrétise le sens du texte et prend fin lorsque le poème nous entraîne dans un mouvement collectif de couleurs, de lumières, et de sonorités où le va-et-vient des corps  évoque l’assimilation parfaite des deux frères.
Le spectacle dure une heure. Esthétique  impeccable, jeu et émouvant, mais
Il faudrait  sans doute revoir la gestualité de Paul un peu trop vigoureuse. 

 

Alvina Ruprecht

Théâtre de la nouvelle scène à Ottawa, dans le cadre de Zones théâtrales, festival des francophonies hors Québec, du 11 au 17 septembre.

 



 

 

Nature aime à se cacher

Nature aime à se cacher, sur Le visible est le caché, de Jean-Christophe Bailly, propos dansé par Jacques Bonnaffé et Jonas Chéreau.

 

La scène, la scène, ce n’est pas rien, la scène. Il faut y entrer. Ce que font, avec un joli jeu sur le trac – et les traces du trac – le comédien Jacques Bonnaffé et le danseur Jonas Chéreau. Les images et les sons autres que ce qu’ils produisent avec leur propre corps viendront après. Cette fameuse scène est dans le vif du sujet : l’acteur s’expose et en même temps se cache, lui-même et un autre. Or, il s’agit ici de l’autre, toujours présent et cependant rejeté, qu’est l’animal pour l’homme. L’Omme, comme dirait le poète compositeur Jacques Rebotier.
Disons-le tout de suite : le texte de Jean-Christophe Bailly est très philosophique, il décale, bouscule délicatement mots et formules et donne à repenser, et très théorique. De la théorie au théâtre, il n’y a pas si loin : il s’agit d’y voir
bonnaffe3bastille0911.jpgclair, de regarder les choses en face. De quoi il retourne, de quoi il s’agit et s’agite ? De ce que la différence, l’altérité de l’animal renvoie à l’homme, du fait que ce dernier – dans l’échelle du règne animal, croit-il – ferait mieux de s’intéresser au singe qu’à ce que celui-ci peut imiter de lui. Et que, gagnant la superbe station debout, le bipède a peut-être perdu quelque chose, qu’il pourrait retrouver du côté de l’animal.
De cela, les deux acteurs font théâtre et gai savoir. On connaît Jacques Bonnafé fin diseur, on le découvre danseur. Cheval bronchant, singe chapardeur : avec son partenaire Jonas Chéreau, il sait en trouver la grâce, comme le ridicule pataud de l’homme faisant la bête – danse des canards et chenille festive -. La joie des corps libérés par la rigueur absolue du jeu et de la danse règne sur le spectacle, le duo se répond au quart de seconde en une harmonie humoristique époustouflante d’exactitude. On n’est en reste ni d’images – projetées – , ni de trouées dans le « quatrième mur », ni de métaphores : quand apparaît un « sans abri » (car sur scène, l’acteur est exposé, on l’a vu) embarrassé de son gros sac (bagage intellectuel ? ), n’est-ce pas l’image de l’honnête  philosophe?
Le spectacle est court, vif, en état d’alerte. Il tient non sur les épaules mais dans les pieds bondissants des deux acteurs : car ce sont bien ces deux-là qui rendent le texte et la réflexion agissants.

Christine Friedel

 

Théâtre de la Bastille – 01 43 57 42 14- jusqu’au 18 septembre.

Retour à Ithaque

Retour à Ithaque d’après l‘Odyssée d’Homère, traduction de Victor Bérard, adaptation de René Loyon et Laurence Campet, mise en scène de René Loyon.

 

photolotitha02.jpgLa très fameuse Odyssée a donné lieu à d’innombrables adaptations au théâtre comme au cinéma, et c’est vrai que l’épopée plus de vingt cinq siècles  garde le même pouvoir de fascination auprès des metteurs en scène et scénaristes. René Loyon a choisi d’adapter les chants XIII à XXIII, c’est à dire le retour à Ithaque d’Ulysse  parti vingt ans ans auparavant à la guerre de Troie. Après d’innombrables épreuves et un long voyage en Méditerranée, il n’est toujours pas rentré dans sa petite île et on le considère souvent comme mort. Pendant ce temps, sa chère Pénélope se  morfond et les jeunes  princes d’Ithaque la convoitent de plus en plus.
Mais la  grande déesse Athéna va intercéder auprès de Zeus pour qui le laisse enfin rentrer chez lui. Ulysse  arrive enfin, couvert de haillons, évidemment  vieilli, mais avec une soif de vengeance impitoyable. Malgré tout, ce retour à Ithaque ne peut se faire que si Ulysse arrive, dans un ultime effort, à recouvrer son  identité auprès des siens, en particulier, son fils Télémaque et son épouse Pénélope, et ses proches amis.
Cette Odyssée,  du nom justement de son héros principal , comme le souligne justement Luc Ferry, est sans doute  la première réflexion philosophique occidentale, sur le déroulement du temps, l’identité humaine,  la vieillesse, la mort, la solitude, la vengeance, la fidélité.
Ulysse doit en effet se reconstruire et affronter ses ennemis, ce qui ne se fera pas sans un terrible massacre qu’ Homère en excellent reporter, nous décrit , sans aucune concession et  avec un réalisme sans faille. Il y a même , comme dans tout bonne série, un merveilleux happy end mais traité avec la plus grande discrétion: les retrouvailles avec sa toujours amoureuse Pénélope…
René Loyon  nous convie donc à un retour à Ithaque  format  » poche » si l’on peut dire. Pas de décor,  sinon cinq tabourets déjà utilisés dans d’autres spectacles et  repeints en rouge foncé et un petit banc noir. Et trois comédiens/ narrateurs  qui vont à la fois dire et interpréter les moments les plus marquants du retour d’Ulysse.
Tous les personnages sont bien là, Eumée le porcher d’Ulysse, Euryclée sa très vieille nourrice, Laërte son père, Télémaque son fils , son vieux chien Argos à moitié paralysé et les jeunes prétendants, en particulier Antinoos et Eurymaque, Amphinomos. Le récit se déroule comme un conte mille fois entendu et dont on ne se lasse jamais. Les personnages qui circulent d’un comédien à l’autre sont bien là, avec une vérité indéniable. Sans aucun pathos, sans aucune grandiloquence, sans aucun académisme mais avec, côté technique, une précision dans la diction et  une évocation de la   réalité, dans la cruauté comme dans la tendresse, impressionnantes. On peut regretter que Loyon ait choisi la traduction de Victor Bérard aux archaïsmes un peu pénibles ( céans , la male mort..) mais c’est vrai que Bérard arrive à faire passer un souffle épique qui n’existe pas , par exemple, dans la traduction de Paul Mazon. Et l’on entend,  comme rarement on l’a entendu, la parole merveilleuse d’Homère.
Après un remarquable Don Juan lui aussi un peu « poche », construit avec trois bouts de ficelle, René Loyon  nous propose de regarder avec bonheur pendant un peu plus  d’une heure un monde disparu à jamais qui a encore tant de choses à nous dire…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Lucernaire (attention c’est à 18 h 30)

Ombres portées

Ombres portées d’Arlette Namiand, mise en scène de Jean-Paul Wenzel, collaboration chorégraphique Thierry Thieû Niang.

 


Ombres portées
est une pièce inédite d’Arlette Namiand composée de cinq histoires indépendantes,réparties en treize séquences qui ressemblent un peu, comme elle le dit  à des nouvelles. Avec pour dénominateur commun, à chaque fois, le fait qu’un des personnages porte le corps de l’autre le plus souvent dans des conditions dramatiques, après avoir transgressé une règle ou un usage.
Il y ainsi  deux jeunes mariés, lui en costume, elle en robe blanche qui cherchent sans cesse un lieu sacré pour s’unir enfin un soldat épuisé qui porte le corps d’un autre soldat ennemi qu’ il  a tué, un homme avec le corps de son amoureuse, ou encore une femme qui s’en va, avec dans les bras son père. . On ne sait plus trop si ces corps sont seulement vivants,  évanouis, ou vraiment morts. Il y a dans cette marche lente et désespérée à la fois de la tendresse mais aussi une certaine violence que viennent  renforcer certains moments plus chorégraphiés que joués.
Jean-Paul Wenzel a réalisé une mise en scène solide dans un dispositif bi-frontal qui donne toute sa valeur à ce qui ressemble presque à une sorte de cérémonie expiatoire et servie par de bons  acteurs, en particulier Yewart Inge, ce comédien formidable qui jouait plusieurs rôles dans le Don Juan de René Loyon, et Lou Wenzel, aussi exemplaire qu’émouvante dans le rôle de la jeune mariée.
C’est un beau spectacle, bien construit,  dont on peut quand même regretter une certaine minceur: on aurait bien aimé en savoir un peu plus sur ces personnages errants qui passent devant nous comme des fantômes pendant une heure et quart…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête jusqu’au 2 octobre

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René l’énervé

René l’énervé, opéra bouffe et tumultueux, texte et mise en scène de Jean-Michel Ribes, musique de Reinhardt Wagner.

 

rene769.jpg  Jean-Michel Ribes a toujours aimé flirter avec l’absurde, et non sans talent, à l’ombre,  dit-il, des dadaïstes et on se souvient  des formidables  Palace (1998) ou Merci, Bernard  (1982-1984) à la télévision,  ou encore de ses Nouvelles brèves de comptoir adaptées du recueil de Jean-Marie Gourio.
Cette fois, Ribes a eu l’idée ,à travers une sorte d’opéra-bouffe, de s’en prendre au monde politique avec un syllogisme  du genre:  » puisque les politiques font du spectacle, il est bien normal que les hommes de spectacle fassent de la politique. Ils méritaient bien René l’énervé! C’est un minimum! »  On veut bien mais c’est à voir.. et, en général, les spectacles fondés sur ce genre de syllogisme, mieux vaut se méfier.
Mais René l’énervé, cela parle de quoi au juste? Un conte sur le pouvoir et les clowneries de l’homme qui devient providentiel, comme Ribes le prétend, « une bouffonnerie coloriée, une sorte de ras-le-bol en chansons » A lire sa note d’intention, cela donnerait envie d’y aller voir de plus près, donc nous sommes allés y voir de plus près, et malheureusement, on est loin du compte. Cela commence plutôt bien par un chœur  de deux hommes et deux femmes drapés en statues grecques: ils chantent bien, c’est frai et drôle mais le bonheur est de très courte durée.
Et l’on va assister à  quelque chose qui se voudrait être  une parodie du pouvoir actuel : un petit commerçant , parce qu’il ne gêne personne, va être élu Président de la République. Il est petit, en pantalon et survêtement de gymnastique, et souvent son double, le petit commerçant, est là sur scène, comme en miroir, pour lui rappeler ce qu’il était avant d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État. Il avait une boutique où il vendait même des produits de Hongrie (sic). Léger, léger!!!
Il a une épouse que l’on verra peu et qui finira par divorcer. Mais il retombera vite amoureux d’une danseuse espagnole caricaturale.  Si vous ne voyez pas les clins d’œil. gros comme L’Elysée….  Bien entendu le petit René a des opposants politiques , bien paresseux …qui n’ont aucune idée et que l’on voit dormir chacun sur un matelas, et des Verts, tous ridicules et habillés de toutes les nuances de vert, et enfin une autre opposition plus méchante en treillis montre qu’elle existe bien :  les cons de la nation avec, chacun, un bandeau sur le bras marqué C.N.  Cà, c’est vraiment osé!
On a connu Ribes mieux  inspiré, surtout quand il travaillait avec le merveilleux et caustique Topor que nous avons  eu le bonheur de connaître un peu.  René a une maman envahissante qui est aux petits soins pour lui et il préside aussi un conseil des ministres, dont l’un s’appelle Le Ministre pour la modestie on  ne craint personne, et un autre Le Ministre de la tête droite et du menton en l’air. Quant au Ministre de la Culture, il arrive en retard  sur un scooter et l’on comprend vite qu’il est au mieux avec l’épouse du Président qui cherche à lui faire placer ses copains…  Il y a aussi trois jeunes philosophes débitant quelques sornettes!
Quant aux Grecs, ils se font repousser sauvagement, mais le chœur proclame haut et fort que c’est le pays de nos vacances…. et l’on n’échappera pas à la petite leçon de morale finale: le petit commerçant finira par tuer d’un coup de couteau le Président:  » Je suis le vrai René, je vous ai sauvé de moi-même! Et ,à l’extrême fin, le peuple s’exprime d’une seule voix: « Nous ne voulons plus de cela ». Plus conventionnel, plus réactionnaire malgré quelques petites-toutes petites-piques… c’est du rarement vu!
La chose dure presque trois heures,entracte compris, et le moins que l’on puisse dire , c’est que Jean-Michel Ribes est loin de faire œuvre politique comme il le croit un peu naïvement, et son cher et important voisin de l’autre côté des Champs-Elysées n’a rien à craindre  de cette très vague et très gentille parodie du pouvoir actuel.
On se demande où Jean-Michel Ribes a voulu aller et comment ol  n’a pas compris que cette création n’allait avoir rien surprenant, comme il l’espérait. Le scénario et les dialogues sont affligeants de pauvreté (sans doute écrits au second degré en vers de mirliton mais on sait que dans ce cas, le second degré rejoint très vite le premier) et pratiquement tous chantés, et avec des micros HF, ce qui n’arrange pas les choses. La saturation en effet est vite au rendez-vous, et l’on finit par ne plus vraiment écouter!
Même si la musique de Reinhardt Wagner, vieux complice de Ribes, est plutôt réussie et  si le petit orchestre défend bien sa partition, et si les vingt chanteurs/acteurs se donnent du mal et font leur  travail,  impeccablement réglé par le chorégraphe Lionel Roche, et ont plutôt l’air de s’amuser…
On peut au moins reconnaître à Jean-Michel Ribes d’avoir le talent de savoir s’entourer. Mais, même bien géré sur le plan technique, ce vague mélange opéra bouffe/ imagerie politique  ne fonctionne pas et, on le sait bien, ce n’est jamais le culte de la forme qui peut sauver un tel vide de sens. Le théâtre reste un vrai lieu de liberté mais il est impossible d’ en évacuer une  véritable relation au langage: c’est ce qui fait sa véritable force.
Ce n’est pas pour rien qu’Adorno désignait avec raison la création artistique comme un lieu de résistance contre les oppressions bétifiantes. Mais sous la dénomination d »opéra bouffe et tumultueux », la soupe fadasse de chansons que nous sert Jean-Michel Ribes, pendant presque trois heures n’a rien de provocateur comme il voudrait nous le faire croire! Au contraire! Alors que pour donner l’expression d’une volonté critique politique,  il lui aurait fallu aller vers un ordre vraiment aiguillé par la recherche d’un sens. Avec une petite scène, et trois bouts de ficelle, quelques instruments de musique et des extraits d’articles et des chiffres  traitant de l’actualité politique, le Théâtre de l’Unité, dans son kapouchnik mensuel à Audincourt- un cabaret politique à base d’impros (voir Le Théâtre du Blog), privilégie justement  cette relation au langage qui fait  toute la force d’un spectacle de ce genre…Et c’est cela dont Jean-Michel Ribes n’a pas pu- ou voulu-se servir. Il ne fallait pas rêver: une bouffonnerie bien mordante, qui dise vraiment les choses, dans un théâtre officiel et  bien subventionné, à quelques pas du palais présidentiel…
 » C’est par la sensibilité aux mots, la sensibilité aux images que l’homme créateur pourra se défendre contre la perversion de la langage, contre la mécanisation des esprits, contre le nouveau et terrible remodelage des âmes en cours dans nos sociétés dites, comme par dérision, libérales« , écrit avec raison notre ami et collaborateur du Théâtre du Blog ,Gérard Conio. Ici, rien de tout cela qu’un spectacle sans doute bien réalisé mais sans aucune âme, ni véritable ambition.
Et le public? La salle était bourrée ce soir de première avec ,sans aucun doute , beaucoup d’amis mais les applaudissements, même avec quelques rappels furent loin d’être généreux; c’est plutôt rassurant: le public, plus intelligent que l’on ne croit, n’était pas du tout dupe de ce qu’on lui avait servi… On ressort de là, en ayant-soyons justes-parfois  souri,  mais quand même assez assommé!
Alors à voir? Sûrement pas, ou alors, donnez-nous, ne serait ce qu’un seul argument un peu convaincant…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 29 octobre.

L’Homme inutile ou la conspiration des sentiments

L’Homme inutile ou la conspiration des sentiments de Iouri Olacha, mise en scène de Bernard Sobel.

 

    0405890001314973910thumb.jpgIouri Olecha était né en  1899, et est mort en 1960. Comme il le souligne malicieusement, donc à la frontière des deux siècles et devenu un homme, l’année de la Révolution; il travailla dès 19 ans comme journaliste à la revue du Syndicat des cheminots  puis fit publier en 1927  L’Envie, un roman qui remporta aussitôt un grand succès. Ce fut donc un contemporain de Meyerhold mais, après la prise du pouvoir par Staline,  Olecha renonça au roman,  écrivit aussi plusieurs pièces  pour le Théâtre d’Art de Moscou, et L’Homme inutile fut ainsi créé au Théâtre Vaktangov en 29. ainsi que des scénarios de films, mais c’est surtout par son Journal Pas un jour sans une ligne, qui parut après sa mort en 1965 qu’on le connaît en France , où on l’a découvert  dès 78, grâce aux éditions de l’Age d’Homme.
Bernard Sobel  a donc monté cet Homme Inutile qui est une sorte de conte/ fable d’une remarquable intelligence sur l’échec du socialisme soviétique. Il y a là un très jeune homme Nicolas Kavalierov qui a décidé engager une lutte d’idées contre celui qui l’a récupéré un jour ivre mort dans la rue, Andreï Babichev, communiste mais aussi directeur d’une énorme entreprise d’alimentation  spécialisée dans la production de saucisses et d’aliments industriels qui délivreront la pauvre ménagère des corvées domestiques.  C’est déjà, annoncée de façon prophétique, l’ère des aliments sous vide, surgelés mais ans aucun goût (on ne peut tout avoir!) – et prêts à l’emploi.
Mais Kavalerov n’a pas une haute idée de  Babichev qu’il considère comme un personnage fort peu intéressant, alors qu’il aime beaucoup en revanche son frère Ivan Babichev, un poète barbu, personnage fantastique qui se balade toujours avec un oreiller qui se bat pour les valeurs individuelles et les passions humaines , toutes ces vieilleries: l’amour, la haine, la jalousie comme la pitié ou même l’ambition, dont la cote a été anéantie avec l’arrivée du socialisme, et qui se proclame chef d’un organisme de conspiration des sentiments:  » Suivez-moi… vous les couards, les jaloux, les amants, les héros,… vous les chevaliers aux brillantes armures, suivez-moi… je conduirai votre dernière marche. » C’est dire qu’ Olecha , il y a presque cent ans, ne croyait guère en cet homme nouveau et voyait déjà en filigrane la fin de cette belle utopie de la société; et  comme il l’avait prédit, la belle liberté individuelle et les idéaux collectifs, forcément inconciliables n’ont  pas résisté longtemps à la grande marée technologique et capitaliste. La leçon est rude mais le moins que l’on puisse dire, c’est  que dans cet Homme inutile,aux allures farcesques, Olecha émet  de sérieux doutes quand il s’agit d’éliminer tout le poids du passé qui semble se reconstituer; bref, même au pays des soviets, on a le droit d’être poète et de rêver à une autre vision du monde… mais sans se bercer de beaucoup d’illusions…
Et sa pièce fut condamnée parce qu’elle donnait une image négative de la réalité de la vie soviétique où l’individu était sacrifié au profit d’une vie collectiviste, dominée par la toute puissance de la machine à tout faire!  » Je ne verrai pas l’union de la technique et du socialisme, écrivait-il lucidement, dans le Livre des Adieux. Il y a une belle virtuosité et une intelligence théâtrale de premier ordre dans l’écriture des dialogues , surtout dans la première partie où Olecha sait tisser avec  beaucoup de précision un ensemble de scènes grotesques, même si la pièce a tendance ensuite  à tourner un peu sur elle-même, et à se répéter.
Comment Bernard Sobel s’est-il tiré de l’affaire? A première vue, pas très bien: surtout dans la direction d’acteurs qui manque singulièrement de rythme. Et pourtant il a su s’entourer des comédiens de tout premier ordre avec surtout: John Arnold ( Ivan Baibtichev), Vincent Mine ( Kavalerov) ou Ludmilla Dabo. mais Pascal Bongard ( Andreï Babitchev qui  ne savait pas bien son texte, a dû demander à plusieurs reprises l’aide de la souffleuse, ce qui fait quand même un peu désordre pour une première et casse le déroulement du spectacle.
Et  Sobel aurait pu nous épargner les décors pas très réussis( de Lucio Fanti)d’immeubles non figuratifs avec des escaliers que l’on déplace sans arrêt, ce qui casse le déroulement du spectacle et qui fait un peu vieux théâtre contemporain.Le côté farcesque de la pièce est sauvé par John Arnold  mais, pour le reste, l’ennui est souvent au rendez-vous de ces deux longues heures.IL aurait fallu que Sobel coupe u peu dans ces monologues quelque peu estoufadou et surtout dans la deuxième partie… Les choses devraient sans doute s’arranger au fil des représentations mais on avait comme la fâcheuse impression le soir de la première d’assister à une répétition…
Alors à voir? Oui, si vous avez envie de découvrir un dramaturge et écrivain mais  cette mise en scène quand même assez laborieuse n’est pas, et de loin, la meilleure de Sobel…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre national de la Colline jusqu’au 8 octobre.

 

L’œuvre de  Iouri Olacha est publiée aux éditions l’Age d’Homme

 

In Paris

In Paris,  mise en scène Dmitry Krymov

inparis.jpgIn Paris est le fruit d’une rencontre entre Dmitry Krymov et Mikhaïl Baryshnikov, et une production du Dmitry Krymov Laboratory, en association avec la Russian Foundation et le théâtre Korjaamo d’Helsinki.

Krymov a  adapté pour la scène une  courte nouvelle (1940) d’Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933.   Théâtre, musique et vidéo composent ce projet original et inattendu. Baryshnikov partage  l’affiche avec une jeune actrice russe, Anna Sinyakina.
 Le texte est court, les phrases étirées.  Krymov,  artiste  de formation, a conçu une scénographie avec   un plateau tournant ; et il y a,  au début du spectacle, de grands portraits anciens de russes immigrés, et des projections d’images sur les comédiens. L’ensemble de la nouvelle est projeté sur tous les plans de la scène, et  accompagné par des chants choraux. Deux émigrants russes se rencontrent: lui,  un général de l’armée blanche, et elle, une belle jeune femme.
 Abandonné par son épouse, il se retrouve « dans une totale solitude », réplique déclinée alors dans toutes les langues pour donner le ton. Il a un côté désuet, daté mais authentique rempli de tristesse et de nonchalance. Pour la première fois, Baryshnikov s’exprime en russe sur scène ainsi qu’en français. L’histoire de la rencontre amoureuse a lieu dans une boutique-restaurant où le personnage s’éprend de la serveuse  qu’il reviendra voir tous les soirs. Ils se retrouvent sous la pluie  avant d’aller voir un film de Chaplin. Lui essaye d’attraper cet amour en vain, elle est suspendue à un fil au-dessus de lui, il essaye de l’atteindre mais elle s’envole comme dans une peinture de Chagall,  ce qui donne un côté naïf à  ce  tableau amoureux. Le solo émouvant de Baryshnikov marque la fin du conte,; cette chorégraphie finale a été conseillée par Alexeï Ratmansky.
  Il part ainsi d’une solitude pour en retrouver une plus grande …

 

Nathalie Markovics.

 

Théâtre National de Chaillot  jusqu’au 17 septembre 2011,  dans le cadre des Etés de la Danse.

KNOCK ON THE UNPAINTED ROOM

KNOCK ON THE UNPAINTED ROOM , Mute Company

Sur les conseils de Simon Baern, rencontré à l’Odin Teatret, nous découvrons cette immense halle consacrée à la danse, à l’ombre de la tour Carlsberg qui semble régner sur ce quartier. Après une longue attente, nous sommes guidés vers une vaste souterrain bétonné, jusqu’à une  salle rectangulaire coupée par d’énormes piliers, l’atmosphère est glauque . Côté cour,  il y a un énorme insecte suspendu, qu’on tentera de déplacer à la fin du spectacle et qui tombera en morceaux. La Mute company, physical theatre porte bien son nom, les six danseurs se livrent à un ballet frénétique, acrobatique et même des plus périlleux, sur ce sol de béton crasseux, accompagnés par trois musiciens The Fleas et une chanteuse polonaise Pchelki, déchaînés. Devant cette  virtuosité physique, on a d’abord le souffle coupé devant les sauts, les corps jonglent dans des rapports sado-masochistes, les femmes sont humiliées, violentées, les corps sont possédés par des transes de manque de drogue. Il y a de beaux effets d’éclairages latéraux et de face qu’on déplace dans des caddies. Mais l’effet de surprise passée, on se lasse du côté répétitif, l’émotion se dilue et  cette 75 minutes  semblent être une éternité.

 

Edith Rappoport

Dansehallern, Copenhague

 

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