Les Utopies du masque sur les scènes européennes

Les Utopies du masque sur les scènes européennes du XX ème siècle de Guy Freixe.

 

arton4013a1bdb.jpgDans la collection Les Voix de l’acteur dirigée par Patrick Pezin, est paru récemment cet important volume, avec de très nombreuses photos. Dans sa préface, Guy Freixe pose bien mais à sa manière  : « les utopies », les enjeux qui pèsent sur le masque, disons depuis une cinquantaine d’années: « Pourquoi le masque est-il si peu présent à la scène? Pourquoi devant les exigences du texte, recule-t-il si souvent pour laisser place, le plus souvent , au simple maquillage, pourquoi(…) ne les ai-je que si peu utilisés  dans mon propre travail de metteur en scène? »
Et c’est vrai que le XX ème siècle s’est pris de passion, par le biais de ses plus grands écrivains et théoriciens comme Materlink, ou Jarry, et aux Etats-Unis comme le rappelle justement Françoise du Chaxel avec Eugene O’ Neill  dans Memoranda on Masks, qui y voyait  quelque chose « de plus subtil, plus imaginatif, plus suggestif dramatiquement qu’aucun visage ne le fut jamais »… Etonnant , non?
Ou des  metteurs en scène: Edward Gordon Craig, Vsevolod Meyerhold, Oscar Schlemmer, Jacques Copeau,  Jean Dasté,  Maurice Jacquemont et le groupe de Théâtre Antique avec les masques de Jean Bazaine pour les protagonistes des Perses, et les maquillages /masques de terre rouge pour les vieillards du chœur – que bizarrement Guy Freixe ne cite même pas, alors que ce fut l’un des points de départ de la redécouverte du masque tragique dans les années 36 , Bertold Brecht et le Berliner Ensemble, Jean-Louis Barrault,  Giorgio  Strehler puis Peter Schumannn et le Bread and Puppet, Eugenio Barba et Beno Besson et Ariane Mnouchkine avec le Théâtre du Soleil où Guy Freixe travailla longtemps avant de fonder sa propre compagnie, et les grands enseignants que furent  Emile Jaques-Dalcroze, Etienne Decroux et surtout Jacques Lecoq qui fit du masque un des principes de base de sa pédagogie…. Sans oublier  les maquillages/masques de clown des célèbres Fratellini ou de Grock. Et ces deux formidables créateurs de masques :  Sartori pour Strehler et Erhard Stiefel pour le Théâtre du Soleil.
… Cela fait quand même du monde à l’appel, et non des moindres!
Guy Freixe  retrace remarquablement la généalogie de ce que, initiée par ceux qui avaient eu le privilège de se rendre en Extrême-Orient,  fut cette redécouverte du masque quand Craig lança la revue The Mask -il y a déjà un siècle! où il prônait le retour du masque à la scène, puis, bien sûr, l’influence magistrale de Meyerhold, génial précurseur,  quand il il utilisa le masque pour Le Bal masqué de Lermontov, et la révélation que fut son utilisation pour les élèves de Copeau au Théâtre du Vieux-Colombier.
Ce que confirme Peter Brook: la première fois où le visage reçoit un masque, cela tient d’un bouleversement de l’individu tout entier: on n’est plus soi ni pour soi-même ni pour les autres, et tout le jeu s’en trouve du même coup modifié. en bien comme en mal: le masque ne pardonne rien mais donne beaucoup.
Il faut l’avoir vécu pour le comprendre, même avec des masques de travail, et c’est probablement l’un des meilleurs outils pédagogiques qu’on ait jamais redécouverts. Il nous souvient d’Henri Gouguet , petit homme plutôt fragile avec une voix de fausset, qu’on ne remarquait qu’à peine dans un groupe, mais dès qu’il avait mis le masque de la reine Atossa dans Les Perses au groupe de théâtre antique de la Sorbonne, devenait LA REINE, impitoyable, à la fois fragile, accablée mais immense et fière  dans son malheur. Une grande cape,des cothurnes et  un demi-masque: beaucoup de travail rien de plus « simple « , pour que le petit homme devienne une grande dame des plus émouvantes, que ce soit dans la cour de la Sorbonne ou devant le la forteresse de Mers-el-Kebir près d’Oran. Le masque, on ne le dira jamais assez , est un prodigieux instrument pour le plein air…
Les deuxièmes et troisième partie s’attache à faire le lien indispensable entre le phénomène théâtral du masque et la découverte du continent africain où me masque faisait partie de la vie religieuse mais auxquels les artistes de l’époque comme Picasso, Malevitch ne pouvaient évidemment pas être indifférents,  dans la mesure où cela les contraignait ipso facto à regarder l’art européen, et particulier la représentation du visage. Et , comme en conte-point, Guy Freixe, a eu raison de placer la photo de soldats avec des  masques à gaz dans les tranchées de la guerre de 14  avec un texte de Hugo Ball! Le masque avait aussi pénétré le monde de la danse contemporaine comme dans ce solo de la grande Mary Wigman (1926), et, bien entendu celui de la scénographie et du ballet avec le Bauhaus qui allait s’affirmer comme un laboratoire exemplaire de recherche pendant 14 ans avec Oscar Schlemmer surtout.
Il y a aussi un très beau chapitre où Guy Freixe nous fait revivre son travail au Théâtre du Soleil avec ses grandes aventures shakespeariennes où il relève avec beaucoup de subtilité, la différence entre la conception brechtienne du masque et le pouvoir magique qu’Ariane Mnouchkine entendait lui conférer, et cette logique contradictoire entre le texte et le port du masque, du moins précise Guy Freixe, quand il y a perte du sacré, ce qui est pour lui, bien entendu, la question fondamentale du théâtre contemporain.
Mais assez parlé, allez-y voir, cela vaut le coup… Ce riche ensemble de réflexions avec d’excellentes photos que l’on aurait aimé parfois plus grandes est accompagné d’entretiens le plus souvent magistraux avec notamment, Jean Dasté, Catherine Dasté, Jacques Lecoq,, etc… et des textes des théoriciens et metteurs en scène de Carlo Goldoni à Claude  Lévi-Strauss, en passant  par Alfred Jarry; Copeau, Peter Brook, Ariane Mnouchkine…
Il y a aussi ,  bien entendu, une riche bibliographie; c’est une véritable somme, et un ouvrage de référence, qui malgré, ses manques, ( pourquoi ne pas avoir parlé aussi de ces metteurs en scène, comme Grotowski,  ou comme Kantor entre autres,  qui se sont  approchés du masque mais ne l’ont pas vraiment employé, même si Kantor a beaucoup utilisé des mannequins?
Le grand mérite de ce livre est d’ ouvrir le champ du possible pour les générations futures de metteurs en scène, et, si le masque n’est ,pas universellement employé aujourd’hui dans le théâtre contemporains, sans doute parce qu’il ne rassure guère les créateurs et faute de textes faisant appel à lui,  et qui hésitent  donc à  s’en servir de peur de se planter. Mais les plus grandes recherches et  réussites  des créations théâtrales depuis quelque 70 ans  auront été associées à l’utilisation du masque. Guy Freixe, malgré ses inquiétudes, peut être rassuré là-dessus, il suffit de regarder l’histoire du spectacle même récente- et ces énormes succès que furent Peines de cœur d’une chatte anglaise mise  en scène d’Alfredo Arias et  Les Fables de La Fontaine mises en scène par Bob Wilson . Que seraient ces spectacles sans les masques? Regardez par exemple la tête du loup, magnifique, de Christian Gonon…

 

Philippe du Vignal

 

L’Entretemps éditions;  65 €


Archive pour septembre, 2011

Les Utopies du masque sur les scènes européennes

Les Utopies du masque sur les scènes européennes du XX ème siècle de Guy Freixe.

 

arton4013a1bdb.jpgDans la collection Les Voix de l’acteur dirigée par Patrick Pezin, est paru récemment cet important volume, avec de très nombreuses photos. Dans sa préface, Guy Freixe pose bien mais à sa manière  : « les utopies », les enjeux qui pèsent sur le masque, disons depuis une cinquantaine d’années: « Pourquoi le masque est-il si peu présent à la scène? Pourquoi devant les exigences du texte, recule-t-il si souvent pour laisser place, le plus souvent , au simple maquillage, pourquoi(…) ne les ai-je que si peu utilisés  dans mon propre travail de metteur en scène? »
Et c’est vrai que le XX ème siècle s’est pris de passion, par le biais de ses plus grands écrivains et théoriciens comme Materlink, ou Jarry, et aux Etats-Unis comme le rappelle justement Françoise du Chaxel avec Eugene O’ Neill  dans Memoranda on Masks, qui y voyait  quelque chose « de plus subtil, plus imaginatif, plus suggestif dramatiquement qu’aucun visage ne le fut jamais »… Etonnant , non?
Ou des  metteurs en scène: Edward Gordon Craig, Vsevolod Meyerhold, Oscar Schlemmer, Jacques Copeau,  Jean Dasté,  Maurice Jacquemont et le groupe de Théâtre Antique avec les masques de Jean Bazaine pour les protagonistes des Perses, et les maquillages /masques de terre rouge pour les vieillards du chœur – que bizarrement Guy Freixe ne cite même pas, alors que ce fut l’un des points de départ de la redécouverte du masque tragique dans les années 36 , Bertold Brecht et le Berliner Ensemble, Jean-Louis Barrault,  Giorgio  Strehler puis Peter Schumannn et le Bread and Puppet, Eugenio Barba et Beno Besson et Ariane Mnouchkine avec le Théâtre du Soleil où Guy Freixe travailla longtemps avant de fonder sa propre compagnie, et les grands enseignants que furent  Emile Jaques-Dalcroze, Etienne Decroux et surtout Jacques Lecoq qui fit du masque un des principes de base de sa pédagogie…. Sans oublier  les maquillages/masques de clown des célèbres Fratellini ou de Grock. Et ces deux formidables créateurs de masques :  Sartori pour Strehler et Erhard Stiefel pour le Théâtre du Soleil.
… Cela fait quand même du monde à l’appel, et non des moindres!
Guy Freixe  retrace remarquablement la généalogie de ce que, initiée par ceux qui avaient eu le privilège de se rendre en Extrême-Orient,  fut cette redécouverte du masque quand Craig lança la revue The Mask -il y a déjà un siècle! où il prônait le retour du masque à la scène, puis, bien sûr, l’influence magistrale de Meyerhold, génial précurseur,  quand il il utilisa le masque pour Le Bal masqué de Lermontov, et la révélation que fut son utilisation pour les élèves de Copeau au Théâtre du Vieux-Colombier.
Ce que confirme Peter Brook: la première fois où le visage reçoit un masque, cela tient d’un bouleversement de l’individu tout entier: on n’est plus soi ni pour soi-même ni pour les autres, et tout le jeu s’en trouve du même coup modifié. en bien comme en mal: le masque ne pardonne rien mais donne beaucoup.
Il faut l’avoir vécu pour le comprendre, même avec des masques de travail, et c’est probablement l’un des meilleurs outils pédagogiques qu’on ait jamais redécouverts. Il nous souvient d’Henri Gouguet , petit homme plutôt fragile avec une voix de fausset, qu’on ne remarquait qu’à peine dans un groupe, mais dès qu’il avait mis le masque de la reine Atossa dans Les Perses au groupe de théâtre antique de la Sorbonne, devenait LA REINE, impitoyable, à la fois fragile, accablée mais immense et fière  dans son malheur. Une grande cape,des cothurnes et  un demi-masque: beaucoup de travail rien de plus « simple « , pour que le petit homme devienne une grande dame des plus émouvantes, que ce soit dans la cour de la Sorbonne ou devant le la forteresse de Mers-el-Kebir près d’Oran. Le masque, on ne le dira jamais assez , est un prodigieux instrument pour le plein air…
Les deuxièmes et troisième partie s’attache à faire le lien indispensable entre le phénomène théâtral du masque et la découverte du continent africain où me masque faisait partie de la vie religieuse mais auxquels les artistes de l’époque comme Picasso, Malevitch ne pouvaient évidemment pas être indifférents,  dans la mesure où cela les contraignait ipso facto à regarder l’art européen, et particulier la représentation du visage. Et , comme en conte-point, Guy Freixe, a eu raison de placer la photo de soldats avec des  masques à gaz dans les tranchées de la guerre de 14  avec un texte de Hugo Ball! Le masque avait aussi pénétré le monde de la danse contemporaine comme dans ce solo de la grande Mary Wigman (1926), et, bien entendu celui de la scénographie et du ballet avec le Bauhaus qui allait s’affirmer comme un laboratoire exemplaire de recherche pendant 14 ans avec Oscar Schlemmer surtout.
Il y a aussi un très beau chapitre où Guy Freixe nous fait revivre son travail au Théâtre du Soleil avec ses grandes aventures shakespeariennes où il relève avec beaucoup de subtilité, la différence entre la conception brechtienne du masque et le pouvoir magique qu’Ariane Mnouchkine entendait lui conférer, et cette logique contradictoire entre le texte et le port du masque, du moins précise Guy Freixe, quand il y a perte du sacré, ce qui est pour lui, bien entendu, la question fondamentale du théâtre contemporain.
Mais assez parlé, allez-y voir, cela vaut le coup… Ce riche ensemble de réflexions avec d’excellentes photos que l’on aurait aimé parfois plus grandes est accompagné d’entretiens le plus souvent magistraux avec notamment, Jean Dasté, Catherine Dasté, Jacques Lecoq,, etc… et des textes des théoriciens et metteurs en scène de Carlo Goldoni à Claude  Lévi-Strauss, en passant  par Alfred Jarry; Copeau, Peter Brook, Ariane Mnouchkine…
Il y a aussi ,  bien entendu, une riche bibliographie; c’est une véritable somme, et un ouvrage de référence, qui malgré, ses manques, ( pourquoi ne pas avoir parlé aussi de ces metteurs en scène, comme Grotowski,  ou comme Kantor entre autres,  qui se sont  approchés du masque mais ne l’ont pas vraiment employé, même si Kantor a beaucoup utilisé des mannequins?
Le grand mérite de ce livre est d’ ouvrir le champ du possible pour les générations futures de metteurs en scène, et, si le masque n’est ,pas universellement employé aujourd’hui dans le théâtre contemporains, sans doute parce qu’il ne rassure guère les créateurs et faute de textes faisant appel à lui,  et qui hésitent  donc à  s’en servir de peur de se planter. Mais les plus grandes recherches et  réussites  des créations théâtrales depuis quelque 70 ans  auront été associées à l’utilisation du masque. Guy Freixe, malgré ses inquiétudes, peut être rassuré là-dessus, il suffit de regarder l’histoire du spectacle même récente- et ces énormes succès que furent Peines de cœur d’une chatte anglaise mise  en scène d’Alfredo Arias et  Les Fables de La Fontaine mises en scène par Bob Wilson . Que seraient ces spectacles sans les masques? Regardez par exemple la tête du loup, magnifique, de Christian Gonon…

 

Philippe du Vignal

 

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