Sans compromis

  Vladimir Dimitrijevic, le fondateur des éditions L’Age d’homme est mort cet été dans un accident de voiture. Il n’aura pas pu fêter avec ses collaborateurs et amis le 45 ème anniversaire de sa célèbre maison le samedi 26 novembre prochain.
Gérard Conio, qui fut son ami proche lui rend ici un très bel  hommage dans un texte à paraître prochainement. C’est l’histoire de la vie d’un homme dont il nous parle en termes chaleureux mais aussi  l’histoire de l’Age d’homme que cet homme passionné fit naître avec une foi et un courage exemplaire.
Ces bonne pages sont passionnantes et nous avons eu à cœur de n’en rien retrancher.

Ph. du V.

 

Sans compromis

lagedhomme.jpgDimitri est mort. Ces trois mots appartiennent désormais à l’histoire, ils dressent devant nous la dure réalité des faits. Mais Dimitri ne s’est jamais laissé imposer sa loi par les faits. J’ai rarement connu un homme aussi entièrement possédé par la foi dans sa vocation de passeur du monde invisible qui donnait sens à chaque moment de sa vie et où il puisait son amour de la littérature. Il n’y avait rien de livresque dans sa passion pour les livres qui étaient devenues la substance même de son existence, car ils étaient devenus sa vie même. C’est pourquoi si l’édition était pour lui un métier, elle était plus encore un mode de vie à part entière, un engagement existentiel de tous les instants.
Dimitri était avant tout l’homme du présent, l’homme de l’incarnation et de la résurrection par la parole vivante, improvisée, fulgurante, la parole de la conversation qu’il savait porter à la hauteur du dialogue socratique. Et plus encore que la perte de l’ami et de l’éditeur, c’est celle de l’interlocuteur éblouissant, qui crée aujourd’hui en moi, dans ma perception du monde, dans mon besoin de plénitude, un trou, un vide difficile à combler.
Et il est à la fois apaisant et affreusement triste de retrouver ce sous-sol de la rue Férou qui reste imprégné à jamais de sa présence et où nous avons passé tant d’heures à relire et à commenter les textes de nos entretiens, commencés en 1996, longtemps interrompus, repris ces dernières années grâce à la participation de Lydwine Helly, et qu’il voulait achever pour le quarante-cinquième anniversaire de l’Age d’homme, le 26 novembre prochain.
Une fois, je lui ai demandé ce qui le poussait à sacrifier tellement de temps à des conversations et il m’a répondu que c’était pour lui un temps « libre » dans la meilleure acception du terme. Et je crois, en effet, que l’esprit de liberté qui l’animait et qu’il communiquait aux autres définit le mieux son attitude envers le monde et sa conception de l’édition.
En écrivant ces lignes il me revient à l’esprit ce que me disait Nicolas Khardjiev de la conversation de Mandelstam qui, selon lui, était encore plus extraordinaire que sa poésie et sa prose, car elle les intégrait dans un acte de création verbale unique. Et il est vrai qu’aucune reproduction textuelle et même aucun enregistrement ne pourra jamais rendre la flamme d’une conversation, quand elle n’est pas un échange de banalités mais la recherche d’une vérité poétique pour essayer de comprendre le monde dans sa fondamentale étrangeté.
Et si la parole de Dimitri transmettait à tous ses interlocuteurs une telle énergie vitale et spirituelle, c’est parce qu’elle créait spontanément un lien entre les deux mondes, le monde visible et le monde invisible, la terre et le ciel. Dimitri était un homme du présent et un homme du réel : il détestait qu’on lui parlât de l’éternité, qui était pour lui la négation de la vie et il se moquait beaucoup des balivernes du «  new age ». Il avait une manière très personnelle de prendre à revers les idées reçues, de les démonter pour en tirer des conclusions paradoxales et décapantes.
Ainsi, il considérait qu’il n’y avait pratiquement aucune différence entre le matérialisme et l’idéalisme, car ces deux piliers de la philosophie allemande se confortaient mutuellement dans une même erreur de pensée, ce que Malévitch appelait « niedomyslie », une erreur de pensée et une erreur de parcours, une « déviation ».
Mais dans son goût des renversements, il pouvait y avoir des «  déviations » positives et Dimitri lui-même, par rapport au cours du monde réel, à ce qu’il appelait « la loi du monde », était un perpétuel déviant qui n’avait cure des conventions et des obligations formelles. Il était spontanément en affinités avec ceux qui refusaient de se plier au consensus et il avait un faible pour les hérétiques et les excentriques de tout bord.
Ainsi il avait de manière très emblématique inauguré L’Age d’homme avec la traduction, par Jacques Catteau et Georges Nivat, de Pétersbourg, le grand roman d’André Biely, auteur, par ailleurs des Zapiski tchoudaka, Les carnets d’un toqué, traduit par Georges Nivat. Et il ne s’agissait pas d’une attitude provocatrice mais d’une vision du monde qui s’inscrivait contre l’alignement conformiste sur une règle arbitraire imposée d’en-haut.
Dimitri, souvent taxé de conservateur, n’était pas du côté des puissants, mais du côté des gens d’en bas, les petites gens et il avait une affection particulière pour la littérature populaire, pour une littérature où la pensée prenait chair dans une parole vivante, incarnée.
Il y aurait beaucoup à méditer sur le lien entre la parole et le geste chez Dimitri qui, comme l’a remarqué son ami Kosta Christich, marchait en causant et accompagnait toujours ses propos d’une gestuelle riche de résonances, d’harmoniques qui venaient prolonger sa pensée. Il aimait citer Les Actes des apôtres qui étaient toujours en mouvement, qui ne s’arrêtaient jamais. Et il ajoutait que lorsque le Christ rencontre les pèlerins d’Emmaüs, ils le reconnaissent non à sa voix mais à son geste.
Il m’avait fait connaître les travaux de Marcel Jousse sur «  l’anthropologie du geste » et à Clamecy, lorsque nous l’avons vu une dernière fois avant qu’on referme son cercueil, nous avons tous été frappés par ses mains croisées d’une manière qui n’appartenait qu’à lui. Cette expressivité du geste s’inscrivait, je crois, dans un rapport au monde qui englobait tous les modes de création, sans exclusive, qui reliait intimement la culture et la nature et refusait toute hiérarchie dans l’échelle des êtres.
Et je n’ai connu personne aussi «  ouvert au monde » que cet homme si souvent accusé de nationalisme, voire de racisme, à cause de son engagement lors du conflit yougoslave. Il suffit, d’ailleurs, de consulter son catalogue pour se convaincre de son absence totale de préjugés, de tabous, de cloisonnements entre les pays, les langues, les cultures.
Je n’ai connu personne d’aussi spontanément universel et j’ai souvent eu l’occasion de constater l’étonnement admiratif qu’il suscitait chez des gens qui le rencontraient pour la première fois et qui étaient surpris par le contraste entre celui qu’il était vraiment et l’image que les «  médias » donnaient de lui, tout simplement parce qu’il avait eu le courage et l’honnêteté de ne pas trahir son pays et son peuple.
Dimitri laisse beaucoup d’orphelins, mais les plus orphelins sont les écrivains qu’il aimait et qu’il servait avec une abnégation sans limite, les écrivains de son catalogue, qu’il appelait «  son portrait robot », mais aussi tous ceux qu’il s’apprêtait à découvrir, à faire connaître, à exhumer des limbes de la littérature.
Il croyait à la résurrection des âmes et des corps et tous les moments, tous les actes de sa vie étaient résurrectionnels, dans son rapport aux gens et dans son rapport aux livres. Il ne croyait pas à la mort dans le temps et il ne faisait aucune distinction entre les morts et les vivants, il les portait tous également en lui, fidèle à l’enseignement de Nicolas Fiodorov, le penseur russe qui n’acceptait pas la mort. Dimitri avait réédité les deux volumes de La philosophie de l’œuvre commune  qu’il avait dédiée à son père.
Une mort accidentelle, avec sa part de hasard, casse le cours d’une vie avec une violence qui nous paraît inacceptable, l’arrachement définitif à notre propre existence d’un être qui en faisait partie risque d’annuler le sens même de notre «  œuvre commune » et d’entamer notre foi dans l’avenir. Et pourtant il y a dans toute relation, aussi intime, aussi fusionnelle soit-elle, des aléas qui introduisent constamment la menace d’une séparation parfois pire que la mort, car d’ordre spirituel, quand elle risque de remettre en cause la confiance, la fidélité, l’entente des âmes.
Alors brusquement une faille se creuse qui peut facilement créer l’irrémédiable. Tous ceux qui ont approché Dimitri ont ressenti l’acuité de son écoute, l’intensité de l’attention qu’il leur portait. Il s’adressait, au-delà des contingences factuelles, utilitaires, sociales, à l’essence même de leur être, à leur individualité profonde. Et je n’ai jamais rencontré quelqu’un aussi dépourvu de ressentiment. Il était capable de revoir un ancien ami avec qui il s’était brouillé comme si rien ne s’était jamais passé et de l’accueillir non comme le fils prodigue mais comme un égal avec qui il était naturellement de plain-pied..
La rupture que la mort d’un être cher introduit dans le cours du temps nous fait entrer dans la sphère de l’absolu et en transformant une vie en destin nous amène à la regarder autrement. Dimitri avait la faculté très rare de vivre sur deux plans à la fois, celui, relatif, des réalités ordinaires, et celui, absolu, des réalités spirituelles qui étaient le seul vrai critère de ses décisions.
Il aimait passionnément transmettre aux autres, fût-ce au premier venu, son enthousiasme toujours intact, toujours vierge, pour les auteurs qui l’habitaient. La littérature n’était pas pour lui le royaume des morts qui ne vivent plus que dans les pages de leurs livres, mais celui de la vraie vie qu’aucun accident ne pourra jamais détruire. Et on a trouvé dans sa voiture après sa mort, une centaine d’exemplaires de son livre d’entretiens avec François Bousquet, Le monde est comme un ballon rond destinés à des enfants pour qu’ils aient une autre image du sport que celle propagée dans les médias.
Il était un créateur de l’édition, c’est pourquoi il était si exaltant de faire avec lui des projets, qu’il mettait son honneur à mener à leur terme avec une prodigieuse énergie. Et il prenait à cœur de servir une œuvre dès qu’il en avait compris l’importance, sans se soucier des obstacles, des arguments comptables et des difficultés de diffusion.
Il se consacrait alors avec une entière dévotion aux auteurs, aux idées et aux courants qui étaient aux antipodes de ses goûts, de ses convictions, de ses croyances. C’est ainsi qu’après m’avoir encouragé, soutenu et conseillé dans mes travaux sur le constructivisme russe, il m’avait avoué qu’il n’approuvait absolument pas les orientations de ce mouvement.
Et il en était de même pour l’ensemble des groupes d’avant-garde, à l’exception de Malévitch. On lui doit pourtant l’essentiel de ce que l’on connaît dans ce domaine. Et, en dépit de son anticommunisme, il défendait avec ardeur les écrivains soviétiques les plus officiels, comme Maxime Gorki qu’il estimait injustement traité à cause du réalisme socialiste, mais aussi Valentin Kataiev, Alexis Tolstoï, et surtout Léonide Léonov, qu’il considérait comme le plus grand auteur russe de son temps.
Je ne l’ai jamais vu, non plus, refuser une proposition, parce qu’elle n’était pas « rentable » ou «  viable », ou parce qu’elle n’entrait pas «  dans le profil de la maison », comme c’est devenu la règle aujourd’hui.  Parmi les coïncidences qui ont précédé et entouré la mort de Dimitri, il y a eu un mauvais pressentiment qui m’a obligé à me lever dans la nuit ayant suivi son accident dont je ne savais encore rien. Une phrase de Soljénitsyne tournait dans ma tête : « Ils n’aiment que les morts ! »
Je comprenais que cette formule désormais fameuse ne concernait pas seulement les dirigeants soviétiques qui avaient l’habitude d’encenser leurs victimes à des fins de propagande. Cette phrase s’applique à nous tous et nous avons beau le savoir, en prendre conscience à chaque nouvelle perte, quand nous avons fait notre deuil, quand nous sommes repris par la vie de tous les jours, nous cédons aux obligations quotidiennes qui font passer l’accessoire avant l’essentiel, qui donnent la priorité à des tâches utilitaires, engluées dans un temps mort, et négliger l’essence précieuse des relations humaines.
Tout en faisant la part nécessaire des choses, les papiers à remplir pour la douane, par exemple, et mille autres corvées aussi futiles qu’indispensables, Dimitri ne transigeait jamais sur l’essentiel et savait extraire l’or du temps.
C’est pourquoi s’il est un mot qui me semble le définir, c’est celui de Stanislas Ignacy
Witkiewicz, dit Witkacy, l’un de ses écrivains de prédilection, dont il avait fait le patron de L’Age d’homme qui avait intitulé un de ses livres Sans compromis. Dimitri avait découvert Witkacy grâce au sculpteur Zamoyski, et il était aussitôt entré en symbiose avec ce «  génie multiple », peintre, photographe, romancier, dramaturge, théoricien de l’art, mais qui se voulait surtout philosophe.
Et lorsqu’il avait pu enfin le lire dans les traductions d’Alain Vang Crugten, d’Erik Veaux et d’Antoine Baudin, il était en proie à une tension extrême parce qu’il craignait à chaque page, à chaque ligne, que « son auteur » faiblisse et trahisse, qu’il quitte la ligne de crête de la résistance contre «  la loi du monde ».
Mais à aucun moment Witkacy ne l’avait déçu, à aucun moment, il n’avait biaisé comme tant d’autres, en jouant les matamores, pour sombrer sans risque dans le consensus et le compromis. Et Dimitri exhortait en pensée ce frère lointain à ne pas déchoir : « Vas-y ! Tiens bon ! Ne faiblis pas ! Ne cède pas ! » Lui-même est resté fidèle à cette ligne de résistance, à ce refus du compromis qu’il demandait à ses auteurs et dont Witkacy était pour lui l’incarnation la plus parfaite.
Il était animé par un sentiment de justice et de vérité qui lui faisait affronter sans jamais faiblir les tentations et les pressions d’un monde en faillite, un monde en chute libre sur la pente inclinée de la décadence. « La décadence, disait-il, se nourrit d’elle-même ».
Il en a donné une preuve lors du démembrement de la Yougoslavie, lors surtout de l’agression criminelle dont ce pays a été victime, sans déclaration de guerre, de la part de l’ensemble des nations soi-disant « civilisées », qui au nom des «  droits de l’homme », ont bombardé, pollué et détruit un pays européen de grande culture et de tradition chrétienne qu’il fallait sacrifier pour des donner des gages aux producteurs de pétrole.
Et son engagement pour dénoncer les mensonges et les falsifications qui ont justifié cette forfaiture n’est pas un point noir dans sa biographie, mais son plus beau titre de gloire. Pour s’en convaincre et avoir une autre vision de ce conflit que celle colportée par les «  médias », on peut se référer à deux livres dont les auteurs ne sont ni des nationalistes serbes, ni des terroristes d’extrême-droit mais appartiennent à la gauche américaine : Noam Chomsky, dans Le nouvel humanisme militaire : leçons du Kossovo et Diana Johstone, dans La croisade des fous.
Il y a deux sortes de gloire. La gloire spirituelle, intérieure, celle des parias chers à Baudelaire, Dimitri l’a goûtée lorsqu’il était boycotté, calomnié, conspué par ceux-là mêmes qui le portaient aux nues lorsqu’il publiait Zinoviev et Grossman.
L’autre gloire, officielle, mondaine autant que fallacieuse, il l’avait connue lorsque, dans son anticommunisme, il était en phase avec le courant dominant. Je l’avais une fois interrogé sur ce qu’il avait ressenti lorsque, après l’avoir tellement adulé, on l’avait voué aux gémonies, et il m’avait répondu qu’il avait compris que ce succès factice reposait sur un profond malentendu et qu’il savait déjà en ce temps-là qu’un jour viendrait la rupture qui clarifierait des rapports faussés avec «  la loi du monde ».
Dimitri n’était pas un saint et il n’aurait pas aimé que l’on fasse son hagiographie. Il m’avait reproché de lui avoir fait la part trop belle dans le texte qu’il m’avait demandé d’écrire pour accompagner son CD d’entretiens avec Jil Silberstein. Il était conscient des torts qu’il lui arrivait de causer, aux autres et à soi-même, par sa terrible passion de la liberté, par son refus de pactiser avec des réalités inacceptable, mais aussi par sa volonté de rester cohérent avec soi-même, avec une ligne de conduite qui le poussait irrésistiblement à contre-courant.
Son amour de la littérature était sans rivage, et il propageait aussi bien des auteurs de poésie pure, comme Charles-Albert Cingria ou Pierre Girard, que des écrivains comme Gaston Cherpillod dont la veine sociale s’inscrivait dans la lignée de Jack London et de Jules Vallès. Je me souviens d’une émission de Radio-Courtoisie où nous avions fait un éloge immodéré de L’ennemi du peuple, de Darien, dans la collection de Noël Godin, dont il avait publié L’anthologie de la subversion carabinée.
Son père lui disait qu’il ne fallait pas se rouiller, qu’il fallait aller au bout de soi-même pour éviter le sort de ces outils qui ne brillent plus parce qu’ils sont sans emploi. Il a appliqué cette maxime sans se ménager et il est mort en mouvement, dans cet élan qui le poussait toujours contre des obstacles lourds et puissants comme le destin, comme les nécessités logiques et utilitaires qu’il refusait d’admettre.
Il disait souvent qu’il attendait le moment où il comparaîtrait devant le Juge Suprême parce qu’alors «  il saurait qui il est ». Nul doute en tout cas qu’il est toujours présent dans la maison à laquelle il a consacré sa vie et dont sa fille Andonia a pris la direction « avec la même flamme ».
Dans le très beau texte que lui avait demandé Samuel Brussel, comme introduction aux Caves du Métropole, il avait associé son amour des arbres à celui de la littérature :« J’aime les arbres parce qu’ils luttent contre la gravitation. J’aime la littérature parce qu’elle donne du sens qui dépasse la banalité.
L’image : le tronc, ce sont les œuvres épiques, depuis Homère jusqu’aux grands romanciers qui disent la complexité des caractères, des situations et des sociétés, et qui complètent l’histoire événementielle des dates et des statistiques par cette sève qu’ils puisent du terreau, de l’obscurité, du mystère et de la foi. Le tronc permet ensuite aux branches de frémir, de se couvrir du vert tendre du printemps, d’atteindre leur maturité, mais aussi de scintiller de la glace accumulée à leurs ramifications.
Celles-ci sont subtiles et innombrables, chacune a ses qualités, et pour moi, chaque fois que quelqu’un exprime ce qui est unique dans son être, ce qui est sa respiration, son expression, n’a pas de prix.
Le tronc, tout comme les branches et les feuilles, témoigne de l’incroyable diversité des œuvres qui possèdent ainsi toutes la même valeur. La poésie achevée ou involontaire, le livre qui me donne la soif de l’absorber sont les bienvenus. Ils prennent tous une direction qui n’obéit pas à la gravitation, tout en en connaissant le poids.
Au moment où de l’arbre ne reste que son tronc coupé ou abattu, on peut lire les cercles imparfaits et convergents qui retracent sa croissance. »Et il terminait sur une phrase qui pourrait être son épitaphe :« Le jour où l’on déchiffrera mes os, j’aimerais qu’on puisse y déceler les empreintes des livres qui ont marqué mon parcours de lecteur. »

Gérard Conio


Archive pour 12 octobre, 2011

Clôture de l’amour


Clôture de l’amour, texte, conception, réalisation de Pascal Rambert.

arton2909761d2.jpgImaginez une salle de répétition aux murs et au plafond blancs avec un petit gradin de deux marches;   vingt rampes fluo  dispensent une lumière blanche qui enlèvent toute ombre dans ce huis-clos au sens strict du terme une porte à double battant de chaque côté, et au fond, une autre porte coupe-feu.
Rien d’autre qu’une brochure de pièce et une bouteille d’eau minérale, pas même une chaise C’est dire que le beau décor conçu par Daniel Jeanneteau pour cette clôture de l’ amour d’un jeune couple es minimal.
Quand le spectacle commence, ils sont là tous les deux, un peu comme deux danseurs ou deux boxeurs, on choisira mais il y a du règlement de comptes dans l’air, et l’on sent dans ce silence lourd et pesant qu’il ne va pas y avoir de cadeaux entre les deux époux mais un territoire mental et affectif à défendre. Lui, c’est Stan un homme encore jeune en jean et t. shirt; elle,  c’est Audrey,la trentaine peut-être un peu plus jeune que lui, les cheveux longs. Ils sont à quelques mètre l’un de l’autre.
C’est lui qui va commencer: il la quitte et va le lui dire sans aucun ménagement, avec même une incroyable brutalité, tout au long de ce premier des deux monologues jamais interrompus.Il a décidé de lui prouver que leur histoire d’amour est bien finie, en lui détaillant même la suite: il va retrouver d’ici peu, lui dit-il, un autre corps que le sien.
Rien pas une parole d’apaisement; il est en colère contre elle, peut-être moins qu’il ne le dit, on ne sait pas mais il a sans doute envie d’exorciser cette rupture par ce rituel où la parole est précise, dure, voire blessante. Très nerveux, il bouge beaucoup, fait de grands gestes, menace de tout son corps et de sa parole, à la fois précis, cruel .
Audrey ne dira rien pendant une heure, vraiment rien, même pas un murmure; elle reste debout comme lui, digne et recevant les coups les uns après les autres, sans bouger ou si peu, mais les moindres mouvements de son corps disent qu’elle souffre au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer, surtout  quand les accusations viennent de l’homme qu’elle a aimé, le père de ses deux enfants.
On a vite compris qu’elle  attend son heure mais qu’elle va rendre, sans aucune pitié, coup par coup… Mais on n’est pas chez Albee et dans sa fameuse pièce Qui a peur de Virginia Woolf: aucun dialogue, comme si la rupture était déjà consommée et qu’il n’y avait plus qu’à la dire et à la proclamer dans l’esprit et dans la chair de l’autre. Aucun espoir: on solde les comptes de cette faillite amoureuse au moyen du langage, arme redoutable. On l’aura sans doute remarqué: pas un contact entre Stan et Audrey pendant ce duel impitoyable de monologue contre monologue. Quelqu’un frappe à la porte du fond: c’est une chorale d’ une dizaine d’adolescents- surtout des filles et deux garçons- qui ont peut-être l’âge des enfants d’Audrey et de Stéphane qui viennent répéter une chanson parce que, disent-ils, ils ont réservé la salle. Ce sera la seule ouverture de portes avant la fin. Ils s’inclinent tous les deux  devant la demande des enfants  comme pour une trêve finalement bienvenue dans leur douloureux mais nécessaire combat.
La petite chorale chante Happe, une chanson de Baschung puis s’en va aussi poliment  qu’ elle était arrivée. Cette bouffée de naïveté, même si cette pause ne dure que quelques minutes sans rien caser, est une belle minute Audrey et Stan ont maintenant changé de place mais ils sont toujours debout. Puis c’est à elle Audrey de répondre à Stan et d’engager le combat pour se délivrer d’une histoire qui l’obsède et cet exorcisme est sans doute encore plus violent, plus impitoyable: elle est d’un calme absolu mais ses phrases sont ciselées et n’hésite pas une seconde devant un mot  bien vulgaire qu’elle lui balance de temps en temps sans aucun scrupule.   Elle accepte cette séparation mais lui dit tout le bien qu’elle pense de son attitude. les mots sont durs,Lui est là, un peu minable il découvre quelqu’un qu’i ne connaissait pas, qui a sans doute trop attendu pour lui parler mais maintenant qu’elle a commencé, on sent qu’elle  videra son sac  de grenades jusqu’au bout. Prostré, le corps plié en deux, il comprend vite qu’il devra encaisser des paroles et un langage qu’il n’attendait chez celle qu’il a autrefois tant aimée…
Le texte de Pascal Rambert est vraiment  d’une rare qualité, même si elle est un peu trop long, et  va vite devenir la coqueluche des cours de théâtre. Pascal Rambert a bien fait de diriger lui-même Audrey Bonnet et Stanislas Nordey qui sont absolument exceptionnels. Pas une erreur, une diction impeccable et une incarnation de leur personnage que l’on n’a guère l’habitude de voir sur les scènes françaises.
Au chapitre des inévitables bémols, la gestuelle un peu trop expansive, au début du moins,  de Stanislas Nordey  et la fin pas très réussie quand ils se coiffent tous les deux, le torse dénudé d’une coiffe  d’indien en plumes bleues.
. Mais pas grave,  redisons-le, spectacle est d’une rare qualité et le public a applaudi longtemps , et à juste titre, les deux comédiens épuisés après un pareil combat mais heureux d’avoir réussi une telle performance aussi bien mentale que physique..

 

 

Philippe du Vignal


T 2 G Théâtre de Gennevilliers  jusqu’au 22 octobre T: 01-41-32-26-26

Le Chagrin des ogres

Le Chagrin des ogres, texte et mise en scène de Fabrice Murgia, musique de Maxime Glaude, vidéo de Jean-François Ravagnan.

 Le spectacle a déjà commencé quand on entre dans la salle: une jeune femme en robe de mariée courte, marche  d’un pas rythmé sur la scène enfumée qu’elle traverse de jardin à cour, puis de jardin à cour derrière le décor pour réapparaître en soulevant un rideau de lames  en tissu blanc. Elle prononce en boucle dans un micro qu’elle tient à la main, quelques phrases du commencement d’un conte: « Il était une fois un fils, le fils du Ciel et de la Terre qui voulait être etc…,   tout en continuant à marcher sans arrêt. Chacun de ses passages par l’un ou l’autre rideau qu’elle pousse avec son micro, produit un bruit effrayant de déchirure quand retentit un coup de gong électronique.

Une image fabuleuse qui rappelle dans un tout autre style- mais sans doute Fabrice Murgia ne l’a-t-il jamais vu-le début du fameux Regard du sourd de Bob Wilson, où, seul, il s’avançait, en habit noir et prononçait cette seule phrase, en bégayant de plus en plus: « Ladies and gentlemen, lalaladiesand gentlegentle men », avant que la parole ne disparaisse six heures durant,  de son fabuleux spectacle d’images. Sur la scène du Chagrin des ogres, créé au Festival de Liège en 2009,  rien qu’un mur de fond percé deux grandes vitres comme il y  a dans les studios d’enregistrement; derrière celle de gauche, une jeune femme assise par terre, dont on peut voir le corps et le visage comme celui du jeune homme projeté sur le mur; elle est dans un lit d’hôpital. Elle a essayé de se suicider mais sans doute, traumatisée et  sonnée par les médicaments, elle a des cauchemars, et se voit recluse dans une cave comme Natasha Campusch, cette jeune autrichienne, kidnappée et violée par son ravisseur.  Absolument seule et sans personne à qui parler.

Quant au jeune homme, il est assis devant son écran d’ordinateur, lui aussi très seul et mal dans sa peau; et son personnage a été inspiré par un fait divers qui, il y a quelques années, secoua l’Allemagne: Sebastian Bosse, un lycéen de dix-huit ans, adepte des jeux vidéo, qui avait fait part de ses intentions sur Internet, était allé dans son établissement tirer sur ses enseignants et ses camarades, dont plusieurs furent blessés, avant de se suicider. C’est un peu la version masculine de l’histoire de cette jeune femme.
En robe de mariée, elle écoute en silence et, au besoin, commente, dans un second degré tout empreint d’ironie, les monologues de ces deux jeunes gens face à une caméra qui capte tout d’eux, sans restriction:  par moments, elle nous raconte parfois, en criant, avec la naïveté et la méchanceté des enfants, des bribes de contes qui sont comme enchâssés dans Le Sang des ogres et  elle réussit à provoquer un malaise certain chez nombre de spectateurs.

C’est l’histoire d’une journée dit Fabrice Murgia, où les enfants vont cesser d’être des enfants. Il utilise beaucoup la vidéo, le son-transformé au besoin dans une subtile alchimie-et  la musique électronique comme vecteur dramaturgique: c’est  sans doute, malgré certaines longueurs et un récit volontairement compliqué, un travail exceptionnel de réflexion sur la notion de communication dans un monde où l’on ne supporte plus de ne pas être branché en permanence sur l’information en direct et la réalité la plus immédiate mais où la véritable rencontre avec l’autre s’avère de plus en plus difficile, ce qui est finalement logique.

Et Emilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul, magnifiquement dirigés, sont impeccables de vérité.  En particulier, Laura Sépul (la mariée) réussit à faire passer toute l’angoisse et le désarroi qui coulent du cauchemar auquel elle assiste. A la toute fin, désespérée, à bout de souffle et assise par terre, elle dit  avec une voix douce de petite fille accablée : « Je ne veux pas que cela se termine comme çà », on a les yeux humides, et ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain..

A vingt-cinq ans, Fabrice Murgia réussit là un coup magistral, sans la moindre esbrouffe, sans la moindre concession -ici la vidéo pour une fois, est justifiée- et avec une connaissance du plateau, une maîtrise du temps et de l’espace et un savoir-faire étonnants. Ce spectacle court (une grande heure) mais d’une étonnante densité, s’arrête juste quand il faut. Attention,  ce conte pour adultes n’est pas -c’est évident!- pour les enfants, mais s’il passe près de chez vous, n’hésitez surtout pas. Il a reçu le prix du jury et celui du public du meilleur spectacle au dernier Festival Impatience, un prix tout à fait mérité.

 Philippe du Vignal


Théâtre de l’ Odéon/Ateliers Berthier,  boulevard Berthier,  Paris (XVII ème).

Et le 26 janvier 2012 à Pessac en scène, Pessac ( Gironde) / le 28 janvier 2012 à La Lucarne – Arradon; le 31 janvier  à la Scène nationale 61 – Alençon.
du 2 au 4 février au Trident, Scène nationale de Cherbourg. les les 7 et 8 février,  Halle aux Grains -Blois; le 10 février, Théâtre de Brétigny, Brétign.
Les 6 et 7 mars, au Château Rouge,Annemasse; le  9 mars l’Allobroges , Cluses; le 15 mars  à l’Arc, Scène nationale du Creusot; le 27 et 28 mars  au Festival Hybrides -Montpellier.
Le 4 avril, Safran, Amiens; du 6 au 8 avril, Festival Mythos, Rennes.Les 12 et 13 avril , Théâtre de Grasse; le 19 avril à La Faïencerie,Théâtre de Creil; du 24 au 28 avril, MC2 Maison de la culture de Grenoble.
Et du 9 au 11 mai, Le Préau, Centre Dramatique Régional de Haute-Normandie , Vire.

 Le Chagrin des Ogres de Fabrice Murgia, éd. Hayez & Lansman, Belgique, 2010.  Vidéo: Image de prévisualisation YouTube d’un extrait du  spectacle, texte et mise en scène de Fabrice Murgia. Production Théâtre National à Bruxelles.)

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