Le Chagrin des ogres

Le Chagrin des ogres, texte et mise en scène de Fabrice Murgia, musique de Maxime Glaude, vidéo de Jean-François Ravagnan.

 Le spectacle a déjà commencé quand on entre dans la salle: une jeune femme en robe de mariée courte, marche  d’un pas rythmé sur la scène enfumée qu’elle traverse de jardin à cour, puis de jardin à cour derrière le décor pour réapparaître en soulevant un rideau de lames  en tissu blanc. Elle prononce en boucle dans un micro qu’elle tient à la main, quelques phrases du commencement d’un conte: « Il était une fois un fils, le fils du Ciel et de la Terre qui voulait être etc…,   tout en continuant à marcher sans arrêt. Chacun de ses passages par l’un ou l’autre rideau qu’elle pousse avec son micro, produit un bruit effrayant de déchirure quand retentit un coup de gong électronique.

Une image fabuleuse qui rappelle dans un tout autre style- mais sans doute Fabrice Murgia ne l’a-t-il jamais vu-le début du fameux Regard du sourd de Bob Wilson, où, seul, il s’avançait, en habit noir et prononçait cette seule phrase, en bégayant de plus en plus: « Ladies and gentlemen, lalaladiesand gentlegentle men », avant que la parole ne disparaisse six heures durant,  de son fabuleux spectacle d’images. Sur la scène du Chagrin des ogres, créé au Festival de Liège en 2009,  rien qu’un mur de fond percé deux grandes vitres comme il y  a dans les studios d’enregistrement; derrière celle de gauche, une jeune femme assise par terre, dont on peut voir le corps et le visage comme celui du jeune homme projeté sur le mur; elle est dans un lit d’hôpital. Elle a essayé de se suicider mais sans doute, traumatisée et  sonnée par les médicaments, elle a des cauchemars, et se voit recluse dans une cave comme Natasha Campusch, cette jeune autrichienne, kidnappée et violée par son ravisseur.  Absolument seule et sans personne à qui parler.

Quant au jeune homme, il est assis devant son écran d’ordinateur, lui aussi très seul et mal dans sa peau; et son personnage a été inspiré par un fait divers qui, il y a quelques années, secoua l’Allemagne: Sebastian Bosse, un lycéen de dix-huit ans, adepte des jeux vidéo, qui avait fait part de ses intentions sur Internet, était allé dans son établissement tirer sur ses enseignants et ses camarades, dont plusieurs furent blessés, avant de se suicider. C’est un peu la version masculine de l’histoire de cette jeune femme.
En robe de mariée, elle écoute en silence et, au besoin, commente, dans un second degré tout empreint d’ironie, les monologues de ces deux jeunes gens face à une caméra qui capte tout d’eux, sans restriction:  par moments, elle nous raconte parfois, en criant, avec la naïveté et la méchanceté des enfants, des bribes de contes qui sont comme enchâssés dans Le Sang des ogres et  elle réussit à provoquer un malaise certain chez nombre de spectateurs.

C’est l’histoire d’une journée dit Fabrice Murgia, où les enfants vont cesser d’être des enfants. Il utilise beaucoup la vidéo, le son-transformé au besoin dans une subtile alchimie-et  la musique électronique comme vecteur dramaturgique: c’est  sans doute, malgré certaines longueurs et un récit volontairement compliqué, un travail exceptionnel de réflexion sur la notion de communication dans un monde où l’on ne supporte plus de ne pas être branché en permanence sur l’information en direct et la réalité la plus immédiate mais où la véritable rencontre avec l’autre s’avère de plus en plus difficile, ce qui est finalement logique.

Et Emilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul, magnifiquement dirigés, sont impeccables de vérité.  En particulier, Laura Sépul (la mariée) réussit à faire passer toute l’angoisse et le désarroi qui coulent du cauchemar auquel elle assiste. A la toute fin, désespérée, à bout de souffle et assise par terre, elle dit  avec une voix douce de petite fille accablée : « Je ne veux pas que cela se termine comme çà », on a les yeux humides, et ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain..

A vingt-cinq ans, Fabrice Murgia réussit là un coup magistral, sans la moindre esbrouffe, sans la moindre concession -ici la vidéo pour une fois, est justifiée- et avec une connaissance du plateau, une maîtrise du temps et de l’espace et un savoir-faire étonnants. Ce spectacle court (une grande heure) mais d’une étonnante densité, s’arrête juste quand il faut. Attention,  ce conte pour adultes n’est pas -c’est évident!- pour les enfants, mais s’il passe près de chez vous, n’hésitez surtout pas. Il a reçu le prix du jury et celui du public du meilleur spectacle au dernier Festival Impatience, un prix tout à fait mérité.

 Philippe du Vignal


Théâtre de l’ Odéon/Ateliers Berthier,  boulevard Berthier,  Paris (XVII ème).

Et le 26 janvier 2012 à Pessac en scène, Pessac ( Gironde) / le 28 janvier 2012 à La Lucarne – Arradon; le 31 janvier  à la Scène nationale 61 – Alençon.
du 2 au 4 février au Trident, Scène nationale de Cherbourg. les les 7 et 8 février,  Halle aux Grains -Blois; le 10 février, Théâtre de Brétigny, Brétign.
Les 6 et 7 mars, au Château Rouge,Annemasse; le  9 mars l’Allobroges , Cluses; le 15 mars  à l’Arc, Scène nationale du Creusot; le 27 et 28 mars  au Festival Hybrides -Montpellier.
Le 4 avril, Safran, Amiens; du 6 au 8 avril, Festival Mythos, Rennes.Les 12 et 13 avril , Théâtre de Grasse; le 19 avril à La Faïencerie,Théâtre de Creil; du 24 au 28 avril, MC2 Maison de la culture de Grenoble.
Et du 9 au 11 mai, Le Préau, Centre Dramatique Régional de Haute-Normandie , Vire.

 Le Chagrin des Ogres de Fabrice Murgia, éd. Hayez & Lansman, Belgique, 2010.  Vidéo: Image de prévisualisation YouTube d’un extrait du  spectacle, texte et mise en scène de Fabrice Murgia. Production Théâtre National à Bruxelles.)

 


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