Air Europa

AIR EUROPA de Vincent Klint, version pupitre de Jean-Luc Paliès,  musiques de Carel Cleril, Émilien Gillan, et Jean-Baptiste Paliès.

  Neuf acteurs accompagnés par les trois musiciens du Trio hilare, mettent en espace ce texte  sur les mirages  d’un village africain  dont le chef a échoué,  vingt ans auparavant, dans sa mission de rétablir une vie économique. Les jeunes émigrent donc  sur de pauvres et dangereux esquifs après avoir détruit leurs papiers,  et se font emprisonner et tabasser.
Un homme aveugle qui a réussi à se former en Europe est en passe de terminer l’installation d’un réseau internet dans ce village avec l’aide des Chinois et l’assistance d’une jeune secrétaire fille du chef, dont il est amoureux.  Cette jeune fille obtient un diplôme qui devrait lui permettre d’émigrer en Europe selon le souhait de son père; il  pense qu « une femme qui réfléchit trop ruine les efforts de toute une vie ! ».
Mais elle partage l’amour de son patron et souhaite rester  au pays.  La belle présence des acteurs, dont Kofi Kawulé, qui esquissent quelques gestes debout devant leurs pupitres quand il prennent la parole, donne une vie théâtrale à ce texte d’une actualité brûlante. On aimerait voir les prolongements de cette mise en espace.

 

 

Edith Rappoport

 

Mardis midi du Théâtre du Rond Point 

 

 

 


Archive pour octobre, 2011

LE DIBBOUK

LE DIBBOUK  d’après Shlomo Anski, mise en scène de Gilles Cuche.

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  L’Atelier de l’Orage, nous l’avions découvert au début des années 1990 grâce à un appel de Robert Abirached attirant l’attention sur cet étudiant brillant qui avait fondé sa compagnie en milieu rural dans le Sud de l’Essonne, au terme d’un stage avec l’Odin Teatret d’Eugenio Barba à Holstebro.
Cette jeune équipe déterminée en avait retenu l’essentiel: un  entrainement quotidien, la création de dispositifs scéniques permettant d’aménager un lieu chaleureux dans  des  salles des fêtes de petits villages, un sens de l’accueil des publics oubliés des institutions. Après , entre autres, Ulysse, Fabulazzo, Wakan Tonka, l’ Atelier de l’Orage a posé ses valises à Villabé, petite commune de 5000 habitants du sud Essonne (à côté d’Ikéa, mais quand pourra-t-on dire que le centre commercial se trouve à côté du théâtre ?).
Ils y développent un remarquable travail de proximité, nouant des liens chaleureux avec les familles des enfants qui revenaient une deuxième fois voir le spectacle en soirée en compagnie de leurs parents. Nous sommes assis sur de petits gradins en U autour d’un vieil établi poétique du cordonnier Jacob, dans un petit village juif de Pologne, il y a bien longtemps. Au fond du plateau, une toile à la Chagall éclaire ce yiddishchland disparu. En manipulant les accessoires de son atelier, il nous conte la tragique histoire d’un jeune couple amoureux, autrefois fiancé puis séparé par le père de la jeune fille qui la force à épouser un riche héritier.
Au terme d’une fête hilarante, le dibbouk âme du fiancé trahi s’empare du corps de la jeune fille, au moment de la célébration du mariage qui piétine la parole donnée par le père. Hernan Bonet accompagné par Arnaud Delannoy qui joue de toutes sortes d’instruments, se livre à des manipulations sonores et poétiques étonnantes. Ils emportent l’enthousiasme des spectateurs, dont beaucoup découvraient le théâtre…

Edith Rappoport
www.atelierdelorage.com

Espace Culturel de Villabé (91)

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Laissez-nous juste le temps de vous détruire

 Laissez-nous juste le temps de vous détruire d’ Emmanuelle Pireyre, mise en scène de Myriam Marzouki. 

100.jpg  Le spectacle  se situe dans la même ligne qu’ United Problems of coût de la main- d’œuvre de  Jean-Charles  Massera ou Europeana de Patrick Ourednik ,  même ligne qu’avait déjà suivi cette jeune metteuse en scène: soit,  à partir du texte d’un écrivain contemporain, un constat et un questionnement très violent  sur l’état de notre civilisation occidentale.
Myriam Marzouki , cette fois, remet le couvert en s’invitant, avec l’ humour caustique d’un texte écrit  par Emmanuelle Pireyre,  dans le pavillon de banlieue , où des  bobos en proie à une passion scrupuleuse pour l’écologie et la sauvegarde notre chère planète, à la recherche d’un bonheur familial absolu. Il y un faut un jardin,  des enfants et
l’obligation qu’ils s’imposent   de sacrifier à » l’universelle sociabilité du barbecue »...
Bien entendu, la bêtise et la prétention sont bien là,quand un jeune journaliste venu faire une enquête sur cet univers où les certitudes ne volent  pas très haut, pas  loin des merveilleuses déclarations de Bouvard et Pécuchet.   Il y a sur scène trois maisons, ou plutôt trois semblants de maisons en tissu avec une porte dont le rideau  est roulé, et chaque maison est entourée d’une petite haie en contre-plaqué;
C’est sans doute un coin de campagne, ou de presque campagne, déjà urbanisée, loin  de Levallois… dont l’une des deux jeunes femmes  a parfois la nostalgie, quand elle se voit obligée de vivre selon ses principes, ce qui représente, avoue-t-elle, un travail à plein temps! Mais tout est dérisoire dans cette obsession écologique qui taraude les deux couples et qui les pousse à prendre à prendre d’incroyables précautions pour ne pas polluer: toilettes  sèches, isolants naturels,ampoules basse consommation, jardin potager familial, bassin de phyto-épuration, prise en compte des trajets de transport des aliments, etc… alors qu’ils sont probablement, d’une autre façon, d’inconscients pollueurs de premier ordre. Ce que suggère aussi l’auteur.
Servie avec efficacité et humour par Myriam Marzouki qui est devenue, spectacle après spectacle, une excellente directrice d’acteurs, cette dénonciation assez décapante de ce type d’idéologie  ne manque pas de piquant, même si la charge est souvent un peu facile.
Comme les comédiens ont une diction de premier ordre et ont adopté une gestuelle un peu mécanique impeccable, très drôle et  qui fait parfois penser  à celle de Buster  Keaton, et que les micros HF-indispensables?- renforcent encore ce côté pantins, l’on rit de bon cœur, quand on entend les délires mentaux  de leurs personnages.
Dans le seconde partie, les comédiens, tous impeccables, en particulier Johanna Khortal Altes, passent en revue les différents thèmes qu’ils pourraient traiter sur  scène, pour réinventer un théâtre d’intervention politique,  à l’image peut-être de celui du Groupe Octobre animé entre autres, dans les années 30,  par Jacques Prévert  et le metteur en scène Roger Blin.Ils  rêvent ainsi de mettre  au point  des sketches sur  le rôle des traders dans la crise financière internationale,ou sur l’affaire, désormais célèbre, du rêve devenu cauchemar des petits propriétaires américains ou irlandais qui se retrouvent à la rue pour avoir fait confiance aux sourires angéliques des banquiers.
Mais là, cela marche moins bien- et c’est dommage: cette mise en abyme tombe un peu à plat, sans doute parce que l’indispensable unité, qui est la  base même  d’un spectacle réussi, n’est pas ici tout à fait au rendez-vous.
Alors à voir? Oui pour toute la première partie, à la fois drôle et intelligente, non pour la seconde plus courte mais estouffadou, qui pèse sur le spectacle…Mais Myriam Marzouki a encore du temps pour la réviser, avant les autres dates prévues prochainement.

Philippe du Vignal

 Spectacle joué au Théâtre du Fil de l’eau de Pantin, du  19 au 21 octobre 2011, et en tournée: au Phénix, Scène Nationale de Valenciennes le  2 février 2012 , et à la Maison de la Poésie, à Paris, du 7 au 25 mars 2012.  

Marie Tudor

Marie Tudor, de Victor Hugo, mise en scène de Pascal Faber.

  Quelle part d’humanité le pouvoir contient-il ? Jusqu’où Marie Tudor, reine d’Angleterre, peut-elle rester femme et déborder d’amour pour un favori haï du peuple ? Complot, trahisons, serments violés, jeune fille outragée, peuple indigné: tous les ingrédients du drame sont là. Et pourtant la mise sur scène triomphe des enchevêtrements de l’intrigue en choisissant de rester simple. Simplicité : tout est dit.
Loin de tomber dans la faste célébration d’une pièce-monument, Pascal Faber épure le spectaculaire hugolien pour nous en offrir un concentré précieux, vibrant d’intensité. Point ici d’interférence prosodique, l’alexand
tudor.jpgrin est parlé, et juste. Côté costumes, Cécile Flamand a elle aussi fait vœu de simplicité : la reine est revêtue d’une robe sang, quand Jane porte du blanc (rehaussé plus tard d’un bleu royal). Symboliques, les tenues n’en sont pas moins pratiques et claires.
La scénographie de Doriane Boudeville et les lumières de Sébastien Lanoue brillent également par leur efficacité pure et simple : une scène nue, encadrée de rideaux noirs. D’abord, une rue assombrie par la nuit, où se nouent les destinées, où Gilbert le ciseleur (Pierre Azéma) scelle un pacte avec le démoniaque Simon Renard; Sacha Petronijevic est maléfique, redoutable de justesse dans ce rôle et parvient à rendre son personnage aussi inquiétant qu’étrangement sympathique.
On pénètre ensuite la chambre royale, qui sera ensuite salle du trône. Entre ces velours rouges ,Florence Cabaret est  une  reine passionnelle et furieuse qui,  sans jamais éclater en cris hystériques, retient en elle le flot de la souffrance et qui nous suspend à ses lèvres. La crise est là, d’autant plus
fascinante qu’elle est contenue, péniblement.    Ce n’est pas la cruauté royale que l’on dénonce, mais la douleur aveugle qui pousse une reine à faire fi de son peuple. Le jeu est fondé sur une dualité triomphante. Dualité entre les personnages (la jeune fille et la femme mûre, l’homme du peuple et la reine, le séducteur et l’amoureux sincère, le fiancé trompé et l’amante outragée, tout s’équilibre), mais aussi dualité en eux-mêmes (ni tout à fait fautifs ni tout à fait purs).
Brutal dans sa passion, Gilbert échappe à l’étiquette niaiseuse du gentil prolétaire innocent, tandis que la reine, en proie au déchirement tragique, suscite autant pitié que crainte… Le désespoir de Gilbert trompé fait frémir les cœurs et, malgré l’heure tardive, la présence des comédiens nous garde captivés par ce déchaînement de passions humaines.        Un petit reproche peut-être:  le jeu de  Flore Vannier-Moreau (Jane), encore trop fragile face à ses aînés. Enfin le dernier tableau se fait à la tour de Londres. Dans le cachot, des rais de lumière oblique transpercent la scène qui en devient étonnamment profonde. Du sommet, derrière les grilles dessinées au sol par des spots, la reine, harcelée par le Bailly Renard, contemple le peuple en furie.
La mort de Fabiani paraît donc s’imposer… Le spectacle tire de  sa sobriété une puissance remarquable. L’obscur triomphe à juste titre et  la pièce apparait alors plus comme une tragédie politique qu’un drame amoureux.

 

Élise Blanc

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 27 novembre.

Sur le concept

Sur le concept du visage du fils de Dieu, texte et mise de Romeo Castellucci.

photo.jpgC’est à une soirée très spéciale que le public a assisté lors de la première à Paris… A 20h15 , devant le théâtre de la Ville, un groupe d’intégristes chrétiens tente de pénétrer en force  à l’intérieur, après avoir  lancé des grenades lacrymogènes.
Le public qui est déjà arrivé entre alors précipitamment dans le théâtre et, à 21h15, le spectacle débute  enfin, mais, vingt minutes après, un autre groupe qui, lui,  était déjà entré après avoir acheté ses places, envahit alors la scène, (photo  ci-contre) interrompant ainsi la représentation.
Après quelques palabres, le public, dont une partie  se souvient de sa jeunesse rebelle (pour d’autres causes!), applaudit les policiers qui évacuent le groupe, et, à 22h15,  Emmanuel Demarcy- Mota le directeur du Théâtre de la Ville, et le metteur en scène, en accord avec les acteurs, décident de reprendre la représentation. Sur le concept du visage du fils de Dieu
 a déjà été joué sans problèmes en Italie et  en Pologne…
Mais  la France, qui se targue d’être un pays de liberté et qui veut en permanence faire la leçon au monde, engendre de tels phénomènes et laisse se développer des extrémismes de tout bord. Le spectacle met en images la douleur et la patience d’un fils, devant la déchéance physique et mentale de son propre père, (incapable de retenir ses sphincters),  sous le regard du Christ dans le tableau d’Antonello da Messina.
Dans une courte deuxième partie, ce Christ, dont le visage occupe tout le fond de la scène, va être envahi de stigmates, et des larmes de sang finissent par déchirer le visage, laissant apparaître une phrase à double sens:  tu es mon berger, tu n’es pas mon berger.    Ce spectacle pose en fait la question de la représentation du corps en souffrance. Romeo Castellucci avait déjà évoqué cette idée avec Giulio Cesare en 1988 au festival d’Avignon.
La société moderne policée a fait disparaître la notion de corps malade mais pourtant, chacun a personnellement plus ou moins vécu une telle situation. Seul, les soignants qui ont fait  de cette approche du corps
leur métier , voient cela au quotidien.Faut-il donner à voir cette déchéance humaine, à l’heure ou les sociétés modernes sont si fières de pouvoir allonger la durée moyenne de la vie… Mais dans quelles conditions ?
Aujourd’hui, seul le monde de la foi religieuse pourrait peut être prendre en charge cette destruction inéluctable?  Destruction  que le simple mortel n’arrive pas à intégrer ! Voilà ce qu’aurait pu nous dire Roméo Castelluci… s’il en avait eu la liberté.
A vous donc de choisir, selon vos convictions et votre vécu personnel,  de voir ou non ce spectacle de 50 minutes.René Magritte disait déjà: «  La valeur réelle de l’art est en fonction de son pouvoir de révélation libératrice ».

 

Jean Couturier

Théâtre de la Ville jusqu’au 30 octobre,  et ensuite en tournée.

 

Le Théâtre de la Ville nous a communiqué aujourd’hui lundi ce texte de Romeo Castellucci  qui fait écho aux lamentables provocations de bandes bien organisées vendredi dernier; comme le dit justement Jean Couturier, la France d’aujourd’hui  fait preuve d’une  grande tolérance.. mais à l’extérieur de  notre cher hexagone… C’est triste  de constater que la bêtise, une denrée qui n’a jamais manqué à l’extrême-droite française soit encore là Alain Escada, secrétaire général de Civitas, n’ pas peur  « de constater que dès la première représentation de ces spectacles obscènes et blasphématoires à Paris, l’indignation des chrétiens s’est manifestée avec dignité et fermeté et néanmoins sans excès, malgré tout ce que peut écrire une certaine presse spécialisée dans la désinformation ».
Mais Emmanuel Demarcy-Motta a su garder son sang-froid et a  fait le maximum pour qu’un metteur en scène étranger puisse  quand même voir son spectacle joué dans des conditions normales d’exploitation.Et l’on ne peut que l’en remercier. Mais de tels faits montrent que l’intolérance  politique et religieuse concernant, entre autres, un spectacle vivant tend à gagner du terrain.  « Ces extrémistes, rappelle le Syndicat de la critique qui a pris fermement position, se revendiquent de Civitas, association qui œuvre à « la reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France ». « Leurs méthodes, leurs propos injurieux à l’égard des artistes et de la liberté de création, aussi minoritaires soient-ils, témoignent d’un climat nauséabond. Après Castellucci, ne prétendent-ils pas s’opposer également aux représentations de Golgota picnic  de Rodrigo Garcia ? « Et Civitas appelle même à une manifestation nationale contre la « christianophobie ». Rien ne nous sera épargné.

Ph. du V.

Communiqué de Romeo Castellucci à propos de « Sul concetto di volto nel Figlio di Dio » joué au Théâtre de la Ville à Paris

Je veux pardonner à ceux qui ont essayé par la violence d’empêcher le public d’avoir accès au Théâtre de la Ville à Paris.

Je leur pardonne car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Ils n’ont jamais vu le spectacle ; ils ne savent pas qu’il est spirituel et christique ; c’est-à-dire porteur de l’image du Christ. Je ne cherche pas de raccourcis et je déteste la provocation. Pour cette raison, je ne peux accepter la caricature et l’effrayante simplification effectuées par ces personnes. Mais je leur pardonne car ils sont ignorants, et leur ignorance est d’autant plus arrogante et néfaste qu’elle fait appel à la foi. Ces personnes sont dépourvues de la foi catholique même sur le plan doctrinal et dogmatique ; ils croient à tort défendre les symboles d’une identité perdue, en brandissant menace et violence. Elle est très forte la mobilisation irrationnelle qui s’organise et s’impose par la violence.

Désolé, mais l’art n’est champion que de la liberté d’expression.

Ce spectacle est une réflexion sur la déchéance de la beauté, sur le mystère de la fin. Les excréments dont le vieux père incontinent se souille ne sont que la métaphore du martyre humain comme condition ultime et réelle. Le visage du Christ illumine tout ceci par la puissance de son regard et interroge chaque spectateur en profondeur. C’est ce regard qui dérange et met à nu ; certainement pas la couleur marron dont l’artifice évident représente les matières fécales. En même temps – et je dois le dire avec clarté -, il est complètement faux qu’on salisse le visage du Christ avec les excréments dans le spectacle.

Ceux qui ont assisté à la représentation ont pu voir la coulée finale d’un voile d’encre noire, descendant sur le tableau tel un suaire nocturne.

Cette image du Christ de la douleur n’appartient pas à l’illustration anesthésiée de la doctrine dogmatique de la foi. Ce Christ interroge en tant qu’image vivante, et certainement il divise et continuera à diviser. De plus, je tiens à remercier le Théâtre de la Ville en la personne d’Emmanuel Demarcy-Mota pour tous les efforts qui sont faits afin de garantir l’intégrité des spectateurs et des acteurs.

Romeo Castellucci

Societas Raffaello Sanzio

Le Syndicat de la Critique nous a fait parvenir ce message et bien entendu, nous invitons tous nos lecteurs à le lire et à signer cette pétition dont l’adresse  figure à la suite.
Le Théâtre contre le Fanatisme

Comité de soutien à la liberté de représentation du spectacle de Romeo Castellucci
au Théâtre de la Ville – Paris.

Depuis le 20 octobre, date de la première, les représentations de « Sur le concept du visage du fils de Dieu », de Romeo Castellucci, au Théâtre de la Ville, donnent lieu à des événements graves.Un groupe organisé d’individus qualifiés d’intégristes chrétiens, se réclamant en partie de l’Action française, a tenté  d’empêcher l’accès au Théâtre de la Ville en bloquant les portes, en agressant le public, en le menaçant, en l’aspergeant d’huile de vidange, de gaz lacrymogènes et en lui jetant œufs et boules puantes, tandis que leurs complices, militants du Renouveau Français, entrés dans la salle, ont interrompu la représentation dès le début en occupant la scène et en déployant leur mot d’ordre : «La christianophobie, ça suffit ».L’AGRIF avait demandé par voie de justice l’interdiction du spectacle et avait été déboutée de sa demande par le Tribunal de Grande Instance le 18 octobre 2011.
La police doit donc intervenir chaque jour à l’entrée du théâtre, et nous nous sommes vus dans l’obligation de l’appeler à l’intérieur de la salle à plusieurs reprises pour qu’elle évacue ceux qui occupaient la scène, ce qui s’est fait sans heurts, parce que nous avons veillé à éviter des affrontements entre ces envahisseurs et le public outré de tels agissements.
Le personnel du théâtre s’est montré résolu et efficace en ces pénibles circonstances, et, malgré les nombreux incidents et interruptions, les représentations ont pu, jusqu’à présent, avoir lieu.Que ces groupes d’individus violents et organisés, qui se réclament de la religion contre une soi-disant « christianophobie », obéissent à des mouvements religieux ou politiques, demande une enquête ; pour nous, en tout cas, ces comportements relèvent à l’évidence du fanatisme, cet ennemi des Lumières et de la liberté contre lequel, à de glorieuses époques, la France a su si bien lutter. Le théâtre a d’ailleurs très souvent été pour ces luttes, un lieu décisif.
On ne peut en rester là. De tels agissements sont graves, ils prennent une tournure nouvelle, nettement fascisante. Ces groupes d’individus s’empressent en outre de décréter blasphématoires, de façon automatique, des spectacles qui ne sont dirigés ni contre les croyants, ni contre le christianisme. Des critiques de journaux importants, qui ne font pas mystère de leur foi chrétienne, ont d’ailleurs loué sans réserve ce spectacle lors de sa présentation en Avignon. Nous vous invitons aussi à lire les déclarations de Romeo Castellucci, publiées dans le programme distribué chaque soir au public, pour comprendre ses intentions et son propos d’artiste.

Nous n’entendons pas céder à ces menaces odieuses, et ce spectacle sera maintenu malgré toutes les tentatives d’intimidation. Nous invitons le public à y assister, en toute liberté. Le spectacle, coproduit par le Théâtre de la Ville, y est présenté jusqu’au 30 octobre; puis il sera repris, dans le cadre de notre partenariat, au Centquatre du 2 au 6 novembre.Il est d’ailleurs à noter que ce spectacle a été présenté sans troubles en Allemagne, en Belgique, en Norvège, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Russie, aux Pays-Bas, en Grèce, en Suisse, en Pologne et en Italie, et que c’est en France qu’ont lieu ces manifestations d’intolérance. Nous créons  donc un comité de soutien s’adressant à toutes les personnes de bonne volonté – et cette expression est ici particulièrement bienvenue – pour défendre au-delà même du spectacle de Romeo Castellucci, la liberté d’expression, la liberté des artistes et la liberté de pensée, contre ce nouveau fanatisme.Emmanuel Demarcy-Mota, directeur et l’équipe du Théâtre de la Ville.* * *Premiers signataires :P atrice Chéreau, metteur en scèneStéphane HesselMichel Piccoli, comédienSylvie Testud, comédienne
Sasha Waltz, chorégraphe, Berlin
Arnaud Desplechin, cinéaste
Luc Bondy, metteur en scène,
Jean-Michel Ribes, auteur, metteur en scène, directeur de théâtre
Bulle Ogier, comédienne
Barbet Schroeder, cinéaste
Juliette Binoche, comédienne
Elodie Bouchez, comédienne
Claude Régy, metteur en scène
Christophe Girard, Président du Centquatre
Joseph Melillo, directeur de la Brooklyn Academy of Music, New York
Stéphane Lissner, directeur de la Scala, Milan
Dominique Mercy, directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch
Brigitte Jaques Wajeman, metteur en scène
Jean-Claude Milner, philosophe
Pascal Bonitzer, cinéaste
Jacques-Alain Miller, psychanalyste
Judith Miller, philosophe
Marc Olivier Dupin, compositeur
Peter de Caluwe, directeur général de la Monnaie, Bruxelles
Christian Longchamp, Adjoint artistique & directeur de la dramaturgie, la Monnaie, Bruxelles
Jean-Luc Choplin, directeur du Théâtre du Châtelet
Yorgos Loukos, directeur du Festival d’Athènes
Simon McBurney, metteur en scène, Grande Bretagne
José Manuel Goncalves, directeur du Centquatre
François Le Pillouer, Président du SYNDEAC
Lloyd Newson, chorégraphe, Grande Bretagne
Anne Delbée, écrivain et metteur en scène
Jack Ralite, Ancien ministre
Ushio Amagatsu, chorégraphe, Japon
Georges Banu, Président d’honneur de l’association internationale des critiques de théâtre
Monique Veaute, Présidente de la Fondation RomaEuropa
Fabrizio Grifasi, Directeur de RomaEuropa
Claus Peymann, directeur du Berliner Ensemble

Les soutiens peuvent être envoyés par e-mail à l’adresse suivante :

comite-de-soutien-castellucci@theatredelaville.com

Une Ronde militante

Une Ronde militante  de Jacques Jouet, mise en scène de Gérard Lorcy.

 

    visuelrondemil.jpgC’est un peu, sur le modèle de la fameuse Ronde d’ Arthur Schnitzler, et en sept séquences, la vie de militants communistes  dont l’idéal, le plus souvent dans la pauvreté, ce qui n’excluait pas du tout la solidarité, a été vécu au quotidien malgré toutes les attaques du pouvoir en place et du grand patronat.
Trois hommes et trois femmes pour représenter sept personnages de 1950 à 2010, et chaque séquence se déroule tous dix ans, et l’on va ainsi pouvoir rencontrer d’abord un jeune couple de communistes où la femme plus que l’homme est militante engagée , et pas du tout insensible au secrétaire de cellule qui deviendra représentant syndical, jusqu’ à faire  l’amour avec lui. Il y a aussi ensuite le groupe de  grévistes, puis la visite de représentants syndicaux au Ministre communiste, et  le fantôme de Nadejda Kroupskaïala , la veuve de Lénine, et enfin une jeune fille de notre époque, la petite- fille du couple du début du spectacle qui vient voir son grand-père et qui se pose plein de questions sur ce passé des militants lié à l’histoire de sa famille, ce passé de luttes sociales souvent impitoyables qui a construit le paysage sociologique actuel.
La pièce de Jacques Jouet, vieux routier des Papous dans la tête, l’émission culte de France-Culture créée par le regretté Bertrand Jérôme, qu’il a écrite à partir de témoignages recueillis auprès d’anciens responsables politiques et syndicaux de la région de Creil, fonctionne bien, à mi-chemin entre le tragique quand est évoquée la vie difficile des métallos de l’époque-les accidents horribles n’étaient pas rares-  et le comique quand il y a du sexe dans l’air: ici, on s’embrasse beaucoup sur le bouche!
Surtout dans  cette image  de la transmission de l’ idéal par la parole, celle que l’on prend et celle que l’on reçoit dans le petit monde fermé que constituait une cellule du Parti Communiste de l’époque. Et il y a de très beaux moments, comme cette entrevue de délégués syndicaux avec le Ministre, tout à fait convaincante.
Pas grand chose sur la scène au même niveau que le public: un tapis de danse noir, des tabourets hauts tubulaires, un téléphone ,  quelques chaises d’école maternelle, et des armoires  métalliques grises de vestiaire, où le comédiens décrochent à vue les costumes nécessaires pour la séquence suivante . La mise en scène de Gérard Lorcy  est  efficace, même si la direction d’acteurs est parfois un peu flottante et s’il a du mal  à mettre en valeur les dernières séquences, à vrai dire bien  faiblardes, où intervient la veuve de Lénine; c’est Sylvie Jobert , comédienne épatante, que l’on avait pu voir autrefois chez Jérôme Deschamps, qui s’y colle, et elle a vraiment  du mérite à prendre en charge cette  pseudo-réflexion politique sans grand intérêt…
Les  acteurs : François Decayeux, Nora Gambet, Francis Coulaud, Dominique Laidet sont tout à fait crédibles et efficaces et  Jehanne Carillon qui a rejoint l’équipe des Papous dans la tête depuis deux ans  possède une présence étonnante sur le plateau. Quand ils ne jouent pas- aucun dégagement sur les côtés-ils attendent sagement leur tour  sur des tabourets hauts, comme dans les années 70; ce qui correspond bien, après tout, à un théâtre militant issu des années Brecht; et ils  savent comment s’y prendre pour obtenir  la complicité du public, ce qui n’est pas du tout  évident dans ce type de salle.
C’est en effet du travail sans filet,  vu la grande proximité avec le public très attentif ,  toutes générations confondues, à cette plongée dans l’histoire politique de la France depuis soixante ans; mais les nombreux lycéens qui étaient là, ont  décroché quand la veuve de Lénine s’est lancée dans une discussion politique assez ennuyeuse.
Comme le dit souvent, et avec juste raison, Christine Friedel, notre amie et critique de service au Théâtre du Blog, il faut toujours faire attention aux réactions des plus jeunes parmi les spectateurs. Gérard Lorcy devrait effectivement, en tenir compte et revoir sa mise en scène dans ce sens. Ce serait vraiment dommage que ce spectacle ne trouve pas sa véritable dimension…

 

Philippe du Vignal

 

Le Vent se Lève ! 181 avenue Jean Jaurès 75019 Paris T : 01 77 35 94 36, (attention , l’entrée est peu visible!)

les jeudis vendredis samedis 13, 14, 15 / 20, 21, 22 et 27, 28, 29 octobre à 20h30

 

et à La Faïencerie de Creil, le 8 novembre à 20 h 45 et le 9 à 19 h.

 

 

Quartier lointain

 Quartier lointain de Jirö Taniguchi, mise en scène de Dorian Rossel.

 

quartier.jpgJirö Taniguchi est bien connu en France pour ses bandes dessinées; auteur de nombreux mangas, il a raflé nombre de prix  dont celui du Festival d’Angoulême pour Quartier lointain  édité en 1998, où il essaye, à partir de son histoire personnelle, et comme il le dit-lui même, de « rendre au plus près la réalité quotidienne des sentiments des personnages ». C’est évidemment  loin de la BD traditionnelle et se situe plutôt dans un espace poétique.
Pour raconter Quartier lointain, Dorian Rossel et sa dramaturge Corine Carajoud, ont chois de ne pas illustrer mais de dire la théâtralité de ce récit graphique, et les  acteurs  (quatre hommes et deux femmes, accompagnés de deux musiciennes) jouent plusieurs rôles masculins ou féminins , c’est selon les besoins. Un décor minimaliste, avec des panneaux colorés et quelques  accessoires; par exemple, le fauteuil roulant de la grand-mère est suggéré par un petit banc et une roue que le comédien tient  de sa main droite.
Quartier lointain est une sorte d’exorcisme des années d’enfance de l’auteur et de l’histoire de ses parents, bien avant sa naissance, et du départ de son père dont la mère croit qu’il a une maîtresse, qui est en fait, une amie de lycée qu’il va voir chaque mois  à l’hôpital où elle est en train de mourir. Ce qui n’empêchera pas son père de partir un jour , comme pour échapper à son destin et s’assumer en tant qu’homme libre de ses choix.
Et c’est à un constant aller et retour entre passé et présent, entre âge mur et années de lycée, que nous convie Dorian  Rossel, où l’adolescent  que fut  Jirö Taniguchi,  se trouve confronté aux choix de son père:  » Quand tu auras mon âge,lui dit son  père, tu me comprendras peut-être un peu ». Avec toujours en filigrane, la perte, le délitement, la nostalgie de l’enfance à jamais disparue mais toujours en mémoire,et la mort des êtres chers. Aucune esbrouffe, aucune prétention, aucune japonaiserie et pas de criailleries, pas de grands gestes inutiles:  Dorian Rossel dit les choses calmement et  dirige ses comédiens avec une  admirable rigueur mais aussi avec beaucoup de grâce: les petites scènes, parfois un peu trop courtes,  se succèdent dans le calme, avec  de très beaux éclairages, soutenues,  de temps à autre,par l’air d’une flûte et d’un violon.
Il y  sans doute de l’Ozu dans l’air et Taniguchi ne cache pas son admiration pour le grand cinéaste japonais. C’est d’une grande habileté dans le rythme et dans la création d’espaces réalisée avec quelques panneaux mais aussi dans la direction des acteurs qui s’emparent de ce récit avec   beaucoup de maîtrise. Ce qui est le plus frappant, c’est le silence et l’attention du public, où il y a nombre d’adolescents et d’enfants, alors que la forme de théâtre proposée où le jeu est capital, va à l’encontre de tout réalisme. C’est vraiment réjouissant de voir ce public faire à la fin une formidable ovation aux comédiens.Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, dans le cadre d’une programmation croisée avec le Théâtre de la Ville, ont bien fait d’inviter Dorian Rossel…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Monfort 106 rue Brançion 75015 T: 01 56 08 33 88.

La Douleur

La Douleur » de Marguerite Duras,  

    Quatre cahiers de guerre ont été écrits par Marguerite Duras et sont devenus de réels témoignages. La Douleur est tirée d’un de ces cahiers appelé « cahier beige » paru en 1985. C’est un des textes les plus précis concernant la description des arrivées des déportés et des prisonniers à l’hôtel Lutetia et dans les gares en 1945 . Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang mettent en scène Dominique Blanc avec une subtilité précise et authentique depuis maintenant quatre ans . Elle est le porte parole vivant de cette guerre abominable et des camps inimaginables. Chéreau la guide dans un espace épuré: juste une table et des chaises . Dominique Blanc devient alors Duras et porte ce texte intense et bouleversant avec un talent et une force magistrale. L’histoire humaine, politique et amoureuse de l’écrivain fait partie de l’histoire de la France . Elle nous raconte ainsi l’attente désespérée du retour de son compagnon, Robert Antelme. Chaque jour en tant que journaliste, elle doit écrire la liste des noms de ces déportés et prisonniers qui reviennent, sur une feuille appelée « libre ». Un jour elle reçoit un coup de téléphone d’un certain François Morland qui, en réalité , n’est autre que François Mitterand; il lui explique que deux amis déguisés en militaires français vont aller récupérer de toute urgence à Dachau Robert Antelme presque intransportable car malade et condamné. Le récit des corps à travers la maladie et du lent retour à la vie est poignant. On retrouve l’authenticité de Duras à travers ses dénonciations politiques: « De Gaulle ne parle pas des camps de concentration, c’est éclatant à quel point il n’en parle pas, à quel point, il répugne manifestement à intégrer la douleur du peuple dans la victoire, cela de peur d’affaiblir son rôle à lui, d’en diminuer la portée ». Pour Duras, ce sont les gouvernements qui sont responsables ,pas les peuples. Et son texte nous rappelle pourquoi l’Europe a été créée afin de nous unir pour construire et faire face à notre Histoire.

Nathalie Markovics. 

Théâtre de l’Atelier jusqu’au 22 octobre

Sunderland

Sunderland de Clément Koch, mise en scène de Stéphane Hillel.

 

  piecegalerie535thumb.jpgCela se passe à Sunderland, une  ville industrielle importante du Royaume-Uni, au bord de la mer du Nord du côté de Newcastle, où Nissan, installée là depuis un quart de siècle a la plus grosse usine automobile du pays, et qui exporte jusqu’au Japon!  Sunderland possède aussi un club de foot important. Sur scène, le rideau est déjà levé et l’on est dans un loft, sans doute un ancien atelier aux murs de brique, avec un escalier menant à une chambre,  et peu éclairé par une petite fenêtre sur cour.   Dans le fond, une gazinière, un gros réfrigérateur sans âge, une table en bois avec trois chaises en stratifié et tube inox, et  devant, un canapé rouge  qui a déjà beaucoup vécu, un écran plat et une grosse chaîne.
C’est là que vivent Ruby, une jeune femme assez exubérante ; elle gagne sa vie avec la messagerie rose et  elle héberge contre un semblant de loyer, Sally et  Jill, sa sœur de 16 ans en proie à une sorte d’autisme. Mais la grippe aviaire est arrivée et l’usine de conditionnement de poulets qui l’employait  a fermé, et Sally  est au chômage.
Par moments, apparaît aussi  en vidéo la mère de Sally et Jill, qui les abandonnées pour devenir chanteuse de music-hall, et qui a fini par se pendre. Cela sent déjà la grisaille et le mélo à vingt mètres! Si, en effet,  Sally ne trouve pas un travail rapidement, l’assistante sociale, en tailleur pied-de-poule blanc et noir, forcément désagréable et butée, va lui faire enlever la garde de sa petite sœur pour la faire soigner dans un hôpital.  Prenez vos mouchoirs!
Mais un grand jeune homme baraqué,un peu frustre,  admirateur du club de foot de Sunderland,  et très amoureux de Sally,  et qui vient souvent chez elles remettre en route le poële à mazout, laisse traîner un magazine où il y a une petite annonce de recrutement de mères porteuses: Sally  n’hésite pas donc à entrer un contact avec un couple homo londonien d’avocats: un petit rondouillard, laid, chauve, et blanc, et un grand, mince et beau, noir. P
ar souci de discrétion, ils ne veulent pas que cela se passe dans une clinique, et ils viennent  donc tous les deux, éjaculer dans des petits flacons que Ruby, prévoyante et généreuse bonne copine, est allée chercher à la pharmacie. Pourquoi tous les deux ? Pour mélanger les spermes et donc ne pas savoir si le futur bébé sera blanc ou noir…. C’est-y pas malin? Mais catastrophe: le grand jeune homme, un peu niais et gaffeur,  révèle aux deux avocats  que la petite Jill a une maladie mentale  d’origine génétique.
Affolés, les deux compères remporteront leurs précieux flacons. Mais Ruby, toujours bonne copine généreuse, ira à Londres les rencontrer pour les persuader de faire une geste financier, de façon à ce que Sally puisse racheter le stock de revues porno d’une librairie spécialisée et se mettre à son compte, et donc gagner de l’argent, et donc récupérer sa petite sœur déjà hospitalisée par la méchante assistante sociale… Si c’est pas du happy end, ça! Tout finit donc bien à Sunderland pour les pauvres jeunes femmes sans travail…
Comme on l’aura déjà compris, le nouveau boulevard, bien camouflé, est arrivé, avec, dans sa sacoche, les bonnes recettes de l’ancien! Décor hyper-réaliste, (même la cuisinière fonctionne et la porte claque vraiment), personnages stéréotypées à la limite de la  caricature et  embringués dans une situation impossible, dialogue ping-pong, souvent assez facile et superficiel, avec mots d’auteur rigolards, scénario  bien ficelé enrobé de mélo (voyez, cher public, le choix cornélien imposé à Sally!).
Mais  les vieilles ficelles ressemblent ici à des cordes. Heureusement, l’interprétation tient la route, et en particulier le trio: Elodie Navarre, Constance Dolé, et Lépoldine Serre, la plus jeune de ces Trois Sœurs  montée récemment au Théâtre de l’Athénée (par son grand frère Volidi et des deux vraies sœurs (voir le Théâtre du Blog) ; les trois actrices sont tout à fait crédibles et  s’en sortent  bien, même si les deux premières, qui boulent souvent leur texte, auraient un sérieux effort de diction à faire. A noter aussi la belle et forte présence de Bénédicte Dessombs dans le rôle de la mère indigne.
La mise en scène de Stéphane Hillel est nette et précise, et le public dans l’ensemble, semble ne pas bouder son plaisir; pendant  90 minutes, il rit souvent de bon cœur à cette  plongée dans l’univers prolétarien de l’Angleterre contemporaine façon Ken Loach. Mais ce regard un peu voyeur, presque ethnologique, met  mal à l’aise. Si Clément Koch avait situé l’action de sa pièce dans la banlieue lilloise, il y a fort à parier qu’il y aurait eu une vague de protestations…Mais à Sunderland!
Alors à voir?  A la rigueur, si vous n’êtes vraiment pas difficile du côté texte, ne vous attendez pas  à quelque chose d’exceptionnel! Comme  les places ne sont pas données ( 43 à 25, 50 euros quand même!), à vous de décider, mais on ose parier que vous n’allez pas encombrer le standard…

 


Philippe du Vignal

 

Petit théâtre de Paris à 21 heures.

 

 

 


Les Fantoches

Les Fantoches, spectacle de la compagnie Gérard Gérard, avec  la complicité de Denis Péan (groupe Lo’Jo) et de Wladislaw Znorko, mise en scène de Michaël Filler.

 

ff.jpg  C’est la cinquième édition   de l’opération Par les villages-qui reprend le titre de la pièce de Peter Handke- à Trets et Meyrargues, villages de la Communauté du Pays d’Aix-en-Provence.
Avec des spectacles gratuits, en cours de création et joués ici pour la première fois, qui ont été coproduits, après avoir été « choisis par une commission de représentants des organisateurs, d’élus et de techniciens culturels, et de spectateurs fidèles » . C’est ainsi que la Compagnie Gérard Gérard est venue depuis Rivesaltes ( Roussillon)où elle est désormais installée depuis quelque quatre ans.

  Cela se passe à la Maison des colombes de Trets, une salle polyvalente comme il y a en tant mais apte à recevoir des spectacles de théâtre et plutôt correctement équipée, et où officient une équipe de techniciens efficace; des gradins de 150 places mais pas de scène; les Gérard Gérard transportent avec eux, comme autrefois, leur matériel et leur décor: des projecteurs, un tapis de danse noir et ce qu’il faut pour recréer un café des années cinquante:  comptoir  où officie un patron, habillé de noir, le torchon  toujours à la main, et plutôt cérémonieux, quelques tables rondes  du même style, et une vieille enseigne lumineuse de Mützig, bière d’Alsace,surplombant la scène. C’est sobre mais suffisant. Sur le côté, deux musiciens, parfois assis à une table  en train justement de savourer une bière, ou de jouer l’un de la guitare, l’autre de la batterie.
  Endroit  un peu glauque qui  fait penser à certains bars des années 70 à Bruxelles que fréquentaient surtout  des clodos qui venaient boire  quelque chose vers minuit et dormir assis une heure ou deux. Il y a dans Les fantoches une galerie de personnages embarqués dans leurs rêves ou qui jouent à une improbable partie de Master mind, sans trop y croire, juste histoire de passer le temps, ou chantant au micro, ou encore monologuant comme cette jeune femme assise un peu à l’écart.
« Le spectacle , dit Michaël Filler, dont c’est la première mise en scène vient sans doute d’un sentiment de confusion ressenti à des heures tardives dans les bars : lorsque le temps n’existe plus et qu’on devient tout à coup sentimental. Un questionnement métaphysique et une réponse : pataphysique. C’est une fiction de la mort et de l’au-delà défendue par un jeune collectif (trente ans de moyenne d’age… ).
Nous sommes partis du principe que la plupart des bars sont habités la nuit lorsque le rideau de fer tombe (attention, je ne parle pas de ces cafés modernes à écran plat des grandes villes qui ont remplacé les vieux bars!)
Bien sûr, ce ne sont pas les mêmes occupants que le jour ni les mêmes règles. Ceux-là subissent une nuit éternelle… pour certains c’est un paradis pour d’autre l’ennui. Ce soir là : deux intrus ont glissé dans leur monde.Le spectacle fait tour à tour référence au poème d’Apollinaire La maison des morts,ainsi qu’à la fameuse phrase de Jim Morrison sur les portes de la perception  On nous demande souvent si nous avons écrit le texte. Oui… mais sur le plateau, avec le sentiment qu’un silence vaut bien une parole « .
On ne sait trop en effet si les personnages sont encore vivants mais, comme Tchekov  l’avait dit dans une phrase admirable:  » Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ».  Le spectacle est ainsi constitué de courtes scènes fugitives  se succédant sans à-coup où officient les  sept comédiens avec une gestuelle très précise et une belle présence.

   Les petits textes auraient sans aucun doute besoin d’être retravaillés mais  bon, c’est surtout un théâtre d’ images à dominante surréaliste et poétique auquel on est convié, comme ce petit bateau émergeant  d’une brume épaisse avec, seul à bord, un petit capitaine-endormi ou  mort?-que le patron de bistrot pose délicatement sur le bar avant d’aller essuyer  avec soin, et une fois de plus, les tables de son café. Images influencées-mais ce n’est pas un reproche- par les spectacles de Znorko et par ceux de  l’immense Kantor qui fait partie de leur héritage. dans une sorte de va-et-vient constant entre le monde des trépassés et celui des vivants.
  Le spectacle finit  simplement , et de façon émouvante, sur quelques phrases de Bach jouées par les  deux comédiennes au violoncelle et au violon. Comme l’écrivait Daniel Barenboïm, pianiste et chef d’orchestre:  » La relation entre la vie et la mort est que celle qui existe entre le silence et la musique – le silence précède la musique et lui succède ».  

 

Philippe du Vignal

 

Maison des colombes de Tretz (Bouches-du-Rhône) le 15 octobre.

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