Le MLB ou le problème fondamental dans l’esthétique d’Eisenstein

Gérard Conio

 

Le MLB ou le problème fondamental dans l’esthétique d’Eisenstein, de la Walkyrie à Ivan le Terrible.

 

D’après le témoignage de Pera Attacheva, Eisenstein aurait ramené du Mexique, le thème qui désormais, de 1932 jusqu’à sa mort, en 1948, allait devenir son « problème fondamental », l’ « idée fixe » qu’il mettra au centre de ses projets et de sa pensée et à laquelle il a consacré une multitude d’écrits que Naoum Kleïman et ses collaborateurs ont rassemblés pour la première fois en 2002, en deux volumes, sous le titre de La Méthode ou Grundproblem. « La méthode », c’est, bien entendu, celle de l’art cinématographique, non pas abordé isolément, mais conçu comme la grande synthèse des arts, l’art des temps modernes, mais aussi l’art des temps les plus anciens, des temps archaïques, des temps d’avant l’histoire, puisque, plus encore que la littérature, que la peinture, que la musique et que la danse, le cinématographe était à même, selon Eisenstein, en constituant la somme de tous ces arts, de réaliser l’alliance entre la pensée intellectuelle et scientifique des civilisations et la pensée sensible et mythique des peuples dits sauvages, une polarité  qui recoupe exactement la relation entre le contenu et la forme dans l’œuvre d’art. Le Grundproblem qui est le fondement de cette méthode, c’est ce qu’Eisenstein désignera sous trois lettres énigmatiques pour qui ignore l’allemand, le MLB, en traduction française, « la plongée dans le sein maternel », une idée qu’il avait trouvée chez l’un des fondateurs de la psychanalyse, le hongrois Sandor Ferenczi, mais qu’il a développée dans des analyses et des commentaires qui annoncent l’anthropologie structurale.

 

lire la suite


Archive pour 16 novembre, 2011

Ruy Blas

Ruy Blas, de Victor Hugo, mise en scène de Christian Schiaretti

 ruyblas.jpgAvec Ruy Blas, dans la mise en scène de Christian Schiaretti, le TNP, rénové après trois ans de travaux, ouvre ses portes. C’est la fête avec un grand spectacle tout au service de la poésie. La poésie imagée, vigoureuse et populaire, de Victor Hugo. Réouverture à une date exceptionnelle : le 11.11.11. Rien de cabalistique là-dedans:1+1+1+1+1+1 égale une troupe, une équipe et un public.  Et un lieu exceptionnel du théâtre où l’être humain peut éprouver le plaisir de se sentir, simultanément, individu, et  collectivité.

Réouverture d’un lieu mythique. Ce Palais du travail, a été imaginé sous l’impulsion de Lazare Goujon, maire socialiste de 1924 à 1935, pour améliorer la vie des travailleurs,  comme une cathédrale laïque du corps et de l’esprit. Réinvesti en 1957 par Roger Planchon qui y œuvre pour un théâtre de service public inventif et en fait un lieu de référence. En 1972,  son travail est consacré par le transfert du sigle « Théâtre National Populaire » et le TNP de Villeurbanne s’élance sous la direction de Roger Planchon, Patrice Chéreau et Robert Gilbert.
En 2002, Christian Schiaretti reprend le flambeau de la direction, fidèle à l’idéal. Avec une vraie troupe de comédiens permanents, toujours une ambition humaniste et des idées neuves d’échange avec la cité, une recherche sur le répertoire, des commandes à des auteurs vivants, une relation joyeuse avec le public, et la mise à l’honneur des poètes. En 2011 donc, le théâtre est rénové, grâce aux efforts des Tutelles dans la continuité, une nouvelle page va s’écrire. Début XXIème siècle, tout comme début XXème, la soif de poésie et d’humanisme est grande. Dans le métro de Lyon, une gigantesque affiche, entièrement graphique, reprend la typographie du TNP des origines pour faire éclater en bleu vif les mots de Victor Hugo : « J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme ». « Je suis plus que le Roi puisque la Reine m’aime ». Voilà qui a du panache !
Le TNP est situé dans le quartier des « Gratte-ciel », lieu, bien nommé, de l’audace. Le hall, immense, avec ses belles proportions des années 30, est ouvert sur l’esplanade où les enfants jouent en poussant des cris d’hirondelles. Un grand bar, accueillant. La gentillesse des ouvreurs et ouvreuses, celle de l’équipe du bar, est perceptible,  ils ne font pas leur boulot de façon machinale. On les sent concernés, sympathiques, et c’est bien agréable. C’est aussi ce qui fait qu’un lieu de théâtre est « autre ».
On monte dans la grande salle. Une superbe exposition court le long des escaliers et sur les murs du foyer à l’étage, qui  rend hommage aux comédiennes et comédiens du TNP, dans des moments d’intense incarnation de personnages. De Firmin Gémier (1920) jusqu’à aujourd’hui. Textes et photos sur  200 panneaux. Le public se montre du doigt des spectacles mythiques. Les générations se mêlent et des spectateurs qui ne se connaissent pas, échangent à haute voix des souvenirs d’où jaillit, en termes d’autant plus maladroits qu’ils sont enthousiastes, une  profonde reconnaissance pour les comédiens : « Et un tel ! Et une telle ! Ah là là, formidables ! ».
On entre dans le grande salle Roger Planchon. Ambiance chaleureuse et populaire pour la générale. Un public mêlé, ravi d’être là. Les « relais, » sans doute, les amis, les voisins qui ont, avec patience, côtoyé ce bruyant et gigantesque chantier. Tous les âges. On admire son fauteuil qu’on fait claquer cinq fois, six fois. Quel beau velours rouge, comme on est bien assis, le dos droit, pas affalé, comme il y a de la place pour les grandes jambes, comme la visibilité est bonne ! Les gens se tournent et se retournent, n’en reviennent pas, admirent leur Palais, ses proportions, son ampleur.
Silence. Christian Schiaretti fait son apparition sur le plateau. Il répète avec l’adjoint au Maire les discours prévus pour le lendemain, et frappe les trois coups avec le brigadier, en « régisseur » battant le rappel de l’équipe et du public, à la fois conscient de la solennité du moment, et, tout simple, s’effaçant devant le spectacle, posté en ce lieu magique d’entre-deux, à l’avant-scène. Un moment inoubliable de complicité forte, de part et d’autre de la rampe, d’émotion partagée.
Ruy Blas
maintenant. Tout d’abord le choc d’un décor sublime, impressionnant, imaginé par Rudy Sabounghi. Un immense écrin d’azuleros bleus traversé de rais de lumière. Une lumière très blanche côté fenêtre, dorée côté intérieur.  Sur ce fond azur, les personnages en costumes d’époque bleu sombre et noir, avec plumes, dorures et tout l’apparat de la Cour d’Espagne, se dessinent en un ensemble d’une rare élégance… Costumes raffinés imaginés par
Thibaut Welchlin que l’on trouve rarement sur les scènes de théâtre aujourd’hui (c’est un merveilleux qui s’est réfugié à l’opéra) .
Scénographie, costumes et lumière, restituent de façon splendide le mystère (portes dérobées, passages secrets, fastes du palais, maison clandestine enrobée de voiles noirs), le goût des voyages dans le temps,  de l’aventure et  du théâtre romantique. Dans ce décor de rêve, les comédiens font sonner haut et fort la langue de Hugo. L’acoustique est parfaite. Le travail  est une trame solide et invisible à partir de laquelle les comédiens ont donné couleur et saveur à l’expression. On se régale. On ne perd rien de ces vers jaillissant, de cette fantaisie, de ces trouvailles, de cette grande liberté qui mélange les genres avec bonheur.
Christian Schiaretti a dirigé son équipe avec intelligence et clarté.  Des situations « à grand spectacle », des coups de théâtre,  ce qui répond au désir de l’auteur, avec ses montées à la rampe, ses appels au public, ses morceaux de bravoure, son sens de l’image, de la métaphore, de la formule bien frappée : « Le ver de terre amoureux d’une étoile », « Sois fier, car le génie est ta couronne à toi ! », « Ce misérable fou qui porte avec effroi sous l’habit d’un valet les passions d’un roi ».
Robin Renucci ouvre le feu avec un Don Salluste élégant et puissant. Une sorte d’Aramis intelligent et fin, metteur en scène, manipulateur, « l’homme profond qui tient tout dans sa main ». Il prête à ce personnage noir et romanesque son habileté verbale, son timbre clair, son autorité, son aisance et sa belle aura.
Ruy Blas est jeune et beau, comme il se doit, énergique, et tout empli de foi et d’amour. Il emporte le morceau accompagné de sa jeune Reine, touchante, prisonnière de l’étiquette et assoiffée de liberté. Tous deux sont vibrants, absolument convaincants. Ils font partie de la troupe du TNP : Nicolas Gonzales et Juliette Rizoud. Don César-Jérôme Kircher, donne séduction et épaisseur à ce Zingaro Zafari, bandit de fantaisie, tout droit sorti du mélodrame.
Avec un humour et une jubilation scénique qu’ils nous font partager, Don Guritan (Roland Monod) la duchesse d’Albuquerque (Clara Simpson), et Isabelle Sadoyan dans la duègne, campent de savoureux personnages, indispensables au drame, contre-points comiques du quatuor tragique. Yasmina Remil, confidente de la reine, donne du relief à ce rôle subtil qui créée un pont inattendu entre apparat royal et coup de foudre, une sorte de porte-parole des grisettes amoureuses.
La troupe du TNP forme le chœur de la Cour des Grands d’Espagne, tous  très crédibles, étonnants, chacun dans son registre. Un chœur uni qui n’efface pas les fortes personnalités. De très belles scènes de groupe, en particulier celle de l’évanouissement de Ruy Blas au milieu de la Cour. Et dans la grande scène du « Bon appétit messieurs ! », interpellation de Ruy Blas-Hugo aux ministres qui se « goinfrent » avec l’argent et les efforts de la Nation quand le peuple crève de faim, on passe directement du XIXème siècle au XXIème sans qu’elle perde de sa pertinence et de sa force d’imprécation.
La pièce, créée en 1838 pour l’ouverture du théâtre de la Renaissance, est en elle-même une Renaissance. Par le mélange des genres : comique, tragique, politique, pittoresque, mélodramatique, historique et philosophique, . « Tout public » comme on  dit maintenant.

Un spectacle de grande tenue, beau, clair, merveilleux, entraînant. Une équipe au meilleur de l’artisanat théâtral, comme on en voit rarement aujourd’hui, qui a fait jouer pour notre joie toutes les ressources du plateau. Une vraie fête pour les spectateurs. Et une simplicité apparente qui n’est que l’élégance suprême au service de l’œuvre.

Evelyne Loew

TNP Villeurbanne, jusqu’au 11 décembre, puis en tournéeen France et aux Théâtre des Gémeaux à  Sceaux(92). 

                                                           *********

 

La collection de masques d’Erhard Stiefel.

Créateur de masques depuis 1965, Erhard Stiefel a travaillé avec les plus grands metteurs en scène de théâtre et de cinéma. Il avait créé les inoubliables masques des personnages de l’Age d’or au Théâtre du Soleil. Il a travaillé avec Ariane Mnouchkine, Alfredo Arias, Maurice Béjart, Antoine Vitez … L’exposition présente plus de 80 masques de sa collection: Europe, Indonésie, Chine,  Japon, etc… Sublimes visages, comme sortis du vide, du noir, par un système très élaboré et  ingénieux de présentation, tendant vers nous leurs expressions chargées d’appels muets, émouvants, terribles, tendres, drôles, doux, cocasses, grotesques, triviaux ou hiératiques.
Il faut prendre le temps de lire les textes, de regarder chaque visage-masque comme une rencontre. Un film est présenté parallèlement. Une exposition rare.

Evelyne Loew

 TNP Villeurbanne, jusqu’au 23 décembre.

Tout est normal mon cœur scintille

Tout est normal mon cœur scintille de et avec Jacques Gamblin.

    toutesnormal.jpg Jacques Gamblin, on l’a  beaucoup vu au cinéma mais aussi au théâtre avec Arias, Martinelli ou Anne Bourgeois dans Les Diablogues de Dubillard dans ce même théâtre en 2008. Il y a quelque vingt ans, il avait déjà commis un superbe monologue  Quincailleries suivi de plusieurs autres. Jacques Gamblin est aussi à l’aise dans ces solos où il interprète, dit-il, « un personnages qui serait ni tout à fait moi ni tout à fait un autre et qui aurait pour mission de faire sourire et plus si affinités en racontant des histoires désespérantes mais qui ont du cœur ».
Il entre sur le plateau en complet noir et chemise blanche, et aussitôt il y a comme une sorte d’élan du public vers  cet homme qui vient parler de lui avec une extrême pudeur; il passe d’une anecdote à l’autre, explique les mystères du corps d’une girafe puis  compare le nombre de battements de cœur d’une musaraigne à ceux d’un éléphant en mimant ces deux animaux, décrit sa rencontre avec Miss Picardie, nous explique les grands mystère des ventricules du cœur, nous parle d’une amie partie? Absente? On ne sait trop… Mais le ton est toujours juste et, comme le font souvent les comédiens en solo, il fait appel à deux spectateurs pour l’aider dans un sketch. Ils montent tous les deux sur scène une belle jeune femme et un beau jeune homme tous les deux en costume noir et chemise blanche… Bizarre, vous avez dit bizarre; ce sont évidemment  deux complices qui vont se révéler être  excellents danseurs et qui vont l’entraîner par moments dans leur chorégraphie.
Jacques Gamblin- on ne lui connaissait pas ce don- possède une gestuelle de premier ordre: il faut le voir, le corps allongé  en équilibre instable sur un tabouret , puis aux prises avec une jambe élastique dont il essaye de maîtriser le mouvement incessant et qui se révèle être la sienne avant de s’écrouler sur le sol: du grand art parfaitement maîtrisé. Et comme tout ce qu’il raconte , notamment cet horrible voyage de vacances que lui avait imposé ses parents, est dit avec une parfaite distance et un humour ravageur, le public ne sourit pas seulement mais rit, sans se faire prier, emporté comme dans un  voyage par cet homme seul en scène qui sait si bien leur offrir la part de délire qu’ils attendent.
Cela dit, le spectacle qui a des moments très forts est quand même du genre plutôt mal ficelé et aurait mérité une mise en scène plus élaborée… On a parfois l’impression qu’il lui faut remplir  90 minutes qui auraient été imposées et son monologue est d’une belle écriture,  Jacques Gamblin ne semble  pas vraiment en adéquation avec les intermèdes dansés auquel il  assiste un peu en  retrait, même si les deux interprètes Claire Tran et Bastien Lefèvre  ont une belle présence.  D’autant plus que les musiques  de Johanson et Watson ajoutent  une dimension onirique aux paroles de Gamblin.
Mais on se demande bien quel sens peuvent avoir ces projections vidéo sans aucun intérêt dramaturgique,  qui surlignent le monologue  et parasitent le spectacle, comme ce cœur humain en action ou ces nuages qui passent…pendant qu’ une boule lumineuse  tourne doucement sur elle-même. Bref le syndrome vidéo a encore frappé!  et  le monologue de Gamblin, mais seul en scène,  aurait été sans doute été beaucoup plus fort…  Reste la composition étonnante de ce personnage délirant que Gamblin porte à la perfection, et ce n’est pas rien…  Alors à voir? Oui, malgré cette mise en scène approximative, cela fait toujours plaisir de retrouver l’humour et la poésie de Jacques Gamblin.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Rond-Point à 18 h 30 jusqu’au 3 décembre.

Je disparais

Je disparais, de Arne Lygre, mise en scène de Stéphane Braunschveig
Tout est normal, sinon qu’elle est assise dans son fauteuil sur le plateau nu, dans une immense boîte qui va se dédoubler, s’approfondir, puis se rétrécir au fil du spectacle. Il y a de l’oppression là-dedans. Tout est normal pour cette femme : « Je suis bien « ,  » c’est ma maison « . Elle a en effet une valise à ses pieds:  croisière ou voyage organisé, départ ? Tout va bien. Évidemment, tout ne va pas bien. Un danger dont nous ne saurons rien menace cette figure que l’auteur appelle Moi.
Arrive Mon amie, qui attend sa fille, La fille de mon amie. Moi ne veut pas partir : elle attend Mon mari. C’est simple. En attendant, donc, elles jouent à se mettre dans la peau d’une femme, leur double, à qui il arrive toutes sortes de malheurs ; pas à elles, elles vont très bien, il faut juste partir ensemble.
Il faut donc partir, elles partent. Un mystérieux bateau à prendre, un rivage à quitter. Déjà, elles sont séparées de La fille de mon amie, mais tout va bien, elle est sur un autre bateau, peut-être… Elles jouent ensemble l’histoire d’un groupe de femmes qui pataugent en abordant. La plage se couvre de baigneuses multicolores, venues d’un autre monde, tout va bien. Et tout se défait, mine de rien, elles se perdent. Reste Moi, confinée dans une inquiétante détention.
Le texte, concentré, bref, sans explications ni commentaire, a la banalité lapidaire de certaines bandes dessinées. Les figures – plus que personnages – sont entièrement dans ce qu’elles disent. « Je suis bien », « nous sommes sauvées ». Là est le tragique : dans cette pleine innocence qui pourtant doute d’elle-même.
Cette pièce qui ne dit rien du monde, sinon par la disparition progressive des figures qui entouraient (et peut-être faisaient exister) cette femme, Moi, et par le fantasme et le jeu, est comme un écran sur lequel se projettent les peurs mondiales d’aujourd’hui : la guerre (en ex-Yougoslavie, par exemple), les exils. Et le fait que ces angoisses terribles n’empêchent pas durablement le monde de tourner.
Voir l’arrivée, plus tard dans la pièce, du mari (Alain Libolt), tout aussi “innocent“ que Moi, et d’une nouvelle figure de femme (Irina Dalle), protégée des inquiétants bras de mer par un métaphorique imperméable… L’imperméable une image que la Norvège aurait eue d’elle-même avant la tuerie de l’île d’Utoeya ? Comment montrer la catastrophe ? En ne la montrant pas, précisément : Je disparais.
Stéphane Brauschweig a dirigé Annie Mercier, Luce Mouchel et Pauline Lorillard avec juste ce qu’il faut de force, de présence opaque, le tout stylisé par l’humour qui convient à la catastrophe métaphysique. Il a fabriqué un étonnant “théâtre de chambre“ qui appuie peut-être un peu trop sur sa dimension universelle.
À voir, en n’ayant pas peur de faire circuler un grand cinéma entre le spectacle et son propre imaginaire.

 

Christine Friedel

 

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 9 décembre

Arrestation

Arrestation, de Mario Batista, mise en scène de Christophe Laluque

Ça se passe presque comme n’importe où au coin d’une rue – déserte-, n’importe quel soir de nos jours, si on peut dire. Un flic arrête un jeune garçon. Brassard Police contre capuche : la scène n’est que trop banale. Jeune égale suspect, forcément suspect. Après la kyrielle d’injures et d’interrogations humiliantes habituelles, le policier glisse de plus en plus profondément dans son propre délire, sa peur, sa vérité donc, face au « délinquant » sidéré.
Le spectacle est joué dans un double dispositif : gradins un peu protecteurs, et labyrinthe de bancs au sol, où le public est pris au cœur de l’action. Ça ne change pas fondamentalement les choses. Le texte de Mario Batista trouve dans son flot de paroles, dans son flux montant et descendant une poétique rythmique efficace.
Dès les premières paroles lancées par le flic – le mot policier contiendrait trop de politesse -, les adolescents à capuchon présents à cette séance “jeune public“ encaissent bien le texte. La parole est un acte, dire, c’est faire, on est bien dans le théâtre. Avec la fragilité que cela comporte : les collégiens connaissent le code, et même assis dans le labyrinthe, bousculés par l’un ou l’autre des protagonistes, ils savent bien que c’est « pour de faux ». Il faut tout donner pour qu’ils restent “dedans“, il y a des moments de flottement.
L’affaire manque de théâtre, et  les vertus du texte  Arrestation se retournent contre lui. La sobriété, la rigueur dans la représentation de la banalité – insupportable – de la chasse au jeune, au faciès, ne suffit pas. Certes, l’explosion du “for intérieur“ du flic n’est pas banale, elle. Au point qu’elle aurait pu constituer un monologue qui aurait été à lui seul spectacle et théâtre, que le comédien Bruno Pesenti pouvait porter avec la même force nerveuse et obsessionnelle.
Mais il se trouve que la mise en scène reste trop collée au réel dont décolle le texte. Elle ne sait pas quoi faire du jeune homme – le comédien n’est pas en cause-, ses déambulations font tomber le rythme, sa peur, la violence de la situation sont bien en dessous de ce que nous voyons quotidiennement “dans la vie “. Le metteur en scène n’y peut rien, mais quelques jours avant cette représentation au théâtre Dunois, un jeune homme a été tabassé à mort par des vigiles trop zélés, emportés par leur propre trouille. Devant de tels faits, le théâtre est sommé d’inventer une poétique puissante, une symbolique qui réponde de cette violence quotidienne.
L’Arrestation ne fait qu’une partie du chemin.

 

Christine Friedel

L’Amin compagnie – vu au théâtre Dunois.

[gv data= »http://www.dailymotion.com/swf/
Captation du spectacle « L’arrestation » de L’Amin… par amin91170« ][/gv]

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...