LA TEMPÊTE

 La Tempête de William Shakespeare, mise en scène de Philippe Awat.

Cet étonnant spectacle qui a transporté d’enthousiasme le public très jeune de la Maison des Arts de Créteil. Une tempête terrifiante se déchaîne au sommet d’un immense bateau qui allonge une vertigineuse coque rouillée, langue brune qui envahit le plateau. Le calme revenu, Prospero,  duc de Milan, avoue à sa fille Miranda la trahison dont il a été victime quand son frère l’a déchu , quinze auparavant, en s’alliant avec le duc de Naples. Banni de son duché, il a échoué dans cette île perdue avec ses livres et sa fille de trois ans. Caliban, enfant sauvage, né de la sorcière Sycorax. Ariel, un esprit qu’il a délivré d’un maléfice, l’aide à rassembler les survivants du naufrage que son pouvoir magique a déclenché.
Miranda rencontre Ferdinand, fils héritier du duc de Naples, et en tombe amoureuse: c’est le premier homme qu’elle voit sur son île. Prospero qui veut mettre leur amour à l’épreuve le charge de tâches ingrates, le transport épuisant des bûches qu’il doit hisser en haut de la coque du bateau. Pendant ce temps, les autres survivants de la cour de Naples et de Milan, (pas un n’a péri) sont en meilleur état qu’avant le naufrage,  et vont à la recherche du fils héritier qu’ils croient noyé.   Un régicide se prépare et échoue mais Prospéro les tient  à l’œil, grâce au fidèle Ariel qui les surveille, et qui les endort au bon moment.
Les retrouvailles finales verront Prospero pardonner et abandonner sa magie pour retrouver son duché de Milan, qui sera gouverné par le jeune couple.  Caliban s’est mis au service  deux ivrognes et voudrait leur faire assassiner Prospero,  et c’est un  moment  hilarant.  L’espace sonore et visuel tient de la magie : les comédiens ne cessent d’escalader la coque vertigineuse du bateau avec une adresse de circassiens, Ariel,  avec une  voix sonorisée qui semble venir de l’au delà, sort d’un hologramme et son costume de moelleuse poupée nue en fait un personnage étrange.
Il faudrait citer toute la distribution de ce remarquable spectacle mais Jean-Pol Dubois campe un magistral Prospéro, tirant les ficelles de ce naufrage qu’il a provoqué, pour retrouver son duché avant de le léguer aux jeunes amoureux et s’abandonner à la mort qui est proche.   Florent Guyot, campe un étonnant Caliban qui va rester seul sur son île…   De la belle ouvrage d’une vraie compagnie née sous l’aile du Théâtre du Soleil, dont on avait pu apprécier Têtes rondes et Têtes pointues de Brecht , Pantagleize de Ghelderode et Le roi nu de Schwarz .


Edith Rappoport

Maison des arts de Créteil jusqu’au 26 novembre et Théâtre Romain Rolland de Villejuif du 9 au 20 janvier 2012;  puis en tournée jusqu’en  avril 2012.


Archive pour novembre, 2011

Sodome, ma douce

Sodome, ma douce, de Laurent Gaudé, mise en scène Stanislas Nordey

vlangsodome.jpgSodome, ville des plaisirs, ville de toutes les sensualités a disparu, rayée de la carte par la guerre et par une terrible épidémie. Ses habitants ont vu au loin brûler Gomorrhe, et, sous les traits d’un trop séduisant ambassadeur, un mal plus sournois est venu les exterminer : croyant effacer la guerre de leurs caresses, ils ont eux-mêmes voluptueusement répandu la contagion mortelle. Les vainqueurs sont sans pitié : il ne restera pas pierre sur pierre de la ville, pas un brin d’herbe ne poussera sur les terres aspergées de sel. La mort est blanche. Une femme survit, sous la torture du sel qui la ronge. Elle attend la pluie salvatrice, non pour vivre, il est trop tard, mais pour infliger à son tour la contagion aux anciens vainqueurs.
Laurent Gaudé reprend un épisode biblique peu commenté, gênant, refoulé derrière le nom de la ville mythique, histoire de combat et de volupté, dit-il. À Sodome, il fallait le feu purificateur, le sel qui stérilise.
Les histoires lointaines nous font avancer déjà assez loin sur le chemin de l’universel : le temps a fait le tri, cela aide à les reprendre et à les mesurer à nos questions d’aujourd’hui. Pourtant, l’auteur “antiquise“ quelque peu –donc trop- celle-ci, ce que la mise en scène de Stanislas Nordey accentue : il place la comédienne Valérie Lang comme une idole vivante et figée dans un cercle d’or. Et il se charge du passage au contemporain, en utilisant brillamment les signe contemporains des lieux de plaisir : la coupole légèrement dédorée du Jardin d’hiver et un rideau de perles emprunté au décor des boîtes de strip-tease voisines. Pour autant, la nudité de l’actrice-statue n’a rien à voir avec celles du quartier Pigalle : elle est d’une parfaite dignité, d’une vraie pudeur audacieuse. Si elle est érotique, c’est d’un érotisme élevé jusqu’à l’abstraction : elle est
la question du désir.
Le récit est proféré et respiré comme de courts versets, avec une vaillance et une rigueur qui forcent le respect et amènent le spectateur au bord d’une émotion particulière, faite d’admiration pour cette haute tenue du verbe. On y perd de la nuance et de la vie. Mais peut-être n’ont elles pas leur place ici : après tout, c’est une statue qui parle.
Autre idole, le même soir : invité par Stanislas Nordey, à qui Théâtre Ouvert a donné “carte blanche“, Frédéric Vossier offre
Pupilla, son nouveau texte dramatique, à Elisabeth Taylor. Difficile de parler de pièce pour ce flux d’images de la déesse du cinéma, figure “pop-art“ portant ses propres fantasmes, enracinés dans son amour des homosexuels, sa lutte contre le SIDA et donnant naissance à un enfant imaginaire qu’elle aurait eu avec son grand amour Richard.
À la scène, ce texte sera-t-il dit par une voix, ou par plusieurs ? On ne sait. Au “gueuloir“ – en hommage à Flaubert -, c’est l’auteur qui lit son propre texte. Il lui donne une grande respiration, une scansion obsédante qui rend compte, dit-il, du rythme même de l’acte d’écrire. Un plaisir de plus en plus souvent apprécié par le public : l’écriture donnée en trois dimensions (quatre ?) par la lecture à haute voix. Aux dépens du théâtre ? On verra. Mais il est certain que ces “recitationes“ (en latin: lectures publiques)  lancent un vrai défi.

 

Christine Friedel

 

Théâtre ouvert jusqu’au 3 décembre.

Prochains gueuloirs : Claudine Galéa Au bord, le 22 novembre et Christophe Pellet L’art de contempler, le 29.

 

Le MLB ou le problème fondamental dans l’esthétique d’Eisenstein

Gérard Conio

 

Le MLB ou le problème fondamental dans l’esthétique d’Eisenstein, de la Walkyrie à Ivan le Terrible.

 

D’après le témoignage de Pera Attacheva, Eisenstein aurait ramené du Mexique, le thème qui désormais, de 1932 jusqu’à sa mort, en 1948, allait devenir son « problème fondamental », l’ « idée fixe » qu’il mettra au centre de ses projets et de sa pensée et à laquelle il a consacré une multitude d’écrits que Naoum Kleïman et ses collaborateurs ont rassemblés pour la première fois en 2002, en deux volumes, sous le titre de La Méthode ou Grundproblem. « La méthode », c’est, bien entendu, celle de l’art cinématographique, non pas abordé isolément, mais conçu comme la grande synthèse des arts, l’art des temps modernes, mais aussi l’art des temps les plus anciens, des temps archaïques, des temps d’avant l’histoire, puisque, plus encore que la littérature, que la peinture, que la musique et que la danse, le cinématographe était à même, selon Eisenstein, en constituant la somme de tous ces arts, de réaliser l’alliance entre la pensée intellectuelle et scientifique des civilisations et la pensée sensible et mythique des peuples dits sauvages, une polarité  qui recoupe exactement la relation entre le contenu et la forme dans l’œuvre d’art. Le Grundproblem qui est le fondement de cette méthode, c’est ce qu’Eisenstein désignera sous trois lettres énigmatiques pour qui ignore l’allemand, le MLB, en traduction française, « la plongée dans le sein maternel », une idée qu’il avait trouvée chez l’un des fondateurs de la psychanalyse, le hongrois Sandor Ferenczi, mais qu’il a développée dans des analyses et des commentaires qui annoncent l’anthropologie structurale.

 

(suite…)

Ruy Blas

Ruy Blas, de Victor Hugo, mise en scène de Christian Schiaretti

 ruyblas.jpgAvec Ruy Blas, dans la mise en scène de Christian Schiaretti, le TNP, rénové après trois ans de travaux, ouvre ses portes. C’est la fête avec un grand spectacle tout au service de la poésie. La poésie imagée, vigoureuse et populaire, de Victor Hugo. Réouverture à une date exceptionnelle : le 11.11.11. Rien de cabalistique là-dedans:1+1+1+1+1+1 égale une troupe, une équipe et un public.  Et un lieu exceptionnel du théâtre où l’être humain peut éprouver le plaisir de se sentir, simultanément, individu, et  collectivité.

Réouverture d’un lieu mythique. Ce Palais du travail, a été imaginé sous l’impulsion de Lazare Goujon, maire socialiste de 1924 à 1935, pour améliorer la vie des travailleurs,  comme une cathédrale laïque du corps et de l’esprit. Réinvesti en 1957 par Roger Planchon qui y œuvre pour un théâtre de service public inventif et en fait un lieu de référence. En 1972,  son travail est consacré par le transfert du sigle « Théâtre National Populaire » et le TNP de Villeurbanne s’élance sous la direction de Roger Planchon, Patrice Chéreau et Robert Gilbert.
En 2002, Christian Schiaretti reprend le flambeau de la direction, fidèle à l’idéal. Avec une vraie troupe de comédiens permanents, toujours une ambition humaniste et des idées neuves d’échange avec la cité, une recherche sur le répertoire, des commandes à des auteurs vivants, une relation joyeuse avec le public, et la mise à l’honneur des poètes. En 2011 donc, le théâtre est rénové, grâce aux efforts des Tutelles dans la continuité, une nouvelle page va s’écrire. Début XXIème siècle, tout comme début XXème, la soif de poésie et d’humanisme est grande. Dans le métro de Lyon, une gigantesque affiche, entièrement graphique, reprend la typographie du TNP des origines pour faire éclater en bleu vif les mots de Victor Hugo : « J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme ». « Je suis plus que le Roi puisque la Reine m’aime ». Voilà qui a du panache !
Le TNP est situé dans le quartier des « Gratte-ciel », lieu, bien nommé, de l’audace. Le hall, immense, avec ses belles proportions des années 30, est ouvert sur l’esplanade où les enfants jouent en poussant des cris d’hirondelles. Un grand bar, accueillant. La gentillesse des ouvreurs et ouvreuses, celle de l’équipe du bar, est perceptible,  ils ne font pas leur boulot de façon machinale. On les sent concernés, sympathiques, et c’est bien agréable. C’est aussi ce qui fait qu’un lieu de théâtre est « autre ».
On monte dans la grande salle. Une superbe exposition court le long des escaliers et sur les murs du foyer à l’étage, qui  rend hommage aux comédiennes et comédiens du TNP, dans des moments d’intense incarnation de personnages. De Firmin Gémier (1920) jusqu’à aujourd’hui. Textes et photos sur  200 panneaux. Le public se montre du doigt des spectacles mythiques. Les générations se mêlent et des spectateurs qui ne se connaissent pas, échangent à haute voix des souvenirs d’où jaillit, en termes d’autant plus maladroits qu’ils sont enthousiastes, une  profonde reconnaissance pour les comédiens : « Et un tel ! Et une telle ! Ah là là, formidables ! ».
On entre dans le grande salle Roger Planchon. Ambiance chaleureuse et populaire pour la générale. Un public mêlé, ravi d’être là. Les « relais, » sans doute, les amis, les voisins qui ont, avec patience, côtoyé ce bruyant et gigantesque chantier. Tous les âges. On admire son fauteuil qu’on fait claquer cinq fois, six fois. Quel beau velours rouge, comme on est bien assis, le dos droit, pas affalé, comme il y a de la place pour les grandes jambes, comme la visibilité est bonne ! Les gens se tournent et se retournent, n’en reviennent pas, admirent leur Palais, ses proportions, son ampleur.
Silence. Christian Schiaretti fait son apparition sur le plateau. Il répète avec l’adjoint au Maire les discours prévus pour le lendemain, et frappe les trois coups avec le brigadier, en « régisseur » battant le rappel de l’équipe et du public, à la fois conscient de la solennité du moment, et, tout simple, s’effaçant devant le spectacle, posté en ce lieu magique d’entre-deux, à l’avant-scène. Un moment inoubliable de complicité forte, de part et d’autre de la rampe, d’émotion partagée.
Ruy Blas
maintenant. Tout d’abord le choc d’un décor sublime, impressionnant, imaginé par Rudy Sabounghi. Un immense écrin d’azuleros bleus traversé de rais de lumière. Une lumière très blanche côté fenêtre, dorée côté intérieur.  Sur ce fond azur, les personnages en costumes d’époque bleu sombre et noir, avec plumes, dorures et tout l’apparat de la Cour d’Espagne, se dessinent en un ensemble d’une rare élégance… Costumes raffinés imaginés par
Thibaut Welchlin que l’on trouve rarement sur les scènes de théâtre aujourd’hui (c’est un merveilleux qui s’est réfugié à l’opéra) .
Scénographie, costumes et lumière, restituent de façon splendide le mystère (portes dérobées, passages secrets, fastes du palais, maison clandestine enrobée de voiles noirs), le goût des voyages dans le temps,  de l’aventure et  du théâtre romantique. Dans ce décor de rêve, les comédiens font sonner haut et fort la langue de Hugo. L’acoustique est parfaite. Le travail  est une trame solide et invisible à partir de laquelle les comédiens ont donné couleur et saveur à l’expression. On se régale. On ne perd rien de ces vers jaillissant, de cette fantaisie, de ces trouvailles, de cette grande liberté qui mélange les genres avec bonheur.
Christian Schiaretti a dirigé son équipe avec intelligence et clarté.  Des situations « à grand spectacle », des coups de théâtre,  ce qui répond au désir de l’auteur, avec ses montées à la rampe, ses appels au public, ses morceaux de bravoure, son sens de l’image, de la métaphore, de la formule bien frappée : « Le ver de terre amoureux d’une étoile », « Sois fier, car le génie est ta couronne à toi ! », « Ce misérable fou qui porte avec effroi sous l’habit d’un valet les passions d’un roi ».
Robin Renucci ouvre le feu avec un Don Salluste élégant et puissant. Une sorte d’Aramis intelligent et fin, metteur en scène, manipulateur, « l’homme profond qui tient tout dans sa main ». Il prête à ce personnage noir et romanesque son habileté verbale, son timbre clair, son autorité, son aisance et sa belle aura.
Ruy Blas est jeune et beau, comme il se doit, énergique, et tout empli de foi et d’amour. Il emporte le morceau accompagné de sa jeune Reine, touchante, prisonnière de l’étiquette et assoiffée de liberté. Tous deux sont vibrants, absolument convaincants. Ils font partie de la troupe du TNP : Nicolas Gonzales et Juliette Rizoud. Don César-Jérôme Kircher, donne séduction et épaisseur à ce Zingaro Zafari, bandit de fantaisie, tout droit sorti du mélodrame.
Avec un humour et une jubilation scénique qu’ils nous font partager, Don Guritan (Roland Monod) la duchesse d’Albuquerque (Clara Simpson), et Isabelle Sadoyan dans la duègne, campent de savoureux personnages, indispensables au drame, contre-points comiques du quatuor tragique. Yasmina Remil, confidente de la reine, donne du relief à ce rôle subtil qui créée un pont inattendu entre apparat royal et coup de foudre, une sorte de porte-parole des grisettes amoureuses.
La troupe du TNP forme le chœur de la Cour des Grands d’Espagne, tous  très crédibles, étonnants, chacun dans son registre. Un chœur uni qui n’efface pas les fortes personnalités. De très belles scènes de groupe, en particulier celle de l’évanouissement de Ruy Blas au milieu de la Cour. Et dans la grande scène du « Bon appétit messieurs ! », interpellation de Ruy Blas-Hugo aux ministres qui se « goinfrent » avec l’argent et les efforts de la Nation quand le peuple crève de faim, on passe directement du XIXème siècle au XXIème sans qu’elle perde de sa pertinence et de sa force d’imprécation.
La pièce, créée en 1838 pour l’ouverture du théâtre de la Renaissance, est en elle-même une Renaissance. Par le mélange des genres : comique, tragique, politique, pittoresque, mélodramatique, historique et philosophique, . « Tout public » comme on  dit maintenant.

Un spectacle de grande tenue, beau, clair, merveilleux, entraînant. Une équipe au meilleur de l’artisanat théâtral, comme on en voit rarement aujourd’hui, qui a fait jouer pour notre joie toutes les ressources du plateau. Une vraie fête pour les spectateurs. Et une simplicité apparente qui n’est que l’élégance suprême au service de l’œuvre.

Evelyne Loew

TNP Villeurbanne, jusqu’au 11 décembre, puis en tournéeen France et aux Théâtre des Gémeaux à  Sceaux(92). 

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La collection de masques d’Erhard Stiefel.

Créateur de masques depuis 1965, Erhard Stiefel a travaillé avec les plus grands metteurs en scène de théâtre et de cinéma. Il avait créé les inoubliables masques des personnages de l’Age d’or au Théâtre du Soleil. Il a travaillé avec Ariane Mnouchkine, Alfredo Arias, Maurice Béjart, Antoine Vitez … L’exposition présente plus de 80 masques de sa collection: Europe, Indonésie, Chine,  Japon, etc… Sublimes visages, comme sortis du vide, du noir, par un système très élaboré et  ingénieux de présentation, tendant vers nous leurs expressions chargées d’appels muets, émouvants, terribles, tendres, drôles, doux, cocasses, grotesques, triviaux ou hiératiques.
Il faut prendre le temps de lire les textes, de regarder chaque visage-masque comme une rencontre. Un film est présenté parallèlement. Une exposition rare.

Evelyne Loew

 TNP Villeurbanne, jusqu’au 23 décembre.

Tout est normal mon cœur scintille

Tout est normal mon cœur scintille de et avec Jacques Gamblin.

    toutesnormal.jpg Jacques Gamblin, on l’a  beaucoup vu au cinéma mais aussi au théâtre avec Arias, Martinelli ou Anne Bourgeois dans Les Diablogues de Dubillard dans ce même théâtre en 2008. Il y a quelque vingt ans, il avait déjà commis un superbe monologue  Quincailleries suivi de plusieurs autres. Jacques Gamblin est aussi à l’aise dans ces solos où il interprète, dit-il, « un personnages qui serait ni tout à fait moi ni tout à fait un autre et qui aurait pour mission de faire sourire et plus si affinités en racontant des histoires désespérantes mais qui ont du cœur ».
Il entre sur le plateau en complet noir et chemise blanche, et aussitôt il y a comme une sorte d’élan du public vers  cet homme qui vient parler de lui avec une extrême pudeur; il passe d’une anecdote à l’autre, explique les mystères du corps d’une girafe puis  compare le nombre de battements de cœur d’une musaraigne à ceux d’un éléphant en mimant ces deux animaux, décrit sa rencontre avec Miss Picardie, nous explique les grands mystère des ventricules du cœur, nous parle d’une amie partie? Absente? On ne sait trop… Mais le ton est toujours juste et, comme le font souvent les comédiens en solo, il fait appel à deux spectateurs pour l’aider dans un sketch. Ils montent tous les deux sur scène une belle jeune femme et un beau jeune homme tous les deux en costume noir et chemise blanche… Bizarre, vous avez dit bizarre; ce sont évidemment  deux complices qui vont se révéler être  excellents danseurs et qui vont l’entraîner par moments dans leur chorégraphie.
Jacques Gamblin- on ne lui connaissait pas ce don- possède une gestuelle de premier ordre: il faut le voir, le corps allongé  en équilibre instable sur un tabouret , puis aux prises avec une jambe élastique dont il essaye de maîtriser le mouvement incessant et qui se révèle être la sienne avant de s’écrouler sur le sol: du grand art parfaitement maîtrisé. Et comme tout ce qu’il raconte , notamment cet horrible voyage de vacances que lui avait imposé ses parents, est dit avec une parfaite distance et un humour ravageur, le public ne sourit pas seulement mais rit, sans se faire prier, emporté comme dans un  voyage par cet homme seul en scène qui sait si bien leur offrir la part de délire qu’ils attendent.
Cela dit, le spectacle qui a des moments très forts est quand même du genre plutôt mal ficelé et aurait mérité une mise en scène plus élaborée… On a parfois l’impression qu’il lui faut remplir  90 minutes qui auraient été imposées et son monologue est d’une belle écriture,  Jacques Gamblin ne semble  pas vraiment en adéquation avec les intermèdes dansés auquel il  assiste un peu en  retrait, même si les deux interprètes Claire Tran et Bastien Lefèvre  ont une belle présence.  D’autant plus que les musiques  de Johanson et Watson ajoutent  une dimension onirique aux paroles de Gamblin.
Mais on se demande bien quel sens peuvent avoir ces projections vidéo sans aucun intérêt dramaturgique,  qui surlignent le monologue  et parasitent le spectacle, comme ce cœur humain en action ou ces nuages qui passent…pendant qu’ une boule lumineuse  tourne doucement sur elle-même. Bref le syndrome vidéo a encore frappé!  et  le monologue de Gamblin, mais seul en scène,  aurait été sans doute été beaucoup plus fort…  Reste la composition étonnante de ce personnage délirant que Gamblin porte à la perfection, et ce n’est pas rien…  Alors à voir? Oui, malgré cette mise en scène approximative, cela fait toujours plaisir de retrouver l’humour et la poésie de Jacques Gamblin.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Rond-Point à 18 h 30 jusqu’au 3 décembre.

Je disparais

Je disparais, de Arne Lygre, mise en scène de Stéphane Braunschveig
Tout est normal, sinon qu’elle est assise dans son fauteuil sur le plateau nu, dans une immense boîte qui va se dédoubler, s’approfondir, puis se rétrécir au fil du spectacle. Il y a de l’oppression là-dedans. Tout est normal pour cette femme : « Je suis bien « ,  » c’est ma maison « . Elle a en effet une valise à ses pieds:  croisière ou voyage organisé, départ ? Tout va bien. Évidemment, tout ne va pas bien. Un danger dont nous ne saurons rien menace cette figure que l’auteur appelle Moi.
Arrive Mon amie, qui attend sa fille, La fille de mon amie. Moi ne veut pas partir : elle attend Mon mari. C’est simple. En attendant, donc, elles jouent à se mettre dans la peau d’une femme, leur double, à qui il arrive toutes sortes de malheurs ; pas à elles, elles vont très bien, il faut juste partir ensemble.
Il faut donc partir, elles partent. Un mystérieux bateau à prendre, un rivage à quitter. Déjà, elles sont séparées de La fille de mon amie, mais tout va bien, elle est sur un autre bateau, peut-être… Elles jouent ensemble l’histoire d’un groupe de femmes qui pataugent en abordant. La plage se couvre de baigneuses multicolores, venues d’un autre monde, tout va bien. Et tout se défait, mine de rien, elles se perdent. Reste Moi, confinée dans une inquiétante détention.
Le texte, concentré, bref, sans explications ni commentaire, a la banalité lapidaire de certaines bandes dessinées. Les figures – plus que personnages – sont entièrement dans ce qu’elles disent. « Je suis bien », « nous sommes sauvées ». Là est le tragique : dans cette pleine innocence qui pourtant doute d’elle-même.
Cette pièce qui ne dit rien du monde, sinon par la disparition progressive des figures qui entouraient (et peut-être faisaient exister) cette femme, Moi, et par le fantasme et le jeu, est comme un écran sur lequel se projettent les peurs mondiales d’aujourd’hui : la guerre (en ex-Yougoslavie, par exemple), les exils. Et le fait que ces angoisses terribles n’empêchent pas durablement le monde de tourner.
Voir l’arrivée, plus tard dans la pièce, du mari (Alain Libolt), tout aussi “innocent“ que Moi, et d’une nouvelle figure de femme (Irina Dalle), protégée des inquiétants bras de mer par un métaphorique imperméable… L’imperméable une image que la Norvège aurait eue d’elle-même avant la tuerie de l’île d’Utoeya ? Comment montrer la catastrophe ? En ne la montrant pas, précisément : Je disparais.
Stéphane Brauschweig a dirigé Annie Mercier, Luce Mouchel et Pauline Lorillard avec juste ce qu’il faut de force, de présence opaque, le tout stylisé par l’humour qui convient à la catastrophe métaphysique. Il a fabriqué un étonnant “théâtre de chambre“ qui appuie peut-être un peu trop sur sa dimension universelle.
À voir, en n’ayant pas peur de faire circuler un grand cinéma entre le spectacle et son propre imaginaire.

 

Christine Friedel

 

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 9 décembre

Arrestation

Arrestation, de Mario Batista, mise en scène de Christophe Laluque

Ça se passe presque comme n’importe où au coin d’une rue – déserte-, n’importe quel soir de nos jours, si on peut dire. Un flic arrête un jeune garçon. Brassard Police contre capuche : la scène n’est que trop banale. Jeune égale suspect, forcément suspect. Après la kyrielle d’injures et d’interrogations humiliantes habituelles, le policier glisse de plus en plus profondément dans son propre délire, sa peur, sa vérité donc, face au « délinquant » sidéré.
Le spectacle est joué dans un double dispositif : gradins un peu protecteurs, et labyrinthe de bancs au sol, où le public est pris au cœur de l’action. Ça ne change pas fondamentalement les choses. Le texte de Mario Batista trouve dans son flot de paroles, dans son flux montant et descendant une poétique rythmique efficace.
Dès les premières paroles lancées par le flic – le mot policier contiendrait trop de politesse -, les adolescents à capuchon présents à cette séance “jeune public“ encaissent bien le texte. La parole est un acte, dire, c’est faire, on est bien dans le théâtre. Avec la fragilité que cela comporte : les collégiens connaissent le code, et même assis dans le labyrinthe, bousculés par l’un ou l’autre des protagonistes, ils savent bien que c’est « pour de faux ». Il faut tout donner pour qu’ils restent “dedans“, il y a des moments de flottement.
L’affaire manque de théâtre, et  les vertus du texte  Arrestation se retournent contre lui. La sobriété, la rigueur dans la représentation de la banalité – insupportable – de la chasse au jeune, au faciès, ne suffit pas. Certes, l’explosion du “for intérieur“ du flic n’est pas banale, elle. Au point qu’elle aurait pu constituer un monologue qui aurait été à lui seul spectacle et théâtre, que le comédien Bruno Pesenti pouvait porter avec la même force nerveuse et obsessionnelle.
Mais il se trouve que la mise en scène reste trop collée au réel dont décolle le texte. Elle ne sait pas quoi faire du jeune homme – le comédien n’est pas en cause-, ses déambulations font tomber le rythme, sa peur, la violence de la situation sont bien en dessous de ce que nous voyons quotidiennement “dans la vie “. Le metteur en scène n’y peut rien, mais quelques jours avant cette représentation au théâtre Dunois, un jeune homme a été tabassé à mort par des vigiles trop zélés, emportés par leur propre trouille. Devant de tels faits, le théâtre est sommé d’inventer une poétique puissante, une symbolique qui réponde de cette violence quotidienne.
L’Arrestation ne fait qu’une partie du chemin.

 

Christine Friedel

L’Amin compagnie – vu au théâtre Dunois.

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Captation du spectacle « L’arrestation » de L’Amin… par amin91170« ][/gv]

L’année de la pensée magique

L’année de la pensée magique de Joan Didion, adaptation de Christopher Thomson et Thierry Klifa, mise en scène de Thierry Klifa.


anne769e.jpgJoan Didion est une journaliste et romancière américaine, auteur aussi de plusieurs scénarios de cinéma comme ceux de Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg, Play It As It Lays de Frank Perry, A Star is born de Frank Pierson  qu’elle écrivit avec son mari John Gregory Dunn, mort brutalement d’une crise  cardiaque; ils avaient adopté Quintana qui mourut aussi  quelques mois après son père d’une pancréatite aigüe à 39 ans.
C’est ces deux décès qu’elle a raconté dans un roman devenu  un monologue aujourd’hui monté par Klifa avec Fanny Ardant. Un récit d’un moment de sa vie, à la fois empreint de la tragédie que fut la perte des deux êtres qui lui étaient le plus proches mais aussi  d’un certain comique, ce qui, on le sait, n’est pas totalement incompatible, du genre: « Quand on vous dit que quelqu’un du service social d’un hôpital veut vous parler, en général, c’est mauvais signe.! »
Joan Didion dit les choses avec une précision clinique: la tache de sang noir sous la table du repas qu’ils allaient prendre tous les deux un soir de décembre pour être près du feu et ne pas aller au restaurant, puis les attentes interminables aux urgences, les médicaments qu’on donne sans trop y croire, l’espoir  fou de pouvoir rembobiner le film, alors qu’elle a  vite compris dès le début que son mari allait mourir. »La vie change vite. La vie change en un instant. On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête ».
On sent qu’elle s’est  raccroché à l’écriture pour ne pas sombrer, pour essayer de supporter l’insupportable… Mais  la tragédie d’un soir de décembre  n’était encore que la moitié de ce qu’elle allait vivre,  avec la maladie brutale de sa fille, elle aussi condamnée à brève échéance. Bref, une double peine qui va broyer la vie de cette épouse puis de cette mère qui reste prête à tout:  » Pour la garder en vie, je dois me concentrer. je dois éviter de prêter attention à tout ce qui pourrait me ramener  vers le passé ».
C’est Fanny Ardant qui prend en charge ce long monologue sur une terrasse de bois; aucun accessoire qu’un sac à main  et une chaise où elle s’assoit parfois. C’est sans doute la première fois qu’ elle est seule aussi longtemps en scène, même si elle a souvent joué au théâtre. Très concentrée, elle a une présence remarquable et impose ce texte de sa voix rauque  qu’elle module de façon inimitable.
Aucun doute la-dessus, elle sait prendre un public avec un texte où l’on côtoie souvent l’indicible et où l’on pourrait tomber dans la sensiblerie et qui va droit au cœur de chaque spectateur qui reste accroché pendant une heure et demi à chacune de ses phrases. UN silence de grande qualité dans la salle: elle dit comme peu d’actrices la douleur qui ronge, la charge émotionnelle qui envahit le proche d’un malade quand il se voit dans l’incapacité d’être un tant soit peu utile ,l’inquiétude sans limites, et de ce côté-là, elle a sans doute beaucoup donné: Truffaut est mort quand elle avait  trente cinq ans! Bien dirigée par Klifa,  droite dans ses bottes, elle est  impeccable: aucun geste faux,  aucun mot mal placé, elle dit les choses simplement et avec une admirable efficacité ; de temps en temps, elle boule un peu son texte mais elle le fait avec un tel naturel qu’on ne peut lui en vouloir.
Vraiment du grand art, même si le texte,  un peu bavard, aurait exigé quelques coupes. Laura Pels, la directrice de l’Atelier, a réussi un beau coup.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier  Place Charles Dullin. Paris 18 ème.  T: 01-46-06-49-24

Le texte de la pièce et les livres de Joan Didion sont édités pour la plupart chez Albin Michel.

Zadig

Zadig, conte parodisiaque de Voltaire, (sic) mise en scène de  Gwenhaël de Gouvello.

   zadig.jpgZadig est un conte philosophique de Voltaire qu’il fit paraître en 1747 sous le titre de Memnon puis, un peu plus tard, lesté de quelques chapitres supplémentaires, sous son nom actuel.
C’est un peu le cousin de Candide; le conte est aussi le voyage initiatique d’un jeune homme, cette fois  babylonien, « riche et jeune » et « d’un cœur sincère et noble » qui est à la recherche du bonheur mais,  qu’à chaque fois, un mauvais sort accable:  les jeunes femmes qu’il aime le trompent sans état d’âme, et il sera condamné à être pendu avant de se retrouver Premier ministre.
Le balancier repartant dans l’autre  sens, le pauvre Zadig  vendu comme esclave, verra le bûcher de près. Puis le brigand Arbogad le fera prisonnier; Zadig arrive quand même à regagner Babylone avec la reine Astarté qu’il a réussi à libérer de l’esclavage. Mais il devra encore affronter des combats qui doivent désigner l’homme qui méritera d’épouser Astarté. Mais il perd à cause d’un adversaire malhonnête; il rencontre alors un ermite qui n’est autre en fait que l’ange Jesrad qui s’est déguisé et qui lui expliquera l’ordre de l’univers. Zadig alors remporte une épreuve où il doit deviner des énigmes et il retrouvera ainsi la Reine Astarté qu’il épousera.
C’est, bien entendu, une œuvre influencée par Les Contes des mille et une nuits qui avaient été édités  dans la traduction de  Galland au début du 18 ème siècle mais Zadig se situe aussi dans la tradition du roman picaresque, avec des cadeaux du destin mais aussi avec des chutes sociales  imprévues qui font réfléchir le malheureux jeune homme aux  destinées qui gouvernent le monde et les humains.
Bonne occasion aussi  pour Voltaire de régler ses comptes avec ses ennemis: les  ministres sont corrompus, les médecins bêtes  et incompétents, les religieux fanatiques et les femmes incapables de rester fidèles, nette allusion à son amie Madame du Châtelet…
Cette réflexion sur le bonheur n’est pas exempte chez Voltaire d’un pessimisme bon teint. L’auteur de Zadig ne se fait pas d’illusions sur la bêtise et la cruauté de l’homme, qu’il soit occidental ou oriental… C’est une invitation claire à ses lecteurs à ne pas se bercer d’illusions et à agrandir leur champ de vision du monde. Moralité: mieux vaut être  bon observateur, s’en tenir à la raison et comprendre  que la liberté individuelle ressemble à un mythe et pas à un absolu.
Bref, ce conte de Voltaire qui oscille entre satire et philosophie nous apprend que le monde est régi par des lois et non pas par notre imagination, et nous rappelle que l’échec nous menace à tout moment, et qu’il vaut mieux alors croire en la raison. Les tribulations des personnages imaginés par Voltaire  suffiraient à  fournir l’argument de plusieurs pièces de théâtre.
Gwenhaël de Gouvello a, sans aucun scrupule, rebaptisé Zadig, conte parodisiaque de Voltaire  l’œuvre du célèbre philosophe comme s’il était l’auteur de la chose présentée. Il y a tromperie sur la marchandise. Alors qu’il indique ensuite en toutes petites lettres: adaptation! Il faudrait savoir,  et c’est un bien mauvais présage…
Sur une scène nue,  vingt chaises de bistrot en bois, manipulées sans arrêt par la douzaine de comédiens, vont servir à  créer des accessoires ou des praticables. Malheureusement,  la mise en scène et la direction d’acteurs comme les costumes sont d’une rare indigence. Et aucun des  comédiens n’arrive à  rendre  crédible les  personnages de ce conte. Soyons justes: comme la diction est tout à fait correcte, on entend bien le texte, c’est déjà cela mais le reste est affligeant  et  le jeu  souvent vulgaire et racoleur.
La majorité du public venait d’un collège voisin semblait s’accommoder de cet ovni mais la demoiselle qui se trouvait devant moi a  commencé très vite à lire ses sms et à y répondre: c’est un signe qui ne trompe pas… Que peut-on sauver de ce bri-à-brac qui, on le craint, ne pourra guère être amélioré? La musique de Bruno Girard sans doute, charmante et discrète mais c’est bien tout.
Alors à voir? Sûrement pas. A tout prendre le Candide dont nous vous avions récemment parlé, sans être bien fameux, avait au moins des qualités d’invention mais  ici, on se demande bien à quoi l’on est venu  assister. Il y a aussi, à la base,  une erreur  de dramaturgie: le dialogue philosophique de Zadig est quand même trop important pour se prêter à une adaptation théâtrale.
Décidément, Voltaire adapté au théâtre n’a pas eu de chance ce mois-ci! Et on se demande bien pourquoi Colette Nucci a programmé ce spectacle…

 Philippe du Vignal

 Théâtre 13,  30 rue du Chevaleret 75013 Paris jusqu’au 18 décembre.

Je disparais

Je disparais d’Arne Lygre, mise en scène de Stéphane Braunschweig.

La Norvège est un pays où le froid sans doute pénètre jusqu’au langage des hommes et ne leur laisse dire que l’essentiel. D’Ibsen à Arne Lygre, né en 1968, en passant par Jon Fosse son aîné de 9 ans, les mots des dramaturges norvégiens cachent bien des mystères. Stéphane Braunschweig, qui a su si bien rendre compte de la subtile cruauté du monde d’Ibsen, affronte courageusement ce théâtre de l’identité perturbée dans ce pays où rien n’arrive jamais, sauf parfois le pire. Les personnages de Je disparais jouent à être multiples, et parlent d’eux à la troisième personne ou s’imaginent dans d’autres personnages, comme les enfants qui disent: » on dirait qu’on serait ». Et pourtant ils ont des vies normales. A l’exemple de cette femme, qui ouvre la pièce, assise sur un fauteuil dans sa maison, et qui nous dit qu’elle habite là depuis longtemps, qu’elle s’y sent bien, qu’elle connaît tout de ce qui l’entoure. Et pourtant  dit qu’elle doit partir?.Pourquoi? Nous ne le saurons pas vraiment.
Son amie qui vient la rejoindre doit partir avec elle. Elles attendent l’une son mari, l’autre sa fille. En les attendant elles jouent à inventer d’autres femmes dans d’autres situations pires que la leur. Elles sont au bord d’une nouvelle vie, au bord de l’inconnu, comme plus tard, lorsqu’elles auront quitté la maison elles seront au bord de la mer à attendre un bateau pour passer de l’autre côté. Le mari de l’une et la fille de l’autre ont déjà choisi une autre vie. Ils ne viendront pas avec elles. Elles le savent sans doute .Tout tourne autour de celle que l’auteur nomme « Moi », les autres n’existent que par rapport à elle; « mon amie », « la fille de mon amie »,  » mon mari ». Seule « l’étrangère » dont elle ne connaît pas l’existence est en dehors de son cercle. Chacun d’eux se définit par ce qu’il dit et redit car des phrases reviennent comme des leitmotiv qui les raccrochent au réel face au vertige de leur identité qui se dérobe…
« Moi » , c’est Annie Mercier, formidable de naïveté et de rouerie mélées, qui fait entendre l’humour de sa partition. Autour d’elle, Luce Mouchel, « mon amie », Pauline Lorillard, « la fille de mon amie », et puis, seul, comme elle au début de la pièce, Alain Libolt, « mon mari », qui nous fait entendre sa difficulté à vivre dans le souvenir du deuil de son enfant.Un personnage romantique, prêt à un nouvel amour, un homme fragile qui ne peut sans doute plus supporter que sa femme taise la mort de l’enfant. Il saisira la main de « l’étrangère », Irina Dalle, qui lui fait entrevoir une autre vie.
Stéphane Braunschweig nous fait découvrir cette écriture si dérangeante dans sa précision et son mystère, qui nous mène au bord du gouffre tant elle joue avec nos certitudes . Il crée une autre pièce d’Arne Lygre, « Les jours souterrains » à Berlin,  qui sera donnée à la Colline en février.. Une interrogation cependant, ce texte n’aurait-il pas été plus à sa place dans la petite salle de la Colline? La belle scénographie abstraite traduit bien le vertige du dédoublement, l’inversion du réel, mais sur ce plateau immense, la dissection de l’âme perd de sa précision.

Françoise du Chaxel


Théâtre National de la Colline jusqu’au 9 Décembre. 01 44 62 52 52.

 

 

 

 

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