Forêt sensible

Forêt sensible par Les Souffleurs commandos poétiques, conception artistique d’ Olivier Comte, musique de Nicolas Losson et  sculptures de Vincent Bredif.

Forêt sensible souffleurs-181x300C’est à un bien étrange voyage que nous ont convié les Souffleurs dans cette ancienne Sucrerie de Coulommiers, où ils sont en résidence depuis plusieurs mois. Olivier Comte y travaille avec une quarantaine de souffleurs, acteurs, musiciens, et metteurs en scène, que l’on avait pu  découvrir en 2001  au Festival d’Aurillac.
Nous sommes conviés à pénétrer dans un grand hangar  par groupes  et à parcourir  un dédale lumineux; il y a  des petits tableaux où sont inscrites des phrases difficiles à lire car les mots ne sont pas coupés au bon endroit et qu’il faut donc déchiffrer.
On accède, seul et en silence, à des phrases énigmatiques:  “accepter d’échouer sur des pages souvent parfaites”…”préserver surtout jusqu’au bout le secret de l’émotion”…”la parole humaine, lui apporter régulièrement de quoi respirer”….
Ce cheminement  doit plonger le promeneur dans une  forêt intérieure comme dans un rêve ! Nous arrivons effectivement dans une sorte de forêt en acier non figurative, vaste espace où nous errons parmi  douze grands mâts escaladés par des acteurs munis de fines cannes lumineuses que l’on peut saisir quand elles passent à proximité pour écouter des messages poétiques.
D’abord déconcerté, on se demande si les phrases qu’ils nous chuchotent à l’oreille sont celles que l’on a pu déchiffrer, dans notre promenade  solitaire. Peu à peu,  on se laisse gagner par les images des actrices qui se dénudent, et par la beauté d’une musique irréelle.

Edith Rappoport

La Sucrerie de Coulommiers (77)

www.lessouffleurs.fr
contact@les-souffleurs.fr  A lire aussi  un entretien avec Olivier Comte dans  le n° 88 de  la revue Cassandre.


Archive pour janvier, 2012

Sortir du corps

Sortir du corps, textes  extraits de Lettre aux acteurs, Pour Louis de Funès et L’Opérette imaginaire de Valère Novarina, mise en scène de Cédric Orain.

 Sortir du corps 20110730_sortirducorps_421-300x209La Compagnie de l’Oiseau-Mouche située  à La Grange, situé à Roubaix qui a deux salles et un restaurant; dirigée par Stéphane Frimat, elle a maintenant trente deux ans et elle a pour but de faire travailler sur une scène des adultes jeunes et moins jeunes qui sont en situation d’handicap mental.
La compagnie a monté plus de trente spectacles dont le dernier a été confié à Cédric Orain qui s’est attelé à un travail  des plus exigeants, c’est à dire monter du Novarina. .. Soit deux ans d’intense préparation et de répétitions, et l’on s’en doute , les règles du jeu  sont  beaucoup plus contraignantes, surtout avec  des textes comme ceux de Novarina,  aussi  magnifiques que difficiles à appréhender et à mémoriser .  » J’ai donc pris le temps, dit Cédric Orain, de les écouter , au tout début, avant de travailler comme des fous, des acharnés de je ne sais quoi, on a commencé par ne pas travailler, par bavarder, par perdre du temps, par ne rien faire, et dans ce temps où ils se dévoilaient pudiquement, je les dévorais furieusement. C’est pendant ce temps de l’humain, et  ce temps est pour moi fondateur de tout théâtre,que j’ai éprouvé pour de bon la seule véritable raison d’être de ce spectacle: faire sortir la langue de Valère Novarina des cinq corps là devant moi ».

 Cédric Orain a sans doute raison de parler d’abord de corps, puisqu’ici il y a une indispensable discipline  corporelle, et un véritable engagement physique dans cette mise en scène: le geste, la marche, les positions, voire à la fin la quasi nudité sont des fondamentaux,  même si, bien entendu, il faut aussi pour dire ces textes une mémoire de tout premier ordre: avec Novarina mais  encore plus  qu’avec un autre auteur, on n’a pas droit à l’erreur. C’est dire la rigueur  et l’énergie qu’il a fallu à Cédric Orain et à ses cinq comédiens  pour qu’enfin à l’automne dernier, ce spectacle puisse enfin exister sur le plateau de la Grange et ensuite partir en tournée. Cela  tient non du miracle- cela n’existe pas au théâtre mais d’un travail exemplaire  dont  nombre de compagnies feraient bien de s’inspirer.
 Peu  d’élément scéniques sur le plateau; en fond de scène, un  rideau brechtien de lamelles plastiques comme on en voit dans les entrepôts, un portant avec des costumes, quelques chaises dépareillées, et une guirlande lumineuse qui détermine une aire de jeu rectangulaire au sol. Ce qui frappe chez ces comédiens, sortirc’est d’abord une extrême concentration, ils sont là et pas ailleurs, et  une implication mentale corporelle  évidente: aucune approximation, aucune hésitation : chaque geste est juste et  correspond  au texte: c’est dire le travail fourni par le comédien et par le directeur d’acteurs!
« Si le théâtre est bien le laboratoire des gestes et des paroles de la société , il est à la fois le conservateur des formes anciennes  de l’expression et l’adversaire des traditions « , disait avec raison Antoine Vitez. C’est  bien ici de cela qu’il s’agit, une osmose parfaitement  maîtrisée par Cédric Orain entre gestes  dit normaux, et d’autres inédits, beaucoup plus forts, par exemple, quand Clément  Delliaux se jette retenu par une sangle vers le rectangle dessiné par les guirlandes lumineuses, comme vers un univers inaccessible…

   Il y a aussi, dans une sorte de délire parfaitement maîtrisé,  les monologues de François Daujon surtout au début et à la fin du spectacle; maigre et petit, sans doute très peu causant dans la vie, l’acteur  déborde pourtant d’une énergie bouleversante à tel point que l’on entend tout d’un coup les phrases de Novarina dites d’une autre façon, avec une impeccable diction et ses   camarades : Lothar Bonin, Florence Decourcelle et Valérie Szmielski  ont une présence  indéniable sur le plateau. Novarina qui avait déjà vu le spectacle à Roubaix ,a beaucoup  admiré, nous a-t-il dit, la qualité de leur travail, à la fois très au point  et profondément vrai.
 Il y a parfois certains petits problèmes de diction: la langue de Novarina n’est pas toujours des plus commodes! Mais le travail de mise en scène de Cédric Orain est remarquable d’intelligence et de sensibilité. Et le salut, qui est la dernière image que l’on garde d’un spectacle, est souvent mal géré et ridicule mais se révèle ici d’une rigueur exemplaire. Et sur un plateau, il n’y a pas de détails! Cédric Orain  et ses comédiens nous offrent ici une grande leçon de théâtre et de vie, à mille kilomètres des grandes pitreries, pathétiques de suffisance, que nous avons récemment pu voir dans certains grands théâtres…

Philippe du Vignal

Maison des métallos jusqu’au 12 février T: 01-48-05-88-27

Nathan le sage

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Nathan le sage de Lessing, mise en scène Bernard Bloch.

Depuis une dizaine d’années, Bernard Bloch qui est né en Alsace, metteur en scène, comédien, traducteur, questionne les incompréhensibles massacres du XXe siècle . Après deux spectacles impressionnants, Lehaïm à la vie tiré du beau livre d’Herlinde Koelbel et Le chercheur de traces d’Imre Kertész (voir Cassandre 87), il s’est attaqué à cette longue pièce emblématique du siècle des lumières écrite par Lessing en 1776.
En exergue, Bernard Bloch cite une phrase de Kertész: “Ce qui est le plus incompréhensible, le moins naturel, ce n’est pas le mal, c’est le bien. Et l’action bonne, le bon geste, sont si rares, si inouïs qu’ils sont plus forts que tous les totalitarismes”.

Nathan le Sage avait été créé en France par Bernard Sobel en 1987  à Gennevilliers,  et  François Mitterand y avait assisté le même soir que nombre d’entre nous. Mais, hormis Jack Ralite, les hommes politiques fréquentent peu le théâtre public ! Dominique Lurcel avait aussi mis la pièce en scène au Théâtre Jean Arp de Clamart en 2004 , puis  au Théâtre Montfort.
On est en 1187, à Jérusalem, Nathan le Sage, riche marchand juif, revient de Damas et de Babylone, avec ses chameaux chargés des fruits de son négoce. Il apprend que sa fille chérie Recha, a été sauvée des flammes par un jeune Templier. Il veut le remercier, mais le jeune homme se dérobe, ne souhaitant pas se compromettre avec des juifs, lui qui combat pour sa foi chrétienne.
Le sultan Saladin qui règne sur la ville, est frappé par la ressemblance étrange entre le Templier et son défunt frère. Le Templier finit par rencontrer Recha,  et  s’en éprend soudainement; son amour est partagé, mais il fuit la jeune fille, la croyant juive.  Après avoir appris par sa gouvernante que Recha n’est pas la vraie fille de Nathan,  mais une chrétienne recueillie dans ses langes après  la mort de la femme et des sept fils du marchand dans  une  guerre de religion, le Templier va consulter le Patriarche chrétien, pour lui poser la question de la foi, sans lui révéler l’identité des protagonistes. Le Patriarche menace du feu un juif qui aurait élevé une chrétienne, sans lui révéler la vraie foi !

Ce premier acte d’exposition long et compliqué, finit par s’imposer dans un espace nu cerné de chaises autour d’un espace circulaire où les personnages viennent s’affronter. Le plateau est cerné par de grands vélums verts qui s’abattent au début du deuxième acte.
Il y a maintenant au centre du plateau un amas de draperies et de gros sacs de trésors amoncelés. Le sultan, à court d’argent pour mener la guerre , doit emprunter à Nathan qui accepte bien volontiers.
Recha retrouve son templier qui retrouvera sa véritable identité: lui non plus n’est pas chrétien,  mais fils du défunt frère du sultan. Au moment où les deux amants croient pouvoir se retrouver, ultime coup de théâtre dans le goût de l’époque: Nathan  leur révèle que le Templier est  le frère de Recha !

Neuf acteurs solides: en particulier, Philippe Dormoy (Nathan),  Miloud Khetib (sultan,) Philippe Mercier (derviche et patriarche), Nils Ohlund (le Templier) donnent vie à ce beau capharnaüm d’identités, et, malgré les longueurs d’une première partie écrite dans un siècle où le temps n’était pas encore de l’argent, le spectacle a enthousiasmé une salle pleine de spectateurs très jeunes pour la plupart.

Edith Rappoport

Comédie de l’Est, jusqu’au 11 février, puis en tournée, www.comedie-est.com

À l’ombre de Pauline Sales

À l’ombre de Pauline Sales, mise en scène de Philippe Delaigue.

À l’ombre de Pauline Sales A-l-ombre_001_image_article_detaille-300x199C’est une expérience étrange pour le public qui est invité à se plonger dans le passé récent de notre histoire culturelle et politique. Au-delà de l’activité littéraire et de la pratique effective de l’écriture d’une œuvre à bâtir, celle du dramaturge Brecht, il s‘agit de l’existence d’un artiste du monde nouveau, fasciné par les rêves bruts de Révolution économique et sociale en URSS, au début du vingtième siècle.
Révélée par la mise en scène de Philippe Delaigue, la pièce est pleine d’esprit, acidulée, écrite en vers ludiques, mi-douce et mi-amère, et axée sur trois des collaborateurs de Brecht : Marianne, Hans et Walter, personnages inspirés de Ruth Berlau, Margarete Steffin, Hans Eisler et Walter Benjamin.
Au début, nous sommes en 1970 en RDA ; Marianne, Walter et Hans sont interrogés par la STASI – façon La Vie des autres de Henckel von Donnersmarck -et rendent compte de leur compagnonnage avec Brecht, tous subjugués par le maître.
Retour en 1932 à Berlin : Marianne est une des amantes de l’homme de théâtre et Hans et Walter, de grands admirateurs. D’abord, acteurs d’une entreprise morale et collective, ils vont jouer en fait le rôle de nègres , écrivailleurs et faussaires en écriture, rêvant de liberté politique mais entièrement asservis au tyran, cherchant chacun respectivement un logement pour deux, pour soi et pour Brecht.
À l’ombre se passe la nuit, dans les ateliers clandestins d’ artistes et intellectuels loin des regards policiers et des délateurs nazis. Les comédiens sont justes, sauf Sabrina Perret qui joue une Marianne âgée et qui ne devrait pas user d’une voix chevrotante pour signifier la vieillesse. Redevenue jeune, la même comédienne incarne la victime passionnée d’un amant équivoque, ce Brecht que nous ne verrons pas.
Vincent Garanger est une réplique exacte de Walter Benjamin : petites lunettes, imper et chapeau mou, mélancolique et amoureux transi, sensible à l’architecture de la ville, à ses passages et ses ruelles ; à l’écoute de l’histoire des vies privées et publiques. Quant à Sylvain Stawski, il apporte au spectacle la note pétillante du cabaret. L’ensemble est chorégraphié avec grâce, et malgré un thème douloureux: les terreurs de l’époque, on passe une bonne soirée.
La mise en scène de Philippe Delaigue apporte une leçon d’humanisme et de foi en la poésie, en même temps que la croyance en une société plus juste , qui compense l’angoisse et la malédiction. Une belle réflexion et un vrai plaisir du jeu…

Véronique Hotte

Cratère d’Alès, les 31 janvier, les 1er et 3 février 2012 à 20h30 et le 2 février à 19h30. À Lons-le Saunier, Scènes du Jura, le 7 février à 20h30. Au Préau CDR de Basse Normandie le 9 février à 20h30.

Naples millionnaire

Naples millionnaire d’Eduardo De Filippo, texte français d’Hugette Hatem, mise en scène d’Anne Coutureau.

 Naples millionnaire  naples La pièce est célébrissime en Italie mais  n’avait jamais été jouée  en France; Eduardo de Filippo (1900-1984) l’a écrite en napolitain  en 1944; vint ans plus tôt,  le fascisme  avec Mussolini s’était imposé, et en 40, l’Italie était encore l’alliée de L’Allemagne mais en 43, les alliés avaient envahi la Sicile et l’Italie avait rejoint les alliés ; après de durs combats, en 45, le fascisme s’était enfin écroulé, et les Allemands avaient capitulé. Mais Naples  était ruinée  et ses habitants, pour se nourrir avaient recours au marché noir et aux trafics en tout genre.
   Le spectacle commence par une scène qui ne sert pas à grand chose sinon à faire dans le pittoresque napolitain: deux jeunes femmes décrochent des chemises et des draps qui sèchent sur un fil troley, mais ensuite quel bonheur! On est un peu comme au cinéma, comme le sous-entend le générique du spectacle projeté en noir et blanc sur un rideau avec de la musique de Nino Rota; et très vite, nous sommes  immergés  dans  la  Naples de l’époque .
Maria Rosaria, une mère de famille  achète puis revend nombre de produits de première nécessité pour « rendre service » comme elle dit, c’est à dire qu’elle fait du marché noir ou gris. Le père, lui modeste employé au tramway, n’approuve pas mais ne dit rien: il faut bien nourrir la famille… jusqu’au jour où le  brigadier a  connaissance de ses activités.

  Branle-bas de combat dans la maison pour sauver la situation,dans une scène formidable de vérité: le père contrefait le mort sur le grand lit conjugal…  dont le matelas regorge de victuailles bien cachées; toute la famille est là en train de pleurer leur cher disparu, les femmes débitent des litanies en boucle.. La mis en scène est parfaite: gros cierges, drap blanc, talc sur le visage pour rendre le corps du défunt plus mort que vivant!Mais le Brigadier n’est pas dupe- cela fait déjà le  quatrième mort qu’il voit en peu de temps, et jure que, si le défunt se lève, il ne le mettra pas en prison. Alors, Gennaro se lève et serre la main du brigadier..
  La seconde partie voit l’embourgeoisement de la famille Jovine: l’appartement,  les meubles et les vêtements ont changé; ce sont ceux de gens aisés et qui ont un  mode de vie confortable. Bref,l’argent du marché noir aura bien servi, et, malgré la fin de la guerre, les petits trafics continuent à prospérer; bref, le rare argent d’autrefois  coule aujourd’hui à flot. Amalia est riche et jolie,  et savoure le pouvoir qu’elle a su conquérir avec dureté  et à la force du poignet. C’est une femme qui ne fait aucun cadeau, humiliant un de ses locataires qui ne peut plus payer son loyer; quant à son  son mari qui n’est pas revenu d’une corvée de ravitaillement, il  ne semble guère  lui manquer.
Mais  arrive un pauvre loqueteux, la main blessée et les pieds en sang débarque le soir où Amalia s’apprête à fêter l’anniversaire de son amant: c’est lui, Gennaro , son mari -formidable Sacha Petronijevic-désabusé, qui remâche ses mauvais souvenirs devant sa famille qui, elle ne l’écoute pas et qui  préfère tourner la page de ces années de plomb. Vieille histoire de ces anciens combattants qui n’arrivent plus à retrouver plus leur place et que tout le monde méprise: c’est de toutes les époques et de tous les continents!
Eduardo De Filippo, par le biais de ces petites histoires napolitaines,  va du particulier à l’universel, avec une touche qui n’appartient qu’à lui. Sans aucun misérabilisme, sans flagornerie, avec des mots précis  et un dialogue brillant.

   Gennaro, qui , malgré les épreuves, a gardé   une  rigueur  morale des plus élevées , a bien compris que sa belle Amalia  s’intéresse  de près à Francesco Clabrese, un chauffeur de taxi qui a su la séduire; quant à son fils, il découvre que c’est un voleur de voitures que le Brigadier va très vite devoir arrêter. Heureusement , dans un scène exemplaire, il réussira, à mi-mots, à le persuader de ne pas aller à son cambriolage minable de pneus de voiture. Mais Gennaro ne sera pas au bout de ses peines quand il comprendra que sa fille, cédant à l’appât du fric, fait plus ou moins le trottoir avec des soldats américains.
  Et leur  petite fille de huit ans est  très malade :impossible de trouver dans tout Naples le seul médicament qui pourrait la sauver. Après une quête infructueuse de la famille et des amis, le voisin locataire de  Maria qu’elle a humilié, (excellente Eloïse Auria)viendra généreusement donner le médicament qui avait déjà sauvé sa fille… Sans même demander une lire: la très avide  Maria retiendra la leçon!
  Les choses finiront par se remettre en ordre tant bien que mal, et la vie reprendra dans cette Naples populaire qui leur appartient à tous, pour le pire et maintenant pour le meilleur, malgré les trafics et magouilles en tout genre. Eduardo de Filippo  sait peindre ces personnages  comme  aucun auteur contemporain ne l’a fait.Mais reste à faire passer cette vérité humaine et cette galerie de personnages à la fois dignes et pas très nets qui se battent pour leur survie!
On pourra toujours lui reprocher quelques ficelles mais bon, c’est aussi un  très bon scénariste, et  c’est tellement bien fait qu’on lui pardonne…Eduardo de Filippo n’a pas toujours eu de chance en France.Cependant Laurent Laffargue avait mis en scène Une grande Magie avec beaucoup d’efficacité.

   Comme lui, Anne Coutureau a  compris qu’il ne fallait pas tricher et surtout  ne pas tomber dans un pittoresque de pacotille; elle  réussit à emmener avec elle une bande de treize comédiens tous justes, tous très crédibles dès leur entrée en scène; aucun bluff,  aucune craillerie, aucun cabotinage mais une exigence absolue, une unité dans le jeu et une sacrée humilité dans un travail au service d’un théâtre à la fois populaire et intelligent. Anne Coutureau  confirme qu’elle est une excellente directrice d’acteurs et une metteuse en scène qui sait prendre une pièce en main, en respectant son public.
 C’est vraiment un travail exceptionnel à la fois dans la compréhension du monde d’Eduardo de Filippo et dans la façon qu’elle a de s’emparer d’un plateau, un peu comme elle le ferait si c’était celui d’un studio de cinéma. Scènes de groupe, scène plus intimes comme celles d’une vérité exemplaire, entre la mère et sa fille  prise de fous rires( remarquable Perrine Sonnet), gros plan,  monologues du père, scènes en silence-peut-êtres les plus belles-: tout est formidable et vrai, dans le comique comme dans l’émotion tout à fait palpable dans la salle, ce qui est plutôt rare….
  La petite salle du Théâtre de la Tempête a une certaine intimité qui favorise encore ce type de spectacle; vraiment, on ne vous le répétera pas assez: allez-y! Petit bémol: à quelques jours de la première, le théâtre affiche déjà complet et cela nous étonnerait bien que le succès diminue!
Donc,  prenez-y vous à temps;c’est en tout cas sur la  trentaine de spectacles que  nous aurons vu en janvier, l’un des meilleurs qui soient. Loin des paillettes d’un langage de pacotille, loin des retransmissions vidéo et des plateaux tournants bling-bling et autres concessions à la mode. Décidément, Eduardo de Filippo , quand il est bien monté ,comme c’est le cas ici, ne cesse de nous surprendre encore…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête jusqu’au 19 février. T:01-43-28-36-36

Le système de Ponzi

Le système de Ponzi  texte, mise en scène et musique de David Lescot.

Le théâtre-récit consiste à faire d’un sujet à priori non théâtral l’objet d’une écriture pour la scène. Ce qui a été  réalisé par Dario Fô, puis en France  par Ariane Mnouchkine  notamment avec  L’ âge d’or , une création collective  qui  traitait de la réalité sociale en 1975. Presque quarante ans plus tard,  David Lescot, artiste associé du Théâtre de la Ville, écrit une pièce sur Charles Ponzi, l’inventeur,  dans les années 1920 du système dit de Ponzi, bien connu des  étudiants en économie.
C’est une manipulation financière – déjà dénoncée par Charles Dickens en 1857  dans son roman  Little Dorrit- et utilisée récemment par Bernard Madoff qui consiste  à bâtir un  système pyramidal d’escroquerie: on promet aux investisseurs des bénéfices mirobolants  en un temps record, parfois même de l’ordre de 50 % par an! L’argent des  nouveaux  arrivants servant à payer les anciens. Jusqu’au jour où tout le monde veut retirer son argent en même temps, et il n’y a évidemment plus assez de fonds…Charles Ponzi, dont Lescot raconte la vie en détail, est le sujet central du spectacle.
Sa relation  particulière avec les femmes, « toujours la même histoire, susciter l’envie ou pratiquer le harcèlement », son étonnante générosité lorsqu’il fait don de sa peau pour sauver une amie, et bien sûr, son lien à l’argent.  Etait-il  un flambeur naïf? Il apparaît ici plutôt  comme un joueur compulsif, qui a un besoin vital de manipuler l’argent et les chiffres, sans réfléchir aux conséquences.
Les douze comédiens et les musiciens qui incarnent les quatre-vingt-sept personnages sont tous remarquables. Dans une esthétique de cabaret brechtien, des tables, des chaises sur roulettes et des potences où sont accrochés les costumes, définissent un espace de jeu modulable.
David Lescot ne donne pas de leçon de morale mais réalise un travail d’entomologiste  en faisant revivre la vie des immigrés italiens aux Etats-Unis. Il décrit un mécanisme financier mis au point dans les années 20 qui a pu aussi nourrir les crises de notre société. Mais ce récit traîne en longueur et manquait de rythme le soir de la première. L’auteur parle d’ »opéra parlé  » mais, comme à l’Opéra,  il est arrivé de nous ennuyer.Le spectacle manque d’un peu de lyrisme et de baroque.
Et l’on imagine ce qu’aurait pu justement réaliser, Ariane Mnouchkine avec un  personnage romanesque comme Ponzi…

Jean Couturier

Théâtre des Abbesses jusqu’au 10 février  

http://www.dailymotion.com/video/xmz676

Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives

Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives  création d’Adrien Béal, Fanny Descazeaux, Arthur Igual et Anne Muller.

L’Atelier du Plateau, lieu chaleureux et minuscule niché au flanc des Buttes Chaumont, avait été créé voilà 12 ans par Gilles Zaeppfel et Paule Kingleur, sa compagne du Théâtre Écarlate. Ensemble, ils avaient créé une douzaine de spectacles étonnants qui avaient rayonné dans le monde entier. Après le décès de Gilles en 2005, c’est Mathieu Malgrange, l’un des derniers auteurs monté par Zaeppfel qui a repris la direction de ce lieu vivant qui programme des spectacles singuliers et pertinents, surtout axés  autour de la musique.
Étrangement, ce spectacle signé par quatre artistes, est un solo ! Arthur Igual entre en scène son téléphone portable rivé à l’oreille; il cherche à joindre quelqu’un pour mettre fin à sa ligne. Bien entendu, on doit lui passer une autre personne  et  on le met en attente sur la musique de La Symphonie héroïque. Furieux, il parvient tout de même à joindre une Mona, qu’il invite à le rejoindre par avion jusque chez lui pour déchirer le contrat de sa ligne… Il divague sur la mythologie, la punition des fils à cause des fautes de leurs pères.
De quoi héritons-nous, c’est la question que nous devons nous poser.

Edith Rappoport

Atelier du Plateau, jusqu’au 28 janvier, du jeudi au samedi, T: 01 42 41 23 22


www.atelierduplateau.org

Britannicus

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Britannicus de Jean raine, mise en scène de Françoise Delrue.

LeThéâtre de la Bardane joue à Lille et dans le Nord-Pas-de-Calais;Françoise Delrue est, elle,  une familière d’auteurs contemporains  germanophones comme Tankred Dorst, Daniel Call, Rainald Goetz, Ulrich Hub, Brecht…
Mais  elle  vient de créer  aussi  Britannicus.

L’empereur Néron qui, grâce à sa mère Agrippine, a succédé à Claudius, en ravissant la place de Britannicus,l’héritier légitime et il  vient d’enlever Junie, l’amante de celui-ci.
Agrippine, désavouée par le désir affiché de ce fils incontrôlable, va intriguer cette fois pour le contrecarrer. Néron voudrait épouser Junie malgré elle et, en position de voyeur, le tyran orchestre une rencontre entre la jeune fille et son amant Britannicus afin de le duper Mais l’amour est  le plus fort, et Néron s’emploie à éliminer  son rival. Agrippine a bien tenté de détourner son  fils de sa vengeance , comme l’a fait aussi Brutus, son  bon conseiller. À l’opposé, Narcisse, le félon serviteur de deux maîtres, œuvre pour que le sang soit versé.

 Sur un plateau incliné, des tapis persans, un escalier de bois et au, centre, un fauteuil  club  élimé, siège de tous les pouvoirs fantasmés que les personnages occuperont successivement, de manière brutale ou  lascive.
Au loin, des images vidéo : un groupe de soldats  en costumes dix-septième  siècle ; plus près, une souris de laboratoire en train de dévorer un manuscrit de Britannicus.Petit animal qui rappelle l’être humain, en situation de cobaye. Comment se fabrique un monstre sous l’attraction des feux du pouvoir ? Oubli de soi, des siens, de ses origines pour  arriver à prendre un pouvoir individuel et abusif sur tous les autres hommes.

  Quelques bribes de musique techno  suivies d’un instant de silence pour signifier le passage d’un acte à l’autre. Les acteurs surgissent sur le plateau, depuis la travée arrière, à la fois observateurs et acteurs : ils montent en chœur sur la scène glorieuse, îlot intime et public, foulant le sol d’un pas sonore et militaire. Le poids des corps et leur présence charnelle soutiennent  la diction des alexandrins, en même temps qu’ils scandent les déplacements.
  La parole n’est rien sans le soutien physique de l’être qui s’exprime. La direction d’acteurs met en relief cette implication corporelle à l’intérieur des stratégies politiques, comme dans la pratique  de l’alexandrin. Agrippine (Muriel Colvez), a une présence scénique somptueuse, et  forme un duo avec Albine, sa jeune confidente (Séverine Ragaigne ) à la gestuelle féline, dans une sorte de chorégraphie. Junie (Marie Lecomte) joue à merveille la détermination ; elle préfère le retrait du monde, le refuge chez les Vestales, plutôt que d’avoir à supporter celui qu’elle hait. Britannicus (Renaud Triffault) joue les jeunes gens d’aujourd’hui, « spontanés » et « naturels » et se laisse porter par les événements.
Quant à Néron (Baptiste Sornin), il est d’emblée le méchant, sans ambiguïté. Damien Olivier est un Burrhus nuancé. Narcisse, subtilement joué  par Joseph Drouet , il diffuse la brutalité virile et l’équivoque d’un noir personnage. Virtuosité des corps et des vers pour mettre à nu la tyrannie d’hier et d’aujourd’hui…

Véronique Hotte

Spectacle vu à l’Hippodrome de Douai;  le 17 février 2012 au Vivat d’Armentières. Et du 21 au 23 février 2012 au Théâtre d’Arras.

Tout le monde veut vivre

Tout le monde veut vivre d’Hanokh Levin, mise en scène d’Amélie Porteu de la Morandière et Vincent-Menjou-Cortès.

 Tout le monde veut vivre  f-066-4e940c598032aHanokh Levin (1943-1999) est sans doute l’auteur israëlien le plus connu de son pays ;  il a écrit quelque cinquante pièces et sketches de théâtre dont une partie est régulièrement montée en France depuis une dizaine d’années. Ce sont, en général, des comédie satiriques où Levin met en scène la vie d’un quartier et brocarde les mœurs politiques  d’Israël. Avec une certaine cruauté mais aussi avec  une indéniable poésie.
Tout le monde  veut vivre est une  pièce où Levin parle de vie et de mort par le biais d’une fable aux personnages excentriques. Le comte Pozna est un tyran  qui reçoit un lundi la visite de l’Ange de la mort qui vient lui signifier que son heure est bien arrivée. Légère erreur sur l’orthographe de son nom! Et Pozna essaye de se défiler  mais l’ange est intraitable:  » Ils veulent tous vivre et tous ont un bon prétexte! »
Et Pozna réussit à obtenir un sursis de trois jours, donc jusqu’au vendredi; d’ici là, il doit absolument trouver un homme ou une femme qui accepte de prendre sa place. Et le très riche Pozna essaye alors en vain de trouver cet indispensable remplaçant… Mais cette quête, quels que soient ses arguments sonores et trébuchants, ne donne pas grand chose: de misérables SDF tiennent à leur  peau, Baba son serviteur africain lui dit qu’il ferait n’importe quoi pour lui mais pas au point de lui rendre ce service, et ses vieux parents refusent sans aucun état d’âme d’aider ce fils ingrat qui ne les pas vus depuis deux ans.  » Mon enfant, j’ai honte, lui  dit sa mère mais devant la mort, je ne suis qu’un bébé ». Mais Pozna réplique avec  cynisme: « Les vieux, çà sent comme un bébé sans en avoir le charme! »

Amélie Porteu de la Morandière,  que l’on avait vu comme comédienne dans L’Opérette imaginaire somptueusement  réalisée par Marie Ballet et Jean Bellorini,  s’est lancée avec Vincent Menjou-Cortès dans  cette satire pas si facile que cela à  mettre en scène.
Il y faut en effet de solides comédiens, un sens du rythme et une direction d’acteurs exemplaire.. Et ici, malgré de bons mais courts moments, le compte n’y est pas. Aucun des  acteurs, copains  du Conservatoire  et d’autres cours ou écoles, n’est convaincant,  surtout Vincent-Morjou Cortès qui a une bonne diction- ce qui est la moindre des choses quand on sort du Cons! Mal dirigé? En tout cas, il  n’est pas crédible dans le personnage de Pozna.

   Bref, l’ensemble du spectacle fait souvent penser à un travail de fin d’école:  sympathique au début mais où rien n’est vraiment maîtrisé: interprétation trop approximative, nombreux noirs cassant le rythme d’une pièce qui s’essouffle après une heure, pénibles allers et retours dans la salle et on nous ressert, pour faire mode? un coup de vidéo (Castorf et Lupa encore frappé! Voir Le Théâtre du Blog). Comme  le petit écran est installé dans un angle de l’avant-scène,  on voit mal les quelques scènes vite filmées  dans une cuisine! Quant à la scéno de Michaël Horchman , elle  n’est pas digne de l’élève des Arts Déco qu’il est encore, et  mieux vaut oublier les costumes de Hiroko Myajima aux couleurs assez dures et sans grande intelligence scénique.
   La salle de l’ex-théâtre du Tambour royal a été refaite, toute en noir, avec des fauteuils confortables, et a une bonne acoustique; on entend donc bien le texte de Levin-qui n’est pas son meilleur: il appuie quand même  un peu trop sur la métaphore- mais  qui est d’un cynisme savoureux aux meilleurs moments… Mais cela ne fait quand même pas une soirée.
Alors y aller ou pas?  Si c’est votre jour de grande générosité, à la rigueur.
Mais éprouve-t-on, en sortant, le besoin de revoir ce spectacle? Non, ma mère…Ce qui n’est jamais bon signe.

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville 94 rue du Faubourg du Temple jusqu’au 12 février . t: 01-48-06-72-34

Le texte comme de nombreux autres d’Hannokh Levin est publié aux Editions Théâtrales.

Un miracle ordinaire

UN MIRACLE ORDINAIRE d’Evgueni Schwartz traduction et adaptation de Ioulia Zimina, mise en scène et scénographie de Laure Favret.

C’est une vraie troupe qui s’est emparée de ce conte de Schwartz écrit en 1952, qui décoiffe les parents autant que les  enfants, nombreux à Clamart ce soir-là. Un magicien démiurge, toujours amoureux de sa femme depuis une quinzaine d’années, a transformé un jeune ours en charmant jeune homme cultivé. Mais celui-ci est menacé de retrouver sa condition d’ours s’il est embrassé par une princesse. Et justement, un roi cruel débarque avec sa cour chez le magicien, il menace sans cesse d’exécuter sa suite si sa fille, son seul trésor, ne retrouve pas la joie. Et l’amour saisit la princesse à la vue du jeune homme qui est lui aussi fasciné, mais terrifié par un amour impossible. La princesse désespérée s’enfuit dans la montagne, se réfugie dans une auberge par une tempête de neige, où la cour le retrouve. Après bien des péripéties, l’amour triomphera, le roi renoncera à son pouvoir despotique, le magicien  à sa malédiction, et  tout est bien qui finit bien.
Interprété par huit comédiens de bonne trempe, accompagnés par une musique ironique et inventive, dans un décor de panneaux mobiles et de projections, ce Miracle ordinaire devrait trouver d’autres lieux d’accueil pour réjouir un public très large.

Edith Rappoport

Théâtre Jean Arp de Clamart jusqu’au 28 janvier Tél 01 41 90 17 02
www.dardart.org

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