Projet Floquet

Projet Floquet réalisation d’ Odile Darbelley et  Michel Jacquelin, musique de Cyril Hernandez et Hugues Reinert.

C’est encore une singulière entreprise que ce nouveau spectacle de la compagnie Arsène autour de Gaston Floquet né en 1917, comédien  chez Pierre Debauche et  Antoine Vitez, correcteur dans une imprimerie, plasticien et traducteur de l’allemand. De 1972 à 2001, date de sa mort, il s’installe dans la Sarthe à Saint-Rigomer-les-bois, où il laisse des écrits très divers et plusieurs milliers de dessins, sculptures et collages.
Nous sommes assis en carré autour de tables devant des assiettes d’huîtres et de foie gras, mais ce sont des assiettes gélifiées, on nous sert du vin et quatre compères, Odile Darbelley, Michel Jacquelin , assistés de deux croquemorts,  se livrent avec le plus grand sérieux à une débauche hilarante de citations de Gaston Floquet, d’Erich-Maria Remarque,  Pierre Dac, Alfred Jarry, Lewis Caroll, Fénéon et Cavanna émaillées de plaisanteries fines autour de la banalyse.
Ces champions cultivés, inventeurs de “l’art tangent”, adeptes du vraiment faux, nous régalent depuis des années avec leurs très sérieuses plaisanteries. On se souvient de leurs spectacles hilarants, La chambre du professeur Swedenborg, Les Asa en Avignon et de Tout le bonheur est à l’intérieur au Théâtre de la Cité internationale.

Edith Rappoport

L’Échangeur de Bagnolet, du lundi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 h, relâche mercredi, jusqu’au 31 janvier, Tél. 01 43 62 71 20


Archive pour janvier, 2012

Wonderful World

Wonderful World  BastillefaitsdhiverBeasse01-300x213Wonderful World chorégraphie, mise en scène et scénographie de Nathalie Béasse.

C’est un étrange objet théâtral que ce Wonderful World. Nathalie Béasse a eu des influences artistiques diverses, une école de Beaux-Arts, un centre dramatique régional,  et l’enseignement de Marina Abramović…  Bref, de quoi expliquer un spectacle situé aux frontières de la danse et du théâtre. Dans cette forme polysémique, chacun peut trouver une interprétation personnelle.
La pièce parle de fuite, de chute de l’homme et de solitude, et pourrait s’intituler Regarde les hommes tomber comme le film de Jacques Audiard. Il y a de beaux moments dans ce spectacle, au début,en particulier une course immobile puis effrénée sur le plateau nu de cinq hommes, comme s’ils fuyaient quelque chose. Comme ces gens qui couraient dans les rues de New York, au moment de la chute des Twin Towers.
Puis  ils  se figent dans différentes positions puis jettent en l’air, pantalon veste et chemise, évoquant le ballet d’une chute des corps. Des fragments de texte sur le quotidien de la vie d’entreprise s’entrelacent avec des moments dansés et des citations de Tchekhov, Dante ou Shakespeare. Puis chacun répète quelques belles phrases de La Forêt d’Ostrovski qui prennent alors tout leur sens : “ Pourquoi sommes-nous venus dans cette forêt, dans ce bois profond et sans soleil ? Pourquoi, vieux frère, avons-nous effrayé les hiboux et les chouettes ? Pourquoi les avoir dérangés ? Qu’ils vivent comme ça leur chante ! Ici tout est en ordre, vieux frère, comme ce doit l’être dans une forêt”.
Les acteurs sont justes et crédibles dans leur désespoir et Nathalie Béasse a réussi à créer son propre univers. Même si certaines images restent dans notre mémoire, manque sans doute à ce spectacle, que l’on ira voir par curiosité, un supplément d’âme, et une folie, pour que l’on puisse en sortir bouleversé…Mais il faudra suivre le parcours de Nathalie Béasse.

Jean Couturier

Dans le cadre de Faits d’hiver, Festival de danse à Paris, Théâtre de la Bastille jusqu’au 2 février.

Des ruines

Des Ruines de Jean Luc Raharimanana, mise en scène de Thierry Bedard.

  Des ruines bedard_rahrimanana_phchristophe_raynaud_de_lage-300x200Ce puissant monologue  du  poète malgache, Jean-Luc Raharimanana, déjà connu pour Les Cauchemars du Gecko présenté à Avignon est une révélation pour le public. Grâce à la transformation de l’acteur congolais Phil Darwin Nianga, connu jusqu’alors  comme humoriste et roi du «  stand up ».
Un jour, Thierry Bedard, a remarqué la « folie » de cet acteur pendant un de ses spectacles, et a compris que l’humour ravageur de cet homme occultait des dons d’un grand tragédien. Bedard ne s’était pas trompé . Le résultat: une rencontre entre le poème de Raharimanana, le jeu bouleversant de Nianga et le regard très nuancé d’un remarquable directeur d’acteurs et d’un adaptateur de textes à la scène. L’ensemble de cette petite équipe produit un spectacle dont la force humaine, poétique et artistique, dépasse le cadre habituel d’une expérience théâtrale et nous renvoie à la théâtralisation d’une pensée quasi métaphysique autour des conséquences de la colonisation en Afrique.

Bedard connaît bien l’Afrique et surtout Madagascar où il a créé non seulement les œuvres de Raharimanana mais aussi Épilogue d’une trottoire du mahorais Alain-Kamal Martial . Cette pièce qui explore les bas-fonds de la vie des femmes à Tananarive, fut présenté au Théâtre du Grand Marché à Saint-Denis de la Réunion où  nous avions vu le travail de Bedard pour la première fois.(voir http://www3.carleton.ca/francotheatres/spectacles_Epilogue_d’une_trottoire.html).
La Maison de la poésie, à Paris, a eu l’excellente idée d’accueillir  le Théâtre notoire. Nianga, habité par la voix du poète, nous fait vivre une confession, un jeu thérapeutique, une dénonciation, un défoulement violent, des moments d’autodérision très lucide et de terrible lassitude, autant de signes d’une blessure indescriptible et du refus de la fausse réconciliation avec ceux qui ont ravagé le corps et l’âme de tout un continent.
Son ironie rageuse est le hurlement de colère d’un être dégoûté de son impuissance devant les ruines d’une vie effondrée , d’un homme qui refuse de jouer le jeu de la gratitude devant le « progrès », la « science », le développement et les merveilles de la mondialisation, rendus possible uniquement par les génocides et l’effacement de tout un passé humain.

Il veut donc se taire mais heureusement pour nous il en est incapable puisque cette écriture est marquée d’ une oralité essentielle qui exige la présence d’ une figure emblématique dont la « décrépitude magnifique » tient toujours à la vie. Voilà la contradiction qui donne son impulsion à ce texte et qui sous-tend la grande originalité de ce spectacle.
Sur une scène dépouillée, la silhouette d’un homme se distingue devant une simple tapisserie couleur terre rougeâtre dont la surface un peu rugueuse recouvre le mur du fond.
L’éclairage de Jean-Louis Aichhorn est la fois d’une grande délicatesse et d’une énorme puissance: il sculpte la matière tissée et le corps de l’acteur qui ne cesse de se transformer au cours des dix mouvements qui  possède chacun sa tonalité propre dans  ce spectacle orchestré comme une partition musicale .
Dans ce contexte, le paysage sonore est d’une importance capitale car on y entend résonner les oiseaux, les animaux, les voix humaines , les extraits de musiques différentes comme des échos lointains d’une mémoire africaine en train de s’effacer, marquée par des rythmes qui varient selon les mouvements de l’âme de cette voix incarnée.

L’acteur change rapidement de ton, assume de multiples masques, une variété d’attitudes, il danse, rigole et hurle, il s’humilie même; sa douleur est parfois délirante, parfois intériorisée. Par moments, il s’immobilise, garde le silence et nous regarde. Nous n’entendons qu’une respiration profonde, le dernier souffle d’une aspiration vers la dignité humaine que les mots ne sauraient capter. Voici la conscience moderne d’une histoire obscène qui se poursuit, et dont les conséquences sont toujours palpables dans le monde actuel que Bedard observe et dont Raharimanana, et d’autres auteurs africains osent parler dans leurs écrits.
Le travail d’équipe du Théâtre Notoire est impeccable et le jeu de Phil Darwin Nianga  magistral.  Nous avons été profondément troublée mais aussi émerveillée devant le ci-devant humoriste devenu incarnation d’une conscience torturée par un profond sens de la perte.
Une nouveau sens du tragique prend forme à la Maison de la Poésie et nous suivons de près ce corps d’acteur qui l’incarne jusqu’à son aboutissement. Et après, nous ne pouvons plus l’oublier. Des ruines à ne pas manquer.

Alvina Ruprecht

Maison de la poésie , jusqu’au 12 février. A voir aussi Excuses et dires liminaires de Za de Raharimanana, mis en scène par Thierry Bédard dans ce même théâtre, Passage Molière, 157 rue Saint-Martin,  Tél. 01-44 54 53 00.

  La Trilogie de la villégiature

  La Trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni, texte  français de Myriam Tanant, mise en scène d’Alain Françon. 

     La Trilogie de la villégiature 307c3de6-4511-11e1-89d0-51f4dc7575e7  Bien sûr, La Trilogie de la Villégiature ne serait sans doute pas si connue en France s’il n’y avait pas eu la mise en scène culte de Strehler et cette Trilogie de la Villégiature est constamment jouée dans son intégralité ou adaptée, comme l’avait fait récemment avec un certain bonheur (voir Le Théâtre du Blog: http://theatredublog.unblog.fr/2010/12/05/villegiature/) un jeune metteur en scène comme Thomas Quillardet.
Goldoni épingle les travers de la bourgeoisie vénitienne qui essaye maladroitement de copier la façon de vivre des aristocrates, sans en avoir les moyens financiers. Comme le dit Alain Françon, il sont dans le « paraître » et ne maîtrisent pas la situation. L’intrigue, pour être admirablement construite,  est un peu compliquée, donc pas la peine de vous la raconter en détail. 

  Dans La Manie de la villégiature, deux familles  voudraient bien partir quelques semaines pour leur maison de campagne mais rien n’est vraiment dans l’axe et tout se complique: il n’y a pas assez de place dans les voitures, le tailleur ne veut pas livrer les robes et les vêtements à cause de  factures impayées, et c’est la même chose pour l’alimentation. L’argent devient alors comme chez Marivaux ou Tchekhov un élément déterminant dans les relations et les sentiments humains. Et quand les jeunes femmes font des crises de jalousie, et que le domestiques veulent avoir aussi leur mot à dire, rien ne va plus…
  Dans la seconde partie, Les Aventures de la villégiature, comme souvent dans les maisons de campagne quand il y a une quinzaine de personnes, les aventures amoureuses vont bon train mais il y a toujours des accros dans le déroulement des journées, même si on ne  fait trop rien… C’est écrit dans une langue formidable où Goldoni nous  raconte le quotidien de cette société bourgeoise un peu décadente  avec une précision et une gourmandise étonnantes: les personnages, comme les rapports toujours difficiles entre maîtres et serviteurs, sont  saisis avec une justesse, une intelligence et une précision  exceptionnelles. On chercherait en vain une réplique inutile: tout est pesé avec raffinement. 
  Goldoni a vraiment le sens  du dialogue et de l’intrigue; il sait observer la vie  au quotidien comme peu d’auteurs,   par exemple dans cette scène où les domestiques, à l’abri des querelles familiales et des histoires d’argent,  prennent,  eux,  du bon temps en bavardant et en buvant un verre de vin; « Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car la richesse est vaine chez les morts « , disait déjà le grand Eschyle!
  Le Retour de la villégiature  a quelque chose d’assez grinçant , puisque Goldoni nous fait sentir au quotidien tout le pouvoir de l’argent que cette  bourgeoisie vénitienne n’a plus; en bref, les vacances sont bien finies et c’est le retour à Venise avec, les factures impayées, les fournisseurs pas contents,  et les ennuis  d’argent et de famille.. Bref, pas du tout, du tout  de notre époque! Quelle intelligence, quelle violence dans les mots: tout est dit avec précision non dénuée d’une certaine mélancolie comme si Goldoni savait qu’une époque se finissait.
  Sans doute Alain Françon n’a-t-il  jamais signé une mise en scène aussi claire et aussi intelligente  et  il a su mettre toutes les chances de son côté: d’abord on sent qu’il a beaucoup travaillé à une dramaturgie la plus authentique possible , à partir du texte traduit par Myriam Tanant. Il rappelle que que Goldoni demandait que l’on joue la première pièce allegro, la seconde andante et la dernière adagio, et c’est ce qu’il a fait, en donnant un rythme exact à chaque scène avec beaucoup de virtuosité.
Le début a sans aucun doute bien du mal à démarrer et Eric Ruff ne parait pas du tout à l’aise…  Mais ensuite,  quel feu d’artifice! Les comédiens sont dirigés par Alain Françon avec une maîtrise exemplaire. Et il a choisi des comédiens  incomparables,  qui éprouvent un vrai plaisir à jouer ensemble: entre autres et surtout, Anne Kessler (Vittoria)  avec ette voix acidulée qu’on lui connait, espiègle et rouée, sautillante: un vrai régal, et  Michel Vuillermoz (Ferdinando),  Bruno Rafaelli (Fulgenzio),Hervé Pierre (Filippo) et Guillaume Gallienne (Guglielmo) sont  tous vraiment savoureux à entendre et à voir. Et Elsa Lepoivre, et la toute jeune pensionnaire Giorgia Scalliet  remarquable en Giacinta et  d’une présence tout à fait étonnante. Aucun cabotinage, aucune facilité comme se le permettent certains comédiens quand ils jouent du Goldoni mais une cohérence et une unité dans le jeu assez exceptionnelle; c’est un peu comme si on plongeait directement dans une autre époque mais, en même temps on a le plaisir de goûter à un dialogue, grâce à la bonne traduction de Myriam Tanant,  d’une  virulence et  d’une  modernité exemplaire. 

  Même si la dernière partie a parfois quelques petites longueurs (cela dure presque quatre heures et demi avec deux entractes), on ne voit pas le temps passer. Un bémol? Oui, un seul: les décors un peu tristounets de Jacques  Gabel  ne nous ont pas paru très justes  et ne sont  pas  à la hauteur de cette mise en scène de référence… Mais bon, il faudra faire avec. En revanche, vous pourrez déguster ce Goldoni dans  une  salle provisoire de 700 places  aussi belle que chaleureuse,  où l’acoustique est excellente et où l’on voit bien, qui a été récemment installée dans les jardins du Palais-Royal pour cause de travaux à la salle Richelieu.

Philippe du Vignal

Salle provisoire de la Comédie-Française

Déjà là

Déjà là, texte d’Arnaud Michniak, à partir d’entretiens et d’improvisations, mise en scène d’Aurélia Guillet.

              C’est,  si on a bien compris la fin d’une soirée avec deux jeunes couples qui, entre deux bières qu’on boit directement à la bouteille, s’avouent leur amour mais aussi et surtout  leur difficulté à agir sur le monde, conscients de leur solitude malgré leur amitié . »Partir de notre situation de crise et comment s’y révèle l’essentiel dans ce qu’il a d’insaisissable. N’avoir recours qu’en nous. S’accepter à nu, tels que l’on est , déjà, démunis, traversés par ce qui nous échappe, et, en même temps, montre comment cette perte ou ce dessaisissement en soi peuvent  être paradoxalement porteurs de vitalité. découvrir de nouvelles possibilités en train de se constituer, peut-être à la limite du pensable. telle est l’utoDéjà là seno-deja-lapie qui habite ce travail », dit Aurélia Guillet, la metteuse en scène. Vous comprenez? Nous, pas très bien...
  Sur une scène nue, coupée de châssis noirs ou gris, les quatre comédiens parlent à n’en plus finir dans un langage quotidien qui se veut trivial; les merde, bordel, putain, fusent très souvent. Il y a  sur scène deux tables carrées et quatre chaises en pin, tout droits sortis d’Ikéa. De temps en temps, une des deux jeunes femmes fait quelques exercices de petite acrobatie sur une chaise  et l’un des garçons fait les pieds au mur…
Il y a aussi, comme pour dire tout le bruit et la fureur du monde, des images vidéo en noir et blanc ,souvent brouillées qui passent très vite: foules, visages d’enfants en groupe, immeubles sinistres de banlieue,voyageurs trainant leur valise à roulettes, etc…
Ces images sont  sans doute la seule chose intéressante de ce travail; comme la scénographie que signe aussi Aurélia Guillet: entre autres, ce châssis du fond  qui glisse parfois pour laisser apparaître  le bel espace d’un  couloir blanc avant de se refermer très vite en silence. Un peu comme chez Bob Wilson.

  Le texte d’Arnaud Michniak, par ailleurs chanteur/compositeur,  sort  d’entretiens recueillis qui sont ensuite passés  par le sas d’improvisations; il y a souvent des phrases répétitives  comme pour mieux  dire une certaine plongée dans l’onirisme.  Quant à cette  » spirale évolutive » du langage ,  l’auteur qui nous livre cet accablant brouet, ne manque pas d’air quand il écrit cela. On se demande  en tout cas si quelqu’un au Théâtre de la Colline a lu ce texte aussi indigent  que prétentieux avant d’accueillir ce spectacle ennuyeux qui-si, si, c’est vrai-est aussi aidé par la Drac… On est quand même dans un Théâtre national !
  C’est d’autant plus dommage qu’Aurélia Guillet, qui n’est pas une débutante, fait preuve d’un solide métier: elle sait diriger des comédiens et elle sait aussi   inventer de belles images. On peut lui pardonner  mais mieux vaudrait qu’elle efface  cette chose de son c. v. et qu’elle comprenne que bien choisir un texte fait aussi partie du travail d’une metteuse en scène!
C’est bien joli d’appeler à la rescousse Jean Genet, Georges Didi-Huberman, ou Edouard Glissant, récemment disparu  qui  parle avec gourmandise d’une écriture qui va perdre prochainement une partie de sa puissance au profit  d’une autre forme d’art  plus orale, et   Georges Bataille  dans  L’Expérience intérieure qui  évoque un non-savoir communiquant  l’extase.
Ils sont convoqués dans le programme pour essayer de justifier une partie perdue d’avance : la metteuse en scène  essaye en vain de jouer  avec les mots, les corps, et les images. 
Cela ne fonctionne pas du tout :impossible d’entrer dans cette forme  hybride texte/image/son, où il n’y a aucun langage dramatique.  D’autant plus que cette forme textuelle-dans le genre avant-garde de pacotille- n’a   pas véritable structure qui réussirait à nous emmener au-delà des mots. Cela en devient pathétique!
Les quatre comédiens s’en sortent comme ils peuvent… Avec un beau moment quand, en silence, un  jeune homme et une jeune femme s’embrassent par dessus la table mais  « l’énergie qui se dégage de nos rencontres »,  comme dit  Michniak??? Et cette grande heure n’en finit pas de finir.

  Alors,  à voir?  A votre avis?

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline jusqu’au 18 février.

LO SPEZIALE

Lo Speziale, dramma giacoso per musica de Goldoni, opéra-bouffe de Franz-Joseph Haydn,  adaptation musicale de Claude-Andrée Brayer, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini

   Lo Speziale, c’est en français L’Apothicaire, le troisième (1778) des vingt opéras composés par Haydn, que montent Claude-Andrée Brayer, directrice du conservatoire de Cergy-Pontoise et Anne-Marie Lazarini, après avoir réalisé ensemble La Traviata de Verdi, puis Le mariage secret de Cimarosa.
Sempronio, apothicaire, c’est à dire  épicier, et  herboriste,  prépare les médicaments,  et vend donc  dans sa spezeria des herbes, épices,  plantes médicinales, parfums, couleurs, cire, chandelles… Tuteur de la belle Grilletta, qui est convoitée par tous les hommes du quartier, il veut l’épouser, mais elle s’est déjà engagée avec Mengone, l’un de ses employés.
Mais Volpino, riche et arrogant, la convoite aussi, et Grilletta se livre à un marivaudage qui désespère son amoureux. Quand Sempronio veut engager Grilletta dans un contrat de mariage établi par deux notaires qui ne sont autres que ses prétendants déguisés, et donc  rivaux de Sempronio,  ils lui font croire qu’il  signe une livraison de marchandises pour la Turquie. Son sang ne fait alors qu’un tour, et il abandonne l’amour pour les profits qu’il va réaliser là-bas. Quand les faux turcs se dévoilent, il réalise qu’il a perdu l’amour en même temps que l’argent.
..
Dans un joli décor de François Cabanat et des costumes de Dominique Bourde, complices de toujours d’Anne-Marie Lazarini, cet opéra-bouffe  avec les musiciens et les chanteurs   de l’opéra-studio de Cergy-Pontoise offre une bien agréable soirée…

Edith Rappoport

Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 27 mars 2012 . T: 01 43 56 38 32, puis au Théâtre du Passage de de Neuchâtel et au Théâtre de Vevey (Suisse)

Ce Matin, la neige

(Françoise du Chaxel est collaboratrice du Théâtre du Blog  mais nous n’avons  trouvé aucune  raison   de  ne pas publier l’article d’ Edith Rappoport sur sa dernière pièce)
Philippe du Vignal

Ce Matin, la neige de Françoise du Chaxel, mise en scène de Sylvie Olivier.


Anna, belle adolescente rousse venue d’Alsace avec ses parents quand a commencé la deuxième guerre mondiale, est réfugiée avec ses parents, dans une famille d’agriculteurs du Périgord. Elle partage la vie de la famille et Thomas le  fils ,qui va avec elle  au lycée ,en est secrètement amoureux. Les saisons passent,  mais les échos de la guerre parviennent de plus en plus fort quand la France entière  est  occupée.
Mais la résistance s’organise, Thomas s’engage dans un maquis tout proche, et Anna – à vélo, va bien souvent passer des messages; elle  tombera  amoureuse de Pedro, un résistant espagnol, qui sera abattu par les Allemands. Leur enfant naîtra un jour de neige, et c’est Thomas qui en deviendra  le père adoptif.  Les deux acteurs monologuent devant de splendides photos de paysages qui font défiler les saisons, et on goûte l’intensité de ces moments périlleux où les vies étaient suspendues à un fil.
Quand la guerre a commencé,  Strasbourg et une bonne partie de l’Alsace avaient été vidées de leurs habitants dont beaucoup s’étaient réfugiés dans le Périgord ! Françoise du Chaxel, native de cette région, née elle aussi un jour de neige,  a enquêté auprès des habitants pour écrire ce texte. Sylvie Olivier qui avait déjà trouvé une belle complicité avec Françoise du Chaxel pour  mettre  en scène de  Des traces d’absence sur le chemin, a trouvé le ton juste pour diriger  ces deux excellents comédiens que sont Isabelle Gardien et Stéphane Delbassé.

Edith Rappoport

Comédie de l’Est de Colmar, Du 11 au 14 avril; TAPS de Strasbourg, du 10 au 13 mai; les 15 et 16 mai au Théâtre de Jouy-le-Moutier et au Théâtre des Gémeaux de Sceaux en février 2013.

Finnegans wake

Finnegans wake- Chap.1 d’après James Joyce, traduction de Philippe Lavergne, mise en scène d’Antoine Caubet.

Finnegans wake 13267252033-hdComme  le dit Antoine Caubet, le texte de Joyce publié en 39, soit deux ans avant sa mort, est un des plus difficiles qui soient non à percevoir mais à comprendre dans son intégralité. « Proposer cette œuvre sur un plateau ressort d’une certitude: ce texte existe par et dans la parole, il ne prend vie que lorsqu’il est métamorphosé par la voix, le corps et le souffle de l’acteur face aux spectateurs ».
L’œuvre est maintenant dans  le domaine public, et il peut être tentant pour un metteur en scène de le faire  sinon jour tout au moins interpréter par  un seul acteur..
.

Les dix-neuf chapitres  des 900 pages de Finnegans wake auront coûté  dix-sept ans d’écriture à Joyce, et  malgré le soutien de quelques amis dont Larbaud et Beckett, furent la cible d’attaques et de sarcasmes répétés dès le début de sa  parution en feuilleton dans une revue; c’est le récit de l’histoire de la famille de Finnegan  Earwicker, pas vraiment un roman  mais plutôt un très long poème où l’anglais voisine avec des phrases d’une trentaine de langues, des assemblages et déformations de mots et de syntaxe, que l’on peut percevoir malgré la traduction. Et,  aux meilleurs moments, c’est assez  savoureux. Mais des quelques pages de feuilleton aux 900 du pavé intégral, il y a une marge, et peu d’entre nous  nous peuvent se vanter de l’avoir lu en entier.
Reste à savoir  comment on peut l’adapter pour en faire un spectacle; même si Joyce recommandait d’aborder le texte par le biais non plus de la lecture solitaire mais de la parole, pour être à même de saisir toutes les fulgurances poétiques d’un langage aussi particulier, mais  l’entreprise n’est pas des plus faciles… Antoine Caubet s’est passionné pour ce texte et s’est attaqué avec courage au monument que représente déjà ce premier chapitre. Et cela donne quoi?
 Sur le sol du grand plateau de l’Aquarium, un hexagone de copeaux de liège et une marionnette d’ 1 m 50 environ qui sera mise en mouvement grâce à des fils depuis les cintres. En fond de scène, un écran de 70 m 2 destiné à la projection en noir et blanc d’une rivière dans la campagne. Avec un éclairage  minimum souvent rasant qui dispense une belle lumière chaude sur les copeaux de liège. Le moins que l’on puisse dire , c’est que cette scénographie , comme dans Les Bonnes, ( voir article précédent) parasite le texte, et même si on apprécie la beauté de cette rivière qui coule qui rappelle étrangement de nombreuses œuvres d’art minimal, on ne voit pas très bien l’adéquation avec le texte. D’autant plus que cela a quand même un un effet soporifique certain. Il y a comme cela dans la mise  en scène de Caubet un côté illustratif un peu gênant , et c’est la même chose avec les musiques…
 Et   Caubet ne nous a pas épargné de  sacrés tunnels. Dommage, la mise en scène de ce  même texte, en une heure,  sans cette inutile projection, et sur un plateau absolument nu, serait beaucoup plus convaincante. Mais c’est  actuellement une manie aussi fréquente que pas très fine, de penser- quelle erreur! – que la vidéo va augmenter la puissance d’un monologue!
 Heureusement,  Caubet a choisi a un excellent acteur que l’on connaît  bien maintenant:  Sharif Andoura porte cet texte difficile, et  à lui seul, avec une  marionnette,  de façon exemplaire; les cheveux roux bouclés, habillé en pantalon et gilet en tissus écossais, il a une formidable présence et il en faut puisqu’il ne quitte pas la scène pendant une heure quarante cinq.
Tour à tour narquois, pathétique, ironique , espiègle, avec une voix chaleureuse, il a  la diction indispensable à ce genre d’exercice,  et une gestuelle impeccable. Il  nous livre le texte de  Joyce avec une force et une  présence assez rare.

 Alors à voir? C’est selon.. Cent fois oui, si vous avez envie de découvrir  un jeune acteur tout à fait étonnant comme Sharif Andoura; mais pas  pour  la mise  en scène très décevante d’Antoine Caubet…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Aquarium jusqu’au 19 février T: 01-43-74 99 61

Le texte intégral de Finnegans Wake est publié aux Editions Gallimard.

Les Bonnes

Les Bonnes de Jean Genet, mise en scène de Jacques Vincey.

     Les Bonnes Jp8wD1kBS8d_tq27nvQYADl72eJkfbmt4t8yenImKBVaiQDB_Rd1H6kmuBWtceBJ La pièce la plus connue du théâtre de Genet fut écrite en 41,  d’après un fait divers survenu au Mans en 1930, et montée par Louis Jouvet en 47 et plutôt mal accueillie par le public de l’ Athénée  qui lui avait nettement préféré  Giraudoux.
Comme dans un clin d’œil à l’histoire du théâtre, Patrice Martinet accueille aujourd’hui dans ce même Athénée une œuvre depuis mise en scène un peu partout.

 On connaît l’argument: deux jeunes sœurs, Claire et Solange, femmes de chambre au service d’une grande bourgeoise fortunée et qui vivent dans une chambre minable de la maison se révoltent et pendant que madame n’est pas là s’amusent à  mettre ses robes. Claire, la plus jeune des deux,  en vient même à jouer le rôle de Monsieur  l’amant de madame que joue Solange. Il y a de la vengeance dans l’air, et  même si Genet ne voulait pas que sa pièce soit un plaidoyer pour les domestiques maltraités, il n’empêche que les deux sœurs  ne sont pas  du même rang social, et elles vont se mettre dans l’idée d’offrir à Madame une tasse de tilleul empoisonnée… qu’elle ne boira pas. Et c’est Claire qui joue Madame qui boira le tilleul  en  dénonçant la société qui leur a ôté leur identité; en fait elle se suicide. Claire et Solange qui  ont une tendance à la schizophrénie,  n’en peuvent plus  de leur vie devenu un enfer sur terre. Et seul un meurtre rituel pourra servir d’exorcisme…
 Reste  à savoir comment  l’on peut monter avec efficacité cette pièce difficile qui fait le grand écart entre symbolisme et réalisme. Et des Bonnes, ces dernières années, on en a vu de toutes sorte mais la proposition de Vincey n’a rien de convaincant dans la mesure où il orienté sa mise en scène sur une scénographie des plus envahissantes qui parasite l’action. Imaginez une tournette- c’est la grande mode des tournettes depuis quelque temps!- avec un très belle installation de poutrelles et d’escalier  en caillebotis de fer galvanisé à un étage; en bas, juste  un meuble d’évier blanc. Mais en fait, tout ce dispositif parasite l’action: la tournette tourne ( c’est son devoir),  les personnages passent d’un étage à l’autre, mais sans véritable raison,  comme pour justifier le système. Quant aux spectateurs du parterre, ils sont obligés de  lever constamment la tête quand la scène se passe  au niveau supérieur!
  En bas, un   jeune homme qui n’est pas un personnages de la pièce,  ouvre le spectacle,complètement nu, enfile des gants de ménage bleu; on le verra toujours aussi silencieux errant pendant la durée du spectacle…  Fantôme de l’amant de madame? Arrive Marilu  Marini en Madame, et cela  fait toujours du bien de la retrouver, même si elle a tendance à en faire un peu beaucoup.
 Ce qui manque en fait le plus à cette mise en scène , c’est le manque de crédibilité des deux bonnes habillées avec les robes aériennes en tulle de Madame aux quelles on ne croit pas un instant,  et qui pourraient figurer  dans  un clip publicitaire. Il y a, dans cette mise en scène un côté sec et froid qui met en valeur les éclairages et la scénographie,  mais finalement bien peu les personnages, réduits à des marionnettes. En bref: un travail rigoureux fondé sur une esthétique très graphique en noir et blanc mais peu convaincant sur le plan théâtral…
 Alors à voir? Pas sûr, si vous voulez voir une pièce vivante plutôt qu’ une espèce d’épure -avec des confettis d’alu qui tombent pour que cela fasse joli?-fort peu émouvante  et où l’on ne sent pas vraiment le tragique qui s’annonce. A moins que vous n’ayez envie de retrouver la grande Marilu Marini pour quelques minutes…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée

Doppo la bataglia

 Doppo la bataglia (Après la bataille), conception et mise en scène de Pippo Delbono.

Ça commence comme un grand opéra sans opéra, sans orchestre, sans solistes, sans chœur : il n’y a plus d’argent pour la culture. Mais encore assez pour diffuser Verdi plein pot. Il n’y a plus de Berlusconi, qui apparaît furtivement à l’écran, et qui n’a rien laissé derrière lui.
Pina Bausch est morte, mais il reste les robes rouges de ses danseuses. Fellini est mort, mais il reste la théâtralité des costumes ecclésiastiques de ses personnages , et aussi de ces créatures fragiles, marginales, très vieilles ou un peu tordues, de ces monstres touchants qui viennent troubler la vision des corps harmonieux. Mais sont toujours-là : la guerre, les morts accidentelles, la lèpre, la faim, les populations abandonnées, les embarcations de fortune échouant devant l’île de Lampedusa, tout cela sur grand écran et sur fond de saturation sonore.
Le monde a mal, l’Italie a mal, et Pippo Delbono a mal à l’Italie et au monde. Après la bataille, il n’y a plus que séquelles et  ruines. Le spectacle ? Plutôt des souvenirs de spectacles, sans que les pages en soient vraiment tournées. Avec sincérité, sans modestie, Pipo Delbono lui-même commente au micro (lui aussi saturé), interpelle, tonitrue, « fait participer » quelques spectatrices effrayées mais ravies, persifle pas trop méchamment les spectateurs qui sortent, et en tire peut-être une certaine gloriole : c’est donc qu’il est subversif…On le voudrait!
Mais Pipo Delbono , authentique indigné, qui campe sur les ruines du théâtre, défie tous les enfermements: psychiatrique, carcéral, mental, moral…, toutes les contradictions, qu’il appelle schizophrénie. Ça se bouscule, ça écrase, ça ennuie, il faut bien le dire. Parce que nous sommes des bourgeois heureux qui ne voulons rien savoir de l’horreur du monde  et qui ne savons pas aimer ?
Allons donc  ! Parce que nous sommes des passionnés de théâtre qui attendons mieux et plus : un vrai désert,  si vraiment il n’y a plus rien à attendre du théâtre tel qu’il est encore,  et des « formes nouvelles », s’il en peut renaître.
Mais pas un catalogue nostalgique et bruyant en guise de révolte… Un révolte qui mérite mieux (sans parler des applaudissements rythmés programmés).

Christine Friedel

Théâtre du Rond Point, jusqu’au 29 janvier – 01 44 95 98 21

http://www.dailymotion.com/video/xmkt1i

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