La Meilleure Part de hommes

La meilleure Part des hommes, d’après le roman de Tristan Garcia, adaptation et mise en scène de Pauline Bureau.

  Tristan  Garcia est un jeune (31 ans), écrivain et philosophe , à moins que ce ne soit le contraire, qui a publié en 2011 ce premier roman sur la période 1980-2000  avec ses ravages dûs au Sida.  Avec trois personnages majeurs: un tout jeune homme venu d’Amiens tenté sa chance à Paris, qui se pique d’être écrivain et qui connaîtra un succès éphémère. Jean-Michel Leibowitz, un philosophe bien connu dans la capitale, Dominique Rossi, ancien gauchiste devenu l’un des  combattants de la lutte contre le sida, et une jeune femme, Elizabeth, journaliste à Libé. Elle est un peu comme le pivot de cette histoire puisqu’elle est l’amante de Leibowitz, marié par ailleurs, qu’elle admire profondément,  et la collègue de Dominique qui deviendra le compagnon pendant cinq ans de William, un jeune médecin qui finira par mourir du Sida.
  Personnages de roman? Pas vraiment et on sent une sorte de copié-collé assez maladroit d’hommes emblématiques (par exemple, Didier Lestrade,  fondateur d’Act Up) de toute une époque. Avec en toile de fond, la lutte entre entre les relations  sexuelles sans préservatif  au nom d’une liberté mal comprise absolument contradictoire avec une indispensable prévention. Mais les dialogues de ce roman écrit dans un style négligé, sonnent  souvent faux.
  Pourtant,  Pauline Bureau a décidé de tenter de porter « toute une époque sur un plateau: »les nuits du Palace, le triomphe de Madona, le rose fluo, l’élection de Mitterrand, la chute du mur de Berlin, les textes d’Hervé Guibert et l’arrivée du Sida.(…) Des politiques de santé et des combats qui ont été menés , et de la séropositivité aujourd’hui. De ceux qui sont morts et de ceux qui sont vivants ». Pourquoi pas?  Même si l’on sait que l’adaptation d’un roman sur un plateau est toujours chose périlleuse.
  Et cela donne quoi? Du pas très bon,voire même du pas très bon du tout,  mais parfois de l’excellent, surtout vers la fin. L’adaptation est signée Pauline Bureau mais, trois lignes plus loin, la dramaturgie et l’adaptation sont indiquées comme étant de Benoîte Bureau, sa sœur?  Il faudrait savoir…En tout cas, on a l’impression d’avoir affaire à un exercice universitaire de dramaturgie  asssez  laborieux, avec de très courtes scènes, souvent surlignées  de musique rock (enregistrée ou vivante) signée Vincent Hulot . Ce qui, on le sait bien, est une facilité.
  Comme ces scènes sont coupées par un nombre incalculable de noirs, solution  académique et radicale… pour casser le rythme d’un spectacle déjà beaucoup trop long (plus de deux heures!), et que les dialogues sont d’une pauvreté affligeante, on a l’impression d’assister à une sorte de  Plus belle la vie,  version  milieu homos et intellos. Avec,  en prime, des bouts de journaux télé pour situer les moments forts de l’époque,  comme les phrases sur le Sida dénuées de vérité de Le Pen,  le passage de relais entre Mitterrand et Chirac, ou la foule sur le mur de Berlin. Bref, la vidéo a encore frappé! Ce n’est pas en tout cas  au Conservatoire national que Pauline Bureau aura acquis le minimum syndical en matière de dramaturgie… Là, il y a encore du pain sur la planche pour  elle et/ou  sa petite sœur.
  C’est d’autant plus dommage que Pauline Bureau, à qui nous avions confié, elle avait vingt  ans, sa première mise en scène à l’espace Kiron,  fait maintenant preuve d’une solide maîtrise dans le choix et la direction d’acteurs,  et il y a de très beaux moments, surtout  dans les scènes où apparait Zbigniew Horoks , vraiment excellent comme dh’abitude et que le public écoute avec ravissement. Il est toujours juste et vrai, et c’est souvent lui qui porte le spectacle. Et, ce n’est pas une révélation-on l’avait déjà vue dans d’autres spectacles de Pauline Bureau-mais Marie Nicolle, elle aussi,   a une belle  présence et apporte une lumière et une sensibilité étonnantes, quand elle raconte l’histoire, ou quand elle joue l’amante de Leibovitz. Elle est tout à fait remarquable  quand elle s’écroule en sanglotant sur son ordinateur en apprenant sa mort de son ami William. La grande classe!
Rien que pour cette scène et celle qui la précède- muette- où l’on voit William allongé sur son lit d’hôpital, il sera beaucoup pardonné à Pauline Bureau. Mais l’ensemble des comédiens est aussi de grande qualité, et elle les dirige bien et avec efficacité.

  Alors à voir? Beaucoup trop long, un peu branchouille, pas assez maîtrisé, le spectacle, a quand même quelque chose d’attachant; si vous n’êtes pas trop difficile, vous pouvez tenter l’expérience. En tout cas, on aimerait que Pauline Bureau s’attaque maintenant  à un texte d ‘une autre envergure, plutôt qu’à ce genre de choses approximatives…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête jusqu’au  7 avril

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Archive pour mars, 2012

Victor ou les Enfants au pouvoir

Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Motta/

  Victor ou les Enfants au pouvoir  Victor-ou-les-enfants%C2%A9Jean-Louis-FernandezCréée en 1928 à la Comédie des Champs-Elysées,dans une mise en scène d’Antonin Artaud, c’est sans doute la plus connue des pièces de Vitrac qui doit beaucoup à Alfred Jarry et aux dadaïstes qu’il admirait beaucoup. La pièce, sans doute trop virulente pour l’époque ne fut guère appréciée.
Nous avions rencontré il y a une quinzaine d’années l’acteur, presque centenaire, qui avait créé le rôle de Victor, et qui se souvenait avec émotion d’Artaud et de la pièce qui ne fut guère jouée par la suite jusqu’à la mise en scène d’Anouilh en 62 avec Claude Rich. La pièce jouée seulement quelque soirs  fit un certain scandale, pas autant qu’on le pense.
Mais le sujet avait quelque chose de sulfureux: le  petit Victor qui va fêter ses neuf ans et qui mesure 1, 70 m, va partir en guerre contre toutes les hypocrisies de la famille et de la société bourgeoise et il n’ y va pas par quatre chemins.
Et c’est un véritable feu d’artifice. Il commence d’abord par draguer la jeune femme de chambre, logique avec lui-même puisqu’il lui fait remarquer que Charles, son père fait déjà l’amour avec elle; Victor dénonce aussi sa liaison avec Thérèse, l’épouse d’ Antoine Magneau, assez quand il surprend le couple en flagrant délit. Charles, assez éteint et lâche, médusé par l’évolution brutale de son fils, lui flanquera une bonne paire de gifles, ce qui n’empêchera pas Victor de poursuivre son travail virulent de déminage et de séduire la belle Esther, la fille des Magneau…
Victor s’en prend aussi à l’armée dont la bêtise est symbolisée par un général que Victor va ridiculiser. Et pour enfoncer encore le clou, Victor rappelle sans arrêt le cas du maréchal Bazaine qui se méfiait d’une future République française et qui avait capitulé devant Bismarck, vendant ainsi son âme au diable; 6.000 officiers et 173.000 soldats français avaient été ainsi faits prisonniers! Bravo Bazaine! Quand la pièce a été jouée, la défaite de 1870 était encore dans tous les esprits, et la guerre de 14-18 très récente! Mais Bazaine est un nom qui ne dit plus rien à l’heure actuelle et dont il aurait fallu trouver un équivalent, ce qui n’est pas des plus faciles…
Mais la plus délirante de cette incroyable galerie de personnages est Ida Mortemart, la pétomane foldingue qui va séduire Victor. Tout a une fin et celle de Victor est des plus cruelles: Antoine Magneau qui a sombré dans la folie la plus complète, se suicide, et Victor mourra de la Mort, comme le dit Vitrac, qui aura réussi là une étonnante et cruelle entreprise de dézingage de la société à partir d’éléments autobiographiques.
Reste à savoir comment on peut monter la pièce,  90 ans après sa création; on ne peut pas le mettre en scène comme du Feydeau, même si la pièce en a parfois les apparences et si l’on a affaire au fameux trio mari/ femme/amant. Jean-Christian Grinevald en 95 n’avait pas mal réussi son coup quand il l’avait mis en scène avec les jeunes comédiens de l’Ecole de Chaillot, avec trois francs six sous, en jouant donc la carte de la sobriété et en allégeant la fin.
Emmanuel Demarcy-Motta, lui,  a préféré inscrire Victor, dit-il, dans un parcours personnel, celui du Bérenger de Rhinocéros et des jeunes amoureux de Casimir et Caroline et aller plutôt vers le côté délirant et surréaliste de la pièce en privilégiant les images que n’auraient pas désavoué des peintres comme Magritte, par exemple,  quand il fait descendre des cintres ces belles sculptures que sont ces lianes ou racines d’arbres avec leur ombres portées sur le sol blanc. Même chose pour la scénographie d’Yves Collet avec ces murs blancs qui s’écartent: c’est beau et intelligent comme un tableau surréaliste réussi avec ces feuilles mortes par terre.
Mais bon, on a la très nette impression, au fur et à mesure que le pièce avance, que le metteur en scène s’est laissé piéger par un souci de la belle image, et n’arrive pas vraiment à maîtriser cette pièce difficile qui n’en finit pas de finir.
Au début déjà, quand les comédiens jouent dans une une sorte de cube en tulle transparent, on entend mal le texte. Et, même s’il a su réunir de bons comédiens comme Thomas Durand et Anne Koemf, entre autres, la direction d’acteurs est flottante et on se demande pourquoi il fait crier Hugues Quester quand il joue la folie d’Antoine Magneau.  Emmanuel Demarcy-Motta, dans sa note d’intentions, parle de Victor, et il le fait avec finesse et intelligence, notamment en ce qui concerne le caractère poétique de la pièce mais, sur le trop grand plateau du Théâtre de la Ville, tout se perd et l’on rit peu , alors que c’est une pièce jubilatoire qui exige un rythme soutenu, ce qui est loin d’être le cas ici; tous les effets se perdent dans cette scénographie peu adaptée: c’est sans doute le défaut principal de cette mise en scène. Et, même  avec  une bonne distribution, Emmanuel Demarcy-Motta se sort quand même assez mal d’une mise en scène qui semble hésiter entre un parti-pris assez esthétisant et une volonté mettre en valeur l’esprit ravageur de Vitrac; les deux sont évidemment incompatibles…
Alors à voir? Il n’est pas certain que la révolte emblématique de l’enfant Victor assez pervers pour employer les mêmes armes que la société qu’il dénonce, trouve ici son meilleur lieu d’expression. Même si, encore une fois, les images sont souvent d’une grande beauté mais cela ne suffit pas.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 24 mars

Invasion

Invasion! de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Michel Didym.

La pièce avait été présenté au printemps dernier au Théâtre des Amandiers de Nanterre (voir Le Théâtre du Blog). Heureusement, le Théâtre 71 de Malakoff vient de reprendre ce spectacle tonique pour une dizaine de représentations.
Cela commence par une discussion pompeuse entre un garde et une femme drapée dans un  grand voile bleu au pied d’un grand escalier. Rapidement interrompue par deux jeune loubards assis dans la salle qui les apostrophent à haute voix, ce qui déclenche les protestations indignées du public. Nous aussi, avons été abusés par ce canular! Les jeunes loubards bondissent sur scène et commencent à évoquer leurs souvenirs du collège où, jeunes immigrés venus de pays arabes en Suède, ils se sont souvent abrités derrière un pseudonyme commode, celui d’un corsaire du XVIIIe siècle, Abulkasem !
Ils  discutent dans un bar minable, au pied d’un grand escalier à circonvolutions,  en haut duquel un groupe de rock rythme les dialogues. Une jeune fille arrive et se fait draguer par l’un d’eux qui se présente sous le nom d’Abulkasem. La représentation se décline sur un mode comique autour des peurs contemporaines d’un Occident  qui serait cerné par par les étrangers.
Interprété par d’excellents comédiens, en particulier Luc-Antoine Diquéro et Zakariya Gouram, ce spectacle est un joli régal contemporain, à ne pas manquer.

Edith Rappoport

Théâtre 71 de Malakoff, (Hauts-de-Seine)  jusqu’au 16 mars. T. : 01 55 48 91 00.

http://www.dailymotion.com/video/span

Antigone

Antigone de Sophocle,texte arabe d’Abd El Rahmane Badawi, texte français d’Adel Hakim, poème de Mahmoud Darwich, spectacle surtitré en français, mise en scène d’Adel Hakim.

 

 Selon des accords avec Israël, le Théâtre National Palestinien légalement enregistré à Jérusalem ne peut être subventionné par l’Autorité Palestinienne; il pourrait faire une demande de subvention auprès d’Israël mais ne le veut pas pour continuer à rester libre de sa programmatioAntigone antigone5photonabil-outrosn. Sa vie ne dépend donc que des aides internationales et des tournées qu’il peut faire en Europe, et dans la Cisjordanie  colonisée en partie par des populations juives depuis les années 1970.
Colonisation tout à fait illégale selon la quatrième convention de Genève. Les belles photos du trop fameux mur de béton et des grilles avec barbelés, exposées dans le hall du Théâtre des Quartiers d’Ivry font froid dans le dos…

  Ce qui a frappé Adel Hakim, dit-il,  c’est la compréhension intime que l’équipe artistique palestinienne avait de l’esprit de Sophocle. En effet, tout est déjà dit de la situation des populations palestiniennes et du Théâtre national en particulier,dans ce texte formidable écrit il y a plus de 25 siècles: pouvoir de l’homme sur la femme, surtout quand il est représentant de l’Etat, dignité et intransigeance de ceux qui se révoltent, mécanisme impitoyable d’une répression aveugle,ironie condensée en quelques mot d’une phrase qui claque, indifférence à la mort quand votre propre vie n’est plus respectée… » Quand on a vécu comme moi, plongée dans le malheur, la mort n’est pas un malheur  » dit Antigone, parole qui pourrait être celle de la résistance politique des Palestiniens contemporains…
 La langue arabe est essentiellement consonantique, le grec ancien pas, mais dans la syntaxe,  comment ne pas être frappé par deux caractéristiques communes : l’omission de pronoms personnels et le nombre de phrases sans verbe, ce qui donne une concision étonnamment moderne aux vers de Sophocle. En tout cas, même avec la barrière du sous-titrage, Sophocle ne nous a jamais paru aussi proche, aussi vrai, par exemple dans la fameuse scène entre Créon et Antigone où , sans doute le premier, il a inventé la stychomithie, cette échange de paroles courtes-ici vers par vers- qui est à la base du théâtre comme du cinéma contemporain.  Des Antigone, on a vu pas mal- dont la dernière celle de René Loyon qui avait de grandes qualités.
Adel Hakim, lui aussi, a su  rendre vivante cette histoire familiale insensée où chaque génération est accablée. Quel texte! il faudrait tout citer et on a beau le connaître presque par cœur, les répliques sont toujours aussi formidables de vérité
!
  Après la mort d’Oedipe, roi de Thèbes, – celle de sa mère/épouse, ses fils Etéocle et Polynice vont se partager le pouvoir à raison d’un an chacun. Mais Etéocle refusera l’alternance, Polynice attaquera Thèbes, tuera son frère et réciproquement. Créon, leur oncle, devenu  roi de Thèbes, décide alors  d’enterrer dignement le corps d’Etéocle et de laisser Polynice devenir la proie des chiens. Antigone, leur sœur, se révolte et veut enterrer aussi son autre frère, malgré l’interdiction formelle de Créon qui va la condamner à être enfermée vivante dans un tombeau.Leur sœur hésite puis rejoint Antigone dans sa décision. Quant à  Hémon , fils de Créon et fiancé d’Antigone, il essaye en vain, pour  la sauver, de faire entendre raison à son père .
 Mais Antigone s’est déjà pendue, Hémon veut alors tuer son père, qui, plein de regrets,est arrivé trop tard pour réparer l’injustice mais Hémon  rate son coup d’épée,  et se suicide. Suicide bientôt suivi par celui de sa mère Eurydice. Avec trois morts à ses pieds, Créon dit simplement « qu’il est anéanti et qu’il ne veut plus voir se lever le jour »; ce à quoi, le chœur lui répondra  fermement avec sagesse :  « Ce qui doit être arrivera. Occupons du présent. Le reste ne dépend pas de nous ».
L’Antigone d’ Adel Hakim se finit par un beau poème de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien décédé en 2008, dit par lui-même…Belle conclusion à cette histoire de vivants et de morts
.
 Ce qui  fait la force du travail d’Adel Hakim, c’est pour faire vite, à la fois, la grande rigueur de sa mise en scène, une direction d’acteurs exemplaire- tous les sept sont excellents-Hussam Abu Eisheh, Alaa Abu Garbieh, Kamel Al Basha, Mahmoud Awad, Yasmin Hamaar, Shaden Salim, Daoud Toutah- mais aussi la subtilité des rapports entre le texte de Sophocle et  les musiques du trio Joubran.
Allez voir absolument ce spectacle et vous redécouvrirez Sophocle.

Philippe du Vignal

Théâtre des Quartiers d’Ivry Studio Casanova jusqu’au  31 mars et ensuite en tournée

La Religieuse

La Religieuse de Denis Diderot,  adaptation et mise en scène d’Anne Théron

La Religieuse 43070029-cr%C3%A9dit-Barbara-KraftDonner à voir l’enfermement,  voilà le pari réussi d’Anne Théron avec cette adaptation. Le spectacle, recréé en 2004,  après une première version en  97, nous parle de Suzanne Simonin, une bâtarde que sa mère envoya au couvent pour expier son « péché ». Dans le texte initial de 1780 de  Diderot, la religieuse adresse la correspondance de ses mémoires au marquis de Croismare, mais ici elle prend à témoin directement le public. Le spectacle débute quand Suzanne entend une douce voix off, celle de sa mère qui l’exhorte  à entrer au couvent. Dans cette courte première partie, elle n’est pas encore religieuse, et le personnage évolue dans un espace vide séparé du public par un tulle vertical, déjà symbole de l’enfermement. Le tulle disparait et Suzanne devenue religieuse apparaît enveloppée d’un grand voile qui occupe tout le plateau, et qui en font une sorte de  personnage paysage,.
Marie-Laure Brochant vit en symbiose avec son personnage, et prête sa voix aux autres mères supérieures des différents couvents que Suzanne va croiser. La dissociation du personnage se révèle dans le corps de l’actrice: ses mains, son visage, sa voix témoignent d’une réelle souffrance tragique. L’ensemble du récit est raconté dans la douleur, il n’y a pas de respiration pour le spectateur qui suit le déroulement de cette séquestration. Seuls certains moments musicaux allègent le jeu. Et les lumières apportent une réelle dimension esthétique au spectacle.  C’est un beau travail  que celui de Marie-Laure Brochant qui nous emporte dans son intime douleur et Anne Théron a réussi à  fixer  définitivement le corps de son actrice dans des  voiles qui l’emprisonnent et qui en font une sorte de  personnage paysage. Seule, sa parole est encore libre pour peu de temps.
A la fin, les voix de chacun des personnages s’entremêlent, mais on entend la dernière parole de Suzanne Simonin:  « Ne me touchez pas », dit-elle, laissant seul le spectateur devant ce spectacle hypnotique.

Jean Couturier

Montfort jusqu’au 24 mars

Dom Juan

Dom Juan de Molière, mise en scène de René Loyon.

 

Dom Juan shapeimage_1  Philippe du Vignal  avait rendu compte de ce spectacle, ici, il y a un an, à sa création. Il avait déjà toute sa qualité, avec la légère acidité des vins jeunes. Mais une année de tournée, même discontinue, a bonifié le spectacle.
Le duo Don Juan-Sganarelle (Clément Bresson et Yedwart Ingey) fonctionne mieux que jamais, dans une complicité et un attachement douloureux, désespérés, de la part du valet confident, et exaspérés et sadiques du côté du maître.
Les rôles féminins ont pris de la force: dans sa seconde scène, Elvire (Claire Puygrenier) ose laisser parler l’amour qu’elle garde pour Don Juan tout en lui disant, non,pour la première fois. Charlotte est sans calcul et sans coquetterie, « fan » – comme Mathurine – de la « pop-star » qu’est le grand seigneur, épouseur à toutes mains , mais elle reste fière et fidèle aux valeurs de son enfance et de son village.
Il faut parler encore de Jacques Brücher, qui joue successivement tous les gêneurs qui entravent la route et les plaisirs de Don Juan : il joue chaque rôle (sept, de Gusman au Commandeur!),  comme s’il ne jouait que celui-là, et incarne chacun, sans jamais oublier l’idée au profit du personnage ni l’action au profit de l’idée.
Bien au-delà d’une performance de Fregoli, il est alors, plus qu’un bon acteur, un grand acteur. Il faut revenir sur le Don Juan de Clément Bresson : il ne laisse pas un instant son personnage – ni les autres – au repos, toujours habité, tout le temps dans l’action, harcelé par la peur de l’ennui – très pascalien – et par un défi à un Dieu auquel il ne croit pas.Ce Dom Juan a pris de la bouteille, et de la meilleure. À voir.

Christine Friedel

 

Théâtre de l’Atalante jusqu’au 26 mars. T: 01 46 06 11 90 –

 

 

 

 

À l’Ouest

À l’Ouest, texte et mise en scène de Nathalie Fillion.

  À l’Ouest A-lOuest-%C2%A9-Giovanni-Cittadini-Cesi--300x198Faut-il empêcher papa de vendre la maison de La Baule ? De dilapider l’héritage de ses enfants au profit d’une tribu très recomposée ? Grand-père comprend-t-il ce qu’on lui dit ? La sœur roumaine de l’amie du fils de la première femme du père sera-t-elle sauvée ? La fille ira-t-elle rejoindre celle qu’elle aime en Australie ? Le père va-t-il changer de « pilules du bonheur » ?
Apparemment, c’est à la grand-mère (Laurence Février) fine, impériale, caustique quand il faut, et terriblement tendre – de résoudre tous ces problèmes familiaux. Nathalie Fillion traite cela d’une plume aiguë, inégale, mais avec de belles pointes de vérité. Les rôles des grands-parents sont bien écrits; c’est vrai aussi pour celui  du grand-père, « parti » dans un ailleurs dont il revient  quelquefois par surprise : une très belle partition, offerte à Jean-Claude Durand qui lui donne une résonance et une rare qualité d’émotion. Les personnages  des jeunes gens et du père  sont  moins fouillés, même si l’auteur s’applique à les faire évoluer et à les nuancer.
Tout cela sur fond d’immobilier…et d’immobilité ? Tout change et rien ne change, la “maison de famille“ serait fragile comme la société ébranlée par la crise ? Ce propos ,en filigrane dans la pièce,  reste ténu, au profit d’une chronique familiale bien vue, mais qui manque de structure, de moteur.
La pièce peine à trouver sa fin : les péripéties familiales sont proprement interminables, avec le renouvellement des générations et des alliances, et l’extension de l’espace familier à la planète… C’est le défaut majeur de cette pièce plaisante, drôle, avec des astuces véritables et des gags moyens, des pistes abandonnées, de beaux moments d’acuité et d’intelligence.
A l’Ouest
a été couverte de prix : tant mieux pour l’auteure… On l’attend à la prochaine.

Christine Friedel

 

Théâtre du Rond-Point – 01 44 95 98 44 – jusqu’au 1er avril.

Onamabis repetito

Onomabis repetito texte, mise en scène et scénographie de Régis Hébette, collaboration d’Olivier Coulon-Jablonka.
“C’est le vide, le grand vide, du vide ordures…ça déborde, ça déborde du trou…Ah, cette fois c’est sept fois trop,, c’est au fond que ça pue”…Quatre acteurs sont à la recherche des mots, ils dérapent, bégayent à la recherche du sens de leurs phrases et déclenchent des rires salutaires. Ils ont tous quatre une belle présence, arpentant le bel espace nu de l’Échangeur, s’affrontant, se questionnant, s’interpellant. Il y a un faux entretien inénarrable entre un japonais en grommelot, traduit avec le plus grand sérieux par un interprète.
Majida Gomari, superbe, perchée sur de très hauts talons vient s’interposer dans cette quête des mots si proche de Gherassim Luca: elle appelle Claudel et Lechy Elbernon ! Régis Hébette vient de reprendre pour une courte série, ce spectacle tonique créé au Forum du Blanc-Mesnil.
Il ne faut pas le manquer…

Edith Rappoport
L’Échangeur de Bagnolet, jusqu’au 21 mars, lundis, mardis, mercredis à 20 h 30

Du fond des gorges

Du Fond des gorges   de Pierre Meunier, création collective.

Du fond des gorges Spectacle_20112012_duFondDesGorges_JeanPierreEstournet_5799_zoom“Un tas de pierres déposé au hasard,  le plus bel ordre du monde… “.Pierre Meunier cite Héraclite qui continue à l’inspirer. Après L’homme de plein vent créé pour Dromesko, Pierre Meunier a déployé sa folie jubilatoire et aérienne avec Zingaro, Annie Fratellini, François Tanguy… parmi d’autres allumés.
Merveilleux comédien obsédé par l’accumulation, après Le Chant du ressort, Le Tas et Les Egarés, le voilà lancé dans un nouveau tas, celui de grosses chambres à air…
Les quatre compères les empilent, s’y vautrent, y basculent en proférant des textes apparemment absurdes, d’une poésie insolite. Le point culminant du spectacle est atteint  avec  un conseil d’administration aberrant et très logique, où François Chattot, presque nu, incarne un patron qui a perdu la mémoire, et qui se rhabille,  sous la pression de ses collègues, pour sauver sa boîte avec des arguments crédibles.
Malgré quelque vingt minutes de trop- ce capharnaüm poétique déclenche les rires bienfaisants du public dans une salle pleine . Sur le site de la Belle Meunière qu’on peut visiter avec plaisir, Pierre Meunier écrit: « Les mots cherchent à s’affranchir de la tutelle du raisonnable, s’affirmant pour eux-mêmes comme un combustible pour l’imaginaire, une puissance de soulèvement jubilatoire ».

Edith Rappoport

Jusqu’au 30 mars à 21 h, dimanche à 18 h.Théâtre de La Bastille
www.labellemeuniere.fr

War Sweet War

War Sweet War spectacle de Jean Lambert-wild, Jean-Luc Therminarias, Stéphane Blanquet et Juha Marsalo.

 War Sweet War war_20120225tjv_58 C’est un peu dommage cette fureur snobinarde de l’anglais qui en arrive même maintenant à contaminer les titres de spectacles! Et si cela s’était appelé Guerre douce Guerre, cela aurait changé quoi ? Ma France,ma douce France, ton français fout le camp… Déjà, dans le métro, sur  les affiches publicitaires sont  imprimées en grosses lettres  des  phrases en anglais et mentionnent de façon méprisante, la traduction française, plus bas et  en petits caractères, avec la bénédiction du Ministère de la Culture et de l’Académie française. (Que fait Jean Clair, nouvel académicien, ardent défenseur de notre langue?)
Et maintenant, si Jean Lambert-wild s’y met aussi, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle, comme dirait Molière,

  Bon, voilà… Passé ce mouvement de mauvaise humeur, le spectacle est de ceux qui ne peuvent laisser indifférent. Imaginez sur le grand plateau du théâtre d’Hérouville deux étages avec deux appartements identiques:  soit une entrée, une pièce avec juste une table et deux chaises, et une cuisine plutôt années 60 avec cuisinière électrique et réfrigérateur. L’ensemble du bas est couvert de balafres  de peinture ou gelée noire, et les murs sont dégoulinants de la même matière. En haut, il y a aussi des ballons de baudruche noire accrochés dans la cuisine et  une banderole  Home sweet home dans le salon.
Une voix ,trop délicieusement féminine, précise qu’elle va » compter jusqu’à 100 et que vous allez tuer vos enfants »: il y a en effet,  au premier étage, un jeune couple, le père et la mère qui s’apprêtent à fêter un anniversaire; on entend les rires d’une bande d’enfants derrière la porte entrouverte (mais on ne les verra jamais).
La mère injecte avec une seringue un liquide noir dans le gâteau,  et petit à petit, après que le gâteau ait été apporté aux enfants, les rires vont s’estomper très vite et un silence implacable s’installera… Au rez-de-chaussée, un homme seul est agité de convulsions rejoint bientôt par son épouse.

   Aucune parole, aucun cri, mais des images héritées  du grand Wilson avec cette même lenteur, ici remarquablement chorégraphiée par Juha Marsalo: il y avait au début du fameux Regard du sourd  cette image qui nous revient en boomerang: une jeune  femme noire  (Sheryl Shutton enfonçait lentement et à plusieurs reprises,un poignard dans le buste d’un petit garçon…)
Ici, il y a sur scène, deux couples,  dans un jeu de miroir terrifiant qui semble fasciner une fois de plus Jean Lambert-wild, puisqu’il s’agit de deux actrices russes jumelles: Olga et Elena Budaeva, et de deux acteurs français, eux aussi jumeaux, Pierre et Charles Pietri. Ils  ont des gestes quotidiens qui n’ont en soi aucun intérêt mais qui agissent ici comme une sorte de révélateur d’une violence enfouie au plus profond de notre inconscient: « La guerre, dit le metteur en scène, se construira une nouvelle demeure au milieu de nos meubles. Ce sera un fantôme près de nous dont l’haleine quotidienne distillera une menace anesthésiante ».
C’est une sorte de danse macabre, où le langage des corps, seuls ou en duo, apparaît comme prédominant: à laquelle nous sommes conviés: convulsions, mouvements bizarres, pertes d’équilibre, chutes, glissades involontaires: c’est peu de dire que le corps est ici malmené.  » Le corps ne triche pas, comme le dit Chantal Jaquet, il se dérobe à la politesse et n’a  cure de sa muflerie au grand dam de celui qui veut tout contrôler jusqu’à sa sexualité(…) Il n’y a donc une vérité du corps  sur laquelle nul n’a de prise directe ».
L’homme et la femme du haut descendent en bas par une escalier puis remontent : il y a sans arrêt comme une sorte de permutation: l’on ne sait plus très bien qui est qui,  dans ce cauchemar  muet, en parfaite osmose avec  l’univers sonore,  élaboré de main de maître par Jean-Luc Therminarias. Cette perte d’identité devient ainsi le fil conducteur  d’une guerre impitoyable où l’on ne voit pourtant aucun mort. Seule métaphore, ce liquide noir d’un étonnante viscosité qui rend les corps informes puis qui coule aussi sur les murs , irréversible et envahissant comme la  guerre.

 Les images et leur rythme sont parfaitement maîtrisés malgré un léger ralentissement à la fin (mais c’était le soir de la première), et  ce qui frappe , c’est la parfaite unité pendant ces 60 minutes entre la dramaturgie de Jean Lambert-wild, la scénographie de Stéphane Blanquet, les lumières de Renaud Lagier , la chorégraphie de Juha Marsalo et la musique de Therminarias.
Comme dans les spectacles de Bob Wilson, il n’y a a surtout rien à comprendre ,juste à se laisser emmener par la beauté et la force des images proposées., et ela tape sec… (Pas la peine d’y emmener vos enfants!).
Le public était  très attentif, mais quelque peu bousculé à la sortie,  ce qui est plutôt bon signe, et cette histoire de vivants et de morts, à mi-chemin entre l’installation plastique et un théâtre d’images n’est pas du genre à s’effacer vite fait des mémoires. Si jamais d’aventure, ce spectacle passe près de chez vous, ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

 

Théâtre d’Hérouville/Comédie de Caen jusqu’au 9 mars. Hangar 23 à Rouen, le jeudi 19 avril 2012.Vidéos, photos et présentation sur : http://www.comediedecaen.com/spectacle/war_sweet_war/1112

Une tournée 2012-2013 est en préparation.

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