Mesure pour mesure

Mesure pour mesure, de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier, traduction allemande de Marius von Mayenburg, surtitré en français.

Mesure pour mesure mesure-pour-mesureCette pièce de Shakespeare est plus troublante que le genre où on la catalogue, une comédie, par les éléments dramatiques qu’elle contient. Derrière ses aspects légers, il y est question de vérité, de justice, de mort, de rédemption. Elle parle du politique et du pouvoir.
Vincentio, duc de Vienne, annonce que ses affaires l’éloignent de la ville quelque temps et confie ses pouvoirs à Angelo, chargé de faire régner l’ordre dans la licencieuse cité.
Ce gouverneur par intérim apprend qu’un certain Claudio, outrepassant la morale, a fécondé sa promise avant le mariage… Angelo, fort de sa mission, et en vertu d’une loi pourtant obsolète, condamne Claudio  à mort. Sa jeune sœur, Isabella, qui entre dans la vie monastique, plaide sa cause auprès d’Angelo et tente de le sauver.
;;Pendant que le public s’installe, acteurs et musiciens prennent possession du plateau. Comme s’ils s’échauffaient ou se concentraient, ils circulent dans la pénombre, se saluent, échangent quelques mots. Leurs vêtements vont du costume cravate aux tenues les plus excentriques. L’identification des rôles en est troublée et nous cherchons nos repères : le personnage en caleçon blanc qu’on dirait sorti d’un hammam, est Claudio (Bernardo Aris Porras). Angelo (Lars Eidinger), en costume cravate et gants blancs, a des airs de grand adolescent et  Isabella, (Jenny König) la future nonne, quelque chose d’une infirmière. La prestance et l’aura de grand ténor désignent le Duc Vicentio (Gert Voss).
Autour des protagonistes, Lucio, sorte de bouffon truculent des Saturnales (Stefan Stern)   ironise à propos de Claudio: »Une sirène l’aurait pondu »; Escalus,(Ehrard Marggraf) a l’air d’un fonctionnaire; le prévôt (Franz Hartwig) remplit son office. Ils font penser aux comédiens d’Hamlet, au château d’Elseneur.
Une cour carrée de palais, bordée de sofas: le lieu, aux murs recouverts de carreaux vieil or, fait penser aux bains turcs et l’eau jaillissant d’un tuyau devient une arme et un langage entre les personnages. Au centre du plateau, gît un lustre qui, plus tard, suspendu, deviendra un Golgotha pour Angelo.  Quelques marches relient la scène à la salle. L’aire de jeu est ainsi, à la fois intérieure et extérieure.
La pièce commence par une partition baroque, les acteurs face public, portés par une cantatrice (Carolina Riaño Gómez) et deux musiciens, (guitare Kim Effert, trompette Nils Ostendorf) développent un chant choral qui rythmera aussi  l’action, à d’autres moments.
En l’absence de Vincentio, et quand la faute de Claudio est publiquement, dévoilée, Angelo se place en justicier : « J’ai un pouvoir « dit-il. S’ensuivent deux scènes de grande intensité entre Angelo et Isabella, où la jeune novice cherche à sauver la tête de son frère: supplication, essai de conviction, provocation et séduction. Claudio lui propose alors la grâce de son frère… au prix de ses faveurs.
Cela tient de la lutte et du pas-de-deux. Angelo, assis sur un prie-Dieu comme sur un trône, l’écoute avec attention: « Je suis sur la voie de la tentation » reconnaît-il jusqu’à l’écœurement, au sens physique du mot. En parallèle au chant le plus pur de la cantatrice, la métaphore du porc nous est présentée d’une manière très réaliste: la moitié d’un animal dépecé est accrochée au lustre, image du pourrissement, transfert de l’état d’esprit d’Angelo ? “Tu n’es, dit-il, que le pantin de la mort, tu rames pour la fuir”. Le metteur en scène joue de contrastes.
Après la première audience avec Isabella, Angelo s’accroche à son tour au lustre, comme un cochon pendu, moitié Christ recrucifié, moitié larron. L’image est forte. La danse des bouffons ne le déride pas. Prostré, il reste méditatif.
Seconde audience et nouveau tête-à-tête entre Angelo et Isabella qui se prosterne et implore. »La punition est fixée par la loi », dit Angelo, qui, de manière apparemment détachée,  se fait de plus en plus pressant : « Ton humeur change avec la lune », ajoute-t-il.
Encouragée par la cour des bouffons, Isabella cherche à gagner du temps et use de tous les arguments. Angelo perd alors patience et courtoisie. Sa colère explose, il arrache le  voile de la jeune femme, la poursuit et l’agresse au  jet d’eau : « Le pêché qui sauverait la  vie de Claudio, ne serait-il pas aussi charité ? » hurle-t-il de dépit. Il la tire comme une poupée de chiffon et la serre dans ses bras. Cynique et violent, il provoque sa féminité, la plaque au sol, avec le porc décroché du lustre comme traversin. Il marque, au-dessus du vêtement blanc, son pubis, d’un trait rouge du sang animal, comme on signe au fer rouge un troupeau. Le symbole est fort. Isabella réplique avec la même violence, et transperce son bourreau d’eau et d’insultes: « Porc impudique  » lui  jette-t-elle, en lui crachant au visage.
Chaque action, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, se construit avec subtilité et intensité, telle une chorégraphie. L’anomie succède à la précision métronomique qui règne sur le plateau, à la suite de plusieurs coups de théâtre : l’exécution de Claudio dont Angelo a donné l’ordre. »Faites-moi porter, dit-il, la tête de Claudio avant cinq heures ». Le sac qui lui est remis ne contient que la tête du porc découpée devant le spectateur, seul dans la confidence ; l’apparition de Mariana, ex-fiancée d’Angelo, ombre parmi les ombres, rôle tenu par Claudio lui-même, masqué, et enfin le retour du Duc que l’on annonce comme imminent.
Quand il  arrive et que lui sont contés les frasques de Claudio et sa mort, l’épreuve de l’innocence livrée par Isabella et les dérives d’Angelo, tous les récits se croisent. »Le pire monstre peut avoir l’air juste et immaculé » (… ) »Pauvres âmes, vous cherchez l’agneau chez le renard » dit Vincentio. Il ajoute  qu’il n’a jamais quitté la ville, et qu’il en a, travesti en moine, suivi toutes les affaires. Tout se défait, et la pièce tourne alors au vaudeville.
Prêchant le faux pour savoir le vrai, Vincentio distribue châtiments et compliments. « On échange  un Angelo pour un Claudio, mort pour mort, mesure pour mesure… » On est dans la supercherie, le simulacre, la feinte. Qui, finalement, tire les ficelles, qui manipule? Ne serait-ce pas Vincentio qui, reprenant tous les pouvoirs,  s’avance jusqu’à demander la main d’Isabella ?
Les acteurs ne quittent jamais le plateau. Témoins muets, ils sont en observation, chacun sous le regard de tous, comme dans un lieu clos ou sur une place de village. Les moments de grande intensité succèdent aux moments de chaos, de désagrégation, d’électrochocs.
Mesure pour mesure
est un spectacle aux images fortes, contradictoires, subtilement mis en scène. Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin  connaît bien l’univers de Shakespeare  pour l’avoir  déjà monté plusieurs fois (Hamlet, Othello et Le Songe d’une nuit d’été). Le metteur en scène est à la hauteur du défi. Il conduit le spectateur entre luxure et repentir, dans un huis-clos mené de main de maître. Les acteurs, sous sa direction, sont tous éblouissants de naturel et de vérité.

Brigitte Rémer

 Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 14 avril.


Archive pour 12 avril, 2012

Mesure pour mesure

Mesure pour mesure, de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier, traduction allemande de Marius von Mayenburg, surtitré en français.

Mesure pour mesure mesure-pour-mesureCette pièce de Shakespeare est plus troublante que le genre où on la catalogue, une comédie, par les éléments dramatiques qu’elle contient. Derrière ses aspects légers, il y est question de vérité, de justice, de mort, de rédemption. Elle parle du politique et du pouvoir.
Vincentio, duc de Vienne, annonce que ses affaires l’éloignent de la ville quelque temps et confie ses pouvoirs à Angelo, chargé de faire régner l’ordre dans la licencieuse cité.
Ce gouverneur par intérim apprend qu’un certain Claudio, outrepassant la morale, a fécondé sa promise avant le mariage… Angelo, fort de sa mission, et en vertu d’une loi pourtant obsolète, condamne Claudio  à mort. Sa jeune sœur, Isabella, qui entre dans la vie monastique, plaide sa cause auprès d’Angelo et tente de le sauver.
;;Pendant que le public s’installe, acteurs et musiciens prennent possession du plateau. Comme s’ils s’échauffaient ou se concentraient, ils circulent dans la pénombre, se saluent, échangent quelques mots. Leurs vêtements vont du costume cravate aux tenues les plus excentriques. L’identification des rôles en est troublée et nous cherchons nos repères : le personnage en caleçon blanc qu’on dirait sorti d’un hammam, est Claudio (Bernardo Aris Porras). Angelo (Lars Eidinger), en costume cravate et gants blancs, a des airs de grand adolescent et  Isabella, (Jenny König) la future nonne, quelque chose d’une infirmière. La prestance et l’aura de grand ténor désignent le Duc Vicentio (Gert Voss).
Autour des protagonistes, Lucio, sorte de bouffon truculent des Saturnales (Stefan Stern)   ironise à propos de Claudio: »Une sirène l’aurait pondu »; Escalus,(Ehrard Marggraf) a l’air d’un fonctionnaire; le prévôt (Franz Hartwig) remplit son office. Ils font penser aux comédiens d’Hamlet, au château d’Elseneur.
Une cour carrée de palais, bordée de sofas: le lieu, aux murs recouverts de carreaux vieil or, fait penser aux bains turcs et l’eau jaillissant d’un tuyau devient une arme et un langage entre les personnages. Au centre du plateau, gît un lustre qui, plus tard, suspendu, deviendra un Golgotha pour Angelo.  Quelques marches relient la scène à la salle. L’aire de jeu est ainsi, à la fois intérieure et extérieure.
La pièce commence par une partition baroque, les acteurs face public, portés par une cantatrice (Carolina Riaño Gómez) et deux musiciens, (guitare Kim Effert, trompette Nils Ostendorf) développent un chant choral qui rythmera aussi  l’action, à d’autres moments.
En l’absence de Vincentio, et quand la faute de Claudio est publiquement, dévoilée, Angelo se place en justicier : « J’ai un pouvoir « dit-il. S’ensuivent deux scènes de grande intensité entre Angelo et Isabella, où la jeune novice cherche à sauver la tête de son frère: supplication, essai de conviction, provocation et séduction. Claudio lui propose alors la grâce de son frère… au prix de ses faveurs.
Cela tient de la lutte et du pas-de-deux. Angelo, assis sur un prie-Dieu comme sur un trône, l’écoute avec attention: « Je suis sur la voie de la tentation » reconnaît-il jusqu’à l’écœurement, au sens physique du mot. En parallèle au chant le plus pur de la cantatrice, la métaphore du porc nous est présentée d’une manière très réaliste: la moitié d’un animal dépecé est accrochée au lustre, image du pourrissement, transfert de l’état d’esprit d’Angelo ? “Tu n’es, dit-il, que le pantin de la mort, tu rames pour la fuir”. Le metteur en scène joue de contrastes.
Après la première audience avec Isabella, Angelo s’accroche à son tour au lustre, comme un cochon pendu, moitié Christ recrucifié, moitié larron. L’image est forte. La danse des bouffons ne le déride pas. Prostré, il reste méditatif.
Seconde audience et nouveau tête-à-tête entre Angelo et Isabella qui se prosterne et implore. »La punition est fixée par la loi », dit Angelo, qui, de manière apparemment détachée,  se fait de plus en plus pressant : « Ton humeur change avec la lune », ajoute-t-il.
Encouragée par la cour des bouffons, Isabella cherche à gagner du temps et use de tous les arguments. Angelo perd alors patience et courtoisie. Sa colère explose, il arrache le  voile de la jeune femme, la poursuit et l’agresse au  jet d’eau : « Le pêché qui sauverait la  vie de Claudio, ne serait-il pas aussi charité ? » hurle-t-il de dépit. Il la tire comme une poupée de chiffon et la serre dans ses bras. Cynique et violent, il provoque sa féminité, la plaque au sol, avec le porc décroché du lustre comme traversin. Il marque, au-dessus du vêtement blanc, son pubis, d’un trait rouge du sang animal, comme on signe au fer rouge un troupeau. Le symbole est fort. Isabella réplique avec la même violence, et transperce son bourreau d’eau et d’insultes: « Porc impudique  » lui  jette-t-elle, en lui crachant au visage.
Chaque action, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, se construit avec subtilité et intensité, telle une chorégraphie. L’anomie succède à la précision métronomique qui règne sur le plateau, à la suite de plusieurs coups de théâtre : l’exécution de Claudio dont Angelo a donné l’ordre. »Faites-moi porter, dit-il, la tête de Claudio avant cinq heures ». Le sac qui lui est remis ne contient que la tête du porc découpée devant le spectateur, seul dans la confidence ; l’apparition de Mariana, ex-fiancée d’Angelo, ombre parmi les ombres, rôle tenu par Claudio lui-même, masqué, et enfin le retour du Duc que l’on annonce comme imminent.
Quand il  arrive et que lui sont contés les frasques de Claudio et sa mort, l’épreuve de l’innocence livrée par Isabella et les dérives d’Angelo, tous les récits se croisent. »Le pire monstre peut avoir l’air juste et immaculé » (… ) »Pauvres âmes, vous cherchez l’agneau chez le renard » dit Vincentio. Il ajoute  qu’il n’a jamais quitté la ville, et qu’il en a, travesti en moine, suivi toutes les affaires. Tout se défait, et la pièce tourne alors au vaudeville.
Prêchant le faux pour savoir le vrai, Vincentio distribue châtiments et compliments. « On échange  un Angelo pour un Claudio, mort pour mort, mesure pour mesure… » On est dans la supercherie, le simulacre, la feinte. Qui, finalement, tire les ficelles, qui manipule? Ne serait-ce pas Vincentio qui, reprenant tous les pouvoirs,  s’avance jusqu’à demander la main d’Isabella ?
Les acteurs ne quittent jamais le plateau. Témoins muets, ils sont en observation, chacun sous le regard de tous, comme dans un lieu clos ou sur une place de village. Les moments de grande intensité succèdent aux moments de chaos, de désagrégation, d’électrochocs.
Mesure pour mesure
est un spectacle aux images fortes, contradictoires, subtilement mis en scène. Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin  connaît bien l’univers de Shakespeare  pour l’avoir  déjà monté plusieurs fois (Hamlet, Othello et Le Songe d’une nuit d’été). Le metteur en scène est à la hauteur du défi. Il conduit le spectateur entre luxure et repentir, dans un huis-clos mené de main de maître. Les acteurs, sous sa direction, sont tous éblouissants de naturel et de vérité.

Brigitte Rémer

 Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 14 avril.

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