Ecritures en partage

A la découverte d’une auteure : Etel Adnan

Depuis que je suis née,
je n’ai fait que ça attendre… attendre…
.
attendre de rentrer chez moi

Ecritures en partage Invitation_EtelAdnan01-31-2La Lecture-Performance proposée par Ecritures en partage le 15 avril, au café Le Lieu dit, a permis de découvrir deux nouvelles inédites en français d’Etel Adnan :La radio et Ecoute,Hassan. Au pupitre, les textes lus par Jérôme Imard, accompagné de Christian Roux, pianiste, nous font voyager entre le Liban, la Syrie et les Etats-Unis. La musique ponctue subtilement cette méditation à haute voix. La présence magnétique d’Etel Adnan dans la salle, sage aux cheveux gris, donne le ton du partage. Le public, une soixantaine de personnes, se serre, à l’écoute.
Née d’une mère grecque chrétienne et d’un père syrien musulman, Etel Adnan, poétesse, peintre et essayiste, grandit à Beyrouth dans un monde arabophone. Elle baigne dans les langues turque et grecque, apprend le français dans un collège catholique où elle est scolarisée. Elle parle plusieurs langues et écrit en français, anglais et arabe.« Le tilleul tremble sous mes yeux, comme je tremblais quand j’entrais dans tes appartements. Je cours le long d’une piste céleste entre des haies de nuages ou sur une plage que martèle la puissance du soleil et parmi les branches, je traverse le bruissement qui déchire le voile qui sépare la mort de la vie », écrit-elle dans Le cycle des tilleuls.
Après des études de lettres et de philosophie au Liban et en France, elle va enseigner la philo en Californie, de 1958 à 1972. A l’écriture, s’ajoute un autre mode d’expression, un nouveau langage pour elle : le dessin, la peinture et les encres deviennent son territoire de recherche. Elle sera artiste invitée à la prochaine Documenta de Kassel, en juin 2012. Entre 1972 et 1976, de retour à Beyrouth, elle dirige les pages culturelles des quotidiens Al Safa, puis L’Orient le jour et écrit les textes pour deux documentaires sur la guerre civile au Liban. Ses formes d’écriture sont plutôt des nouvelles, de la poésie et des essais, mais c’est avec son roman Sitt Marie-Rose publié en 1978, qu’elle obtient le Prix France-Pays Arabes.

Engagée politiquement, en particulier dans les actions de soutien à la Palestine, Etel Adnan « a la sagesse orientale », dit Monique Blin, initiatrice des Ecritures en partage. « Avec elle, on apprend toujours quelque chose, elle est une mémoire vivante.  Sa sensibilité et sa culture sont immenses, elle est quelqu’un de très positif, toujours constructive ».Le texte entendu a des odeurs d’Orient, et la cruauté du monde. Réaliste et poétique, il s’imprègne de l’actualité, des déchirements. Comme la mort de Taleb, 7 ans, voulant passer de l’autre côté du mur : « La BBC a tué Taleb. Je suis sûre que son sang a coulé jusqu’à la Palestine … Taleb nage dans la mer morte, dans le lac de Tibériade… »
Lorsque le monde se rétrécit, la radio devient un personnage principal, pour le meilleur comme pour le pire : « Je vais d’une radio à l’autre, ce sont mes seuls déplacements » ironise la narratrice, et quand on se retourne, « Il n’y a que des gens qui tombent comme des feuilles mortes ». Elle décrit l’exil et la souffrance, sans complaisance, le regard posé sur une ville, Damas, qu’elle tente de décrypter : « Le soleil bouillant de Damas enfonce ses clous dans ma tête… C’est pour moi une ville sèche. J’avais toujours pensé que le soleil était américain » évoque son désespoir… « Comment voulez-vous que je meure, je ne suis pas née. Je vais naître là-bas, de l’autre côté ».
Le piano se fait l’écho de cette nostalgie, puis apparaît Hassan dans  « Ecoute, Hassan ! » « Toi, tu sais te taire, Hassan… » D’un univers l’autre, la seconde partie de la soirée nous conduit aux textes de Mahmoud Darwich, lus par Claude Brozzoni et accompagné de l’accordéoniste Claude Gomez. Le grand poète palestinien étant un univers en soi, nous en rendrons compte ultérieurement. (Ces lectures sont reprises, du 22 mai au 3 juin, à la Maison des Métallos). Le lien entre les deux écrivains, Etel Adnan et Mahmoud Darwich, fil conducteur de cette rencontre, est bien la Palestine.
Le débat final permet qu’il y ait un échange  entre  Etel Adnan et Simone Fattal, artiste plasticienne. L’écrivaine apporte de la lumière et sa vision du monde. Elle passe d’Orient à Occident, nomade, avec une grande fluidité entre les lieux, les langues, les modes de pensée. Elle vit en effet entre Beyrouth, Paris et San-Francisco. On la connaît mieux aux Etats-Unis ou en Allemagne, elle reste plus confidentielle en France, « étrangement personnelle et merveilleusement universelle, voyageuse au présent » dit Maya Sourati en parlant d’elle.
« Remarquable dans l’écriture et dans la pensée » confirme Monique Blin qui a rencontré Etel Adnan en 2000, au cours d’une résidence d’écriture à Byblos, au Liban, avant de l’inviter, à plusieurs reprises, pour des lectures et débats.
Depuis de nombreuses années, l’artisane du projet Lectures en partage donne à entendre les textes et porte la voix des écrivains d’expression française. Comme un coureur de fond, Monique Blin organise des rencontres entre auteurs de différents pays, cultures et langues, des lectures de textes en langue française, des résidences d’auteurs, des chantiers-formations et chantiers d’écritures en France et dans de nombreux pays, dont le Bénin, le Cameroun, la  Guinée à Conakry, le  Liban, le Mali, le Maroc, la Syrie et le Togo.
Elle montait déjà des résidences d’écriture quand elle dirigeait le Festival International des Francophonies en Limousin – Maison des auteurs, de 1988 à 1999. Elle y reçut de nombreux écrivains de toutes les géographies de la Francophonie comme Sony Labou Tansi et Sylvain Bemba du Congo, Jean-Claude Fignolé d’Haïti, Gao Xingjian de Chine/France, Koulsy Lamko du Tchad/Burkina Faso, M’Hamed Benguettaf d’Algérie, Koffi Kwahulé de Côte d’Ivoire/France et nombre d’autres. Elle poursuivit sa route et ses objectifs  comme présidente d’Ecritures vagabondes, en partenariat avec le Nouveau Théâtre d’Angers, la Comédie de Saint-Etienne de 2001 à 2006, le Festival d’Avignon et le Centre Wallonie-Bruxelles.
A partir de 2008, Ecritures en partage construit des passerelles entre une œuvre, un auteur et un public, à partir des lectures débats, avec le soutien de la SACD et de la Fondation Beaumarchais, en collaboration avec le Théâtre du Mantois-La Nacelle, scène conventionnée pour les écritures contemporaines. Un partenariat se développe aussi avec le Théâtre de l ‘Aquarium et le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis qui accueillent en résidence d’écriture des auteurs. Ainsi, le Béninois Hilaire Dovonon et Bilia Bah, de la Guinée Conakry à l’Aquarium ; Alfred Dogbé, du Niger et Hermas Gbaguidi, du Bénin, au TGP se sont intégrés aux équipes, pour nourrir leurs propres recherches en écriture.
Pour ces Lectures Performances, Monique Blin préfère maintenant les cafés aux théâtres, pour le plaisir de la rencontre avec tous les publics. Ainsi, l’arrière-boutique du Lieu dit dans le XXème arrondissement dont le directeur est iranien, ouvre-t-elle ses portes avec intérêt et générosité.

Brigitte Rémer

          Ecritures en partage, prochaine Lecture Performance : Le Lieu Dit, Jeudi 28 juin, à   19h, L’humanité tout ça tout ça, de Mustapha Kharmoudi, en sa présence ; mise en lecture Véronique Vellard.

Etel Adnan, repères bibliographiques en langue française : Un crime d’Honneur, théâtre, L’Arche 2011.Au cœur du cœur d’un autre pays, Tamyras, 2010. Transcendance, Revue des Etudes Palestiniennes, 2004. Jennine, édit. Al Manar, 2004, et collec. Urgences Color Gang, 2006. Ce ciel qui n’est pas, L’Harmattan, 1997. Rachid Korachi : Écriture passion, avec Rachid Korachi et Jamel-Eddine Bencheikh, Alger, Galerie Mhamed Issiakhem, 1988. L’Apocalypse arabe, édit. Papyrus, 1980. Sitt Marie Rose, édit. Des Femmes, 1978, rééd. Tamyras 2010. Jébu suivi de L’Express Beyrouth-Enfer, édit. J P Oswald, 1973.

 


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