Pollock

 

 

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Pollock, de Fabrice Melquiot

Jackson Pollock, figure emblémathique de l’expressionisme abstrait américain, en révolte, personnelle et politique, et Lee Krasner, sa femme, artiste peintre célébrée par Mondrian, qui l’accompagne dans sa descente en enfer, s’affrontent. La vie, chez Jackson Pollock, son œuvre, suivent la courbe de son alcoolisation, de son autodestruction, de son cynisme. Nous sommes dans l’Amérique du début du XXème, à cru, mondes décalés entre commentaires sur la création, les artistes, le métier de vivre, le couple, la dérive.

Fabrice Melquiot signe la pièce, torrent de paroles sans ponctuation ni respiration, hors d’haleine. La biographie de Pollock, âpre, excessive, est sa matière vive : « Peindre et me tuer je ne fais rien d’autre ». L’écriture, comme la vie de l’artiste peintre, est de l’art brut, de l’état d’urgence, une danse de mort : moments de dialogues rythmés comme blues et longs monologues où chacun devient narrateur et commentateur, où les rôles s’interchangent et s’inventent. Ainsi l’interview où Pollock, dans le rôle du journaliste, questionne Lee, sa femme, dans le rôle de Pollock.

L’action se passe dans l’atelier de l’artiste, très ordinaire, pour une peinture sortant résolument du cadre, pour un huis-clos de tragédie, celle de sa vie. La scénographie (signée Paul Desveaux, également metteur en scène) est conforme à la biographie. Lee Krasner (Claude Perron) avait entraîné Jackson Pollock (Serge Blavan) à Long Island pour le protéger de son alcoolisme. Ils y vivaient dans une ancienne ferme, sans eau chaude ni chauffage et avec très peu d’argent, une petite grange, servait d’atelier.

Pots de peinture et bouteilles de bière, une gazinière pour « les œufs au plat avec de fines tranches de lard », un escabeau, deux supports toiles qui serviront aussi pour quelques images filmées de Roosevelt, tel est le lieu de travail représenté, on pourrait dire lieu d’enfermement.

On entre, avec Pollock, dans la folie du processus de création : « J’accroche la toile sans châssis sur un mur ou je l’étends sur le sol… Je n’aime pas les outils du peintre Je ne veux pas de chevalet pas de palette pas de pinceaux. Je préfère travailler avec des bâtons des spatules des galets parfois mes ongles et des couteaux faire couler la peinture ou la charger avec du sable du verre pilé autre chose des corps étrangers » Pour lui, la création est animale dans le geste, la perte du contrôle de soi, la rage, la violence. Il est dans un engagement physique total avec sa toile, utilise le dripping (projection de HYPERLINK « http://www.evene.fr/arts/actualite/red-scare-guerre-froide-art-americain-peinture-1803.php »peinture sur la toile) et le pouring, (coulage du matériau à partir du pot de peinture ou d’un bâton). On assiste en direct à sa mise en tableaux et Lee, l’épouse, lui sert d’exutoire : « Il n’y a ni commencement ni fin il n’y a pas de sujet je parle de l’intérieur » hurle-t-il, comme un bateau ivre.

Il admire passionnément Picasso, la Jeune fille devant un miroir le trouble, Miro l’inspire, il rencontre Calder et se laisse envahir par Tenessee Williams, dans les affres de l’écriture avec sa Ménagerie de verre et que Lee n’apprécie pas, pensant qu’il a sur Pollock une mauvaise influence. Il rencontre José Clemente Orozco, l’un des trois grands de la peinture murale mexicaine, est inspiré par les motifs abstraits de l’art primitif et la peinture de sable des Navajos. Cette émulation est pour lui très féconde.

Sur les critiques, il s’abat comme un aigle, de violentes controverses en effet les ont divisés à son sujet : « Les critiques me jugent et je ne sais pas pourquoi ils me jugent, qui les paie pour me juger, comment font-ils pour me juger, quelle valeur vont-ils donner à mon monde intérieur ? Quelle note accorderont-ils à mon inconscient ? » et pourtant, malgré son crépuscule des dieux, il est au zénith et divise : « et puis je suis devenu une star… je suis devenu une créature poétique», ironise-t-il, même si « Tout succès est définitivement un malentendu ».

Dans ses délires éthyliques, Pollock visionne sa mort, au volant d’une grosse cylindrée, et son enterrement. Présage… Il se tuera en voiture, en 1956, un art de vivre du moment, aux Etats-Unis, vitesse grand V.

On est saisi par la brutalité de sa rencontre avec l’art, ses violences dans le couple oùle rapport de force est permanent, miné par la boisson, tous deux se mettent en scène et théâtralisent la relation, ils construisent leur quatrième mur. Les déclarations d’amour ainsi s’écrasent au sol : « Tu me trouves belle ? » demande Lee. Et Pollock de répondre : « J’ai vu pire », puis : « Ta gueule, je peins… » Il lui reproche : « Tu ne veux pas que je guérisse tu veux pouvoir me dominer encore ! »

Il n’y a pas d’espace pour elle. Insultes, injures, infidéllités, sont son quotidien. Ele essaie de poursuivre, elle aussi, avec son art, sans se désespérer. « Il faut que tu exposes… » lui dit-il un jour. Le Corbusier « a apprécié mes grandes toiles verticales » rayonne-t-elle.

Autour d’eux, le vide se creuse, le délire est permanent, ils sont déconnectés du réel : « Pourquoi est-ce qu’on ne voit plus personne ? » demande Pollock « Parce que plus personne ne veut nous voir » répond Lee et le doute est présent : « mon échec, l’aveu brutal de mon échec »…

Les quelques respirations offertes dans la pièce le sont sur fond de danse, moments de grâce entre blues et comédie musicale version début du XXème. L’un des derniers tableaux est le récit fait par Pollock, qui tient tous les rôles, du tournage du film de Hans Namuth : « Filmez-moi qu’on n’ait plus aucun doute sur mon génie ». Le réalisateur a en effet, dans la vie, photographié puis filmé Pollock qui a vu son impact augmenter dans les années 50, en particulier dans les écoles d’arts des États-Unis. La pièce colle à la biographie.

On pourrait poursuivre, avec les phrases jetées à la figure, par Lee : « Le génie est une maladie infantile très difficile à soigner », par Pollock : « Les images me viennent, ça prend le temps que ça prend.. » « Le peintre moderne commence par le néant c’est la seule chose qu’il copie ».On pense à Scott et Zelda Fitzgerald, à Diego Rivera et Frida Kahlo, à d’autres, quand l’homme et la femme, artistes tous deux, se perdent dans leur rêve et se noient dans l’alcool et la désespérance de vie.

 Le texte a une telle force, cette histoire de vie nous pénètre. Les acteurs portent le meilleur et le pire de leurs personnages avec conviction et passion. Pourtant on ne retrouve pas tout-à-fait, dans le travail, la singularité de l’écriture. Et le plateau reste plus linéaire que le texte, dans ce rituel de destruction.

Brigitte Rémer

Théâtre 71, Scène Nationale de Malakoff, du 9 au 13 mai 2012, puis en tournée.

 


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