Korijolanusz
Korijolanusz, d’après la tragédie de Shakespeare Coriolan, textes de William Shakespeare, Bertolt Brecht, Heinrich Von Kleist, mise en scène de Csaba Polgar.
Nous sommes bien dans une République romaine archaïque : « Nous, les Romains » ! La trame historique est là et les noms rappellent le contexte : Aufidius, Agrippa, Caius Marcius : « Je suis le rôle titre » ! Mais ni toge, ni soldats, ni décor rococo. Les acteurs sont déjà sur le plateau quand les spectateurs entrent, vêtements comme dans la vie. Lumière, pendant un long moment, pas de coupure entre salle et scène. Chacun vaque, l’un lit, l’autre rêve, les dames tournent le dos. Ils ne quitteront pas le haut plateau de Nanterre-Amandiers dont ils prennent possession, pendant presque deux heures.
Une émeute… Le peuple a faim. Le prix du pain est en cause. Plan d’austérité déclaré, plèbe contre patriciens. Caïus Marcus, ennemi du peuple, est attendu de pied ferme : « L’augmentation est dûe aux dieux, pas aux sénateurs » se défend-t-il. Il ne s’agit pas d’un cours d’histoire, même si nous suivons ce jeune patricien entré dans l’armée et qui, réfugié chez les Volsques, met ses capacités de stratège au service de ses anciens ennemis. La version est plus proche d’Astérix que de Plutarque, elle rappelle une certaine réalité, avec humour et distance. « On en a marre d’être avant J.C. » dit l’un, « Je n’y peux rien d’être riche » dit l’autre.
La scène est un no man’s land, une sorte de friche industrielle aux grandes fenêtres avec bureau du contremaître en contre-plongée, le territoire des Volsques. Quelques fauteuils type salon de coiffure, deux gros réfrigérateurs… Des tubes fluo, une poubelle, un seau pour recevoir les fuites d’eau. L’espace est ouvert et les circulations chorégraphiées. La bande à Caïus Marcus a tout des faillots de service… Agrippa, debout sur le frigo, planté comme une statue sur son socle, est aux aguets, prêt à porter sa morale : « Vous êtes trouillards dans la guerre et insolents dans la paix… ».La lumière baisse. Un chant polyphonique monte, (très belles voix de formation classique), entre Sanctus et Magnificat. « On a faim, où est le blé » ?
La nomination de deux tribuns comme médiateurs, ne fait pas avancer l’affaire : « Engagez-vous mes amis, luttez pour Rome ». Et Caïus Marcus va au combat : « A la charge » ! Mère et épouse en concurrence, assument les préparatifs dignes d’un boxeur avant le ring : une mère, abusive, au look de reine d’Angleterre, prête à défendre bec et ongles son descendant de fils (« Dis-leur ce qu’ils veulent entendre » ) et une épouse de type barbie la pleureuse, personnages qu’elles tiendront tout au long du spectacle.
Quand il rentre victorieux du combat, après avoir pris aux Volsques la cité de Corioli , Caïus Marcus devenu Coriolan, veut devenir consul. Il lui faut l’aval d’un collège de gens du peuple. Il reçoit alors quelques corps de métier, tel un cordonnier, un jardinier, pantalon baissé, au sens très physique du terme. Heureusement, le ridicule ne tue pas et le symbole est fort à travers l’imagerie. Il est nommé nouveau consul de Rome. « Buvons » !
Ce qui importe ici, n’est pas l’histoire, avec un h ou un H. C’est l’inventivité des signes théâtraux, la simplicité des acteurs et l’évidence d’être là, leur présence, sans emphase, leur complicité de jeu. C’est l’occupation de l’espace et la mélodie, c’est la fantaisie, l’art des contrastes, le chaud et le froid. On se croirait parfois dans la salle d’attente d’un coiffeur ou d’un médecin.
On est dans le cocasse mais aussi dans le vrai, dans la simulation, la ruse, la crétinerie, copie conforme de la réalité. C’est dans l’esprit du film Good bye Lénine. Le metteur en scène, Csaba Polgar, jette un regard sur la société hongroise post-socialiste, les attentes et les utopies engendrées par l’ouverture et le désenclavement, la désillusion et le scepticisme, quelque temps plus tard.
En hongrois surtitré, Korijolanusz, puise dans le Coriolan de Shakespeare et devient une sorte de farce autour de la question de la démocratie. Korijolanusz a obtenu le premier prix de la critique hongroise en 2011. « Nous ? Une génération qui a grandi sous le socialisme. Nous qui, en capitalisant sur la redistribution du pouvoir après le changement de régime, sommes nous-mêmes devenus des politiciens ».
Ces acteurs, après avoir été étudiants à l’Université de Théâtre et du Film de Budapest, ont créé en 2007 leur compagnie, la HOPPart. «- Comment peux-tu comprendre ce que je dis »? « - On est au théâtre ». Rideau.
Brigitte Rémer
Théâtre Nanterre-Amandiers du 10 au 12 mai 2012

