Entretien avec Carlos Diaz

 Entretien avec Carlos Diaz CARLOS-DIAZ

Entretien avec  Carlos Diaz

view_imageLes mises en scènes iconoclastes nourrissent de leurs fulgurances le paysage théâtral cubain depuis plus de vingt ans. Cet entretien* avec un homme dont l’humanisme est enraciné dans la cubanité, a été réalisé à l’occasion du 14e Festival de Théâtre de la Havane. De Lorca à Sartre, en passant par Racine et Copi, les créations du Teatro El Público font toujours événement à Cuba et la liberté artistique de la compagnie est exemplaire. Pour mémoire, c’est Diaz qui a adapté une nouvelle de l’écrivain cubain Senel Paz et qui a créé pour la scène en 1997, Fresa y chocolate avec  Vladimir Cruz.

Carlos Diaz,  quel metteur en scène êtes-vous?

Je suis un créateur qui fait du théâtre pour un public. Le Festival de Théâtre de la Havane (1) est un rendez-vous important qui permet de voir un panorama de mon travail. Pour pouvoir parler de ce qui me touche, me concerne et de tout ce qui ne me concerne pas, je m’occupe de théâtre depuis que je suis jeune. Je ne fais rien d’autre qui ne soit du théâtre. Tout le temps. Le matin, l’après-midi et la nuit. Je crois que je suis un élément théâtral de la société.
Je travaille avec les outils de la dramaturgie de mon époque. Mes choix répondent à une urgence sociale. Je parle de l’être humain, de sa destinée, de ses besoins, de ce que je recueille tous les jours. Je parle de ce qui manque, de ce qu’il faudrait faire. Mais pas pour fabriquer un thermomètre social… Uniquement pour faire du théâtre !
Le jour où j’ai découvert Phèdre, je me suis rendu compte de l’importance qu’il y avait à mettre en scène ce texte et de parler de l’amour à Cuba (2). Pas d’amour facile comme dans Roméo et Juliette… Mais comment une personne tombe amoureuse d’un jeune et ça, à Cuba, c’est très spécial…Je veux parler de ce que je vis et de ce que vivent les personnes autour de moi, de ceux qui ont des envies, et de la manière dont il est possible de les réaliser.

Quels ont  été les premiers pas de votre compagnie Teatro El Público

J’aime écouter des histoires et en raconter. Enfant, j’ai vu beaucoup de films nord-américains, mais jamais de théâtre psychologique nord-américain. J’ai voulu comprendre quels étaient les éléments d’accès dont nous ne disposions pas pour le théâtre. Tout d’abord avec une mise en scène d’Un Tramway nommé désir (3). À Madrid, j’ai vu  Art de Yasmina Reza; je ne connaissais pas cette forme de dramaturgie  mais j’ai décidé de la mettre en scène cette pièce  à Cuba ; c’était en 2006). J’aime beaucoup Yasmina Reza quand elle parle de l’art !

Et cette Noche de reyes de Shakespeare?

C’est un homme dont la vie reste très mystérieuse. Comment a-t-il a vécu, qu’a-t-il choisi ? Cela m’aurait plu de m’asseoir dans une taverne et de parler avec lui. Je me sens très proche de sa liberté et de sa fantaisie. Et de son théâtre, où des personnages peuvent tour à tour changer de sexe ou d’aspect… Quand il nous raconte une histoire subtile qui parle de sexe et de genre, j’ai toute  liberté pour parler de mon pays.
La Nuit des rois commence par un naufrage en Illyrie ;dans ma mise en scène, cela se passe  à Cuba. Ce qui est important , c’est de parler de ce que veut faire le public d’aujourd’hui avec sa sexualité. Je me sens une responsabilité envers les jeunes. Il y a des générations qui n’ont jamais souffert ce qu’ont souffert les générations antérieures. Comme celles qui sont passées dans la tourmente des Sorcières de Salem (4)… je m’y réfère:  à une époque, la sexualité était castratrice à Cuba. Aujourd’hui, être homosexuel ou profiter de plaisirs divers est possible…
Cela fait vingt ans que je parle de la même chose, avec Shakespeare ou  avec  les Sonnets de Lorca (5). De mon enfance, de ma rencontre avec l’amour, de la beauté. Il existe dans la matière théâtrale,  un langage qui nous unit  et qui nous éclaire. L’incertitude c’est de ne pas comprendre vers où va l’autre. L’intelligence permet de laisser un passage, de suivre les chemins que d’autres ont commencé. J’ai vécu des choses que j’imagine proches de celles que Shakespeare a vécues.
Nous avons absorbé beaucoup d’influences  qui,  arrivées aux Caraïbes, sont devenues  cubaines. Quand je mets en scène Le Songe d’une nuit d’été, j’imagine quatre amants et Puck jetant  une poudre magique qui bouleverse tout. Il y a quelque chose que j’ai vécu comme l’a aussi vécu Lorca quant il est venu  à  la Havane et a écrit El Público… Je ne crois pas que Lorca ait découvert l’amour à Cuba, mais Lorca était heureux quand il y venait.

Le théâtre, ce serait une maladie sociale?

Tout est fonction de l’amour. Pendant longtemps, cela a été difficile pour moi de le comprendre, puis de l’accepter (offrir de l’amour à la personne avec qui je travaille et comprendre l’autre avec amour).
Désormais, j’aime les personnes avec qui je travaille: le théâtre ne se fait qu’avec amour et  consiste à créer une maladie sociale; je te fais « ceci », je te contamine de mon théâtre et ce virus, il n’y a pas moyen de l’arrêter.
Je crois qu’à Cuba, nous faisons du théâtre parce que nous sommes malades d’amour pour lui. Cela nous sauve… de chaque jour créer encore plus. J’ose dire que Cuba est une île entourée d’eau, de partout, il n’y a rien pour fuir. Dans ce pays, tout le monde fait du théâtre du matin au soir., et celui qui se fabrique à Cuba se fait avec un total abandon à l’intrigue. Et quand le Cubain  peut ne rien posséder,il a beaucoup d’émotion, d’engagement au moment de faire du théâtre.

Vous êtes à la recherche d’un langage, d’une certaine idée de la transmission?

L’esthétique… ou plutôt la poétique permet d’inventer une communication avec le public. Je lutte pour que le théâtre soit beau, magnifique. J’adore la beauté, aussi bien celle d’un texte que celle d’un corps, d’une musique, d’une couleur, d’une lumière, ou celle d’un être humain. J’utilise tous ces éléments pour créer un langage qui ne soit pas réaliste. La beauté nous soigne et nous donne la possibilité de communiquer entre nous.Entrer dans une dramaturgie demande liberté,  amour et intensité… Je travaille au plus près des limites du masculin et du féminin. À l’origine du théâtre, les femmes ne pouvaient pas jouer, alors les hommes imberbes jouaient les personnages de femmes. … C’est jouer avec le sexe, la beauté, la couleur, la responsabilité du monde d’aujourd’hui. (…)Quand quelqu’un entre  sur scène, on ne doit pas se dire “je suis homme ou femme”. On entre dans la boite noire magique, on regarde… on peut se dire “je suis rose, je suis moitié femme moitié torero, moitié mondain, etc.” Au théâtre, cette liberté existe. Chacun a une responsabilité. Je regarde le public quand il entre . Puis je regarde le spectacle du fond de la salle.
La production d’une pièce est difficile, et  nécessite un engagement très important…. Je travaille dans la mesure des ressources disponibles… en essayant de sensibiliser  les gens autour de moi pour trouver les moyens nécessaires. A un moment, il n’y avait plus de climatisation, alors j’ai invité  le public sur la scène et nous donnions un éventail à chaque spectateur.
Je vais comme va le monde. J’ose en parler. Je ne veux pas fabriquer un théâtre qui serait édulcoré, magnifique dans la mesure où il masquerait la réalité. Les acteurs, le dramaturge sont là pour raconter la vie. Et c’est important de le faire.
Nous, les gens de théâtre racontons des histoires terribles mais magnifiques. Faire du théâtre c’est gagner la possibilité d’être heureux.

Pourquoi avez-vous monté  Caligula?

J’aurais pu  monter Prométhée enchaîné mais j’ai préféré Caligula pour parler du pouvoir. En 1984, cette pièce a eu une répercussion importante. Elle tombait à un moment particulier à Cuba. J’ai mis en scène la, pièce avec des rideaux peints par Consuelo Castaneda et une musique live d’Ars Longa. Caligula est l’une des pièces qui m’a fait connaître et nous avons fait ensuite une tournée de six mois en Espagne. Quand on arrive à la fin de l’histoire, ça nous donne la mesure du tort que nous fait le pouvoir  quand on veut continuer à parler, comment cela peut  nous transformer. Je crois que ce serait le moment de  monter de nouveau Caligula et de revenir à ce texte français capital. (…) Même si c’est très difficile pour une compagnie  comme la nôtre  de venir en France, cela me ferait plaisir que l’on puisse voir un Caligula cubain en France…

Marc Tamet

* Traduit de l’espagnol cubain avec l’aide d’André Delmas et de Helios Sabaté Beriain.
1. www.fth.cult.cu Festival de Teatro de La Habana
2. Pièce créée avec le soutien de la Communauté économique européenne et de l’Ambassade de France.
3. 1989-1991, Trilogía de Teatro Norteamericano
4. En 1692, le procès des sorcières de Salem entraîna la condamnation et l’exécution de personnes accusées de sorcellerie dans le Massachusetts (États Unis). Analysé comme découlant d’une période de luttes intestines et de paranoïa puritaine, ce procès se solde par l’exécution de vingt et une personnes (en majorité des femmes) et l’emprisonnement de dizaines d’autres.
5. Sonnets de l’amour obscur de Federico Garcia Lorca. Onze sonnets publiés cinquante ans après sa mort.

Teatro El Público (fondé en 1992)
Cine Teatro Trianon
calle Linea entre Paseo y A, El Vedado
Ciudad de la Habana
Tél : 8309648
elpublico@cubarte.cult.cu
http://www.cubaescena.cult.cu

Carlos Diaz. Photo F.Koenig, La Habana, 11.2012

Marc Tamet, entretien avec C.Diaz. Photo F.Koenig, La Habana, 11.2012


Archive pour 25 mai, 2012

Les Larmes amères de Petra von Kant

Les Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, traduction de Sylvie Muller.

Les Larmes amères de Petra von Kant les-larmes-ameres-de-petra-von-kant-3-%C2%A9-pascal-victor-agence-artcomart-creditee_essLa pièce est bien connue, en particulier des élèves d’école de théâtre, mais  peut-être davantage grâce à l’adaptation que Fassbinder en fit pour le cinéma en 72. C’est, en cinq actes,  un moment de la vie d’une célèbre créatrice de haute couture Petra von Kant qui ne tient plus tellement aux hommes, et qui  se prend tout d’un coup d’une passion dévorante et ravageuse pour Karin, une très belle jeune femme qui veut toutefois garder sa liberté sentimentale et sexuelle.
Mais la  muse  apprend incidemment à Petra qu’elle est mariée, et un jour, lui soutire le prix d’une billet d’avion pour aller Francfort  rejoindre son époux. Petra,incapable de faire face, cède à sa belle amante et trouve dans l’alcool une sorte de consolation mais on la sent anéantie par cette trahison; elle, la toute puissante créatrice, sombre dans le délire verbal et la folie quand Karin, va s’en aller sans éprouver le moindre remords.
Petra von Kant reste terriblement  seule, même si elle  a une sorte de cour autour d’elle; d’abord Marlène, sa très dévouée secrétaire/femme de confiance muette pendant toute la pièce qu’elle traite comme une esclave. Il y a aussi son amie Sidonie von Grassenabb, sa mère Valérie von Kant et  Gabrielle, son adolescente de  fille, incapable d’être en empathie avec sa pauvre mère à la dérive.

Philippe Calvario annonce un peu pompeusement: « Avec Marivaux et Mayenburg, je travaille depuis quelque temps à un cycle autour du couple et que, tout comme Fassbinder, ce sont les langages qui traitent de la destruction amoureuse. Fassbinder possède également une radicalité dans l’écriture que l’on retrouve peu aujourd’hui ». Fassbinder mort à 37 ans, l’âge de Calvario, ne cesse de le fasciner mais,  au-delà de la note d’intention, que voit-on sur un  plateau plutôt encombré: beaucoup de choses mais  peu de sens!
Cela commence plutôt mal avec un mannequin en polyester blanc sans tête posé sur le bord d’une loge d’avant-scène au parterre. Le rideau levé, on se trouve dans une sorte de chambre/bureau/atelier assez clinquant et kitsch avec miroirs, lit  sur estrade, table en acier chromé et verre. Comme il n’est fait mention que de « conseils scénographiques « (sic)-sans doute un nouveau concept!-on peut supposer que la chose est de la responsabilité de Calvario lui-même. En tout cas, c’est franchement laid , surtout quand il s’agit de l’appartement d’une soi-disant grande créatrice de mode;  on ne sait pas si c’est au premier ou au second degré, mais, comme dit le bon vieux proverbe auvergnat, le second rattrape souvent le premier…

Comme la direction d’acteurs est aux abonnés absents,  il n’y a pas d’unité de jeu et  on a bien du mal à croire à ce personnage de Petra von Kant incarnée par une Maruschka Detmers, en blonde platinée qui minaude et qui en fait des tonnes;  les autres comédiennes  font ce qu’elles peuvent mais jouent un peu chacune de leur côté, avec parfois, tout de même, de beaux accents de vérité chez Julie Harnois ( Karin) ou Odile Mallet, remarquablement sobre et digne (la mère de Petra).
Mais on ne comprend pas que Calvario ait transformé la pauvre Marlène en sombre idiote; tout est souvent surjoué, surligné, parfois même mal dit, comme si Calvario hésitait constamment entre le réalisme et l’ironie par rapport au texte de Fassbinder.

Le metteur en scène a cru bon à la fin de chaque acte de nous mettre un peu de The Cure, de Jessye Norman ou de Klaus Nomi: c’est un peu facile ce surlignage,  cela ne mange pas de pain et c’est apparemment juste pour donner le temps à Maruscka Detmers de changer de robe. Comme dans le bon vieux boulevard! Mais quand Calvario dit que chacun de ces morceaux renvoie à quelque chose de sexuel, un lien vers l’érotisme, il ne manque pas de souffle, surtout dans ce contexte…
Alors à voir? Non, il y a des limites,  et ce genre de travail-désolé Patrice Martinet mais vos choix sont d’habitude beaucoup plus rigoureux!-, n’a pas grand intérêt et n’aurait jamais dû franchir les portes de l’Athénée…
Maintenant si cela vous tente… Mais mieux vaut aller voir le film de Fassbinder,  même si et surtout Calvario ne l’aime pas beaucoup!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée jusqu’au  9 juin.

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