Entretien avec Carlos Diaz

 Entretien avec Carlos Diaz CARLOS-DIAZ

Entretien avec  Carlos Diaz

view_imageLes mises en scènes iconoclastes nourrissent de leurs fulgurances le paysage théâtral cubain depuis plus de vingt ans. Cet entretien* avec un homme dont l’humanisme est enraciné dans la cubanité, a été réalisé à l’occasion du 14e Festival de Théâtre de la Havane. De Lorca à Sartre, en passant par Racine et Copi, les créations du Teatro El Público font toujours événement à Cuba et la liberté artistique de la compagnie est exemplaire. Pour mémoire, c’est Diaz qui a adapté une nouvelle de l’écrivain cubain Senel Paz et qui a créé pour la scène en 1997, Fresa y chocolate avec  Vladimir Cruz.

Carlos Diaz,  quel metteur en scène êtes-vous?

Je suis un créateur qui fait du théâtre pour un public. Le Festival de Théâtre de la Havane (1) est un rendez-vous important qui permet de voir un panorama de mon travail. Pour pouvoir parler de ce qui me touche, me concerne et de tout ce qui ne me concerne pas, je m’occupe de théâtre depuis que je suis jeune. Je ne fais rien d’autre qui ne soit du théâtre. Tout le temps. Le matin, l’après-midi et la nuit. Je crois que je suis un élément théâtral de la société.
Je travaille avec les outils de la dramaturgie de mon époque. Mes choix répondent à une urgence sociale. Je parle de l’être humain, de sa destinée, de ses besoins, de ce que je recueille tous les jours. Je parle de ce qui manque, de ce qu’il faudrait faire. Mais pas pour fabriquer un thermomètre social… Uniquement pour faire du théâtre !
Le jour où j’ai découvert Phèdre, je me suis rendu compte de l’importance qu’il y avait à mettre en scène ce texte et de parler de l’amour à Cuba (2). Pas d’amour facile comme dans Roméo et Juliette… Mais comment une personne tombe amoureuse d’un jeune et ça, à Cuba, c’est très spécial…Je veux parler de ce que je vis et de ce que vivent les personnes autour de moi, de ceux qui ont des envies, et de la manière dont il est possible de les réaliser.

Quels ont  été les premiers pas de votre compagnie Teatro El Público

J’aime écouter des histoires et en raconter. Enfant, j’ai vu beaucoup de films nord-américains, mais jamais de théâtre psychologique nord-américain. J’ai voulu comprendre quels étaient les éléments d’accès dont nous ne disposions pas pour le théâtre. Tout d’abord avec une mise en scène d’Un Tramway nommé désir (3). À Madrid, j’ai vu  Art de Yasmina Reza; je ne connaissais pas cette forme de dramaturgie  mais j’ai décidé de la mettre en scène cette pièce  à Cuba ; c’était en 2006). J’aime beaucoup Yasmina Reza quand elle parle de l’art !

Et cette Noche de reyes de Shakespeare?

C’est un homme dont la vie reste très mystérieuse. Comment a-t-il a vécu, qu’a-t-il choisi ? Cela m’aurait plu de m’asseoir dans une taverne et de parler avec lui. Je me sens très proche de sa liberté et de sa fantaisie. Et de son théâtre, où des personnages peuvent tour à tour changer de sexe ou d’aspect… Quand il nous raconte une histoire subtile qui parle de sexe et de genre, j’ai toute  liberté pour parler de mon pays.
La Nuit des rois commence par un naufrage en Illyrie ;dans ma mise en scène, cela se passe  à Cuba. Ce qui est important , c’est de parler de ce que veut faire le public d’aujourd’hui avec sa sexualité. Je me sens une responsabilité envers les jeunes. Il y a des générations qui n’ont jamais souffert ce qu’ont souffert les générations antérieures. Comme celles qui sont passées dans la tourmente des Sorcières de Salem (4)… je m’y réfère:  à une époque, la sexualité était castratrice à Cuba. Aujourd’hui, être homosexuel ou profiter de plaisirs divers est possible…
Cela fait vingt ans que je parle de la même chose, avec Shakespeare ou  avec  les Sonnets de Lorca (5). De mon enfance, de ma rencontre avec l’amour, de la beauté. Il existe dans la matière théâtrale,  un langage qui nous unit  et qui nous éclaire. L’incertitude c’est de ne pas comprendre vers où va l’autre. L’intelligence permet de laisser un passage, de suivre les chemins que d’autres ont commencé. J’ai vécu des choses que j’imagine proches de celles que Shakespeare a vécues.
Nous avons absorbé beaucoup d’influences  qui,  arrivées aux Caraïbes, sont devenues  cubaines. Quand je mets en scène Le Songe d’une nuit d’été, j’imagine quatre amants et Puck jetant  une poudre magique qui bouleverse tout. Il y a quelque chose que j’ai vécu comme l’a aussi vécu Lorca quant il est venu  à  la Havane et a écrit El Público… Je ne crois pas que Lorca ait découvert l’amour à Cuba, mais Lorca était heureux quand il y venait.

Le théâtre, ce serait une maladie sociale?

Tout est fonction de l’amour. Pendant longtemps, cela a été difficile pour moi de le comprendre, puis de l’accepter (offrir de l’amour à la personne avec qui je travaille et comprendre l’autre avec amour).
Désormais, j’aime les personnes avec qui je travaille: le théâtre ne se fait qu’avec amour et  consiste à créer une maladie sociale; je te fais « ceci », je te contamine de mon théâtre et ce virus, il n’y a pas moyen de l’arrêter.
Je crois qu’à Cuba, nous faisons du théâtre parce que nous sommes malades d’amour pour lui. Cela nous sauve… de chaque jour créer encore plus. J’ose dire que Cuba est une île entourée d’eau, de partout, il n’y a rien pour fuir. Dans ce pays, tout le monde fait du théâtre du matin au soir., et celui qui se fabrique à Cuba se fait avec un total abandon à l’intrigue. Et quand le Cubain  peut ne rien posséder,il a beaucoup d’émotion, d’engagement au moment de faire du théâtre.

Vous êtes à la recherche d’un langage, d’une certaine idée de la transmission?

L’esthétique… ou plutôt la poétique permet d’inventer une communication avec le public. Je lutte pour que le théâtre soit beau, magnifique. J’adore la beauté, aussi bien celle d’un texte que celle d’un corps, d’une musique, d’une couleur, d’une lumière, ou celle d’un être humain. J’utilise tous ces éléments pour créer un langage qui ne soit pas réaliste. La beauté nous soigne et nous donne la possibilité de communiquer entre nous.Entrer dans une dramaturgie demande liberté,  amour et intensité… Je travaille au plus près des limites du masculin et du féminin. À l’origine du théâtre, les femmes ne pouvaient pas jouer, alors les hommes imberbes jouaient les personnages de femmes. … C’est jouer avec le sexe, la beauté, la couleur, la responsabilité du monde d’aujourd’hui. (…)Quand quelqu’un entre  sur scène, on ne doit pas se dire “je suis homme ou femme”. On entre dans la boite noire magique, on regarde… on peut se dire “je suis rose, je suis moitié femme moitié torero, moitié mondain, etc.” Au théâtre, cette liberté existe. Chacun a une responsabilité. Je regarde le public quand il entre . Puis je regarde le spectacle du fond de la salle.
La production d’une pièce est difficile, et  nécessite un engagement très important…. Je travaille dans la mesure des ressources disponibles… en essayant de sensibiliser  les gens autour de moi pour trouver les moyens nécessaires. A un moment, il n’y avait plus de climatisation, alors j’ai invité  le public sur la scène et nous donnions un éventail à chaque spectateur.
Je vais comme va le monde. J’ose en parler. Je ne veux pas fabriquer un théâtre qui serait édulcoré, magnifique dans la mesure où il masquerait la réalité. Les acteurs, le dramaturge sont là pour raconter la vie. Et c’est important de le faire.
Nous, les gens de théâtre racontons des histoires terribles mais magnifiques. Faire du théâtre c’est gagner la possibilité d’être heureux.

Pourquoi avez-vous monté  Caligula?

J’aurais pu  monter Prométhée enchaîné mais j’ai préféré Caligula pour parler du pouvoir. En 1984, cette pièce a eu une répercussion importante. Elle tombait à un moment particulier à Cuba. J’ai mis en scène la, pièce avec des rideaux peints par Consuelo Castaneda et une musique live d’Ars Longa. Caligula est l’une des pièces qui m’a fait connaître et nous avons fait ensuite une tournée de six mois en Espagne. Quand on arrive à la fin de l’histoire, ça nous donne la mesure du tort que nous fait le pouvoir  quand on veut continuer à parler, comment cela peut  nous transformer. Je crois que ce serait le moment de  monter de nouveau Caligula et de revenir à ce texte français capital. (…) Même si c’est très difficile pour une compagnie  comme la nôtre  de venir en France, cela me ferait plaisir que l’on puisse voir un Caligula cubain en France…

Marc Tamet

* Traduit de l’espagnol cubain avec l’aide d’André Delmas et de Helios Sabaté Beriain.
1. www.fth.cult.cu Festival de Teatro de La Habana
2. Pièce créée avec le soutien de la Communauté économique européenne et de l’Ambassade de France.
3. 1989-1991, Trilogía de Teatro Norteamericano
4. En 1692, le procès des sorcières de Salem entraîna la condamnation et l’exécution de personnes accusées de sorcellerie dans le Massachusetts (États Unis). Analysé comme découlant d’une période de luttes intestines et de paranoïa puritaine, ce procès se solde par l’exécution de vingt et une personnes (en majorité des femmes) et l’emprisonnement de dizaines d’autres.
5. Sonnets de l’amour obscur de Federico Garcia Lorca. Onze sonnets publiés cinquante ans après sa mort.

Teatro El Público (fondé en 1992)
Cine Teatro Trianon
calle Linea entre Paseo y A, El Vedado
Ciudad de la Habana
Tél : 8309648
elpublico@cubarte.cult.cu
http://www.cubaescena.cult.cu

Carlos Diaz. Photo F.Koenig, La Habana, 11.2012

Marc Tamet, entretien avec C.Diaz. Photo F.Koenig, La Habana, 11.2012


Archive pour mai, 2012

Les Larmes amères de Petra von Kant

Les Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, traduction de Sylvie Muller.

Les Larmes amères de Petra von Kant les-larmes-ameres-de-petra-von-kant-3-%C2%A9-pascal-victor-agence-artcomart-creditee_essLa pièce est bien connue, en particulier des élèves d’école de théâtre, mais  peut-être davantage grâce à l’adaptation que Fassbinder en fit pour le cinéma en 72. C’est, en cinq actes,  un moment de la vie d’une célèbre créatrice de haute couture Petra von Kant qui ne tient plus tellement aux hommes, et qui  se prend tout d’un coup d’une passion dévorante et ravageuse pour Karin, une très belle jeune femme qui veut toutefois garder sa liberté sentimentale et sexuelle.
Mais la  muse  apprend incidemment à Petra qu’elle est mariée, et un jour, lui soutire le prix d’une billet d’avion pour aller Francfort  rejoindre son époux. Petra,incapable de faire face, cède à sa belle amante et trouve dans l’alcool une sorte de consolation mais on la sent anéantie par cette trahison; elle, la toute puissante créatrice, sombre dans le délire verbal et la folie quand Karin, va s’en aller sans éprouver le moindre remords.
Petra von Kant reste terriblement  seule, même si elle  a une sorte de cour autour d’elle; d’abord Marlène, sa très dévouée secrétaire/femme de confiance muette pendant toute la pièce qu’elle traite comme une esclave. Il y a aussi son amie Sidonie von Grassenabb, sa mère Valérie von Kant et  Gabrielle, son adolescente de  fille, incapable d’être en empathie avec sa pauvre mère à la dérive.

Philippe Calvario annonce un peu pompeusement: « Avec Marivaux et Mayenburg, je travaille depuis quelque temps à un cycle autour du couple et que, tout comme Fassbinder, ce sont les langages qui traitent de la destruction amoureuse. Fassbinder possède également une radicalité dans l’écriture que l’on retrouve peu aujourd’hui ». Fassbinder mort à 37 ans, l’âge de Calvario, ne cesse de le fasciner mais,  au-delà de la note d’intention, que voit-on sur un  plateau plutôt encombré: beaucoup de choses mais  peu de sens!
Cela commence plutôt mal avec un mannequin en polyester blanc sans tête posé sur le bord d’une loge d’avant-scène au parterre. Le rideau levé, on se trouve dans une sorte de chambre/bureau/atelier assez clinquant et kitsch avec miroirs, lit  sur estrade, table en acier chromé et verre. Comme il n’est fait mention que de « conseils scénographiques « (sic)-sans doute un nouveau concept!-on peut supposer que la chose est de la responsabilité de Calvario lui-même. En tout cas, c’est franchement laid , surtout quand il s’agit de l’appartement d’une soi-disant grande créatrice de mode;  on ne sait pas si c’est au premier ou au second degré, mais, comme dit le bon vieux proverbe auvergnat, le second rattrape souvent le premier…

Comme la direction d’acteurs est aux abonnés absents,  il n’y a pas d’unité de jeu et  on a bien du mal à croire à ce personnage de Petra von Kant incarnée par une Maruschka Detmers, en blonde platinée qui minaude et qui en fait des tonnes;  les autres comédiennes  font ce qu’elles peuvent mais jouent un peu chacune de leur côté, avec parfois, tout de même, de beaux accents de vérité chez Julie Harnois ( Karin) ou Odile Mallet, remarquablement sobre et digne (la mère de Petra).
Mais on ne comprend pas que Calvario ait transformé la pauvre Marlène en sombre idiote; tout est souvent surjoué, surligné, parfois même mal dit, comme si Calvario hésitait constamment entre le réalisme et l’ironie par rapport au texte de Fassbinder.

Le metteur en scène a cru bon à la fin de chaque acte de nous mettre un peu de The Cure, de Jessye Norman ou de Klaus Nomi: c’est un peu facile ce surlignage,  cela ne mange pas de pain et c’est apparemment juste pour donner le temps à Maruscka Detmers de changer de robe. Comme dans le bon vieux boulevard! Mais quand Calvario dit que chacun de ces morceaux renvoie à quelque chose de sexuel, un lien vers l’érotisme, il ne manque pas de souffle, surtout dans ce contexte…
Alors à voir? Non, il y a des limites,  et ce genre de travail-désolé Patrice Martinet mais vos choix sont d’habitude beaucoup plus rigoureux!-, n’a pas grand intérêt et n’aurait jamais dû franchir les portes de l’Athénée…
Maintenant si cela vous tente… Mais mieux vaut aller voir le film de Fassbinder,  même si et surtout Calvario ne l’aime pas beaucoup!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée jusqu’au  9 juin.

Peer Gynt

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Peer Gynt d’Henrik Ibsen , traduction de François Regnault, mise en scène d’Eric Ruf.

peer_gynt_1_b_enguerand_0-186x300  C’est en s’inspirant de contes populaires norvégiens qu’Ibsen (1826-1906) a écrit ce Peer Gynt, pièce mythique,  sous -titrée poème dramatique qu’il l’écrivit en Italie où il vécut quelque vingt ans . Elle fut créée à Oslo en 1876, avec la musique d’Edouard Grieg  mais sans le quatrième acte.
Elle connut tout de suite un grand succès « Je n’ai jamais rien écrit d’aussi fou » disait Ibsen,  dont la pièce réputée injouable, fut quand même créée à Paris dix ans plus tard en 96, mais pas dans son intégralité  par Lugné-Poe au Théâtre de l’Oeuvre. Elle a été depuis très souvent jouée en France comme ailleurs.

  Notamment à Chaillot en 58, sous le règne de Vilar, par André Reybaz avec le grand Daniel Ivernel qui avait quelque chose de  la silhouette d’Hervé Pierre et, avec la merveilleuse actrice qu’était Sylvie qui jouait Âse, la mère de Peer Gynt: le genre de souvenirs théâtraux qui ne s’efface pas….
Puis la pièce fut mise en scène par Patrice Chéreau qui l’a mis en scène au T.N.P. en 81,  avec  déjà Eric Ruf , et enfin, plus récemment par  Patrick Pineau  en 2004, puis encore, par Philippe Berling au Théâtre du Peuple de Bussang où Ruf jouait Peeer Gynt. La pièce d’Ibsen est donc pour lui une vieille compagne… Ce long poème dramatique (quelque six heures dans sa version intégrale!) a en effet de quoi fasciner les metteurs en scène, dans la mesure où c’est d’abord une histoire simple mais  aussi mystérieuse qui tient du conte  fantastique, parfois même énigmatique, et où le personnage principal est sans cesse à la quête de lui-même.
Peer Gynt est en effet un être à part, à la fois très séduisant mais  assez  rustre qui se lance dans une suite d’aventures où il va essayer d’être soi-même. Fiancé à Solvejg, il séduit pourtant une jeune mariée et doit fuir dans les montagnes où il  rencontre les trois filles de pâturages et le Roi des Trolls dont il séduira aussi la  fille, la femme en vert. Peer Gynt essayera, mais en vain, de mettre en application sa devise: « Suffis-toi toi-même ».

  Homme mûr, il  reviendra  donc chez Âse, sa vieille mère qu’il va voir mourir. Vingt ans plus tard, le voilà riche marchand d’esclaves en Afrique et capitaliste sans beaucoup de scrupules. Mais c’est aussi à la fois un poète des plus fantasques, dont la vie est comme une œuvre.  Peer Gynt voyage beaucoup, manque de périr dans une tempête, avant de retrouver sa Norvège pour constater que tout est vain,  et que, devenu vieux, il  va lui falloir payer de sa vie cette quête insensée d’aventures dignes de l’Odyssée.
Avec des scènes d’intimité profonde,  et d’autres où une vingtaine de personnages peuvent se côtoyer. Il y a à la fois du grotesque et de la fantaisie, du tragique et du comique, toujours aux confins d’un questionnement métaphysique, et où la musique peut jouer un rôle majeur. Ibsen, formidable prophète du théâtre du 20ème siècle, ne s’encombre guère de préjugés quant à la façon dont on pourrait mettre en scène son Peer Gynt, ce  qui offre un tremplin inespéré mais d’une grande hauteur pour un metteur en scène à la tête d’une compagnie… C’est ce qui en fait toute la modernité mais aussi… toute la difficulté!

  Reste donc  en effet à savoir comment on peut mettre en scène cette saga dont la longueur- à déterminer puisqu’on ne peut conserver l’intégralité- fait partie du charme. Cela se passe dans le Salon d’Honneur du Grand-Palais, lieu récemment restauré, aux dimensions imposantes: 60mX20m avec une hauteur sous plafond de plus de huit mètres…Eric Ruf a choisi une scénographie bi-frontale soit six rangées de chaises de part et d’autre, et une longue scène de plus de 25m de longueur, sorte de  parcours étroit, herbu parcouru par deux rails où circule une  draisine qui sert de praticable selon les besoins de l’action, avec,  au milieu, une sorte de petit bassin carré couvert en partie d’un pont en treillis métallique.
Il y a aussi une dizaine de mâts avec chacun trois projecteurs. Côté jardin, une sortie avec des rideaux ouvrant  sur des toiles peintes de nuages, et côté cour, une  colline verdoyante, avec une petite maison rouge, et une autre sortie avec aussi des toiles peintes de nuages. Dispositif qui n’est pas sans faire penser à celui du fameux Utopia (1975) de Luca Ronconi d’après Aristophane à la Cartoucherie. Audacieux pour la Comédie-Française,  c’est sur le plan plastique, une belle réussite. Même si les  rideaux gris plissés qui entourent les gradins ne sont  pas du meilleur effet.

  Et sur le plan dramatique? C’est beaucoup moins évident et cela ne fonctionne pas très bien. Pour les scènes de groupe, cela marche: par exemple,  la formidable arrivée des trolls sur la draisine avec autour les musiciens, ou même la mort d’Âse, puisque Peer Gynt pousse la draisine/lit de mort sur une quinzaine de mètres.
Mais pour la plupart des scènes intimistes, quel que soit l’endroit où le spectateur se trouve, il y a toujours un moment où l’on voit les acteurs de dos et bien loin, c’est au hasard de la répartition des scènes sur le plateau; on est rarement bien situé. Et,  comme l’acoustique du lieu qui n’a pas pas été conçu pour les spectacles, est du genre médiocre,  on a doté les comédiens de micros H.F. , ce qui  est fatiguant à écouter et qui donne une sorte d’uniformité aux voix. En fait, on peut se demander si la bi-frontalité n’est pas dans le cas de Peer Gynt une fausse bonne idée.
 » Le voyage de Peer Gynt, dit Eric Ruf, se déroule non pas face au creux du public et le spectateur tourné vers l’acteur embrasse en même temps son champ de vision cet autre lui-même le regardant aussi sur le gradin d’en face ». On veut bien,  mais ce genre d’argument n’est guère convaincant!

   Par ailleurs, Eric Ruf sait diriger ses acteurs : Hervé Pierre d’abord, très présent,  qui ne faiblit pas une seconde dans ce rôle merveilleux mais écrasant. On le connaît depuis longtemps mais il est ici exceptionnel; il possède  à la fois  un  regard amusé de jeune homme prêt à n’importe quelle roublardise, gourmand d’alcool et de femmes, puis, à la fin, on le voit en vieil homme désabusé, triste,  comme Mazarin le disait à la fin de sa vie,  d’avoir à quitter tout cela…  Hervé Pierre est vraiment impressionnant de vérité et d’humanité, comme Catherine Samie (Âse),  Suliane Brahim (Solvejg) , Serge Bagdassarian dans le Roi des Trolls, ou encore Catherine Salviat dans la mère de Solvejg, et, comme c’est parfois le cas à la Comédie-Française,  il y a une belle unité de jeu dans la troupe.
  Mais la répartition du temps de représentation (4h 45) est plus discutable: d’abord deux heures environ suivies d’un entracte, puis une heure et un autre entracte,  puis encore une heure. Comme la salle de 560 places était  déjà loin  d’être pleine et comme de nombreux spectateurs ont déserté la dernière partie, cela donnait à la fin un curieux sentiment de malaise.
Reste un beau spectacle bien rythmé, bien joué  sans doute trop long-ou plutôt mal réparti- vraiment bien joué où la musique originale de Vincent Leterme est juste et efficace. Mais qui a un sacré défaut de visibilité à cause d’une scénographie peu adaptée. Quant aux nombreux costumes signés Christian Lacroix? C’est du signé Christian Lacroix, un poil chichiteux ; beaucoup de paillettes, plumetis, corsets roses mis sur, et non dessous,  les robes: quelques jupes noires paysannes assez justes mais l’ensemble n’est pas très réussi.

  Alors à voir? C’est selon: mieux vaut être prêt à affronter ces quelque quatre heures de spectacle, assis sur une chaise en plastique, prêt aussi à ne pas bien voir toutes les scènes mais il y a, répétons-le, la  présence exceptionnelle d’ Hervé Pierre et la parole d’Ibsen qu’avec ses camarades, il réussit à faire passer. Mais c’est un spectacle qui mériterait à l’avenir une scénographie frontale, mieux adaptée à cette prodigieuse saga  qui ne finit pas de nous éblouir presque un siècle et demi après avoir été écrite.

Philippe du Vignal

Comédie-Française, Salon d’honneur du Grand-Palais, accès square Jean-Perrin, avenue du Général-Eisenhower, Paris 8e.T. : 08-25-10-16-80. Jusqu’au 14 juin 2012.

Présentation de saison 12/13 du théâtre National de Chaillot

Présentation de saison 12/13 du théâtre National de Chaillot Vilar_ChaillotAgnes_Varda

Présentation de saison 12/13 du théâtre National de Chaillot

Didier Deschamps était présent en bas des escaliers du théâtre avec toute son équipe, qu’il a remerciée, après avoir rejoint la grande salle, en préambule de sa présentation de saison. Une année très dense dont la présentation comme chaque fois est traduite en langue des signes et une présentation très longue, trois heures environ, tant il y a de spectacles et d’artistes à découvrir.
Du 21 septembre au 29 juin, cinquante trois spectacles vont se succéder dans tous les espaces de jeu possible, à l’intérieur du théâtre y compris dans le sous-foyer et à l’extérieur sur l’esplanade du Trocadéro. Trente et un spectacles  de danse ,  treize de théâtre et neuf inclassables sont à découvrir. Treize pays représentés, dont Bali avec une nuit balinaise  en septembre.
Afin d’éviter un inventaire à la Prévert, quelques noms seulement: José Montalvo, artiste permanent du lieu, donne une création de circonstance avec un titre provisoire  Trocadéro . Arpàd Schilling, metteur en scène hongrois est attendu, pour son retour sur une scène française, avec Néoplanète. David Bobee, artiste en résidence qui a orchestré la soirée de présentation avec des extraits d’un ancien spectacle en collaboration avec le Centre National des arts du cirque, monte deux pièces  dont une de Shakespeare. En résidence aussi: Daniel Dobbels chorégraphe et théoricien de la danse, Fadhel Jaïbi auteur et metteur en scène  et Alban Richard chorégraphe  avec Pléiades en février.
Parmi les chorégraphes incontournables de la saison : Maguy Marin et son mythique Cendrillon , Philippe Découflé avec la reprise d ’Octopus , Lisa Esteras des ballets C de la B , et le Béjart Ballet de Lausanne précéderont  la Biennale de Flamenco qui clôturera la saison.
Un hommage à Jean Vilar sera rendu pour le centenaire de sa naissance. Denis Podalydès lira des extraits de lettres de Jean Vilar à sa femme, en octobre. Puis il montera aussi  un texte d’Emmanuel Bourdieu. Un numéro spécial de Bref , magazine mythique, du T.N.P.  richement documenté et déjà imprimé,  complète l’hommage à Jean Vilar; signalons aussi le développement de « l’art du spectateur  » qui permet d’aborder différemment la création artistique. Et aussi le partenariat avec le Centre National de la Danse sous forme de passerelle entre les deux institutions.
Dans De la tradition théâtrale, Jean Vilar écrivait: « L’administrateur impose un ordre, alors que le metteur en scène est à la recherche du sien, à la recherche de l’ordre de la pièce en cours de répétitions. L’ordre de l’administrateur est permanent, celui du metteur en scène instable ».

Jean Couturier

www.theatre-chaillot.fr

Grenade, les 20 ans

Grenade, les 20 ans par la compagnie Josette Baïz et le groupe Grenade.

Pour fêter les vingt ans de sa compagnie, Josette Baïz a créé un spectacle avec sa douzaine de danseurs professionnels et une cinquantaine d’enfants et d’adolescents de sept à dix-huit ans, avec des extraits de chorégraphies connues d’artistes contemporains. Pendant un an, il y a eu une collaboration étroite entre la compagnie, le groupe Grenade et des chorégraphes comme Jérôme Bel, Philippe Découflé, Jean-Claude Gallotta, Michel Kelemenis, Abou Lagraa, Jean-Christophe Maillot et Angelin Preljocaj.
Le jour de la première, Jérôme Bel était présent pour donner quelques dernières indications et Jean-Christophe Maillot a observé la représentation depuis la salle . C’est à un travail original que le public a assisté ce soir. Les jeunes danseurs ont déployé une énergie communicative sur le plateau nu. De grands moments à signaler: un extrait de Mammame (1985) de Jean-Claude Gallotta avec dix enfants d’une dizaine d’années, et le solo Faune par un adolescent sur une chorégraphie de Michel Kelemenis, musique de Debussy. Vers un Pays Sage de Jean-Christophe Maillot a joliment fait le lien entre les jeunes amateurs et les professionnels de la compagnie, et Jérôme Bel a délivré les tensions légitimes de participants avec un extrait de The Show must go on.
Le Théâtre de la Ville, ainsi transformé en boîte de nuit éphémère, permet à ces jeunes de danser sur une chorégraphie à la fois débridée et très contrôlée. Nous avons assisté ce soir là, à une belle initiative. Il reste encore quelques places pour les jours suivants !

Jean Couturier

Théâtre de la Ville jusqu’au 25 Mai

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Le théâtre de Kossi Efoui

Le théâtre de Kossi Efoui: Une poétique du marronnage sous la direction de Sylvie Chalaye
«la question de l’espace vide n’est pas une question moderne, elle nous renvoie au corps du conteur». Kossi Efoui

 

Le lancement de cLe théâtre de Kossi Efoui dans analyse de livre Bre numéro spécial de la revue Africultures consacrée au théâtre de Kossi Efoui, a réuni chercheurs et praticiens pour une table ronde autour de l’auteur, au Musée Dapper,
Voisins anonymes, présenté par Le Théâtre inutile (mise en scène de Nicolas Saelens, avec  Ludovic Darras) précédait  un dialogue entre participants. La projection du film Io à Lubumbashi (réalisatio
n : Pénélope Dechaufour et Jeanne Lachèze), l’a  clôturé.
A la base de l’ouvrage, un colloque organisé par Sylvie Chalaye, en février 2010, avec le Laboratoire Scènes francophones et écritures de l’altérité.
Le théâtre de Kossi Efoui : une poétique du marronnage est pour elle une « réflexion autour de l’œuvre du dramaturge togolais, l’occasion d’interroger ce concept de « maronnage créateur«  formulé en particulier par Edouard Glissant, et de revenir sur les débuts des nouvelles dramaturgies d’Afrique et des diasporas ».
Kossi Efoui vit en France depuis vingt ans. Il a écrit quatre romans (dont Solo d’un revenant en 2008, qui obtient l’année suivante le Prix des Cinq Continents et L’ombre des choses, en 2011), des nouvelles et une quinzaine de pièces (dont Le corps liquide en 1998, Volatiles en 2006, Le choix des ancêtres, en 2011). Il obtient le Prix RFI en 1990 pour Le Carrefour. « Le théâtre de Kossi Efoui est une réinvention constante. Les lieux à la fois repliés s
ur eux-mêmes et ouverts à tous les possibles constituent une mise en abîme théâtrale que les processus de ré-écriture viennent accentuer » écrit Bassidiki Kamagaté (Université de Bouaké).
Kossi Efoui définit le « marronnage » comme « la ruse de la raison et la persistance de l’inattaquable en l’homme », comme « un moyen de résistance qui permet de s’évader, de faire la belle, corporellement ». Et il met en parallèle le blues : « Comment se fait-il que le blues, rit ? »
A l’intersection des mondes romanesque, dramaturgique et cinématographique, le ton  de Kossi Efoui frappe. « Le roman est comme un poème », dit Boniface Mongo-Mboussa. Pour Ramcy Kabuya, l’auteur travaille sur la notion de rupture et de « violence en creux ». Il parle de « marronnage institutionnel » car on ne le trouve pas là où on l’attend, sur les thèmes de la pauvreté, la misère, l’exotisme ou la violence, il utilise plutôt la ruse. La violence est feutrée. Il y a de la bonhomie dans son écriture. Son travail sur l’espace théâtral touche au concret, au scénique autant qu’au mental, aux limites. « Rien n’est acquis dit Paul Balagué, il questionne l’espace, le lieu et le récit ».
La référence donnée est celle de Sony Labou Tansi, « une écriture de la désillusion ». L’influence de ce grand auteur congolais est telle qu’on parle d’avant et d’après Labou Tansi. Les deux sont dramaturges. Chez Kossi Efoui, les mémoires sont écartelées, « on est dans des carrefours, des ruines, des endroits défaits » note Mongo-Mboussa.
Les Africains, dans le théâtre, cherchent le message, et la question de la réception est entière. Pour Nicolas Saelens, se pose la question de la représentation. Il y répond, dans le spectacle qu’il a présenté, en introduisant l’objet, la marionnette, la sculpture, en l’occurrence, un manteau sculpture, véritable partenaire pour le comédien. « La réinvention des formes et le déplacement des enjeux qui s’opèrent au sein des œuvres de Kossi Efoui posent avec acuité le problème de la réception des drames africains. Il ressort des différentes problématiques que soulèvent ses œuvres, le besoin pressant de donner d’autres marques aux théâtres africains » dit Edwige Gbouablé, (Université de Cocody-Abidjan).
Sylvie Chalaye parle de la question du corps et de l’espace, du « marronnage » au sens premier, quand l’esclave quitte l’espace de la protection, pour l’ailleurs, pour construire un territoire rêvé. « Le théâtre, dit-elle, permet de convoquer les âmes mortes, les rêves fantasmés, et de vivre ensemble ».
Quatre parties dans cet ouvrage : « Rupture et Subversion, Exil et Errance, Rythme corps et voix, Un théâtre de l’envol » et de très intéressantes photos des pièces  de Kossi Efoui montées en Afrique comme en France. C’est un voyage, une somme de travail, la confrontation de points de vue, et l’entrée dans un univers magique, poétique, subversif et humain.

Brigitte Rémer

La table ronde du 12 mai  était animée par Pénélope Dechaufour, en présence de Kossi Efoui, Nicolas Saelens (metteur en scène), Paul Balagué  et Sylvie-Chalaye( Paris 3-Sorbonne Nouvelle), , Ramcy Kabuya (Université de Lorraine, Université de Lubumbashi), Boniface Mongo-Mboussa (Africultures).

*Africultures n° 86, mai 2012; Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle – Laboratoire SeFeA/Institut de Recherches en études théâtrales, éditions de L’Harmattan.

ROSTAM ET SOHRHÂB

Rostam et Sohrhâb  tragédie épique de Farid Paya, d’après Le Livre des rois  de Ferdowsi.

ROSTAM ET SOHRHÂB  Rostam_Sohrab025Cette épopée lyrique de Ferdowsi, poète iranien du X ème  siècle, “livre des rois des anciens temps” est le premier spectacle monté par Farid Paya, depuis la destruction du théâtre du Lierre, (où il était installé avec sa compagnie depuis 1980),  avant  l’impressionnante rénovation du quartier du Chevaleret, au pied de la Bibliothèque François Mitterrand.
Malgré quelques échecs dans son travail avec la troupe du Théâtre du Lierre, Farid Paya avait aussi fait des accueils souvent pertinents comme Kaosmos de l’Odin Teatret en 1995 ou Une  heure si courte du Théâtre du Mouvement qu’il a reçu régulièrement.Quelques beaux souvenirs remontent à l’approche de ce nouveau théâtre qu’il ne dirige plus, et où il est  accueilli à la recette, Salina de Laurent Gaudé, ou encore son Andromaque..
Malgré quelques échecs dans son travail avec la troupe du Théâtre du Lierre, inévitables sur une aussi longue période, Farid Paya avait aussi mené des accueils souvent pertinents comme Kaosmos de l’Odin Teatret en 1995 ou Encore une heure si courte du Théâtre du Mouvement qu’il a reçu régulièrement.
Le nouveau théâtre offre de bonnes conditions d’accueil avec un beau plateau, dont sa compagnie n’est plus maîtresse.
Sur le grand et beau  plateau nu, il y a pour tout décor, une grande  toile de soie brodée. Les costumes des neuf acteurs qui retracent cette épopée des combats entre l’Iran et le Touran qui s’opposent dans une guerre fratricide, conçus par Évelyne Guillin,  sont inspirés de précieuses miniatures persanes. Rostam, célèbre guerrier est l’homme fort des armées d’Iran. Il recherche son étalon perdu sur les terres ennemies.
Le roi lui offrira cependant une généreuse hospitalité, et sa fille Tamineh va s’offrir à ce féroce guerrier; elle  lui demande de concevoir un fils qui pourra délivrer son pays. Le jeune Sorhâb-très précoce, il n’a alors que cinq ans-prie sa mère de le laisser partir à la tête des armées du Touran. Il va donc affronter son père-qu’il ne connaît pas-dans un combat désespéré, et en sortira victorieux. Et les deux pays se réconcilieront.

Il y a une belle énergie dans ces combats guerriers menés par une équipe qui maîtrise bien le kung fu. On peut regretter un manque de distance et d’humour dans un jeu au premier degré. Mais le spectacle tiré de cette épopée ne manque ni de grandeur ni de saveur.

Edith Rappoport

Théâtre 13 Seine, rue du Chevaleret, métro Bibliothèque jusqu’au 6 juin, Tél 01 45 86 55 83.

SOUS MA PEAU, LE MANÈGE DU DÉSIR

Sous ma peau, le manège du désir, de et par Geneviève de Kermabon.

 


SOUS MA PEAU, LE MANÈGE DU DÉSIR  sous-ma-peau...Voilà cinq ans que Geneviève de Kermabon, étonnante danseuse de corde, issue du cirque Grüss et de l’ENSATT , qui fit son chemin de comédienne auprès de Jérôme Savary, Jean-Pierre Vincent et Philippe Adrien, entre autres, s’intéresse au désir amoureux.
Elle avait été accueillie par Fellini avant de monter La Strada en 1980, et  avait réalisé un bouleversant Freaks avec des handicapés qu’on avait pu voir aux Bouffes du Nord en 90. Et nous gardons un souvenir ému de Morituri  à Chaillot en 1991.

Genviève de Kermabon a réalisé quarante entretiens sur le désir, avec nombre de vieilles personnes qui ont été publiées aux éditions du Panama en 2008. Elle s’est aussi inspirée des textes de Grisélidis Réal qu’elle n’avait pas pris en compte dans sa première ébauche.
Elle apparaît masquée sous
les traits d’une vieille femme tombée amoureuse à 75 ans d’un “jeune homme” de 45 ans. Elle se démasque, sa beauté flamboie avec une belle chevelure rousse, elle est voltigeuse à cheval, et c’est au cirque qu’elle tombée amoureuse de Tarzan qui portait des pantoufles !
Elle décrit l’égoïsme des hommes qui prennent leur plaisir en quelques secondes en oubliant leur partenaire. Comme disait Shakespeare: » Vous les hommes, vous être toujours pressés! » Peut-on  parler avec son conjoint ? Et quand son dernier amoureux, sur la fin de sa vie, lui demande, une nuit, de lui tailler une pipe dans les buissons, sans penser à elle qui recherche aussi le bonheur du plaisir, elle passe à l’acte : “Quand j’ai réalisé que j’avais plus de tendresse pour ce type que pour mon mari, j’ai pu rompre. Faire la pute pour comprendre enfin que son couple est fichu, c’est quand même très enfantin !”

Edith Rappoport

Lucernaire jusqu’au 30 juin, T: 01 42 00 50 17

INCENDIES

 

Incendies de Wajdi Mouawad, mise en scène Stanislas Nordey.


INCENDIES  incendies“Pourquoi as-tu quitté le pays (…) mes parents ne racontent rien”… Sur le grand plateau nu, dans un décor de parois gris-blanc, les neuf personnages qui s’avancent silencieux et se présentent l’un après l’autre.
Il y a trois Nawal, l’héroïne de cette douloureuse tragédie, l’une à 14 et 19 ans (Charline Grand) qui vit une belle histoire d’amour dans son village d’où elle devra s’enfuir après qu’on lui ait retiré son enfant. Une autre de 40 ans (Claire-Ingrid Cottenceau) qui le cherche toujours , mais qui se fait violer par son tortionnaire dont elle accouchera de deux jumeaux.
Une troisième de de 60 ans ( émouvante Véronique Nordey) qui meurt en laissant un testament énigmatique, que ses enfants ne doivent pas ouvrir avant d’avoir retrouvé leur père et leur frère aîné.
La pièce commence dans le bureau du notaire, exécuteur testamentaire de Nawal, qui exhorte Simon, le jumeau de Jeanne, à ne pas se laisser aller à une révolte injurieuse pour la mémoire de leur mère demeurée obstinément silencieuse depuis leur adolescence. Une longue quête guidée par le notaire, commence à travers le Liban déchiré dont on ne finit pas de décrire les atrocités.
Au bout du chemin,  la découverte d’une insoutenable vérité que les frères et sœurs réunis auront bien du mal à supporter. Comme pour les romans policiers, on ne vous révélera pas la clef de l’énigme. Malgré la longueur de la représentation (3 H 30 avec entracte!) interprétée par une  belle équipe d’acteurs fidèles à Nordey, on est saisi par la beauté de ce spectacle qui n’est jamais désespérant.
Décidément, tout comme Littoral  monté par son auteur,  puis ensuite à Choisy-le-Roi dans une mise en scène bien plus forte de Magali Leiris,  Incendies réalisé par Stanislas Nordey est plus étonnant que celui monté par Wajdi Mouawad au Théâtre 71 de Malakoff…

Edith Rappoport

 

 Il nous est difficile d’être d’accord avec notre chère consœur. Le scénario a grande allure mais nous avons trouvé le texte bien bavard et long comme un jour sans pain. Quand Edith Rappoport en parle, on a envie d’aller y voir de plus près mais quelle déception! En fait, la pièce tient plutôt d’une trop, vraiment trop longue suite de monologues, rythmée à coup de gong; quant à la mise en scène de  Nordey, elle est d’une belle précision mais d’une froideur assez clinique, presque glaciale, jusque dans les éclairages fluo, et n’aide en rien la pièce.
  Nordey ne craint pas d’utiliser des stéréotypes qu’on pensait depuis longtemps éloignés des plateaux comme, par exemple, le fait de  placer sur un plateau nu des  comédiens assis sur le côtés, en attendant leur tour de jouer, dans un décor sinistre avec batteries de projecteurs apparents. Cela fait penser aux années 70 quand les metteurs français essayaient de faire brechtien en imitant-très mal- leur confrères allemands…
Les déplacements des comédiens ressemblent à des lignes géométriques, avec des éclairages sinsitres, et le spectacle,  qui tient un peu de la démonstration prétentieuse (du genre: regardez ce que je peux arriver à faire avec un texte difficile) et n’en finit pas de finir surtout dans la la première partie.
Quel ennui, quel délayage!  Et on ne nous fera pas croire que Mouawad avait besoin de plus de trois heures pour dire les choses qui lui tenaient à cœur! Et l’on sort de là quand même assez cassé par autant de longueurs et de redites…
Ce n’est sans doute pas, et de loin, sa meilleure pièce  mais, cela dit, l’aura de  Wajdi Mouawad  reste entière et  une grande partie du public applaudissait vigoureusement.
Nordey a su s’entourer de bons acteurs et  il y a quand même  de bons moments, grâce, en particulier à Lamya Regragui, tout à fait remarquable et juste, quand elle joue en arabe puis en français,  et à Véronique Nordey;  l’une comme l’autre ont à la fois un jeu remarquable et savent créer tout de suite l’émotion. Mais ces bons moments, il faut les payer! C
e soir-là, le plaisir théâtral n’était pas vraiment au rendez-vous…

Philippe du Vignal

Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’au 27 mai, relâche lundi. T:  01 43 90 11 11

 

Mademoiselle Julie

Mademoiselle Julie julie

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding,  mise en scène de Frédéric Fisbach.

 

 Cette pièce-culte, écrite par Strindberg en 1888, d’abord interdite en Suède, fut créée au Danemark  en 89, puis  en France, par le grand Antoine, et dix-huit ans plus tard seulement en Suède où elle sentait encore le souffre . Elle fit l’objet depuis d’innombrables mises en scène au théâtre et au cinéma.
On avait pu la voir dans une réalisation de Christian Schiaretti en 2011 au Théâtre de la Colline (voir Le Théâtre du Blog) dans la belle traduction de Terje Sinding. La pièce  se passe une nuit d’été de la Saint-Jean dans la grande demeure d’un  comte que l’on ne verra pas sur scène; il est sorti, et Julie,  sa fille, qui a une forte conscience de sa classe sociale, semble cependant très seule, quelque peu perdue et cherche à dominer les autres , les hommes en particulier,  comme ce Jean, le valet du comte, à la fois violent, cynique et très ambitieux qui  n’ a jamais accepté sa condition de domestique et a de sérieuses revanches à prendre avec la vie. La jeune cuisinière Kristin, fiancée à Jean, ivre de fatigue, s’est endormie; Julie et Jean vont donc se retrouver seuls.
..
  Jean n’a pas une bien haute opinion de ses maîtres; dur, intransigeant, il fera payer très cher à Julie ses provocations érotiques qu’il doit subir en silence; il n’hésitera pas  à faire l’amour avec elle cette nuit de la Saint-Jean pour l’abandonner ensuite et la pousser au suicide…
Lucide, il a vite vu que leur aventure était sans issue.  Il ne veut pas suivre Julie qui ne s’en ira donc  pas avec lui, bien qu’elle ait réussi à voler assez d’argent à son père pour aller vivre en Suisse; Jean préférera à l’aventure qu’elle lui propose, rester au service du comte. Alors même qu’il est fiancé , ou c’est tout comme, à Kristin, la jeune cuisinière qui  va découvrir que Jean et Julie ont bu toute la nuit et ont fini par coucher ensemble.
Kristin, épuisée par le travail, essaye de trouver une consolation à une vie sans espoir dans la piété et la religion.  Mais elle aussi  méprise ses patrons mais semble résignée à mener cette vie ingrate et sans avenir de domestique. Bref, c’est la preuve par neuf selon Strindberg: c’est une illusion de croire que l’on peut échapper au destin que la société a déjà programmé pour vous. Pas des plus optimistes mais chez Strindberg, le contraire eût été étonnant!

  La pièce, plus de cent ans déjà après avoir été créée, reste forte et Christian Schiaretti s’en était  bien sorti. Avec une grande économie de moyens et une solide direction d’acteurs. Mais la mise en scène de Frédéric Fisbach ressemble à un concentré d’erreurs. Cela commence mal avec un série de projos dits « éblouissants « face public qui peut ainsi voir son image en miroir! Vieux procédé usé jusqu’à la corde! La scénographie prétentieuse et sans doute coûteuse-dûe à Laurent P. Berger qui avait déjà travaillé avec Fisbach et Cantarella-dessert la mise en scène.
Imaginez un grand espace blanc, avec des tubes fluo blancs au plafond et totalement fermé par de grandes baies coulissantes avec, côté jardin,  un piano blanc de cuisine contemporaine et, côté cour,  une sorte de fosse avec canapés blancs, entouré d’un rideau de tulle blanc où, à la fin, Julie se jette pour se suicider (???).

 Au second plan, et, dès le début, (ce qui n’est pas dans la pièce mais passons!), il y a  comme un  bois de bouleaux où, sur une musique disco, se déhanchent treize jeunes gens, armés de bouteilles, pour une nuit de la Saint-Jean qu’ils envisagent comme bien arrosée. Il y a donc  peu de véritable espace de jeu pour les trois protagonistes dotés, dans la première partie, de micros H.F. qui lissent les voix, ce qui n’est jamais agréable.
Et cette petite sauterie en fond de scène qui dure longtemps réussit quand même à  parasiter visuellement l’action. Le tout dans une lumière crépusculaire, presque permanente, si bien qu’on ne voit pas toujours bien qui parle. Et, à la presque fin, on a peine à voir les trois comédiens à cause d’une espèce d’applique fort laide en fond de scène, qui éblouit le public incapable de discerner le visage des personnages. Encore sans doute une idée géniale de mise en scène!

Juliette Binoche, dans une robe en strass dorée pas très réussie pourtant signée Lanvin (histoire de dire sans doute que cette jeune aristocrate de campagne est assez riche! Voir Les Maladies du costume de théâtre du grand Roland Barthes!)  a,  comme Nicolas Bouchaud, à peu près le double de l’âge  des personnages. C’est quand même un peu embêtant…
Et la direction d’acteurs reste bien floue:  la violence de Jean comme la sensualité et la solitude  de Julie… on n’en voit pas grand chose sur scène! Encore heureux quand on entend les acteurs, ce qui n’est pas toujours le cas, et, à certains moments, toute l’interprétation semble se perdre. Et on n’arrive pas à comprendre non plus ces noirs qui, à la fin, cassent le rythme déjà laborieux de cette mise en scène. Nicolas Bouchaud fait ce qu’il peut,  et semble un peu plus à l’aise sur le plateau de l’Odéon que Juliette Binoche.  Bénédicte Cerutti, elle,  s’en sort plutôt bien.

  Que peut-on sauver de ce bricolage sur Strindberg? Soyons justes:  vers la fin, quand tout semble précipiter Julie dans sa chute programmée, il y a quelques beaux moments, comme un frémissement de quelque chose qui pourrait enfin avoir lieu… Frédéric Fisbach déclare non sans aplomb:  » Tous les arts viennent se représenter sur la scène, je jubile »!  Désolé, c’est faux,  et, nous,  nous ne jubilons pas du tout… Et le public qui tousse souvent pendant la représentation, ne semble pas avoir vraiment retrouvé la comédienne que l’on n’a pas vue au théâtre depuis un bon moment et qui est pourtant l’une de celles qui a glané les plus grands prix d’interprétation au cinéma.
 Alors à voir? Peut-être uniquement  pour le texte d’August Strindberg (mais vous pouvez aussi le lire) mais vraiment pas pour cette mise en scène aussi prétentieuse qu’inefficace. Nous n’avions pu être là aux représentations du Festival d’Avignon au Gymnase Aubanel l’an passé, mais cette reprise est bien décevante. Dommage…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 24 juin.

Le texte est édité chez Circé,Théâtre, 2006.

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