LES FUYANTES

Les Fuyantes mise en scène de Camille Boitel, conception scénographique de Boris Gibé.

 

Depuis 2004, Camille Boitel et Boris Gibé , artistes circassiens promènent dans le monde leur étrange univers muet, bricolé, burlesque et instable. Nous gardons un souvenir étonné de la découverte de cette compagnie dans L’immédiat au Théâtre de la Cité Internationale, invité par Nicole Gautier, grande découvreuse qui leur avait attribué le prix de Jeunes talents cirque. Boris Gibé déploie une grande boîte élastique de toile grise où les acteurs font de la danse verticale, disparaissent dans des puits qui se creusent par magie à leurs pieds, rebondissent, marchent au plafond. Leurs combinaisons blanches noircissent, ils sautent, s’enjambent sans jamais s’agresser.
Il y a de l’humour, de la tendresse et une certaine détresse dans ce spectacle sans parole s, d’où l’on aimerait que le verbe puisse jaillir. Pour évoquer de notre monde déshumanisé, les images vidéo ne parviennent pas à tenir lieu de langage. Au sein du public, on n’entend que des rires discrets des petits enfants.

Edith Rappoport

Théâtre Paul Éluard de Choisy le Roi

www.leschosesderien.com


Archive pour mai, 2012

À L’ABORDAGE

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À L’abordage, création pluridisciplinaire in situ du Collectif la Blanchisserie

 

Le collectif la Blanchisserie s’est constitué en 2012 à Ivry dans le sillage des Mêmes qui avait mené pendant une quinzaine d’années un travail exemplaire à l’Hôpital Charles Foix d’Ivry. Las, en dépit d’un travail acharné mené par des plasticiens, des musiciens, des troupes de théâtre qui organisaient des fêtes dans le parc de ce bel hôpital, et qui allaient faire des visites dans les chambres de retraités pour la plupart pauvres et isolés , avec le soutien de la DRAC et des collectivités territoriale.
Mais ordre de déguerpir de l’ancienne Blanchisserie qu’il occupaient leur avait été donné, voilà cinq  ans par la nouvelle directrice nommée et heureusement partie depuis. Ils ont dû déménager après un dernier acte poétique dans l’hôpital voilà un mois, à la Trace pour constituer le Collectif la Blanchisserie dans des locaux plus restreints et provisoires pour deux ans à quelques encablures, sur le territoire d’Ivry.

Pour le Festival de l’Oh organisé par le Conseil général du Val de Marne depuis une dizaine d’années Dorsaf Ben Nasser, Caribou (Caroline Brion), Tangible (Edwine Fournier) et KP5 (Cat Loray) aidés par l’ensemble du collectif, ont conçu À l’abordage, installation spectacle manifeste sur la rive de la Seine entre Ivry et Vitry. Au fil de la rive on découvre des installations plastiques argentées, de grands mats hérissés de boules oranges, autant de signes des arrêts temporaires, des haillons, des bâches plastiques, des tags, une capote qui flotte, des acteurs étrangement costumés qui déambulent sur la berge pendant qu’un acteur au micro énumère ce qu’il voit.
Les spectateurs se promènent avec les enfants qui jouent, pour découvrir une grande arche de béton taggée, les acteurs se plongent dans l’eau, ils déploient des linges blancs, se ceignent de chemises, on entend des bruits d’eau, un caquetage, on drape les filles dans de grandes vestes militaires, les cinq acteurs dansent un étrange ballet.
Une poésie bizarre surgit de ce spectacle insolite né d’un véritable engagement d’un collectif solidaire aux antipodes d’un carriérisme solitaire.

Edith Rappoport

Festival de l’Oh, Ivry

www.collectiflablanchisserie.org

UNE MOUETTE

Une Mouettd’après La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène d’Isabelle Lafon.

“La pièce est amaigrie comme Nina à la fin de l’acte quatre, mais ses yeux sont plus grands.Tu vas te perdre un peu dans les noms et les personnages….Ça parle d’amour beaucoup, de théâtre beaucoup, et si l’on ne se perd pas dans l’amour et le théâtre, où veux-tu que l’on se perde ? La musique s’approchera de toi. L’histoire s’approchera de toi dans cet abri théâtre ou dans le théâtre comme dernier abri. Tu fais partie de la pièce.” déclare Isabelle Lafon.
Cinq femmes sur le plateau nu du théâtre sans aucun costume ni accessoire de théâtre, elles plantent “la vie telle qu’elle apparaît dans les rêves” et déclinent le texte de  La Mouette en incarnant les personnages tour à tour sans jamais s’identifier, puisqu’elles jouent tour à tour Treplev, Trogorine, Arkadina, Macha et son instituteur de mari Medjevenko, ou les serviteurs. “Que l’on écrive sans jamais penser à aucune forme” déclarait Tchekov, je suis faux jusqu’à la moëlle des os”… Aucun mouvement théâtral, elles se rapprochent simplement du public entre les séquences. Norah Krief en Nina arrache une belle émotion en récitant le texte de Trepleev dans le petit théâtre sur le lac, comme Isabelle Lafon en Arkadina qui affirme:  “J’ai une règle, ne jamais regarder l’avenir…”..
Ce spectacle émouvant mérite d’être joué chez tous les amoureux de Tchekhov ! Le Paris -Villette menacé actuellement doit continuer à vivre, signez sa pétition !

Edith Rappoport

Théâtre Paris Villette, lun,, mer, sam à 19 h 30, jeu, vent à 21 h, durée 1 h, Tél 01 40 03 72 23, jusqu’au 26 mai

Pollock

 

 

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Pollock, de Fabrice Melquiot

Jackson Pollock, figure emblémathique de l’expressionisme abstrait américain, en révolte, personnelle et politique, et Lee Krasner, sa femme, artiste peintre célébrée par Mondrian, qui l’accompagne dans sa descente en enfer, s’affrontent. La vie, chez Jackson Pollock, son œuvre, suivent la courbe de son alcoolisation, de son autodestruction, de son cynisme. Nous sommes dans l’Amérique du début du XXème, à cru, mondes décalés entre commentaires sur la création, les artistes, le métier de vivre, le couple, la dérive.

Fabrice Melquiot signe la pièce, torrent de paroles sans ponctuation ni respiration, hors d’haleine. La biographie de Pollock, âpre, excessive, est sa matière vive : « Peindre et me tuer je ne fais rien d’autre ». L’écriture, comme la vie de l’artiste peintre, est de l’art brut, de l’état d’urgence, une danse de mort : moments de dialogues rythmés comme blues et longs monologues où chacun devient narrateur et commentateur, où les rôles s’interchangent et s’inventent. Ainsi l’interview où Pollock, dans le rôle du journaliste, questionne Lee, sa femme, dans le rôle de Pollock.

L’action se passe dans l’atelier de l’artiste, très ordinaire, pour une peinture sortant résolument du cadre, pour un huis-clos de tragédie, celle de sa vie. La scénographie (signée Paul Desveaux, également metteur en scène) est conforme à la biographie. Lee Krasner (Claude Perron) avait entraîné Jackson Pollock (Serge Blavan) à Long Island pour le protéger de son alcoolisme. Ils y vivaient dans une ancienne ferme, sans eau chaude ni chauffage et avec très peu d’argent, une petite grange, servait d’atelier.

Pots de peinture et bouteilles de bière, une gazinière pour « les œufs au plat avec de fines tranches de lard », un escabeau, deux supports toiles qui serviront aussi pour quelques images filmées de Roosevelt, tel est le lieu de travail représenté, on pourrait dire lieu d’enfermement.

On entre, avec Pollock, dans la folie du processus de création : « J’accroche la toile sans châssis sur un mur ou je l’étends sur le sol… Je n’aime pas les outils du peintre Je ne veux pas de chevalet pas de palette pas de pinceaux. Je préfère travailler avec des bâtons des spatules des galets parfois mes ongles et des couteaux faire couler la peinture ou la charger avec du sable du verre pilé autre chose des corps étrangers » Pour lui, la création est animale dans le geste, la perte du contrôle de soi, la rage, la violence. Il est dans un engagement physique total avec sa toile, utilise le dripping (projection de HYPERLINK « http://www.evene.fr/arts/actualite/red-scare-guerre-froide-art-americain-peinture-1803.php »peinture sur la toile) et le pouring, (coulage du matériau à partir du pot de peinture ou d’un bâton). On assiste en direct à sa mise en tableaux et Lee, l’épouse, lui sert d’exutoire : « Il n’y a ni commencement ni fin il n’y a pas de sujet je parle de l’intérieur » hurle-t-il, comme un bateau ivre.

Il admire passionnément Picasso, la Jeune fille devant un miroir le trouble, Miro l’inspire, il rencontre Calder et se laisse envahir par Tenessee Williams, dans les affres de l’écriture avec sa Ménagerie de verre et que Lee n’apprécie pas, pensant qu’il a sur Pollock une mauvaise influence. Il rencontre José Clemente Orozco, l’un des trois grands de la peinture murale mexicaine, est inspiré par les motifs abstraits de l’art primitif et la peinture de sable des Navajos. Cette émulation est pour lui très féconde.

Sur les critiques, il s’abat comme un aigle, de violentes controverses en effet les ont divisés à son sujet : « Les critiques me jugent et je ne sais pas pourquoi ils me jugent, qui les paie pour me juger, comment font-ils pour me juger, quelle valeur vont-ils donner à mon monde intérieur ? Quelle note accorderont-ils à mon inconscient ? » et pourtant, malgré son crépuscule des dieux, il est au zénith et divise : « et puis je suis devenu une star… je suis devenu une créature poétique», ironise-t-il, même si « Tout succès est définitivement un malentendu ».

Dans ses délires éthyliques, Pollock visionne sa mort, au volant d’une grosse cylindrée, et son enterrement. Présage… Il se tuera en voiture, en 1956, un art de vivre du moment, aux Etats-Unis, vitesse grand V.

On est saisi par la brutalité de sa rencontre avec l’art, ses violences dans le couple oùle rapport de force est permanent, miné par la boisson, tous deux se mettent en scène et théâtralisent la relation, ils construisent leur quatrième mur. Les déclarations d’amour ainsi s’écrasent au sol : « Tu me trouves belle ? » demande Lee. Et Pollock de répondre : « J’ai vu pire », puis : « Ta gueule, je peins… » Il lui reproche : « Tu ne veux pas que je guérisse tu veux pouvoir me dominer encore ! »

Il n’y a pas d’espace pour elle. Insultes, injures, infidéllités, sont son quotidien. Ele essaie de poursuivre, elle aussi, avec son art, sans se désespérer. « Il faut que tu exposes… » lui dit-il un jour. Le Corbusier « a apprécié mes grandes toiles verticales » rayonne-t-elle.

Autour d’eux, le vide se creuse, le délire est permanent, ils sont déconnectés du réel : « Pourquoi est-ce qu’on ne voit plus personne ? » demande Pollock « Parce que plus personne ne veut nous voir » répond Lee et le doute est présent : « mon échec, l’aveu brutal de mon échec »…

Les quelques respirations offertes dans la pièce le sont sur fond de danse, moments de grâce entre blues et comédie musicale version début du XXème. L’un des derniers tableaux est le récit fait par Pollock, qui tient tous les rôles, du tournage du film de Hans Namuth : « Filmez-moi qu’on n’ait plus aucun doute sur mon génie ». Le réalisateur a en effet, dans la vie, photographié puis filmé Pollock qui a vu son impact augmenter dans les années 50, en particulier dans les écoles d’arts des États-Unis. La pièce colle à la biographie.

On pourrait poursuivre, avec les phrases jetées à la figure, par Lee : « Le génie est une maladie infantile très difficile à soigner », par Pollock : « Les images me viennent, ça prend le temps que ça prend.. » « Le peintre moderne commence par le néant c’est la seule chose qu’il copie ».On pense à Scott et Zelda Fitzgerald, à Diego Rivera et Frida Kahlo, à d’autres, quand l’homme et la femme, artistes tous deux, se perdent dans leur rêve et se noient dans l’alcool et la désespérance de vie.

 Le texte a une telle force, cette histoire de vie nous pénètre. Les acteurs portent le meilleur et le pire de leurs personnages avec conviction et passion. Pourtant on ne retrouve pas tout-à-fait, dans le travail, la singularité de l’écriture. Et le plateau reste plus linéaire que le texte, dans ce rituel de destruction.

Brigitte Rémer

Théâtre 71, Scène Nationale de Malakoff, du 9 au 13 mai 2012, puis en tournée.

Amédée

Amédée, texte et mise en scène de Côme de Bellescize.

Amédée Am%C3%A9d%C3%A9eCôme de Bellescize met en scène le délicat problème du droit de mourir. Il accomplit ce défi un peu fou dans la grâce naturelle et la somptuosité de la tendresse existentielle. Tout part très vite, comme dans la vie ,quand on n’y fait pas attention.
Une mère seule, rivée à son petit écran et figée dans ses récriminations contre des jours difficiles. Elle partage un quotidien amer avec Amédée, son fils de vingt ans,  sans travail et sans formation, qui rêve de devenir pilote de formule 1 ; son  copain est pompier et sa copine capricieuse.

  En attendant de piloter un bolide   Amédée, scotché à sa console de jeux, pour des  courses virtuelles, se livre aussi à des virées  en voiture à tombeau ouvert… Arrive  alors brutalement l’accident , pas tout à fait fatal,  qui le laisse entre la vie et la mort, plus près de la mort que de la vie. Médecins, pompiers, petite amie, et mère surtout y mettent de leur énergie,  et de leur âme pour qu’existe  enfin chez lui un petit soupçon de vie.
  Les efforts d’Amédée ont été largement consentis mais la montagne à grimper est bien trop haute et s’éloigne toujours un peu plus. Que faire ? Continuer à se battre ou bien rendre les armes dans la dignité ? L’auteur et metteur en scène délivre sa propre réponse : mourir est un droit. D’accord ou pas d’accord, là n’est pas la question car il s’agit de théâtre avant tout avec ce bel Amédée.
  La direction d’acteurs est vive et pétillante, les tableaux se succèdent, les rythmes et les situations varient  mais sans complaisance vers  une émotion facile. Les face-à-face d’Amédée avec ses partenaires  sont piquants et enlevés, ne serait-ce que le duo beckettien où le double d’Amédée lui-même exprime ses désirs, ses rêves, ses espoirs et ses déceptions.
 Teddy Melis en diablotin luciférien est excellent. Amédée que joue Benjamin Wangermée diffuse malgré lui une aspiration à vivre et un contentement d’être qui ne trompe pas. Éric Challier en capitaine des pompiers est une figure désespéré et le fait  qu’il soit là, sur terre, à exister simplement, n’en finit pas d’émouvoir. Vincent Joncquez, en  copain et médecin, est juste, attentif et sensible. La petite amie (Eléonore Joncquez) est déjantée, vive dans ses interventions sonores, et la mère (Maury Deschamps), enfermée dans la folie de garder son fils pour elle seule, est tout à fait convaincante. Il fallait du culot pour oser une chose pareille sur scène.
Côme de Bellescize sait s’entourer de comédiens généreux. Qu’il continue.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête jusqu’ au 2 juin. T : 01 43 28 36 36

Dans la jungle des villes

Dans la jungle des villes, de Bertolt Brecht. Mise en scène : Roger Vontobel

 

Tout s’achète : même une opinion ? Étrange marché : une opinion, ça se donne à qui veut, alors la vendre ? Pour le Brecht des années vingt, si Shlink veut acheter l’opinion de George Garga, c’est pour la pure joie du combat, pour le faire « vaciller sur son socle ». Bon. Garga refuse, puis accepte : toute l’argent de Shlink, entrepreneur qui a fait fortune à la force du poignet dans le commerce du bois, pour l’affronter dans ce jeu à qui perd gagne. Le combat sera violent, long, déconcertant, pour finir sans vainqueur ni vaincu. Retour à la case départ, rien de changé sinon pour les victimes des dégâts collatéraux. Dans la jungle des villes, l’argent règne : il faut donc tout miser. Pour retrouver au bout du compte ce que Rousseau appellerait un « second état de nature » plus violent encore que l’état primitif, une ville un peu plus délabrée et une famille dégradée.

Le défi de Shlink, le fait que Garga accepte la provocation et y répond,  restent mystérieux quelle que soit la mise en scène : quand on a obtenu, comme Shlink, tout ce qu’on a voulu, a-t-on besoin à ce point-là de divertissement ? La position de Garga n’est pas moins mystérieuse, sauf peut-être du côté de la fascination pour l’argent jeté, bu, tout puissant et sans valeur, sinon peut-être, encore une fois, comme seule mesure de la liberté.
Roger Vontobel doit son succès en Allemagne à sa façon radicale de bousculer les classiques pour les projeter dans le contemporain.
Ça fonctionne, ou ça ne fonctionne pas. On peut se demander si c’était nécessaire ici. Ainsi, le rock en direct est censé  être efficace mais  il vient plutôt casser le rythme et l’énergie impulsés par les comédiens, en particulier Clément Bresson ( Garga). La ligne choisie pour le personnage de Shlink (Arthur Igual) déconcerte : en bourgeois revenu de tout, il semble ne s’intéresser au duel qu’il a proposé que dans la dérobade, non sans élégance, y compris quand, au sein de la famille Garga, il tente (un peu) d’entrer dans la peau et dans les pantoufles de son adversaire. En fait, le “couple“ n’existe pas,et la question de l’identité n’arrive pas à nous passionner. Plus tard, en tant que « jaune », Shlink de Yokohama est livré aux insultes d’un sous-prolétariat revanchard : rien ne se passe. Est-ce à dire que le bourgeois, même défroqué, serait la seule tête de Turc aujourd’hui ?
Tout aussi étrange est la vision des parents Garga : à les voir sortir de leur trou, grosses poupées bourrées de chiffon, on croit qu’une parenthèse esthétique va s’ouvrir du côté de la farce, du grotesque. Mais non, on a simplement sous les yeux l’image gênante d’un quart-monde livré à l’alcool et à la télé-commande. Ajoutons que le film tenant lieu de prologue est long, assez laid, mal joué – ni théâtre ni cinéma – par ces bons comédiens. Car ils le sont, même si on peut douter des directions qui leur sont données. Ajoutons encore que les coupes sévères faites à la pièce ne contribuent pas à l’éclairer et la font paraître longue, parfois.
Reste que cette Jungle des villes, la nuit, dans son beau décor lumineux donne à penser, et aussi à redire. Mais enfin, au théâtre, on aimerait être convaincu et emporté tout de suite, dans le moment de la rencontre vivante, plutôt que d’être relégué aux plaisirs quelque peu amers de la critique.

Christine Friedel

Théâtre de la Colline jusqu’au 7 juin
. T: 01 44 62 52 52

 

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Dans la jungle des villes, de Bertolt Brecht. Mise en scène : Roger Vontobel

« Vous vous trouvez à Chicago en l’année 1912. Vous observez deux êtres humains se livrer comme sur un ring un inexplicable combat, et assistez au déclin d’une famille, venue de la savane jusque dans la jungle de la grande ville. Ne vous cassez pas la tête sur les motifs de ce combat, mais prenez part aux enjeux humains, jugez sans parti pris la manière de combattre de chaque adversaire, et portez toute votre attention sur le dernier round ».

Cet avertissement, que l’on trouve dans la publication du texte français de Stéphane Braunschweig (1997, sous-titre : « Le combat de deux hommes dans la ville géante de Chicago ») aiderait celui qui découvre le texte de Brecht (pièce de jeunesse, écrite en 1922). Car tout au long du spectacle, la question taraude : quel sens a cet affrontement, cette mise à mort, entre deux hommes, Garga et Shlink, quelles en sont les raisons ?

Des images sur grand écran nous introduisent au cœur d’une vidéothèque, (dans le texte original, il s’agit d’une bibliothèque de prêt), un client vient emprunter un film. L’homme n’est pas seul, Shlink l’accompagne et provoque le vendeur, Garga, à coups de dollars. « Cette opinion est à vous ? Je voudrais vous acheter cette opinion… dix dollars, c’est trop peu ? » Plus loin « Je pense qu’avec cinquante dollars, je ne touche pas encore à votre âme »… . La tension est forte d’emblée et la violence va crescendo.

Ironie, violence, provocation, insultes et menaces s’inscrivent sur cet écran et seront notre alphabet tout au long de la pièce, le commerce du sexe en plus. « Votre opinion aussi est sans importance, si ce n’est que je veux l’acheter ». Très vite l’échange s’inscrit dans un rapport de force agressé agresseur, dominant dominé. George Garga (Clément Bresson), le vendeur au « linge poisseux » dont la famille « se nourrit de poisson pourri », fait face à Shlink (Arthur Igual), négociant en bois, grand escroc que nous retrouverons plus tard, entouré de sa bande d’incorruptibles : C. Maynes, Skinny et J. Finnay dit le Lombric, (John Arnold, Rodolphe Congé, Sébastien Poudéroux) hommes orchestres, jouant batterie, guitare, voix et synthé sous la baguette rock de Daniel Murena, compositeur.

Après ce préambule hypnotique, l’image descend sur scène en fondu-enchainé et cède la place aux acteurs. Shlink, appelé le jaune, impose à Garga d’échanger les rôles. Ce dernier, intronisé chef d’entreprise à la tête du négoce de bois, se voit remettre le grand livre des comptes, sur lequel Shlink et ses sbires renversent un encrier. Tous sont congédiés, les dollars voltigent : « Ma maison est à vous, ce commerce de bois vous appartient. De ce jour Mister Garga, je remets mon destin entre vos mains, vous m’êtes inconnu. De ce jour, je deviens votre créature ».

En geste miroir, Shlink s’introduit dans la famille de Garga : On demande le père, John Garga (Philippe Smith), qui tient aussi le rôle de Colie Couch, dit le Babouin. On demande la mère, Maë (Cécile Coustillac), deux personnages tracés à gros traits, de façon résolument caricaturale, curieuse imagerie des bas-fonds, ridicule et laide. On demande la sœur, Marie (même comédienne que la mère), amoureuse et servante chez Shlink, qui tente d’aider son frère, puis lâche et se laisse dériver : « Tu ne te ressembles plus tellement » lui dit-elle.

Chantage, corruption, intrusion, humiliations, simulacre, sexe et marchandage, des mondes se détraquent. Nous suivons, d’hôtels en bars, ces moments de suspension où Jane Larry (Annelise Heimburger), ex-fiancée de Garga, attend le client en compagnie de Marie, la sœur bien aimée. La scénographie (Claudia Rohner)se construit et s’adapte, au fil des séquences ; de petits points lumineux dans la ville nous accompagnent comme voies lactées, mais la ville reste sombre.

Quand Garga revient dans sa famille avec Jane, en robe de mariée, les parents rutilent dans de nouveaux vêtements, une nouvelle maison. Tout se délite quand il annonce qu’il doit payer sa dette : trois ans de prison. « C’est une affaire de bois vendu deux fois », dit-t-il. La maison, finement dessinée par des fils de métal suspendus et de petites lumières, se balance et chavire, perdant une à une ses étoiles. Le piège se referme, comme à chaque fois Shlink rattrape Garga, plus tard, c’est une lettre de créance qui inversera les rôles, zéro partout. La mère s’enfuit, un monde s’écroule. « Les déserteurs, on les colle aux murs » hurle John, le père.

Dans l’un des derniers tableaux, la salle est prise à parti, apostrophée,la lumière s’allume à demi : « De qui dépend que l’injustice soit brisée ? De nous…. De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous… ». Morale brechtienne, illustration, jour d’élection cela résonne : trois jeunes d’aujourd’hui au profil d’ados encapuchonnés, frappent le rideau de fer comme mur de prison. « Est-ce que nous, nous pouvons tuer ? » poursuit l’acteur intervenant, « Celui qui vit ne doit pas dire : jamais …. »

La dernière séquence nous plonge dans l’arène, Garga et Shlink se livrent un combat acharné, le plateau, mobile, tourne sur lui-même, augmentant la vitesse d’exécution, comme une accélération, au cinéma. Au fond, face aux spectateurs, assis sur des chaises, immobiles, les acteurs regardent en silence, avant de quitter un à un le plateau.

« Dans la jungle des villes » fait penser à la pièce de Koltès : « Dans la solitude des champs de coton ». On y trouve ce même deal entre les protagonistes, sorte de pacte à la Méphistophélès scellant une interdépendance ravageuse entre deux personnages. La lecture de Brecht proposée par Roger Vontobel, nous laisse cependant dans l’incertitude et la pièce reste une énigme. Disons qu’elle y est plutôt en toile de fond, comme un prétexte pour une page d’écriture scénique personnelle et audacieuse, loin de l’orthodoxie brechtienne. Cette distance entre la pensée originelle et la proposition explique peut-être l’accueil réservé du public, en tous cas, ce jour-là, malgré la belle énergie des acteurs. Le jeune metteur en scène suisse allemand, s’est fait connaître, dit le programme, « par ses relectures audacieuses des œuvres du répertoire (Kleist, Goethe, Grabbe, Schiller, Ibsen…) qu’il inscrit scéniquement dans notre monde contemporain et ré-interprète à la lumière des questions posées par notre société ». Ici, l’image, de bruit et de fureur, s’intercale au plateau et nous fait osciller du virtuel au réel. Mais elle perd souvent le texte et parle à sa place. Se pose alors la question du sens. « Il n’y a plus d’espoir pour le sens. Et sans doute est-ce bien ainsi : le sens est mortel » dit Jean Baudrillard dans sa méditation à haute voix.

Brigitte Rémer

 

Une piètre imitation de la vie

 Une piètre imitation de la vie, de et par le théâtre de la Démesure, mise en scène de  Benjamin Abitan.

Imaginez une station de recherche internationale installée sous les glaces de l’Antarctique, Concordia (!). Mission : étudier le lac subglaciaire de Vostok, dernier endroit inexploré sur terre. Sur quoi  va se greffer ,l’opération « langue des dieux ». Nous allons donc voir ce groupe de jeunes gens, le temps d’une nuit polaire – rien que six mois -, travailler, manger, tuer le temps avec des jeux de société – il n’est pas indifférent que leur jeu préféré soit le déguisement -, sans crises, sans conflits. Ce ne serait pas le sujet, on n’est pas dans un théâtre bourgeois délocalisé, le huis-clos n’a pas pour fonction de dramatiser une quelconque crise. Non, notre objet d’étude, à nous, spectateurs, c’est cette fameuse « langue des dieux » que parlent entre eux ces jeunes chercheurs.
Nous n’en entendrons que la version française, en voix-off enregistrée, et  sur le plateau les comédiens se livreront au minimum de gestes nécessaires pour que l’on comprenne qui parle, qui répond, dans la situation où ils se trouvent. Aucun besoin de mimer quoi que ce soit du contenu du message, emprunté presque uniquement aux phrases de la méthode Assimil.
C’est dire la qualité d’humour à froid de l’affaire! La moindre des choses dans ce cadre polaire. Dans un décor minimaliste, fonctionnel, soigné, blanc, est représentée une vie banale et sérieuse jusque dans ses  jeux , rigoureusement organisés. En prologue, nous avions eu droit à un savoureux atelier-théâtre, une metteuse en scène invisible guidant les improvisations d’un homme et d’une femme « des cavernes », signalés comme tels par leur tunique en peluche. Ensuite, sur écran blanc et ciel bleu, nous avions vu la ballade poétique d’un ours blanc, lui aussi en peluche, avant d’entrer dans la station de recherche.
Avec cette Piètre Imitation de la vie, le Théâtre de la Démesure travaille sur  les couches de langage artificiel qui nous séparent de notre réalité.
La « langue des dieux » existe bel et bien, et pas seulement dans la réclame ou dans les médias, barrant le passage à la pensée, formidable travail d’idéologie au service des « dieux ». Lesquels ? Pas trop difficile à deviner, en ces temps où l’on nous matraque avec la crise. Laquelle a bon dos….

Bon vent aux “scientifiques“ du Théâtre de la Démesure : ils font là un théâtre intelligent, drôle – même si la répétition de la voix off finit par  lasser -, et très politique, dans la mesure où ils interrogent très profondément, par leur jeu et par les jeux de leurs personnages (voyez l’abîme…), ce qu’est la représentation.
On a pu voir ce conte théâtral à plusieurs étages début mai à Montreuil. Si vous voyez annoncée quelque part, cette Piètre Imitation de la vie , allez-y.

Christine Friedel

Un jour de 8 mai 2012

 

Un jour de 8 mai 2012 dans actualites NS-FH-045

 

Un jour de mai 2012

 

« Cédons lui ce pouvoir que je ne puis garder » Phèdre de Racine. Drôle de pays qui met en scène involontairement la passation de pouvoir le jour où nous commémorons la fin de la deuxième guerre mondiale qui a coûté tant de vies humaines. Très belle dramaturgie que même les auteurs les plus féconds ne pouvaient imaginer.
Le tout avec une certaine bonhomie, quelques serviteurs zélés de chacun des deux camps, enjoués et affables, d’autres plus sévères et déjà ailleurs. Ainsi évolue ce pays entre comédie et drame.
Un pays républicain qui fait vivre ses hommes de pouvoir dans des palais dorés. La comédie politique, les électeurs la connaissent depuis longtemps, le drame certains le vivent déjà, d’autres vont peut être le découvrir ou pas ! Harold Pinter  dit  dans : Art, vérité et politique: « La majorité des hommes politiques à en croire les éléments dont nous disposons, ne s’intéressent pas à la vérité mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir, il est essentiel que les gens demeurent dans l’ignorance, qu’ils vivent dans l’ignorance de la vérité, jusqu’à la vérité de leur propre vie. Ce qui nous entoure est donc un vaste tissu de mensonges ».

Jean Couturier

 

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Les descendants

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Les descendants, d’après Sedef Ecer, mise en scène de Bruno Freyssinet

   Trois générations : la première vit la dictature et le génocide, la seconde le tabou et le secret sur cette période noire, et la troisième cherche à soulever le couvercle. Les “inférieurs“ – ni l’auteur turque, ni le metteur en scène français, ni les acteurs, allemands, arméniens, français, turcs, n’ont voulu désigner l’histoire d’un pays plutôt que d’un autre – sont exilés et conduits à la mort par une dictatrice (bonne idée, dérangeante et efficace) particulièrement redoutable, “éradicatrice“, “purificatrice“, conquérante (n’ayons pas peur des “guillemets d’horreur“ qui soulignent l’idéologie abominable que porte ce vocabulaire, la conquête ne valant du reste pas mieux pas mieux ). À sa mort même, comme cela s’est produit avec Franco en Espagne, on continue à la faire parler, le temps de donner autorité à ses successeurs.
Les survivants, ceux qui ont été préservés par et pour la science, gardent un vieil observatoire, la tête dans les étoiles, et la descendante exerce sous la terre une autre activité tout aussi symbolique : elle est archéologue, et travaille d’urgence, avant la mise en eau d’un barrage, à sauver le Sarcophage des pleureuses. Elle-même ne pouvant pleurer sur le passé terrible qu’on lui a caché…
La pièce est compliquée : elle nous emmène, en scènes très courtes (trop courtes ? ), droit au cœur de la tragédie (la fille de la révoltée qui a assassiné la dictatrice aime le fils, caché, de celle-ci…), dans la comédie politique, dans le récit au travers des trois générations, dans l’image, la musique… La comédienne qui joue la dictatrice est d’une force exceptionnelle : un bloc de pouvoir, effrayant, grotesque. Les autres interprètes n’arrivent pas à cette ampleur, ce qui gomme quelque peu le propos.
Les langues se mêlent en de longs récits : on a envie de les entendre, de se laisser aller à l’effet “tour de Babel“, au point de regretter que trop de sous-titrage parasite tout cela.
C’est le défaut de ce projet réellement collectif, et réellement européen : vouloir, ou plutôt se sentir être obligé de trop dire, de trop expliquer, de poser de façon trop abstraite les questions morales liées aux questions politiques.
Est-il possible  de réaliser  un tel projet ? Tel qu’il est, on sent bien ce qu’il a d’exaltant, d’enthousiasmant pour ceux qui y participent depuis de longs mois, avec tout le travail de recherche passionnant que cela implique. Il fonctionne aussi pour un public très jeune qui apprend ici, sous une forme spectaculaire simple et souvent efficace, ce qu’il ne savait pas de l’Europe compliquée  où il vit. Pour un public plus habitué, on a envie de dire : « moins de mots, plus de jeu, de situations, du théâtre ! ».

Christine Friedel

Théâtre de l’Aquarium – 01 43 74 99 61 – jusqu’au 27 mai

 

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LES FRÈRES MERCODIER Les Urbaindigènes

Les Frère Mercodier par Les Urbaindigènes


Modestie Franc-comtoise oblige, aucun nom n’est stipulé sur le site des Urbaindigènes, compagnie d’acrobates pleine d’humour invitée par la Salamandre dans le cadre leur 22 ème  anniversaire. Une vieille voiture traînant une énorme remorque chargée d’une armoire, d’une pendule ancienne et  d’un lit,  pénètre en vrombissant…
Less frères Mercodier viennent d’être expulsés de la maison familiale qui a été détruite. Ils tentent tant bien que mal d’aménager un espace habitable en déchargeant à coup de sauts périlleux vertigineux. Kiki, Julot, Goudron , Bouli et Nono coupent du bois, prennent un repas, font la vaisselle en cassant les assiettes : “Quand tu as de la boue jusqu’aux genoux, souviens-toi que tu l’as dans les mains ! (…) Y nous foutent la paperasse pour nous foutre dehors “.
Ils sautent sur le lit où toute la famille a été conçue, font des vols planés avec une étonnante virtuosité. Mais, au bout du compte, ils finiront par réintégrer la maison dont ils ont été expulsés, et  regagneront joyeusement Monmarlon, où leur ancêtre a tout reconstruit.

Edith Rappoport

 

Parking de la Rhodia, Besançon.

 

LES FRÈRES MERCODIER  Les Urbaindigènes une-merco-pour-bagage1

 

 

 

 

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