Très nombreux, chacun seul

Très nombreux, chacun seul,  par le collectif de réalisation Jean-Pierre Bodin, Alexandre Brisson, Jean-Louis Hourdin, et Roland Auzet.

  Très nombreux, chacun seul Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2012-07-14-%C3%A0-14.44.45-196x300Jean-Pierre Bodin s’était fait connaître avec Le Banquet  de la Sainte-Cécile (1994) et Chemise propres et souliers vernis; il essaye et réussit, dans ce nouveau spectacle, à dire la vie et la souffrance de la vie ouvrière, avec la complicité de Christophe Dejours, psychiatre et spécialiste  qui apparaît sur scène  en vidéo.
Jean-Pierre Bodin, et la réalisatrice Alexandrine Brisson ont commencé par rencontrer des ouvriers pour glaner des témoignages et des gestes d’hommes au travail dans les usines.

  Et, en particulier à Chauvigny, petite ville qui avait déjà  inspiré Le Banquet de la Sainte-Cécile, où se trouve l’entreprise de porcelaine Deshoulières. Il y a trois ans, Philippe  Widdershoven, qui était directeur informatique et par ailleurs, délégué CGT, s’est suicidé, en laissant une lettre où il demandait que son suicide soit reconnu comme accident du travail! Fait rarissime, il a été déclaré comme tel par son entreprise.
  Cela commence par des images d’un jardin ouvrier, plein de légumes et de verdure, où l’on voit Marcel travailler. Aucune parole, on entend juste le bruit caractéristique de la binette sur la terre, images paisibles qui contrastent avec les mots durs qui vont retracer l’histoire de Philippe Widdershoven, d’abord ouvrier, entré à 26 ans comme chronométreur, ensuite devenu cadre, puis directeur informatique et l’un des responsables les plus importants d’une entreprise qui connut ses heures de gloire puis fut victime, comme beaucoup d’autres de la concurrence extrême-orientale et  ce que l’on appelle la « mondialisation ».
Un marché radicalement transformé (quels jeunes mariés avaient encore  encore envie de se voir offrir un service de soixante pièces en porcelaine!), des  des exportations en baisse, la concurrence asiatique, une direction d’entreprise assez peu lucide quant à l’évolution de la clientèle, et de toute façon incapable de trouver des solutions, et c’est toute l’entreprise, en particulier ses employés qui part alors dans une spirale infernale. Accusé par la Direction de l’usine de ne pas ranger suffisamment son bureau, Philippe Widdershoven commence à recevoir des lettres recommandées, et comprend vite qu’il indésirable.
Jean-Pierre Bodin et ses complices montrent très bien la dégradation rapide et irréversible des relations entre l’employé et la direction de son entreprise. L’analyse solide, clairvoyante et d’une fabuleuse intelligence de Christophe Dejours, psychiatre, quand il parle de rupture de solidarité ouvrière, puis de solitude et de d’expérience de la trahison des autres, fait froid dans le dos. Ce n’est pas du tout il y a un siècle mais ici et maintenant, dans une des entreprises de la douce France.
Il a sans doute raison d’employer les mots sans concession de « totalitarisme à l’état pur même sans violence ».
Jean-Pierre Bodin en rajoute encore une couche quand il renvoie à l’exemple de la Poste en France et aux profondes modifications qui ont affecté son personnel. Et il  n’y aucune tricherie dans ses propos, juste un constat amer de la dégradation des conditions de travail, où tous les coups sont permis, voire encouragés pour faire tomber le voisin avec des évaluations informatisées et où ce sont les entreprises elles-mêmes qui, dans un jeu pervers, font aider leurs employés à acquérir des systèmes de défense, « pour ne pas penser la souffrance ». Bref, on est en plein délire, et ce ne sont pas les ministres de Nicolas Sarkozy qui ont aidé à arranger les choses
  Jean-Pierre Bodin évoque aussi les ouvriers et employés qui, réunissant leurs indemnités de licenciement, ont réussi à faire repartir leur entreprise qui était leur raison de vivre et leur fierté. Mais, comme chacun sait, c’est malheureusement une exception… Et la célèbre formule: « Travailler plus pour gagner plus » aura été la plus stupide  des phrases politiques jamais prononcées…
  Le spectacle alterne prises de parole de Jean-Pierre Bodin, images d’ouvriers de la faïencerie au travail et analyses de  Christophe Dejours. Toujours calme, le psychiatre explique avec  clarté et précision comment on a pu en arriver là. Il y a en projection, une belle série de visages de gens visiblement usés, la bonne cinquantaine, dont on peut deviner, sans que cela soit jamais dit, la souffrance qu’ils ont pu endurer dans leur corps et leur esprit. En filigrane, on peut deviner le manque de respect, le mépris et le cynisme comme valeurs  sûres à la direction des plus grandes entreprises françaises.
Il y aussi à la fin quelques images de ces ouvriers consciencieux, dotés d’un savoir faire-inimitable qui font chauffer les fours de la faïencerie. Images simples et belles de gestes de ces femmes et de ces hommes qui mettent toute leur fierté dans l’accomplissement d’un travail impeccable.

  Certes le spectacle, encore un peu brut de décoffrage, est parfois cahotant et pédago, et sans doute trop long d’une vingtaine de minutes, et  les petites danses inutiles qui servent d’intermèdes, auraient pu nous être épargnées. Mais Jean-Pierre Bodin, avec un jeu précis et nuancé, dénonce avec efficacité l’organisation du travail et les souffrances souvent atroces qui en viennent à déchirer le lien social. Sans que cela émeuve beaucoup la classe politique…
Le spectacle a quelque chose d’exceptionnel dans le paysage d’un festival off ou in, trop souvent bien propre sur lui. Et où la dénonciation d’ordre politique n’est pas si fréquente François Hollande aurait dû aller le voir mais il a tout juste eu droit à ce pathétique Six personnages en quête d’auteur. Dommage pour lui!

Philippe du Vignal

Festival d’Avignon.Théâtre des Halles à 19 heures jusqu’au 28 juillet; puis  les 15, 16, et 17 janvier au Moulin du Roc, Scène nationale de Niort.


Archive pour 14 juillet, 2012

Disabled Theater

Disabled Theater, conception de Jérôme Bel et le théâtre Hora

Disabled Theater down-300x198« J’ai le Syndrome de Down et je suis désolé » certains spectateurs se souviendront longtemps de cette phrase dite par Julia une des comédiennes du spectacle !
Le Syndrome de Down ou trisomie 21 autrefois appelée mongolisme est une pathologie dûe, mais pas exclusivement, à une anomalie génétique  secondaire à un âge avancé de la mère. Il y a vingt ans, cette pathologie touchait une naissance sur six cent; grâce au conseil génétique et à l’amniocentèse précoce,  elle  a considérablement diminué de fréquence.
Le sujet atteint a pour traits communs, un faciès lunaire caractéristique, une hyperlaxité, une grande sensibilité émotive et un handicap mental qui peut être d’intensité sévère  ou minime. Les individus avec un handicap mental moindre sont  les plus adaptables à la vie sociale. Comme les comédiens professionnels de la compagnie tHora de Zurich, fondée en 1992. C’est avec elle que Jérôme Bel a collaboré.
Le lien entre création artistique et trisomie 21 est établi depuis longtemps. Pascal Duquenne acteur, a reçu avec Daniel Auteuil le prix d’interprétation masculine à Cannes en 1996 pour Le huitième jour, Ela Franscella, chorégraphe suisse, a  créé sa compagnie en 2008 avec des danseurs atteints de trisomie 21 et récemment le musée d’Art moderne de Moscou accueille l’exposition d’une jeune peintre Mariam Alakbarli.
Pour ces représentations, Jérome Bel travaille sur l’authenticité du jeu des acteurs générateur d’émotions. Ce n’est pas vraiment un spectacle et chacun des comédiens suit les intentions données par le chorégraphe. Simone Truong, assistante et traductrice transmet en allemand les directives aux comédiens avec une fermeté et une tendresse remarquable. Six hommes et cinq femmes, viennent tour à tour se présenter face au public, parlent de leur handicap, et dansent sur un morceau de musique de leur choix. Ce qu’il y a de plus remarquable ici, c’est le regard que ces comédiens handicapés ont entre eux, ils sont  heureux d’etre sur scène, et goûtent pleinement le travail de leurs semblables. Chacun a une presence spécifique, Julia est pleine de tendresse et de fractures internes, Peter qui termine chacune de ses présentations par un « merci beaucoup » est peut-être en dialogue direct avec le ciel, mais tous sont émouvants.
Que vient rechercher le public?  Une certaine compassion, un peu  de voyeurisme ou  le plaisir de voir un vrai jeu sur scène? Sans doute un mélange de tout cela. Les regards des acteurs entre eux et parfois vers le public résonneront longtemps encore dans notre mémoire.   Pour autant, les  spectateurs, dans la vie quotidienne, céderont-ils leurs places assises aux personnes handicapées? Rien n’est moins sûr, eux aussi sont humains! « Mon travail dans cette pièce c’est d’être moi » , voilà aussi ce que dit au public l’un des comédiens. Merci à eux d’être ce qu’ils sont et de nous l’avoir fait partager dans un moment unique.

Jean Couturier

 Festival d’Avignon Salle Benoit XII jusqu’au 15 juillet

Centre Georges  Pompidou du 10 au 13 octobre dans le cadre du Festival d’Automne.

www.hora.ch

Le Festival Teatro a corte à Turin

Le Festival Teatro a Corte à Turin

  Nous n’étions pas encore arrivés mais la jeune femme déléguée par la mairie de Turin avait clairement annoncé la couleur auprès de nos collègues: les journalistes étaient aussi priés de vanter tous les mérites de la ville. Pas besoin de se faire prier: Turin est une ville formidable, très vivante, avec plein de musées, dont celui du cinéma installé depuis dix ans dans une ancienne synagogue. On peut y voir, entre autres choses, les débuts de l’animation et du cinéma Il y a aussi d’immenses places magnifiques, de beaux jardins. Ce qui frappe le plus dans la ville, est sans doute l’unité architecturale avec de grands immeubles 18 ème siècle aux très hautes fenêtres. Et en plus, chez les habitants, une rare gentillesse, toujours prêts à vous renseigner, souvent en français…
 Cette année, de nombreux spectacles dans la ville et un peu à l’extérieur, mais… beaucoup de solos: crise oblige et Bepe Navello doit faire avec. Edith Rappoport vous a déjà dit tout le bien qu’elle pensait d’Eletro Kif de Blanca Li: le grand professionnalisme de ces jeunes danseurs français (entre 17 et 21 ans)qui ont déjà dansé le spectacle sur une musique de Tao Guttiérrez un peu partout jusqu’en Chine et au Japon, a séduit le public turinois. Il y a dans cette danse électro une formidable énergie, un savoir-faire et une générosité que l’on ne voit pas souvent dans la danse contemporaine. D’un conventionnel, ces costumes du quotidien ( veste à capuche, survêtements et baskets) sont bien laids mais Blanca Li a bien réussi son coup. On peut faire la fine bouche; Blanca Li était assez mal vue des experts danse de la Drac/ Ile-de-France mais elle fait désormais partie du paysage chorégraphique français. On aurait bien aimé savoir ce que Merce Cunningham, Pina Bausch ou l’historienne de la danse Laurence Louppe, tous trois récemment disparus, auraient pensé du spectacle qui n’aurait pu les laisser indifférents. 
  Il y avait aussi Eloge du poil, de et avec Jeanne Mordoj, mise en scène de Pierre Meunier, remarquable spectacle créé en 2007 (voir Le Théâtre du Blog) et, dans un genre tout à fait différent, celui de Jérôme Thomas, le jongleur français bien connu est passé cette année au Monfort Théâtre avec un autre spectacle. Celui-ci avait lieu en plein air dans le magnifique jardin d’une caserne de carabinieri- ce qui n’était sans doute pas la meilleure idée, pusqi’il a commencé avec un bon retard à cause du vent… Il y a des moments d’une qualité exceptionnelle, par exemple, quand il réussit à faire glisser cinq boules dans un rectangle qui semblent alors douées d’une totale autonomie, avec la complicité de son ami Jean-François Baez à l’accordéon qui donne un rythme et une belle efficacité à cette suite de manipulations de boules et de massues. Reste que ce spectacle n’est absolument pas mis en scène: lenteurs et longueurs au début surtout, répétitions, fausses fins… On a souvent l’impression que Jérôme Thomas est ivre de reconnaissance, alors qu’il n’a plus rien à prouver. Habillé d’un improbable et très laid costume gris avec une cravate ficelle, il se regarde jongler mais le spectacle, avec de petits intermèdes dansottés, devrait faire l’objet ‘une véritable mise en scène. L’exceptionnelle maîtrise du jonglage que possède Jérôme Thomas, avec ce que cela suppose de rigueur, d’intelligence et de travail au quotidien, mérite mieux que cette chose mal cousue et trop longue, même si elle ne dure qu’un peu plus de soixante minutes.
  Les avis étaient partagés  sur Il Minautoro par le Taetro Ribalta dont a rendu compte aussi Edith Rappoport avec trois comédiens handicapés (un jeune garçon et une jeune fille mongolien, et, assise sur un fauteuil roulant, une jeune femme handicapée motrice, au regard pétillant d’intelligence, passionnée d’informatique et parlant quatre langues), et Julie Stanzak, une danseuse de la Pina Bausch. C’est un théâtre d’images, et il y a d’excellents moments, dans la tradition wilsonienne, avec quelques longueurs sans doute mais avec de belles idés comme cette corde suspendue  à une poulie que la jeune femme handcapée motrice fait circuler en permanence. Ou quand Julie Stanzak essaye désespérément de remonter une sorte de mur pentu sans jamais arriver au sommet tant convoité.

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  On a pu voir aussi la Dudapaiva company une compagnie hollandaise d’origine brésilienne où deux danseurs/ manipulateurs font vivre à quelques mètres de nous, une créature fantastique verte, vieille sorcière aux yeux brillants, et un chien espiègle. Les deux chirurgiens, le bas du visage couvert d’un masque, ce qui leur permet aussi d’être ventriloques,  manient le bistouri avec une élégante cruauté: rafistolages de troncs appartenant à l’un et à l’autre corps: c’est aussi atroce que follement jubilatoire. Sans doute inspiré des spectacles  fabuleuses et petites marionnettes du Figuren Theatre des années 70, le spectacle, qui comporte aussi de petits intermèdes dansés qu’il vaut mieux oublier( cette fusion entre marionnettes et danses ne fonctionnent pas du tout) mériterait lui aussi d’être vraiment mis en scène, ce qui est loin d’être le cas. Restent ces personnages fictifs en mousse remarquablement manipulés que le public vient voir de plus près et toucher à la fin du spectacle.
  Enfin, petite merveille dûe à Peter Jasko, artiste croate: une petite guérite en bois, sans fenêtre, avec un toit à deux pans installée sur la grande place Cavalllerizza Reale où quelqu’un c’est sûr est enfermé, puisqu’à intervalles réguliers, on entend des coups  contre la porte. Des passants, affolés, ont aussitôt  prévenu la police qui a aussitôt prévenu Beppe Navello, le directeur du Festival… L’illusion et l’imagination sont encore une valeur forte en Italie, du moins au Nord, où la vie est encore  assez douce malgré les graves ennuis économiques du pays…
  Le festival Teatro a Corte semble être resté en bonne santé mais il lui faudrait sans doute programmer un ou deux spectacles importants et grand public dans la ville elle-même s’il veut échapper à une image  parfois un peu confidentielle.Il mériterait d’être davantage connu dans Turin même, et ce n’est pas une question de budget mais d’options esthétiques. L’Italie comme la France n’échappera pas à une remise en question de choix plus radicaux quant à ses festivals d’été…

Philippe du Vignal

Le Festival se poursuit jusqu’au 22 juillet. Pour plus d’informations, voir le site teatrocorte.it

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