Voyage sur place

Voyage sur place de et par Alain Reynaud.


“Si j’ai mes souvenirs intacts dans ma tête, il va falloir songer à un petit rangement !” Alain Reynaud nous raconte son parcours d’enfance à Bourg-Saint-Andéol, qui l’a amené à sa carrière de clown, entre un père menuisier silencieux, dur au travail, une mère attentive et un frère de huit ans son aîné. Il a un alter ego plus âgé, qui dialogue avec lui sur la découverte des majorettes qui l’ont toujours fasciné, de l’harmonie municipale , du  tambour longtemps avant celle de l’accordéon, les célébrations municipales,  et du music-hall…Tout son discours fleure bon la vie d’une petite ville bien vivante, avec de vraies relations humaines, qui ont amené Alain Reynaud à fonder les Nouveaux Nez, puis la Cascade,  sa Maison des Arts du Clown et du Cirque, voilà quatre  ans à Bourg-Saint- Andéol.
La salle est d’ailleurs pleine de spectateurs enthousiastes venus de la région dont certains voient le spectacle pour la deuxième fois. Mais Alain Reynaud ne semble pas avoir fini son rangement, et se perd dans des détails et des répétitions qui cassent le plaisir qu’on prend par moments dans ce spectacle trop long qui dure… près de deux heures.

Edith Rappoport

Espace-Cirque Midi Pyrénées, Avignon  www.lacascadeclownetcirque.fr

 


Archive pour juillet, 2012

L’avare

L’Avare, de Molière,
Théâtre Aftaab, Mise en scène : Hélène Cinque
Avec Haroon Amani, Aref Bahunar, Taher Beak, Saboor Dilawar, Mustafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Shafiq Kohi, Asif Mawdudi, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah, Shohreh Sabaghy, Wajma Tota Khil.

L'avare media_870_1579Fondée par Ariane Mnouchkine, à Kaboul, en 2005, lors d’une tournée du Théâtre du Soleil, cette jeune troupe afghane parle, par les auteurs choisis, tels Brecht, Sophocle ou Molière, de ses réalités et de ses espoirs. Elle puise, par la créativité qu’elle engage et l’énergie qu’elle dégage, foi et espoir en son pays, l’Afghanistan, vivant et libre.
Aftaab, qui signifie Soleil en langue dari, emblème et manifeste de la troupe, a pour marraine la célèbre Ariane, de la Cartoucherie, agitatrice, avec ses comédiens, d’un stage à Kaboul. Le choc des énergies fit le reste. Etablie en France, Aftaab voyage, réchauffe et se réchauffe. La troupe monte son répertoire et présente en 2011, au Festival d’Avignon, Œdipe Tyran, mis en scène par Matthias Langhoff.
Paris Quartiers d’été cette année la met à l’honneur et propose une escale à Paris 13 sur Seine dans une mise en scène d’Hélène Cinque, qui a fait ses classes, de nombreuses années, au Théâtre du Soleil.
Que tous ceux qui se sont endormis sur leurs classiques Larousse se précipitent. Théâtre du jeu, de la ruse, de la créativité. Théâtre de la simplicité, du don de soi. Théâtre malin, enlevé et de la dérision. Théâtre virtuose joué sur deux tapis pure soie aux couleurs fanées, une table, deux tabourets, et variations pour deux arbres et un seau d’eau, jardin d’Harpagon. Voilà un spectacle qui claque et pétille. La base en est le jeu, dans tous les sens du terme, qui rythme quiproquos et imbroglios, le jeu, à ce point de fluidité, de pétulance, d’impertinence, de malice et de grâce, fait un bien fou. Il mène au rire, le propre de l’homme, dit un certain Bergson.
Jouée en dari surtitré, la pièce est là. Tous les personnages répondent présent et nous mènent, avec un naturel inouï, de mille et une vies, vers d’autres codes.

La volée des servantes et serviteurs sont de la place du village : Maître Jacques cuisinier, La Flèche, Dame Claude, Brindavoine, la Merluche, Maître Simon le courtier, le commissaire et son clerc. Frosine, l’entremetteuse et diseuse de bonne aventure, jouée par un comédien travesti dignement voilé, a de l’étoffe. Les jeunes premiers, fils d’Harpagon, Elise et Cléante, en toute déraison et avec passion, cherchent qui Valère, qui Marianne, fils et fille d’Anselme. Leurs interactions démarrent à coups de rouleau à pâtisserie, de schizophrénies, de jeux de mains, je t’aime moi non plus.
Harpagon au cœur de pierre plutôt que d’or, règnant en maître absolu, extraordinaire manipulateur et grand faiseur, rejoint en creux, par sa folie excentrique et décalée, le Roi Lear version soviétique de Grigori Kozintsev ou les tyrans expressionnistes et marionnettiques du grand Eisenstein. Un comédien hors du commun. Le halo qui l’éclaire, la nuit tombée n’est pas de lune mais de ses pièces qui le rongent, cela va si bien aux tyrans, jamais démunis, par définition.
Nous sommes au cœur des sujets de sociétés, celle d’Afghanistan aujourd’hui, qui se superpose à tant d’autres : interdits, statut de la femme, mariages forcés, violences physiques et morales, conflits de générations, autocratismes, image sociale. Ici, les comédiens osent tout, et tout est spontané, maitrisé, léger : gestes, corps, prises à partie, plans d’action, et Molière coule à flots.
On est dans le registre du comique, de la dérision, du stratagème et de l’habileté, jamais de la caricature. Pour le spectateur c’est le registre du rire qui, selon Jean Duvignaud, «pour un instant périssable, jette l’homme en face d’une liberté infinie qui échappe aux contraintes, aux règles, arrache l’homme à l’irrémédiable de sa condition pour lui faire découvrir d’imprévisibles combinaisons, qui suggère une existence commune dans laquelle seraient réconciliés l’imaginaire et la vie. Il y a l’espoir dans le comique». Une leçon de vie, un vrai plaisir.

Brigitte Rémer

Paris quartier d’été et Théâtre 13/Seine, 30 rue du Chevaleret. Paris 13ème.
Deux pièces du Théâtre Aftaab : « L’Avare » et « Ce jour-là ».
Intégrales, les Samedis 14 et 21 juillet. A 17h30 : « Ce jour-là » – A 20h30 : « L’Avare ». (Attention aux horaires, une erreur s’étant glissée dans certains documents). Et aussi :
« L’Avare », les 15 et 22 juillet, à 15h30 – le 17 juillet, à 19h30 – le 18 juillet à 20h30.
« Ce jour-là », les 19 et 24 juillet, à 19h30 – les 20 et 25 juillet, à 20h30.

Le Maître et Marguerite

 

Le Maître et Marguerite de Mikhail Boulgakov mise en scène de Simon McBurney (en anglais surtitré en français)

Le Maître et Marguerite boulgakov » Et le Maître et Marguerite virent se lever l’aube promise … Elle succéda immédiatement à la pleine lune de minuit. Le Maître marchait avec son amie dans l’éblouissement des premiers rayons du matin, sur un petit pont de pierres moussues. Ils le franchirent. Le ruisseau resta en arrière des amants fidèles, et ils s’engagèrent dans une allée sablée. »
C’est avec ces phrases que l’auteur décrit une partie de la fin de son roman écrit de 1928 à 1940, année de sa mort. Un roman qui suscite toujours autant de controverses en Russie quant à l’interprétation de sa fin.
Pour sa mise en scène dans la cour d’honneur, Simon McBurney parle d »un roman sans conclusion, en ouverture, bien que son impressionnante scène finale soit inscrite dans un sens déterminé et marquera la mémoire du public. Il faut attendre 1973 pour que paraisse le livre en URSS et 1977 pour que le théâtre de la Taganka de Moscou l’adapte sur scène dans une mise en scène de Lioubimov. Auparavant les Polonais l’avaient déjà adapté  et Krystian Lupa l’avait montée en 2003 sur une durée de huit heures…
Ce roman complexe a trois histoires mêlées, et c’est à la fois une critique politique, sociale et un conte fantastique. Il associe la ville de Moscou rendue dangereuse par Satan sous les traits du professeur Woland et de sa bande dont le chat noir géant Béhémoth, le procès et la crucifixion du Christ et une touchante histoire d’amour entre Marguerite et le maître, le professeur.  Simon McBurney a réalisé une exceptionnelle adaptation d’une belle fluidité dans l’enchainement des scènes, ce qui améliore la compréhension de la fable. L’espace scénique de la Cour d’honneur est utilisé dans toute sa majesté et le mur devient un véritable personnage du récit, à la fois figure des différents lieux de l’action, support de projections vidéos et témoin de la fracture progressives des âmes.
Ces projections associées à la sonorisation de l’espace et des comédiens donnent une dimension cinématographique à cette mise en scène. L’ensemble du jeu d’acteurs est très juste, en particulier, Paul Rhys, (le professeur Woland), Tim McMullan (Pilate), Cesar Sarachu (Jésus) et Sinéad Matthews (Marguerite).
Dans la dernière partie de ce  spectacle de trois heures, où c’est la première fois sans doute que l’on entend de l’anglais dans la célèbre Cour d’honneur, Marguerite nue, transformée en sorcière pour pouvoir rejoindre son amant au bal de Satan, apporte par sa présence une réelle  émotion à la pièce. Auparavant, les scènes se succèdent avec intelligence  et humour mais, disons, sans excès de sensibilité…C’est d’ailleurs un des petits reproches que l’on peut faire à ce travail.
Le découpage très cinématographique fait un peu disparaître la dimension émotionnelle  de ce qui reste quand  même un roman russe! Même si le public semble très heureux à la fin de la représentation. La Russie est évoquée par le récit, mais la part slave de controverse, de mystère et de passion est un peu absente du spectacle. Pour les Russes en effet, ce roman est l’objet d’un véritable culte, et  les deux musées Boulgakov de Moscou sont les témoins d’actualités nouvelles permanentes. Les Russes s’y rendent en pèlerinage culturel, et les murs des escaliers du cinquième étage du 10 de la rue Sadovaîa (qui est d’ailleurs l’un des lieux d’action du roman et où a habité  Boulgakov de 1921 à 1924) sont maculés de graffitis évoquant le roman et ses différentes histoires.
Cette adaptation  a demandé un travail énorme au metteur en scène et à la troupe anglaise du théâtre de Complicité, mais le pari est réussi, seuls peut-être nos amis russes, et slaves en général, sont sortis de la Cour d’honneur avec un petit manque.


Jean Couturier

 Festival d’Avignon. Cour d’Honneur du Palais des Papes jusqu’au 16 juillet.

Un jeune se tue

Un jeune se tue de Christophe Honoré, mise en scène de Robert Cantarella.

Un jeune se tue  honor%C3%A9Le texte du spectacle a fait l’objet d’une commande à l’auteur par l’École de la Comédie de Saint-Etienne, à l’occasion de ses trente ans d’existence.  Dans une des très belles salles du premier étage du cloître Saint-Louis, deux rangées de gradins pour une cinquantaine de spectateurs sagement alignés. Sur un sol de tourbe, des débris et un siège qui ont appartenu à une voiture, et plus loin, sur le côté, un canapé noir et une table basse en verre où est posé un ordinateur. Dans le fond, une grande table où l’on devine des jeunes gens en train de travailler. Un jeune homme barbu, en complet noir et cravate, ratisse doucement la tourbe puis l’arrose avec un vaporisateur de jardin, pendant que le public arrive.
Ariane, vient de perdre sa sœur  Gaëlle, morte dans un accident de voiture sur une route de campagne une nuit d’été -fait divers malheureusement d’une grande banalité- et on aperçoit son corps allongé sous un siège de voiture. Il y a aussi, Laura et Alice, ses amies; on voit Gaëlle arriver, le bras arraché, couverte de sang. Un garçon actionne un appareil à fumigène et les raies de lumière de deux projecteurs traversent cette brume artificielle.
   Deux garçons et une fille apportent un bouquet de fleurs blanches, un  portrait de Gaëlle, deux  nounours et un petit rosier rouge en pot, à l’endroit où va être enterrée Gaëlle, et on entend aussi la voix de sa mère au téléphone : c’est plutôt réussi dans le genre et cela fait un peu installation, et ne déparerait pas dans un musée d’art contemporain.  Et comme en écho au magnifique hommage rendu à sa mère par Sophie Calle dans l’église des Célestins deux cent mètres plus loin. Décidément cette année au Festival, la mort est au rendez-vous… Dans une sorte d’exorcisme, ces jeunes filles disent souvent: putain, merde, salope… Une fille séduit un garçon sur le canapé noir et lui fait l’amour. Il y a aussi quelques projections d’images. A un moment, les personnages enfilent tous un tee-shirt où est imprimé le visage de Gaëlle. Bon…
Le jeune homme barbu  revient avec plusieurs grandes feuilles de portrait de Gaëlle. Un autre raconte, dans un beau monologue, une histoire d’amour compliquée qui lui est arrivée il y a quelques années.
Un autre jeune homme complètement nu, se roule dans la tourbe. Gaëlle, avec de nouveau son bras intact, chante Barbara, avec presque la même  voix : « J’entends les clairons, le chant des amours mortes ». Belle émotion pour une pièce qui s’arrête plutôt qu’elle ne finit, un peu trop subitement.
  Il est difficile, et sans doute sans grande importance, de résumer cette fiction protéiforme, qui vole en éclats et où se mêlent: récit monologué, dialogues, instants de vidéo, moments de performance dans la mesure où le corps est aussi  sans cesse  en question, danse et  chant. Avec, comme dénominateur commun, la présence/absence de cette jeune fille disparue de la vie de ces jeunes gens.
  Sans que le résultat soit très convaincant: on n’a jamais l’impression d’avoir affaire à une texte vraiment fort mais plutôt à une sorte de démonstration.  » Cette pièce, dit Robert Cantarella,  est l’histoire de l’effort partagé en commun pour répondre à la souffrance d’une jeune fille en deuil ». On veut bien mais ce texte/collage a quelque chose d’assez prétentieux dans sa forme et vole un peu dans  tous les sens, comme si l’auteur avait eu peur de rater le train de la modernité.
Christophe Honoré a répondu, comme on l’a dit, à une commande, et ceci explique peut-être en partie cela, puisque il a dû tenir compte des contraintes imposées. Soit élaborer un scénario et écrire un texte pour un groupe de six comédiennes: Katell Daunis, Clémentine Desgranges, Kathleen Dol, Maud  Lefebvre, Lucile Paysant, Béatrice Venet et… seulement trois garçons: Arthur Fourcade, François Gorissen et René-Albert Turquois.  

 
Humbles et très justes, souvent émouvants, jusque dans le côté parfois un peu gauche de leur jeu, ils sont tous impeccables: aucune criaillerie, aucun cabotinage mais des voix bien posées, une diction et une gestuelle précise, une véritable unité et une solidarité dans le jeu: la mise en scène et la direction d’acteurs de Robert Cantarella qui les a dirigés sont sans concession aucune et d’une rare qualité. Pour un  travail de fin d’école, ce n’est déjà pas si mal et c’est même, dans le genre, une belle réussite; c’est  toujours en effet  la quadrature du cercle que de trouver la solution pour un « spectacle » de sortie d’école….
 C’est sans doute la dernière fois que ces très jeunes comédiens se retrouvent tous ensemble,  avant que la vie professionnelle ne les disperse, et, surtout à la fin, on n’a pas trop envie de les quitter. Et, quelles que soient les faiblesses du texte, ces quelque cent minutes passent vite.

Philippe du Vignal

Cloître Saint-Louis, Avignon, le 15 juillet à 15 h et à 19 h et le 16 juillet à 12h et à 15h. Gratuit sur réservation indispensable.

Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers.

Très nombreux, chacun seul

Très nombreux, chacun seul,  par le collectif de réalisation Jean-Pierre Bodin, Alexandre Brisson, Jean-Louis Hourdin, et Roland Auzet.

  Très nombreux, chacun seul Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2012-07-14-%C3%A0-14.44.45-196x300Jean-Pierre Bodin s’était fait connaître avec Le Banquet  de la Sainte-Cécile (1994) et Chemise propres et souliers vernis; il essaye et réussit, dans ce nouveau spectacle, à dire la vie et la souffrance de la vie ouvrière, avec la complicité de Christophe Dejours, psychiatre et spécialiste  qui apparaît sur scène  en vidéo.
Jean-Pierre Bodin, et la réalisatrice Alexandrine Brisson ont commencé par rencontrer des ouvriers pour glaner des témoignages et des gestes d’hommes au travail dans les usines.

  Et, en particulier à Chauvigny, petite ville qui avait déjà  inspiré Le Banquet de la Sainte-Cécile, où se trouve l’entreprise de porcelaine Deshoulières. Il y a trois ans, Philippe  Widdershoven, qui était directeur informatique et par ailleurs, délégué CGT, s’est suicidé, en laissant une lettre où il demandait que son suicide soit reconnu comme accident du travail! Fait rarissime, il a été déclaré comme tel par son entreprise.
  Cela commence par des images d’un jardin ouvrier, plein de légumes et de verdure, où l’on voit Marcel travailler. Aucune parole, on entend juste le bruit caractéristique de la binette sur la terre, images paisibles qui contrastent avec les mots durs qui vont retracer l’histoire de Philippe Widdershoven, d’abord ouvrier, entré à 26 ans comme chronométreur, ensuite devenu cadre, puis directeur informatique et l’un des responsables les plus importants d’une entreprise qui connut ses heures de gloire puis fut victime, comme beaucoup d’autres de la concurrence extrême-orientale et  ce que l’on appelle la « mondialisation ».
Un marché radicalement transformé (quels jeunes mariés avaient encore  encore envie de se voir offrir un service de soixante pièces en porcelaine!), des  des exportations en baisse, la concurrence asiatique, une direction d’entreprise assez peu lucide quant à l’évolution de la clientèle, et de toute façon incapable de trouver des solutions, et c’est toute l’entreprise, en particulier ses employés qui part alors dans une spirale infernale. Accusé par la Direction de l’usine de ne pas ranger suffisamment son bureau, Philippe Widdershoven commence à recevoir des lettres recommandées, et comprend vite qu’il indésirable.
Jean-Pierre Bodin et ses complices montrent très bien la dégradation rapide et irréversible des relations entre l’employé et la direction de son entreprise. L’analyse solide, clairvoyante et d’une fabuleuse intelligence de Christophe Dejours, psychiatre, quand il parle de rupture de solidarité ouvrière, puis de solitude et de d’expérience de la trahison des autres, fait froid dans le dos. Ce n’est pas du tout il y a un siècle mais ici et maintenant, dans une des entreprises de la douce France.
Il a sans doute raison d’employer les mots sans concession de « totalitarisme à l’état pur même sans violence ».
Jean-Pierre Bodin en rajoute encore une couche quand il renvoie à l’exemple de la Poste en France et aux profondes modifications qui ont affecté son personnel. Et il  n’y aucune tricherie dans ses propos, juste un constat amer de la dégradation des conditions de travail, où tous les coups sont permis, voire encouragés pour faire tomber le voisin avec des évaluations informatisées et où ce sont les entreprises elles-mêmes qui, dans un jeu pervers, font aider leurs employés à acquérir des systèmes de défense, « pour ne pas penser la souffrance ». Bref, on est en plein délire, et ce ne sont pas les ministres de Nicolas Sarkozy qui ont aidé à arranger les choses
  Jean-Pierre Bodin évoque aussi les ouvriers et employés qui, réunissant leurs indemnités de licenciement, ont réussi à faire repartir leur entreprise qui était leur raison de vivre et leur fierté. Mais, comme chacun sait, c’est malheureusement une exception… Et la célèbre formule: « Travailler plus pour gagner plus » aura été la plus stupide  des phrases politiques jamais prononcées…
  Le spectacle alterne prises de parole de Jean-Pierre Bodin, images d’ouvriers de la faïencerie au travail et analyses de  Christophe Dejours. Toujours calme, le psychiatre explique avec  clarté et précision comment on a pu en arriver là. Il y a en projection, une belle série de visages de gens visiblement usés, la bonne cinquantaine, dont on peut deviner, sans que cela soit jamais dit, la souffrance qu’ils ont pu endurer dans leur corps et leur esprit. En filigrane, on peut deviner le manque de respect, le mépris et le cynisme comme valeurs  sûres à la direction des plus grandes entreprises françaises.
Il y aussi à la fin quelques images de ces ouvriers consciencieux, dotés d’un savoir faire-inimitable qui font chauffer les fours de la faïencerie. Images simples et belles de gestes de ces femmes et de ces hommes qui mettent toute leur fierté dans l’accomplissement d’un travail impeccable.

  Certes le spectacle, encore un peu brut de décoffrage, est parfois cahotant et pédago, et sans doute trop long d’une vingtaine de minutes, et  les petites danses inutiles qui servent d’intermèdes, auraient pu nous être épargnées. Mais Jean-Pierre Bodin, avec un jeu précis et nuancé, dénonce avec efficacité l’organisation du travail et les souffrances souvent atroces qui en viennent à déchirer le lien social. Sans que cela émeuve beaucoup la classe politique…
Le spectacle a quelque chose d’exceptionnel dans le paysage d’un festival off ou in, trop souvent bien propre sur lui. Et où la dénonciation d’ordre politique n’est pas si fréquente François Hollande aurait dû aller le voir mais il a tout juste eu droit à ce pathétique Six personnages en quête d’auteur. Dommage pour lui!

Philippe du Vignal

Festival d’Avignon.Théâtre des Halles à 19 heures jusqu’au 28 juillet; puis  les 15, 16, et 17 janvier au Moulin du Roc, Scène nationale de Niort.

Disabled Theater

Disabled Theater, conception de Jérôme Bel et le théâtre Hora

Disabled Theater down-300x198« J’ai le Syndrome de Down et je suis désolé » certains spectateurs se souviendront longtemps de cette phrase dite par Julia une des comédiennes du spectacle !
Le Syndrome de Down ou trisomie 21 autrefois appelée mongolisme est une pathologie dûe, mais pas exclusivement, à une anomalie génétique  secondaire à un âge avancé de la mère. Il y a vingt ans, cette pathologie touchait une naissance sur six cent; grâce au conseil génétique et à l’amniocentèse précoce,  elle  a considérablement diminué de fréquence.
Le sujet atteint a pour traits communs, un faciès lunaire caractéristique, une hyperlaxité, une grande sensibilité émotive et un handicap mental qui peut être d’intensité sévère  ou minime. Les individus avec un handicap mental moindre sont  les plus adaptables à la vie sociale. Comme les comédiens professionnels de la compagnie tHora de Zurich, fondée en 1992. C’est avec elle que Jérôme Bel a collaboré.
Le lien entre création artistique et trisomie 21 est établi depuis longtemps. Pascal Duquenne acteur, a reçu avec Daniel Auteuil le prix d’interprétation masculine à Cannes en 1996 pour Le huitième jour, Ela Franscella, chorégraphe suisse, a  créé sa compagnie en 2008 avec des danseurs atteints de trisomie 21 et récemment le musée d’Art moderne de Moscou accueille l’exposition d’une jeune peintre Mariam Alakbarli.
Pour ces représentations, Jérome Bel travaille sur l’authenticité du jeu des acteurs générateur d’émotions. Ce n’est pas vraiment un spectacle et chacun des comédiens suit les intentions données par le chorégraphe. Simone Truong, assistante et traductrice transmet en allemand les directives aux comédiens avec une fermeté et une tendresse remarquable. Six hommes et cinq femmes, viennent tour à tour se présenter face au public, parlent de leur handicap, et dansent sur un morceau de musique de leur choix. Ce qu’il y a de plus remarquable ici, c’est le regard que ces comédiens handicapés ont entre eux, ils sont  heureux d’etre sur scène, et goûtent pleinement le travail de leurs semblables. Chacun a une presence spécifique, Julia est pleine de tendresse et de fractures internes, Peter qui termine chacune de ses présentations par un « merci beaucoup » est peut-être en dialogue direct avec le ciel, mais tous sont émouvants.
Que vient rechercher le public?  Une certaine compassion, un peu  de voyeurisme ou  le plaisir de voir un vrai jeu sur scène? Sans doute un mélange de tout cela. Les regards des acteurs entre eux et parfois vers le public résonneront longtemps encore dans notre mémoire.   Pour autant, les  spectateurs, dans la vie quotidienne, céderont-ils leurs places assises aux personnes handicapées? Rien n’est moins sûr, eux aussi sont humains! « Mon travail dans cette pièce c’est d’être moi » , voilà aussi ce que dit au public l’un des comédiens. Merci à eux d’être ce qu’ils sont et de nous l’avoir fait partager dans un moment unique.

Jean Couturier

 Festival d’Avignon Salle Benoit XII jusqu’au 15 juillet

Centre Georges  Pompidou du 10 au 13 octobre dans le cadre du Festival d’Automne.

www.hora.ch

Le Festival Teatro a corte à Turin

Le Festival Teatro a Corte à Turin

  Nous n’étions pas encore arrivés mais la jeune femme déléguée par la mairie de Turin avait clairement annoncé la couleur auprès de nos collègues: les journalistes étaient aussi priés de vanter tous les mérites de la ville. Pas besoin de se faire prier: Turin est une ville formidable, très vivante, avec plein de musées, dont celui du cinéma installé depuis dix ans dans une ancienne synagogue. On peut y voir, entre autres choses, les débuts de l’animation et du cinéma Il y a aussi d’immenses places magnifiques, de beaux jardins. Ce qui frappe le plus dans la ville, est sans doute l’unité architecturale avec de grands immeubles 18 ème siècle aux très hautes fenêtres. Et en plus, chez les habitants, une rare gentillesse, toujours prêts à vous renseigner, souvent en français…
 Cette année, de nombreux spectacles dans la ville et un peu à l’extérieur, mais… beaucoup de solos: crise oblige et Bepe Navello doit faire avec. Edith Rappoport vous a déjà dit tout le bien qu’elle pensait d’Eletro Kif de Blanca Li: le grand professionnalisme de ces jeunes danseurs français (entre 17 et 21 ans)qui ont déjà dansé le spectacle sur une musique de Tao Guttiérrez un peu partout jusqu’en Chine et au Japon, a séduit le public turinois. Il y a dans cette danse électro une formidable énergie, un savoir-faire et une générosité que l’on ne voit pas souvent dans la danse contemporaine. D’un conventionnel, ces costumes du quotidien ( veste à capuche, survêtements et baskets) sont bien laids mais Blanca Li a bien réussi son coup. On peut faire la fine bouche; Blanca Li était assez mal vue des experts danse de la Drac/ Ile-de-France mais elle fait désormais partie du paysage chorégraphique français. On aurait bien aimé savoir ce que Merce Cunningham, Pina Bausch ou l’historienne de la danse Laurence Louppe, tous trois récemment disparus, auraient pensé du spectacle qui n’aurait pu les laisser indifférents. 
  Il y avait aussi Eloge du poil, de et avec Jeanne Mordoj, mise en scène de Pierre Meunier, remarquable spectacle créé en 2007 (voir Le Théâtre du Blog) et, dans un genre tout à fait différent, celui de Jérôme Thomas, le jongleur français bien connu est passé cette année au Monfort Théâtre avec un autre spectacle. Celui-ci avait lieu en plein air dans le magnifique jardin d’une caserne de carabinieri- ce qui n’était sans doute pas la meilleure idée, pusqi’il a commencé avec un bon retard à cause du vent… Il y a des moments d’une qualité exceptionnelle, par exemple, quand il réussit à faire glisser cinq boules dans un rectangle qui semblent alors douées d’une totale autonomie, avec la complicité de son ami Jean-François Baez à l’accordéon qui donne un rythme et une belle efficacité à cette suite de manipulations de boules et de massues. Reste que ce spectacle n’est absolument pas mis en scène: lenteurs et longueurs au début surtout, répétitions, fausses fins… On a souvent l’impression que Jérôme Thomas est ivre de reconnaissance, alors qu’il n’a plus rien à prouver. Habillé d’un improbable et très laid costume gris avec une cravate ficelle, il se regarde jongler mais le spectacle, avec de petits intermèdes dansottés, devrait faire l’objet ‘une véritable mise en scène. L’exceptionnelle maîtrise du jonglage que possède Jérôme Thomas, avec ce que cela suppose de rigueur, d’intelligence et de travail au quotidien, mérite mieux que cette chose mal cousue et trop longue, même si elle ne dure qu’un peu plus de soixante minutes.
  Les avis étaient partagés  sur Il Minautoro par le Taetro Ribalta dont a rendu compte aussi Edith Rappoport avec trois comédiens handicapés (un jeune garçon et une jeune fille mongolien, et, assise sur un fauteuil roulant, une jeune femme handicapée motrice, au regard pétillant d’intelligence, passionnée d’informatique et parlant quatre langues), et Julie Stanzak, une danseuse de la Pina Bausch. C’est un théâtre d’images, et il y a d’excellents moments, dans la tradition wilsonienne, avec quelques longueurs sans doute mais avec de belles idés comme cette corde suspendue  à une poulie que la jeune femme handcapée motrice fait circuler en permanence. Ou quand Julie Stanzak essaye désespérément de remonter une sorte de mur pentu sans jamais arriver au sommet tant convoité.

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  On a pu voir aussi la Dudapaiva company une compagnie hollandaise d’origine brésilienne où deux danseurs/ manipulateurs font vivre à quelques mètres de nous, une créature fantastique verte, vieille sorcière aux yeux brillants, et un chien espiègle. Les deux chirurgiens, le bas du visage couvert d’un masque, ce qui leur permet aussi d’être ventriloques,  manient le bistouri avec une élégante cruauté: rafistolages de troncs appartenant à l’un et à l’autre corps: c’est aussi atroce que follement jubilatoire. Sans doute inspiré des spectacles  fabuleuses et petites marionnettes du Figuren Theatre des années 70, le spectacle, qui comporte aussi de petits intermèdes dansés qu’il vaut mieux oublier( cette fusion entre marionnettes et danses ne fonctionnent pas du tout) mériterait lui aussi d’être vraiment mis en scène, ce qui est loin d’être le cas. Restent ces personnages fictifs en mousse remarquablement manipulés que le public vient voir de plus près et toucher à la fin du spectacle.
  Enfin, petite merveille dûe à Peter Jasko, artiste croate: une petite guérite en bois, sans fenêtre, avec un toit à deux pans installée sur la grande place Cavalllerizza Reale où quelqu’un c’est sûr est enfermé, puisqu’à intervalles réguliers, on entend des coups  contre la porte. Des passants, affolés, ont aussitôt  prévenu la police qui a aussitôt prévenu Beppe Navello, le directeur du Festival… L’illusion et l’imagination sont encore une valeur forte en Italie, du moins au Nord, où la vie est encore  assez douce malgré les graves ennuis économiques du pays…
  Le festival Teatro a Corte semble être resté en bonne santé mais il lui faudrait sans doute programmer un ou deux spectacles importants et grand public dans la ville elle-même s’il veut échapper à une image  parfois un peu confidentielle.Il mériterait d’être davantage connu dans Turin même, et ce n’est pas une question de budget mais d’options esthétiques. L’Italie comme la France n’échappera pas à une remise en question de choix plus radicaux quant à ses festivals d’été…

Philippe du Vignal

Le Festival se poursuit jusqu’au 22 juillet. Pour plus d’informations, voir le site teatrocorte.it

La Nuit tombe

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 Le jeune metteur en scène s’était fait remarquer par un Eveil du Printemps d’une belle facture dont il avait revisité le texte de Wedekind en y greffant un prologue et certains dialogues ( voir Le Théâtre du Blog). Cette fois , le metteur en scène a eu envie de faire un travail d’écriture mais dit-il « il y a deux versions du texte, celle qui est publiée et celle que l’on va jouer ».
En fait les choses doivent être encore plus compliquées (mais on ne saura pas pourquoi), puisque l’affiche indique un durée d’une heure cinquante et que le spectacle ne dure que que 85 minutes….Cherchez l’erreur!

Quand on entre  dans la Chapelle des Pénitents blancs, on devine plus qu’on ne voit, derrière un rideau tendu transparent, une grande chambre d’un hôtel qui a dû connaître des jours plus fastes. Le tissu mural noir est déchiré à un endroit, il y a des bois de cerf accrochés  au mur et un autre par terre, avec une décoration  insolite comme si l’endroit avait été autrefois un salon d’apparat… Le mobilier est minable (armoire à glace et table de nuit  en faux acajou, fauteuil tournant un peu sale, appliques lumineuses et lustre d’une laideur exemplaire …). Derrière, il y a une petite salle de bains, mal éclairée, aussi minable avec une petite baignoire dotée d’un rideau de douche crème. Derrière la grande baie vitrée dont un des carreaux est cassé,  des nuages gris passent. Et un  vent sinistre siffle sans arrêt.
Aucun doute: James Brandily a réussi une scénographie  exemplaire des films d’horreur. Tout a été étudié et réalisé avec un soin particulier par les Ateliers des Treize vents de Montpellier,  pour signifier un endroit de passage comme le sont les chambres d’hôtel « où, ajoute Guillaume Vincent , et où on n’a pas tous ses repères: on n’est pas chez soi. Un endroit qui peut être fréquenté par des étrangers, et où l’on parle des langues différentes. Dans ma pièce , on parle d’ailleurs l’allemand, le russe et l’italien ».

Susann, une  jeune femme, entre avec un petit enfant dans les bras qu’elle va poser sur le lit mais elle va l’oublier ensuite dans la baignoire qui déborde. C’est l’époque de Noël, elle a aussi apporté plein de cadeaux emballés. Il est aussi question d’un chat qui se serait enfui dans la petite salle de bains ; la jeune femme téléphone à l’accueil de l’hôtel parce qu’elle n’aime pas du tout les chats.
Plus tard, le rideau de la grande  baie vitrée s’ouvre et on voit une terrasse où demi-sœurs fêtent le troisième mariage de leur père. Le préposé à l’accueil fait livrer , en guise de fleurs, deux couronnes mortuaires! Les voix amplifiées sont métalliques et dures. On parle russe, anglais et un des invités du mariage, un beau jeune homme en smoking, s’exprime en italien. On entend le tonnerre et il pleut de la vraie pluie sur la terrasse.Si, si, c’est vrai!

Il y aussi une jeune femme et son amoureux, Wolfgang, un réalisateur de cinéma aux faux airs de Woody Allen, obsédé par la mort de son frère,  qui essaye de réaliser un film dont  le personnage principal est une maman qui voit son enfant se faire écraser. La comédienne  répète avec lui une scène où elle doit se faire gifler; et ,effectivement, à la suite d’un accord, les gifles seront réciproques.
La moquette de la chambre est jonchée d’objets divers  et d’emballages de cadeaux. puis un jeune homme annonce la mort de sa sœur… Et on va voir le double du jeune homme pendu dans la salle de bains; la baignoire déborde pour la seconde fois et l’eau passe en-dessous de la porte…
Tels sont quelques moments de  de cet univers glauque où,  du moins au tout début, on sent  bien comme un certain glissement de la perception de la réalité quand nous perdons nos repères et donc notre faculté d’analyse dans un endroit qui est inconnu. Mais  on
se perd  vite dans les méandres d’un scénario qui n’en est pas un mais qui fonctionne  par strates de petites histoires sans lien et sans grand intérêt, du moins telles qu’elles nous sont contées.
Grâce à une mise en scène et une direction d’acteurs très précises, grâce à la scénographie de James Brandly, grâce aussi aux comédiens: Francesco Calabrese, Emilie Incerti Formentini, Florence Janas, Pauline Lorillard, Nicolas Maury et Susann Vogel qui ont  tous une belle présence,  l’ensemble fonctionne efficacement les cinq premières minutes.  Ensuite plus rien que l’ennui, malgré quelques images réussies!
Etre auteur ne s’improvise pas… et le glissement vers le conte fantastique, que l’on retrouve aux meilleurs moments de pièces de Jon Fosse ou d’Arne Lygre, dramaturges bien aimés de Guillaume Vincent, ne se produit jamais. Comme disait, Hitchcock, un bon film,c’est d’abord un bon scénario, ensuite un bon scénario et enfin un bon scénario… Ce  qui vaut aussi pour le théâtre et… qui n’est pas le cas ici. Dommage! Guillaume Vincent est absolument capable de beaucoup mieux.

Philippe du Vignal

Festival d’Avignon. Chapelle des Pénitents blancs jusqu’au  14 juillet à 17 heures et à 23 heures; ensuite au Théâtre des Bouffes du Nord du 8 janvier au 2 février; les 7 et 8 février au Théâtre du Beauvaisis; du 13 au 15 février à la Comédie de Reims, etc…

Philippe du Vignal

Six Personnages en quête d’auteur

Six Personnages en quête d’auteur,  d’après  Luigi  Pirandello, mise en scène de Stéphane Braunschweig.

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On connaît cette pièce mythique écrite par Pirandello en 1921 qui contribua à changer radicalement la conception même du théâtre occidental. Sur la scène des Carmes, côté jardin, un canapé en cuir, deux tables avec plateau en stratifié blanc où traînent  quelques brochures de pièces et des petites bouteilles d’eau; il y a aussi  cinq chaises noires. Côté cour, un grand praticable blanc avec un mur de fond aussi blanc que l’on déplacera ensuite au centre. Et dans le fond , sous les arcades du cloître, de grandes feuilles de miroir qui renvoient l’image du public assis. On ne comprend pas très bien pourquoi Stéphane Braunschweig utilise ce genre de poncifs scénographiques! Mais bon!
On voit un metteur en scène et ses comédiens qui font un travail à la table. L’ambiance est plutôt du genre morose: « Cela fait des jours qu’on stagne, mon impression, c’est que vous ne me proposez rien.(…) Je me pose beaucoup de questions sur le théâtre, comment on peut en faire aujourd’hui. « Une comédien lui réplique: « ‘on devait être plus proche du réel, on est en plein décalage ». Une comédienne pense, elle « qu’il faut garder l’auteur mais pas vraiment le texte ».
On ne peut croire un instant à ce  petit dialogue pauvret, écrit par Braunschweig, qui sonne terriblement faux. » « En amont des répétitions, dit-il, j’ai proposé aux acteurs réels d’improviser cette situation en y exprimant leurs propres questionnements et leurs propres doutes, ce qui m’a permis d’écrire un nouveau prologue(…) Ensuite j’ai réécrit aussi les personnages discutent de théâtre avec les acteurs ». (sic). Donc, mieux vaut considérer que la pièce n’est plus celle de Pirandello mais une sorte d’adaptation, ce qui est d’ailleurs honnêtement indiqué sur le programme. Mais, soit Braunschweig conservait le texte, avec quelques modifications, soit il demandait à un écrivain de lui écrire une pièce  sur le même thème, ou du moins un scénario. Mais ce petit mélange est par trop approximatif…
Quand arrivent, par la salle( autre stéréotype) ces fameux six personnages: le père en costume contemporain,  la mère, elle,  en  grand deuil  comme dans les années cinquante, c’est à dire avec un grand voile noir sur la tête, alors que la fille est en min-jupe et collants résille noirs tout à fait actuels, et le fils en survêtement.. Comprenne qui pourra  dans cette conception des costumes qui est souvent un bon indicateur de la qualité de la réalisation;  en tout cas, on a bien du mal à croire à cette  fiction.
Les comédiens d’expérience, dont Christophe Brault, Claude Duparfait, Philippe Girard, Caroline Chaniollau, Maud Le Grevellec  font leur boulot mais, mal dirigés, crient souvent  et surjouent  comme si  le cœur n’y était  pas. Et les micros HF n’arrangent rien.

Pour faire plus actuel, rien ne nous sera épargné: Braunschweig a cru bon de rajouter des allusions  à Facebook et il y a- si, si c’est vrai! – des projections de vidéos avec des nuages et des images en gros plan, des personnages filmés en direct: autre stéréotype du théâtre contemporain.
La mère se met à parler en italien,  et on projette le titre de la pièce en gros caractères. Tout se passe comme si Braunschweig voulait se rassurer et nous rassurer sur sa curieuse entreprise! Et pour faire plus vrai( !!!) on a même droit à un gros plan (très pudique, rassurez-vous, on est dans un théâtre national!) du père en train de se faire sucer par sa belle-fille obligée de se prostituer au bordel.
Sans doute en partie à cause du plein air ce qui n’est pas idéal pour un Pirandello, l’attention se disperse  et l’on s’ennuie assez vite! Le spectacle va cahin-caha jusqu’à la fin :les six personnages en grande dimension reviennent alors  en vidéo sur le mur du fond qui s’abat-autre vieux poncif du théâtre contemporain- et le personnage de l’auteur apparaît quelques secondes! Tous aux abris…

Certes la pièce peut apparaître comme datée mais comment Braunschweig, metteur en scène confirmé, a pu accumuler, dans ce « travail de réécriture », autant de naïvetés et de  clichés et n’a pas réussi à trouver quelque chose de plus convaincant…  Cette réalisation qui veut faire actuel, tombe en fait dans le gadget et dans une suite de scènes aux allures de bande dessinée, où l’on a bien du mal à retrouver le vrai Pirandello.
Le spectacle gagnera sans doute à être joué dans un salle fermée  mais cette  pièce où des gens ordinaires veulent à tout prix devenir des personnages et où le médiatique l’emporte souvent sur le réel, a quelque chose  de très actuel! Le monde politique est là pour nous le rappeler… Et  elle garderait  encore une vraie puissance mais, à condition d’en trouver les clés et d’avoir une vraie proposition théâtrale, ce qui n’est pas  le cas ici.

Alors à voir? Non, ni  en Avignon ni au Théâtre de la Colline, ou ailleurs: on est trop loin du compte…

Philippe du Vignal

Festival d’Avignon. Cloître des Carmes jusqu’au 19 juillet. Ensuite au Théâtre de la Colline et en tournée.

Res Publica

Res Publica d’après des histoires vraies, mise en texte de Guillaume Hasson, conception et mise en scène d’Alain Mollot.

  On connaît bien le travail d’Alain Mollot dont les spectacles créés récemment avec sa compagnie du Théâtre de la Jacquerie, l’ont été, à partir de témoignages recueillis. Pour Res Publica c’est  la documentariste Elsa Quinette qui s’y est collée; on retrouve dans le texte de Hasson  des personnages qui ont vécu les soixante dernières années de notre douce France, avec des vies marquées par les événements, surtout guerriers, qui ont façonné l’Etat et la nation. Res Publica est le denier volet d’une trilogie : Roman de familles et La Fourmillière qui retraçait le monde du travail avec un bel accent de vérité. Alain Mollot essaye de décortiquer ce que veut dire le mot nation. Il y a a un vieux professeur  à moustaches,de latin armé de son dictionnaire Gaffiot en blouse grise plus souvent au milieu des élèves que près de son tableau noir où il a résume  les fondements même de la fameuse Res Publica romaine, avec passion et pédagogie. Il décortique avec précision le sens des mots Pays, Etat, Patrie, Peuple. Ses quatre élèves: trois hommes et une femme sont assis derrière leur bureua qui leur sert à la fois de praticable et de réserves à accessoires et à costumes.
C’est un peu l’histoire de France rappelée à nos bons souvenirs,avec ses cantiques républicains: Marseillaise, Chant des partisans, et ses petits drapeaux tricolores. La bataille de Valmy en 1792, mais aussi la Résistance en 40 avec les Parisiens qui regardent, incrédules, défiler les troupes allemandes. Simone a dix huit ans, c’est la Libération, le défilé sur les Champs-Elysées, et  le gros bourdon de Notre-Dame de Paris qui sonne la victoire, que l’on aurait bien aimé entendre. Temps troublés, avec règlements de compte entre Français bientôt le vote des femmes décidé par de Gaulle et puis, un vague sentiment que le monde est en train d’évoluer plus vite que prévu par le peuple d’une France encore très agraire. La guerre d’Indochine d’abord puis la « pacification » d’Algérie dont Alain Mollot aurait pu rappeler que les premiers contingents ont été envoyés par la gauche… C’est la nation ou l’Etat qui fait la guerre? Les repères deviennent flous. Mais les cercueils commencent à arriver; ce ne sont pas seulement les enfants des autres qui meurent dans un pays inconnu où habitent aussi d’autres Français… que ceux de la métropole!
Arrivera vite mai 68, et les CRS coiffés de casques noirs et armés de matraques et de grenades lacrymogènes qui tapent sans ménagement sur tout ce qui bouge, entraînés à être le plus stupides possible dans la bonne tradition de l’armée française. Etat ou nation? Qui décide alors? La douce France ressemble alors à un bateau ivre, jusqu’au coup de sifflet de de Gaulle indiquant la fin de la grande récré.
Alain Mollot parle aussi des émeutes de Villiers-le-Bel et des autres banlieues parisiennes en 2005, qui faisaient suite aux  graves conflits sociaux qui avaient déjà paralysé  la France avec de grandes grèves à répétition.  « Je ne céderai pas »,  disait Alain Juppé, avec… la suite bien connue. Il y a, presque à la fin, une excellente scène entre un jeune beur et une avocate chargé de le défendre; il lui explique avec beaucoup de clarté et d’intelligence sa position et la représentante du droit français essaye, elle,  avec calme et de pégagogie, de lui faire entendre son point de vue de citoyenne française.
Le spectacle est  inégal: la dramaturgie fait un peu catalogue de dates historiques, l’écriture est souvent pauvrette, et il n’y a pas d’autre fil rouge que les explications du vieux professeur. Mais la bande sonore de Gilles Sivilotto est excellente et donne une unité à l’ensemble, et comme les comédiens Kamel Abdelli, Joan Bellviure, Frédéric Hevaux, Véronique Joly et Stéphane Miquel , dont trois, comme Mollot,  sont sortis de chez Jacques Lecoq, possèdent une gestuelle et d’une précision et d’une intelligence exemplaire, on se laisse quand même emporter, à condition toutefois d’avoir surtout  quelques connaissances sur l’histoire de France depuis soixante ans…Et la mise en scène d’Alain Mollot,comme sa direction d’acteurs est particulièrement soignée.  Res Publica est une réalisation qui, par son humilité,  et cette façon bien particulière d’évoquer ces vies d’hommes et de femmes chahutées dans leur propre pays, vaut bien plus que bien des spectacles du in que l’on a pu voir ces dernières années…

Philippe du Vignal

 Avignon. Théâtre des Lucioles à 18h 25.

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