Foi, amour et espérance

Foi, amour et espérance Glaube_Liebe_Hoffnung1

Foi, amour et espérance d’Ödön von Horváth, mise en scène de Christoph Marthaler.

Le metteur en scène suisse avait déjà monté à plusieurs reprises des œuvres de von Horváth: comme Casimir et Caroline, Légendes de la forêt viennoise ou Le Belvédère. Foi, amour et espérance est une des quelque dix sept pièces du grand dramaturge et romancier  austro-hongrois qui sont moins connues en France.
Écrite en 32, elle fut interdite de création  dès 33 par Hitler qui accéda au pouvoir cette même année et elle  ne fut créée qu’en 36 sous le titre Amour, Devoir et espérance,  par des artistes allemands émigrés qui en donnèrent  une représentation en langue allemande à Paris en 38 en hommage à l’auteur. Cécile Garcia-Fogel, entre autres,  l’avait montée à la Colline en 2004.

 Von Orváth, auteur reconnu et populaire, s’était en effet enfui devant les menaces du régime qui lui avait retiré l’obtention de ses droits d’auteur, et errait  un peu partout d’une capitale européenne à l’autre; il devait mourir tragiquement à Paris,  cette même année 38, assommé un soir de juin par une branche d’arbre tombée lors d’un orage sur les Champs-Elysées, tout près du Théâtre Marigny.
La pièce tout à fait populaire, et sous-titrée Une petite danse de mort, dont le titre reprend les mots fameux de l’épître de Saint-Paul aux Corinthiens:  » Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité ». Le texte est né d’une idée du chroniqueur judiciaire Lukas Kristl qui avait fait remarquer  à von Horváth que le théâtre et le cinéma traitaient davantage des crimes capitaux que des « petits cas ». Le journaliste lui avait alors proposé de lui livrer  les circonstances d’un fait-divers, à charge pour   von Horváth  d’écrire ensuite la pièce.
On est en pleine crise économique dans une Allemagne qui peine à se remettre, quinze après,  de la défaite de 1914: faillites bancaires et industrielles, avec pour conséquences:  six millions de chômeurs, et montée du nazisme jusqu’à la prise de pouvoir par Hitler en 33.
Elisabeth,  une jeune femme représentante en gaines, corsets et porte-jarretelles, n’a pas pu acquérir de carte professionnelle, faute d’argent,  et doit donc régler une amende de 150 euros; comme elle n’a aucun espoir  de trouver cet argent, elle  se dirige vers un Laboratoire d’anatomie officiel pour vendre d’avance  son corps à la science…. Ce qui est évidemment impossible Un préparateur de cet institut lui prêtera la somme. Mais la pauvre Elisabeth est la victime désignée de sa patronne qui lui reproche de ne pas faire de chiffre: « Il faut vous attaquer aux seigneurs et maîtres de la création… Je n’ai jamais rencontré un homme qui soit resté insensible à un porte-jarretelles ».

Le préparateur l’accusera d’escroquerie et Elisabeth finira par devenir l’amante d’Alphonse Klostermeyer, un simple agent de police. Crevant de faim, écrasée par une société qui nie son existence, humiliée et désespérée, elle  se jettera  dans un canal mais elle sera sauvée par Joachim, un jeune homme qui la ramènera à terre. Elle finira quand même par mourir, en douceur,  précise von Horváth dans la didascalie… C’est dire combien, à partir d’un fait divers authentique, il sait dire les choses avec beaucoup de simplicité et d’émotion.
 Marthaler s’est emparé de la pièce avec le sens magistral de la mise en scène qu’on lui connaît. Loin, très loin de ses récents opus comme Papperlapapp (2010)ou + ou -0 (2011) qui étaient décevants et ennuyeux. On voit en arrivant dans la salle, le décor très construit, presque hyperréaliste d’Anna Viebrock qui a imaginé la façade grise et triste très années 50 des pays de l’Est de cet Institut d’anatomie, avec  devant , une fosse d’orchestre avec un piano droit noir où s’escrime à taper un interprète qui ressemble à un vieil oiseau déplumé, des chaises tubulaires ou des fauteuils des années cinquante en mauvais état,  où, sur chacun, est posé un haut-parleur.
Arrive alors un ouvrier avec une échelle qui va essayer de rétablir l’équilibre précaire des lettres de bois  M puis A puis encore l’autre A, de l’enseigne de l’ Institut avant de faire une chute, cinq des barreaux de bois s’étant rompus sous son poids quand il en redescend. Le ton du spectacle est donné, entre réalisme et délire.

La distribution est de tout premier ordre et l’on sent que Marthaler a choisi ses interprètes en fonction de l’image qu’il voulait se faire des personnages, quelque vingt ans après que von Horváth les ait imaginés. Ils sont souvent trop gros, marchent à petit pas et ont des costumes  remarquables ( Sarah Schittek)…  d’une tristesse et d’une laideur accablante. Tous: Jean Pierre Cornu, Olivia Grigolli, Irm Hermann, Ueli Jäggi, Josef  Ostendorf, Sasha Rau, Clemens Sienknecht, Bettina Stucky, Ulrich Vob, Thomas Wodianka, dans leur démarche, dès qu’ils entrent en scène, sont immédiatement crédibles,  et il y a peu de metteurs en scène français qui réussiraient ce tour de force qui consiste chez Marthaler à nous les rendre quand même attachants. Cela suppose une grande maîtrise scénique et une grande virtuosité  .
 Tout est très lent et c’est à cette conception du temps qu’il faut se résoudre si l’on veut entre dans son univers (la pièce est en effet assez courte alors que le spectacle dure près de trois heures et demi),  ce que n’arrivent pas à admettre quelques spectateurs qui s’enfuient. Mais quelle intelligence dans cet emploi de la lenteur qui est en parfaite osmose avec la tristesse et l’incapacité à vivre des ces personnages que la crise économique a laminés!
On sent dans la direction d’acteurs de Marthaler une véritable méthode :  la lenteur  ne dévoile rien mais dit beaucoup de choses, par les silences,  par le langage et aussi, bien entendu, par la musique notamment quand elle est chantée en chœur,  qui est comme toujours chez lui, tout à fait remarquable, qu’il s’agisse de Chopin ou de marches populaires comme celles de Johan Strauss ou de Carl Teicke. Et là aussi en parfaite harmonie avec les dialogues.

  C’est un spectacle parfois énigmatique: pourquoi un personnage comme celui d’Élizabeth est-il dédoublé? Cela peut surprendre mais ce détournement du texte ne  nuit en rien à la grande qualité du spectacle dont le surtitrage en français est  impeccable.
  Disons-le franchement: ce n’est en rien un spectacle facile, sans doute un peu trop long sur la fin, parfois aussi un peu  esthétisant mais d’une grande intelligence théâtrale, musicale et plastique. Alors à voir? oui, trois fois, oui. Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion d’une pareille rencontre…

Philippe du Vignal

Ateliers Berthier-Odéon jusqu’au 22 septembre; ensuite en tournée


Archive pour septembre, 2012

Arena Museo Opera

Le Musée de l’Opéra de Verone/Arena Museo Opera.

Le 23 juin dernier, le premier étage de ce musée entièrement consacré à l’opéra a été inauguré au Palazzo Forti de  Verone, où,  débuta, en 1947, Maria Callas … Ce qui coïncidait avec le début de la saison lyrique. Les derniers travaux   de réhabiliatation seront  terminés en juin prochain pour les célébrations du centenaire des Arènes.La visite du musée débute par un hommage à Giuseppe Verdi né en 1813; et en 2013, présentation d’Aïda dans la  version de 1913, pour le centenaire de la création de ce festival, qui n’ a jamais subi d’interruption sauf pendant les deux guerres mondiales, quand  les Arènes de Vérone ont  servi d’abri  à la population…
Les salles du musée sont séparées de rideaux de lourd velours rouge, ce qui donne une ambiance feutrée et nous invite ainsi à un  voyage dans le monde lyrique. Nous allons ainsi à la découverte des richesses  de l’opéra italien, à travers des lettres originales de Rossini, Donizetti, Puccini, Verdi et Mascagni mais aussi de Mozart, Bizet, etc… Des extraits  de dialogues montrent quelle furent  les premiers pas comme genre de  l’opéra  et  nous pouvons admirer des partitions, dont la première date de 1500…Une des salles comprend huit partitions à touches, et  en choisissant sur un écran tactile,  on peut voir la projection d’un de ces opéras.
Il y a aussi  un théâtre à l’italienne reconstitué avec ses chaises. Puis,  dans une salle de tableaux interactifs, on  suit les  différentes étapes de la création d’une œuvre,  de la création de décors et  de costumes, jusqu’aux  compositions de maquillages. Il y a aussi une belle collection de costumes des créations  de La Traviata, de Rigoletto ou d’Aïda. Ce musée unique au monde dans le domaine de l’opéra, est ouvert à tous, chercheurs ou simples visiteurs.

Nathalie Markovics

AMO Arena Museo Opera, Palazzo Forti; via Massalongo 7,  Verone.
Ouvert d’ avril à septembre, de 9h à 19h30 mais fermé le lundi matin).. www.arenamuseopera.com info@arenamuseopera.com

Dom Juan ou le festin de pierre

Dom Juan ou le Festin de pierre de Molière, mise en scène en scène de Jean-Pierre Vincent

 

Dom Juan ou le festin de pierre 7cc88722-0569-11e2-bf86-0b1c3e921a61-493x328Quand Molière crée Le Festin de Pierre au Théâtre du Palais-Royal en 1665, il vient de subir l’interdiction de Tartuffe. Il lui faut trouver une idée pour rebondir et redorer son blason! Il choisit donc  un sujet à la mode (plusieurs Dom Juan ont été joués avec succès ces dernières années),  et commande des toiles aux meilleurs décorateurs pour une production spectaculaire… qui lui assurera quinze jours de triomphe.
Jean-Pierre Vincent a souhaité «retrouver l’énergie première» de l’œuvre, « sa fraîcheur, sa vigueur pamphlétaire » : il prend donc Molière au pied de la lettre, en toute liberté. Délestant la pièce du poids des lectures successives dont elle a fait l’objet, il la resitue, avec les costumes du talentueux Patrice Cauchetier, dans son époque d’origine.
Comme lors de sa création, la peinture est aussi au rendez-vous. : Jean-Paul Chambas déploie des ciels changeants où se greffent,  selon les actes, une colonne, l’ombre d’un pin, une forêt à la renverse dans le brouillard et la tempête. A l’avant scène,  de petits cailloux blancs figurent des rochers ou les galets de la plage. Un terrain d’aventure où Dom Juan batifole pendant les trois premiers actes, qui contrastent avec un  décor clos et des costumes sobres et sombres,  des deux derniers.
L’équipe de Vincent et les comédiens du Français donnent la pièce, tout simplement : une succession de scènes écrites au scalpel, un enchaînement de péripéties romanesques, une présence du fantastique (coups de tonnerre, apparition du commandeur) . On en découvre avec plaisir les rouages, on entend les propos, pourtant déjà connus, d’une oreille neuve.« Pour la respecter vraiment, il faut être aussi libre qu’elle,… oser entendre ce qu’elle dit, simplement, car Molière ne compliquait pas les choses à plaisir. » dit Jean-Pierre Vincent.
Dom Juan ( Loïc Corbery) est un jeune libertin, élégant, effronté insouciant, conquérant, Sganarelle (Serge Bagdassarian) rond, raide, maladroit, représente le bon sens populaire mâtiné de vertu bourgeoise avide de respectabilité.Tel Don Quichotte et Sancho Panza, le couple mythique nous entraîne dans des aventures rocambolesques, en devisant de l’état du monde.
Tout en cherchant le succès, Molière, grâce à une rhétorique bien huilée, s’en prend au passage au clan des dévots, aux courtisans hypocrites (préfigurant ainsi Le Misanthrope). Il pourfend le mensonge, les superstitions de tout ordre, plus particulièrement  les nombreuses invocations du ciel.
C’est l’une des raisons qui lui valut d’être mise au placard . Expurgée et versifiée par Thomas Corneille pour être reprise en 1677, sous le titre inchangé   Le Festin de pierre  par Armande Béjart et La Grange (qui avait tenu le rôle de Dom Juan face à Molière /Sganarelle en 1665), l’œuvre d’origine ne fut redécouverte qu’en 1841 et représentée sous le titre Dom Juan . Et n’a depuis cessé d’être représentée.
Dom Juan
fut d’un genre assez inclassable, pour la postérité, oscillant entre comédie et tragédie. Jean-Pierre Vincent, lui, prend le parti de la comédie, insistant sur le burlesque des situations (la scène des paysans, le raisonnement bancal de Sganarelle en réponse à l’athéisme de Dom Juan ,  et se risque même à ralentir le rythme (comme dans la scène avec Monsieur Dimanche). Mais il tient le pari jusqu’au bout, en nous réservant une facétie finale. Si Sganarelle garde  le fameux dernier mot : « Mes gages, mes gages  !», dans une réaction à la mort bien peu chrétienne de son maître qui scandalisa à l’époque, c’est à Dom Juan qu’appartient ici le dernier coup de théâtre : il se relève, indemne, et sort… aussi libre qu’il était entré.
Ce précurseur du siècle des Lumières qui ne croit qu’en « deux et deux sont quatre »,  et qui n’hésite pas à défier le ciel, les fantômes et autres moines bourrus, Vincent, en homme du XXlème siècle ne pouvait le condamner à être terrassé par une statue ridicule comme Molière, qui, pour la forme, avait été contraint de le faire !

Mireille Davidovici

Théâtre éphémère de la Comédie-Française jusqu’au11 novembre.

À peine un souffle

À peine un souffle, texte et mise en scène d’Anne Kellen.

Il a tombé la veste, mais il lui reste les insignes de l’homme de pouvoir: la montre chère, le mépris, la suffisance de celui qui gagne, écrase, méprise, ignore, et s’amuse à fabriquer de la crise. Il n’est pourtant pas en bonne posture, ficelé sur un tabouret tournant, un bandeau sur les yeux. Un enlèvement ? Il est prêt à payer, l’argent n’est pas un problème, et sa situation d’otage serait presque un « plus », une distinction parmi les gagnants de ce monde. Il ne doute de rien. Enfin, jusqu’à un certain point…
Il tente de parlementer, mais l’autre ne répond pas. Inquiétude, peur : le trader masque tout ça sous l’ironie, et puis quelques petites fêlures s’ouvrent, et enfin l’autre lui répond, comme un mur répond à la balle de tennis, comme un dieu qu’on s’invente répond aux supplications.
On n’en saura pas plus, sinon que le puissant de ce monde est renvoyé non seulement à sa capacité de nuisance mais aussi à ses petites faiblesses et à son grand vide.
Christophe Allwright excelle dans l’excès, les ruptures, les accès d’humilité et l’humour du texte. Il donne généreusement corps à ce monologue métaphysico-social: malgré les questions existentielles qu’il pose, le texte a les pieds bien ancrés dans le réel de la crise économique et on ne le lâche pas pendant ces  quatre-vingts minutes.
Cela se passe au Théâtre de la Huchette, où vous pouvez voir, à un autre horaire et pour la cinquante-sixième année consécutive (record mondial) La Cantatrice chauve et La Leçon d’Eugène Ionesco, avec la chance de pouvoir tomber, (elle joue en alternance) sur Jacqueline Staup, dans le rôle de la Bonne. Elle était de la création, ou presque…
Dans cette petite rue animée de restaurants exotiques, « spécialités françaises » incluses, Jean-Noël Hazemann aidé par  sa petite équipe, dont Gonzague Phelip, auteur du Fabuleux roman du théâtre de la Huchette (Gallimard),  fait marcher son théâtre au coup de cœur. Cette fois, c’est pour Anne Kellen et sa pièce presque trop débordante, mais à découvrir.

Christine Friedel

Théâtre de la Huchette. T:   01 43 26 38 99.

Britannicus

 

 

 

Britannicus Britannicus-crédit-Pascal-Victor

Britannicus, de Jean Racine, mise en scène Jean-Louis Martinelli

Il faudrait se mettre à la place du spectateur qui voit Britannicus pour la première fois, quand, en habitué des théâtres, on se prend à écouter la pièce comme un vieil opéra. Néron a bien donné l’air de l’enlèvement de Junie, Agrippine un peu moins celui du réveil de son fils empereur mais très bien celui de son aveuglement prophétique au dernier acte, Britannicus celui des reproches injustes à Junie, et ainsi de suite. Passons : ce n’est pas le bon angle. Jean-Louis Martinelli s’est donné comme discipline précisément d’échapper à la « scène à faire » et à l’anticipation : les personnages ne savent pas à l’avance ce qui arrive, et tout ce qu’ils disent doit provoquer un jeu d’actions et réactions. Principe même du théâtre.

Donc, ce jour-là – car les fameuses vingt-quatre heures de la tragédie classique sont décisives – Néron, empereur, a fait un coup d’État, il a enlevé la noble Junie, fiancée de son demi-frère évincé, Britannicus, ôtant ainsi à sa mère Agrippine une pièce maîtresse de son jeu d’échec : « l’impatient Néron cesse de se contraindre ». Ce jour-là, Néron bascule du côté des tyrans, Agrippine perd son pouvoir d’impératrice et de mère, Britannicus perd la vie, Burrhus perd l’illusion de reconduire Néron sur le droit chemin, Narcisse le traître, l’homme au double jeu dont il essaie de « tirer son épingle », est massacré par la foule, et pour achever cette ronde des défaites et des désastres, Néron, inutile vainqueur, perd Junie, réfugiée chez les intouchables Vestales. Sans oublier Albine, la confidente d’Agrippine qui, elle au moins, gagne en clairvoyance tout au long de la pièce. Il est vrai qu’elle revient de loin.

Racine a remarquablement concentré l’histoire donnée par Tacite, il le traduit parfois littéralement avec un vrai génie. C’est l’histoire d’un « monstre naissant », pas si loin du Titus de Bérénice sur une question au moins : comment devient-on vraiment empereur ? Il faut une rupture. Rupture amoureuse pour Titus, rupture totale pour Néron : avec sa mère, avec son passé, avec ses éducateurs, avec la morale, avec la prudence. « Néron jouit de tout » : c’est ce qui fait la tyrannie, la pulsion pulvérisant la politique. Mais jouit-il de tout ? Junie au moins lui échappe, jusqu’à le rendre fou.

Tout cela, et bien d’autres choses encore tant la pièce est riche, il faut le jouer sans le déjouer. Difficile. Ici la probité de Jean-Louis Martinelli, qui l’incite à ne pas « faire le travail du spectateur » en lui traçant un chemin d’interprétation, joue souvent contre le spectacle. Celui-ci flotte parfois, dans le décor classique et juste de la ratière qu’est un palais : qui en connaît vraiment les détours ? Et pas de sortie : chacun est ramené au centre du jeu, tour à tour. Mais il y a là trop de moments, trop de mouvements indécis et indécidés. À voir quand même, pour la pièce, pour les hauts et les bas des acteurs, et pour Anne Suarez, superbe Junie, constamment au plus haut.

Christine Friedel

Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 27 octobre – 01 46 14 70 00

 

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Britannicus de Racine, mise en scène de Jean-Louis Martinelli

De Britannicus nous gardons un souvenir inoubliable de la mise en scène du Théâtre de la Salamandre à Tourcoing, voilà une trentaine d’années avec Marief Guittier en Agrippine ravageuse… Celle de Martinelli tient sagement la route avec une scénographie imposante de Gilles Taschet, un immense palais à colonnes et un plateau tournant lentement, on croit rêver.
Grégoire Oestermann (Narcisse) joue l’hypocrisie à merveille, Anne Benoît une solide et déchirée Agrippine, Jean-Marie Winling un honnête Burrhus, Éric Caruso en hypocrite Néron ressemble aux effigies d’anciennes pièces de monnaie. On ne décroche pas un instant car cette belle langue est honnêtement mâché dite.

Edith Rappoport

Théâtre des Amandiers de Nanterre, jusqu’au 27 octobre 2012 T: 01 46 14 70 00

O’Bloque

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O’Bloque, conception et mise en scène de Marie Damestoy.

Cette performance/spectacle, qui mérite mieux que son titre pas très futé, est comme l’indique sa conceptrice, l’une des parties du triptyque A. M. O. où elle fait appel à trois figures de la résistance féminine: Antigone, Médée, Ophélie, dénominateur commun d’un glissement hors-la-loi, hors la norme, à l’image du parcours de cette jeune femme de 33 ans qui séjourna un temps aux Beaux-Arts de Cergy-Pontoise puis aux universités de Nanterre et Saint-Charles en philosophie-esthétique, avant de faire un tour du monde, d’écrire dans plusieurs revues et, si l’on a bien compris, de vivre un moment dans la rue. Pour finir par s’occuper de gestion de spectacles…
C’est de cette expérience de SDF qu’elle a eu envie de parler et de mettre en scène dans un monologue/exorcisme de 45 minutes, sur fond d’autobiographie, un moment de la vie d’une jeune fille de bonne famille comme on dit, qui, de façon irréversible, va se retrouver à la rue et glisser vers la déchéance et la folie.
Malgré des études dites supérieures -DESS accumulés en mille-feuilles  que l’Etat, tous gouvernements confondus a laissé proliférer et qui n’aboutissent à rien dans une société française encombrée de sur-diplômés mais où il faut lutter pour trouver un plombier ou un menuisier compétent.
La jeune fille  fait donc la dure expérience de la solitude, de l’alcool, de la saleté physique, de la faim et du froid. Et pire encore, celle de l’humiliation; elle vit dehors et  par tous les temps, enfermée dans son sac de couchage, substitut du ventre maternel et dernier refuge avant la déchéance totale. Avec l’interminable ballet devant des passants qui lui jettent un regard indifférent ou vaguement apitoyé. Et, quand on lui donne un ticket-restaurant, on le lui fait durement sentir: « C »est pour manger chaud,  lui dit une brave dame,  qui croit bon de préciser : « C’est le patronat qui en paye la moitié ». Sans commentaires.

Seule sur le plateau, Pénélope Perdereau est, en jeans et pull à col roulé, cette jeune femme à la fois cynique, désespérée et au bord du gouffre. Les mots de Marie Damestoy claquent avec conviction et précision. Sans aucun effet de manches ; l’actrice est juste aidée par de (trop?) belles lumières et par une partition sonore un peu envahissante.
N’importe, le texte passe, et Marie Damestoy qui maîtrise parfaitement l’espace et le temps -merci les Beaux-Arts de Cergy- sait créer de très belles images, comme cette fin, où la jeune femme s’allonge entre deux cartons, ou tire derrière elle, comme unetraîne de robe de mariée faite de morceaux de carton ondulé et de boules de film plastique. C’est intelligent et beau, cela ne s’embarrasse pas d’effets vidéo, et rappelle à la fois, aux meilleurs moments, Wilson et Kantor.  Si, si , c’est vrai!

Le travail en cours, généreusement accueillie pour une présentation par le Tarmac, est encore  brut de décoffrage. Mais l’on y sent quelque chose de prometteur, si les petits cochons ne mangent pas Marie Damestoy. Création  prévue en janvier prochain à Meylan (Isère).

Philippe du Vignal

L’Atelier volant

L’Atelier volant , texte et mise en scène de Valère Novarina.

L'Atelier volant  atelierCela devait être sa première pièce après sa Fuite de Bouche que nous avions vue au Gymnase de Marseille et c’est Jean-Pierre Sarrazac qui avait monté cet Atelier volant à Suresnes en 74, à une époque où Novarina était encore une jeune auteur débutant-  et pas encore inscrit au programme de l’option théâtre du bac!- où l’on perçoit déjà certains thèmes de ses pièces les plus récentes.
Notamment et surtout,  des jeux sur le langage, avec de nombreuses syncopes, litanies, métaphores en cascades,  mais sans que le vocabulaire ne soit encore vraiment touché.
Cet Atelier volant, écrivait Novarina en 74,  » décrit les avatars et métamorphoses d’une petite boîte, une entreprise où opère un trio patronal et une minuscule constellation de cinq employés immatriculés:  A, B, C, D, E. On assiste surtout à l’emprise, à la mécanisation du langage (elle s’opère aujourd’hui plus manifestement que jamais) mais on assiste aussi aux résurgences, aux résurrections, de notre langue. Comme l’écrit Paul de Tarse, la parole est un glaive à double tranchant ».

Et Valère Novarina utilisait déjà ses comédiens comme « des révélateurs du corps caché du texte, qui  nous rappellent que le texte est un animal vivant ». Sans atteindre malgré tout  à ce langage jubilatoire,  si raffiné et si merveilleux qui a, depuis, séduit tant de spectateur.s Presque quarante ans après, comment cet Atelier volant se présente-t-il. Nous n’avons plus de souvenirs vraiment  précis de la mise en scène de Sarrazac; celle de Novarina est fondée sur un plateau nu avec quelques éléments scéniques de Philippe Marioge: un cube en barres de fer jaunes, monté sur roulettes, quelques châssis qui se démontent rapidement et, au fond,  une peinture non figurative de Novarina sur un rideau de lames plastiques. Le début est plutôt du genre enlevé et il y a un côté farcesque assez bienvenu à la fois dans le texte et dans la mise en scène.qui n’est pas sans rappeler le Claudel de Protée. Mais au bout de quelque quarante minutes, on s’aperçoit vite que le spectacle n’avance pas et tourne en boucle sur lui-même.
La faute à quoi? D’abord à un texte qui ne tient pas les promesses du début, malgré une certaine verve comique à certains moments: on voit bien que ce n’est pas écrit par n’importe qui mais, en même temps, le fil conducteur est plutôt mince, et si l’on sourit parfois, l’ennui est quand rapidement même au rendez-vous! Et ce trop long poème/pièce n’en finit pas de finir, avant de stopper presque net sans que l’on comprenne bien pourquoi…
Novarina, comme s’il avait senti le danger, nous disait qu’il est très délicat pour lui de couper, ce qui est exact. Mais, désolé, là,  la pièce, qui n’arrive pas  à trouver son  rythme, ne fonctionne pas  vraiment et si elle avait duré une heure de moins, , elle aurait pu  encore tenir tenu le coup et ne pas nous faire sombrer dans  l’ennui!  La faute aussi à une direction d’acteurs des plus flottantes et à une interprétation assez peu convaincante.
Tout se passe comme si Novarina avait laissé les choses se faire sans beaucoup intervenir; et seuls, deux acteurs  à la solide expérience,  Myrto Procopiou, absolument impeccable, en collant bleu avec une drôle de jupette du même bleu, a une belle présence et s’impose très vite et Nicolas Struve arrive à s’emparer du texte, même si on l’en sent comme un un peu éloigné mai les autres comédiens criaillent  et  il y a une incessant ballet de décors à donner le tournis, ce qui n’arrange pas les choses! Si bien que l’on décroche très vite
!
Question à trois euros:  pourquoi Novarina, qui a réussi à être le meilleur dramaturge français vivant,  est-il allé rechercher une pièce de ses débuts qui n’a rien de bien passionnant et qui traîne en longueur? En tout cas, on cherche en vain des raisons  pour vous l’envoyer voir.
Et,  conseil d’ami, mieux vaut prévenir: si vous être enseignant dans une « classe théâtre », prudence, prudence ! Allez-y d’abord seul avant d’y emmener vos chers  élèves, vous déciderez de la suite à donner à une éventuelle expédition de groupe mais ils risquent fort d’ être déçus par ce  voyage de deux heures  quinze sans entracte! Les textes plus récents de Novarina, surtout montés par Claude Buchwald ont une autre force poétique et dramatique…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 6 octobre.

Résistances

Résistances L’Algérie, Joseph 1960, de et par François Godard avec le duo musical l’Inquiétant suspendu.

Dans le vacarme et la foule de la fête de l’Huma, l’espace théâtre offre un havre de relatif silence. On pouvait découvrir un solo intéressant sur les souffrances d’un jeune homme devançant l’appel au service militaire en Algérie, au début des années 60, malgré les supplications de sa famille. Il échoue sur un piton rocheux en pleine Kabylie, c’est le désert des Tartares!
Personne, le FLN est invisible, il s’ennuie à mourir entre deux expéditions inutiles, jusqu’au moment où il est contraint de se servir de son arme contre le FLN, ce qu’il refuse de faire. À ce moment, il quitte l’armée. Accompagné par un duo musical poétique, ce spectacle rappelle les heures douloureuses qui ont préludé à l’indépendance rêvée par Kateb Yacine et par tant d’autres grands poètes algériens qui y ont laissé leur vie.

Edith Rappoport

Fête de l’Humanité à Paris

Vous n’avez encore rien vu

Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais

Vous n’avez encore rien vu 320308-22281-vous-n-avez-encore-rien-vu-2012-22-620x0-1Faire cinéma avec le théâtre, théâtre avec le cinéma : Resnais s’y était déjà employé déjà avec notamment Smoking/No Smoking d’après la pièce Ayckbourn en 1993 ; il a toujours été fasciné par le théâtre (ne fut –il pas élève au Cours Simon avant d’intégrer l’IDHEC !)

Ici, c’est Anouilh qu’il investit avec Eurydice, à cause d’une représentation de la pièce en 1942 qui l’avait tellement bouleversé qu’à la sortie du théâtre, il fit deux fois le tour de Paris à bicyclette !

 Allo Pierre Arditi,» «Allo Sabine Azéma», «Allo Michel Robin »… Etc.

En guise de générique, les acteurs du film sont convoqués un par l’ énigmatique majordome (Andrzej Seweryn) d’un ami commun, Antoine  (Denis Podalydès), metteur en scène qui, avant de mourir, a souhaité les réunir chez lui pour une cérémonie.

Ils font leur entrée dans la hall de maison d’Antoine, véritable décor de théâtre – colonnes et rideaux rouges- … Un décor qui n’en finira pas de s’ouvrir sur d’autres espaces tout aussi théâtraux.

Ils sont introduits dans une salle de cinéma. Le rideau s’ouvre sur un écran. Antoine s’est filmé pour leur délivrer un message post mortem: il leur demande de juger une mise en scène de sa pièce, Eurydice, proposée par une jeune troupe de théâtre. Car tous ont joué autrefois dans cette pièce : Pierre Arditi et Lambert Wilson, Orphée ; Anne Consini et Sabine Azéma, Eurydice ; Michel Piccoli et Anny Duperey, le père d’Orphée et la mère d’Eurydice.

Réalisée par Bruno Podalydes, indépendamment du film mais suivant les consignes de Resnais), la captation présente une mise en scène assez médiocre, parodie ( volontaire ? ) d’un soit-disant théâtre contemporain déjà désuet.Mais le film n’en perd pas son intérêt pour autant. Bientôt, les acteurs dans la salle se mettent à rejouer, à revivre eux-mêmes les scènes, en écho au film projeté. Il résulte de ces allers et retours d’extraordinaires effets de contraction, de dilatation, voire de répétition.

Comme les rôles, les décors se dédoublent, tantôt toiles peintes et carton- pâte, tantôt naturels, Resnais a recours à des incrustations vidéos, des jeux de miroirs, des apparitions et disparitions intempestives des comédiens dans un autre espace-temps.

Loin d’être un film testamentaire, l’œuvre propose une vertigineuse mise en abyme entre cinéma et théâtre, passé et présent, réel et irréel…

Un exercice de style à la manière des surréalistes…Resnais réussit la prouesse d’apporter une totale modernité, une nouvelle jeunesse à la pièce d’Anouilh : les mots de cette histoire d’amour désespérée gagnent en densité, retrouvent une actualité.Mais le procédé s’use, en grande partie à cause de la faiblesse du dernier acte de la pièce d’Anouilh qui dessert le film malgré l’inventivité intarissable et les prouesses techniques du cinéaste.

Mireille Davidovici

Avant-première présentée au Forum des Images à l’occasion des 60 ans de la revue Positif

Sortie du film le 26 septembre .

Soda

Soda, Soyons oublieux des désirs des autres, feuilleton théâtral,  de Nicolas Kerzenbaum, Denis Baronnet et Ismaël Jude.

Soda sodaCe feuilleton surprenant  avec 14 acteurs/chanteurs accompagnés par quatre  musiciens à la suite d’une résidence au Collectif 12 de Mantes-la- Jolie, concepteur d’Une semaine en compagnie, avec le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et ARCADI.
La compagnie travaille sur ce feuilleton depuis 5 an,s et c
’est Nicolas Kerzenbaum qui présente ,en voix off,  les personnages de ce feuilleton qui dure près de neuf  heures, en huit épisodes, présentés en deux soirées, ou en intégrale,  le dimanche.
Une forêt de personnages étrangement reliés les un aux autres, d’ailleurs c’est la forêt qui offre le cadre de l’action avec des arbres suspendus au dessus du plateau et un personnage feuillu (excellent Xavier Tchili) qui ouvre l’action: “Mon coeur est un buisson qui va manger le ciel”…
Décor  non réaliste: juste des praticables en quinconce avec des chaises d’école. Le fil de l’action s’ouvre avec la mort accidentelle de Richard Feuerberg, personnage important, décédé de crise cardiaque  chez Catherine, jeune parlementaire, dont il est l’amant. Décidée à garder son siège, elle part avec son mari cacher le cadavre dans une forêt, à proximité d’une maison de garde forestier habitée par son énergique assistante parlementaire.

On peut suivre également le parcours de deux autres familles, celle d’une infirmière mariée avec le responsable d’une boîte de rapatriement qui poursuit de ses assiduités la jeune Leila qui travaille à temps partiel et qui se retrouve enceinte sans avoir eu de rapports. Sa mère l’avait  conçue avec un père qui a disparu, elle a aussi un frère qui se lance dans l’écriture,et  une grand-mère qui pue la bourgeoisie et qui promène son père paralysé en chaise portant une citrouille.
Leila est amenée à vendre son enfant à Catherine qui se prétend enceinte pour raviver sa popularité d’élue.On ne vous en dira pas plus sur ce feuilleton à l’ humour salutaire qui tient d’un soap-opéra sur la mort, aux ramifications inextricables. Le spectacle est accompagné par un petit orchestre; il y a  des songs brechtiens fort bien interprétés par des acteurs/chanteurs qui ne se prennent pas au sérieux.
Mais il vaut mieux voir le spectacle en intégrale: les premiers épisodes d’exposition sont un peu longuets, mais on se délecte  ensuite de cette saga onirique et parfois grotesque .

Edith Rappoport

Une semaine en compagnie, TGP de Saint Denis
www.franchement-tu.com

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