Le sexe faible ?

Le sexe faible ?  27
Le Sexe faible ?
direction artistique d’Heidi Brouzeng, mise en scène de Lionel Parlier

Le point d’interrogation est bienvenu. Dans ce cabaret égalitaire, il n’y a pas de « sexe faible », ni femmes fragiles ni hommes menacés dans leur virilité, mais une petite bande d’humains qui se débrouillent avec les poids et haltères de la vie, qui en ont pris plein la figure, et ce n’est pas fini, ils le savent et font avec. Musique rock (et autres), costumes plutôt moches -expression d’un destin commun-, vitalité formidable et humour très sérieux.
Car on est en bonne compagnie. Qui parle ici des femmes ? Des femmes, avant tout : Marguerite Duras, Virginie Despentes, Alina Reyes, Griselidis Réal, Sévenrine Wutke (et quelques hommes aussi : Jean Eustache, Pierre Louÿs…). Et ce n’est pas de la « littérature » : on est ici à la source de leur écriture, la vie, le vécu féminin qu’elles ont mis en mots.
On n’est pas ébloui par l’écriture, on est emmené par la vérité de cette écriture, ce qui est autrement important. Elles ont vu juste, et les comédiens, hommes et femmes, de ce cabaret savent le dire, là, sur le lieu même de la vérité. La poésie du spectacle vient de là, naïve et brute de décoffrage : quoi que fassent les acteurs –une contorsionniste nous offre un très beau moment de silence -, il le font au plus près d’eux-même, non d’un ego quelconque, mais de leur-notre-situation d’hommes et de femmes sur la terre. Rien que cela.
Beaucoup d’acteurs disent « se mettre en danger » sur scène. Ceux-là nous disent, avec beaucoup de simplicité, des dangers que nous partageons tous. Eh oui, tous les sexes sont faibles. Savoir cela ensemble a quelque chose de tendre et de réconfortant. On en deviendrait presque fort…
Nous sommes bien dans les codes du cabaret, et en même temps face à un objet surprenant, original, libre dans sa forme, cru, sain, et profondément féministe , en ce qu’il nous donne un moment d’égalité entre hommes et femmes.

Christine Friedel

Théâtre de l’Echangeur jusqu’au 15 octobre – 01 43 62 71 20 -


Archive pour 9 octobre, 2012

Déjeuner chez Wittgenstein

 Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, mise en scène d’Habib Naghmouchin.

Déjeuner chez Wittgenstein  photolot-witt15

© Laurencine LOT

C’est l’une des dernières pièces(1984) et l’une des plus connues du fameux dramaturge autrichien mort en 89, et sans doute l’une des plus appréciées du public. Le titre original est  Ritter, Dene, Voss, du nom de trois acteurs fétiches de Thomas Bernhard. Mais l’éditeur a préféré celui-ci…
On est à Vienne, et deux sœurs ont préparé un déjeuner pour fêter le retour- sans doute provisoire- de l’hôpital psychiatrique,  de Ludwig, le fameux philosophe, chez ses deux sœurs à qui leur père  a légué 51% des parts d’un théâtre. cadeau quelque peu empoisonné… et qui n’a pas dû faciliter leur carrière de  comédiennes. Elles ne jouent en effet  presque pas, et sont  bien entendu, jalouses:  » Tu es meilleure que moi mais la chance a été de mon côté, dit la plus âgée à l’autre, quand elles ne commencent pas à dégoiser sur leur frère, qui a distribué tout son argent aux voyageurs d’une gare: allusion évidente à Wittgenstein, héritier d’un riche père industriel qui avait donné la plus grande partie de sa fortune à des artistes et écrivains, entre autres Rilke et Trakle…

Ce déjeuner est une occasion de de se retrouver tous les trois, même si elle n’ont pas de mots assez durs l’une envers l’autre , et si leur frère, sans doute génial, est un être des plus caractériels devant lequel elle filent doux, ce qui ne les empêche pas aussi d’en dire du mal.
La plus âgée des deux sœurs met le couvert avec une certaine maniaquerie: nappe blanche, couverts en argent disposés avec le plus grand soin, verres à pied qu’elle essuie avec soin, dans une sorte de rituel où il faut que tout soit parfait. Sa sœur lit le journal mais on sent la tension  monter de plus  en plus entre ces deux personnages qui n’ont jamais eu grand-chose à se dire dans cette salle à manger sinistre  où rien n’a changé depuis le décès des parents.Il y a, posés sur deux chevalets, leurs portraits peints. Ce qui ne plaît pas du tout au philosophe qui leur  dira en hurlant que l’hôpital psychiatrique est son seul véritable foyer familial.
  Le déjeuner est prêt, et ce qui pouvait être un moment de retrouvailles familiales avec ce  frère philosophe aux limites de la folie mais attachant, va virer au monologue/règlement de comptes comme seul Thomas Bernard sait les orchestrer dans ses pièces et romans. Et ils mangent donc  tous les trois; les deux sœurs presque en silence: tranches de melon, morceaux de viande frite, salade,  et profiterolles, le dessert favori  de  leur frère qui, lui  monologue, en proie à une violente colère qui ne cessera de croître. Et, à la fin du repas, il enverra assiettes, verres et nappes par terre. On retrouve ici cet exorcisme étonnant  que Thomas Bernhard, dans ses pièces comme dans ses  romans,  n’a cessé de pratiquer, en réglant  ses comptes avec la famille:  » Tout ce qui avait ici quelque valeur a été noyé sous les soupes et les sauces ». Avec aussi l’Autriche, qu’il détestait mais où il n’a cessé de vivre, presque reclus dans un chalet montagnard près de Vienne.En laissant pour consigne absolue dans son testament, l’interdiction de faire jouer ses pièces en Autriche. Interdiction qui fut levée par ses héritiers…
Bernhard,  dramaturge réputé et couvert de prix, s’en prend aussi, via son personnage,  au théâtre contemporain: « Je hais le théâtre:  rien de plus répugnant pour moi ». Comme à la peinture: « Ma mère était une très belle femme mais  les portraits sont toujours mal peints »,  et il voudrait que les murs restent nus. Le philosophe a aussi horreur des caleçons longs et moelleux que sa sœur lui a achetés… Bref, rien n’est dans l’axe et ce huis-clos se termine, plus qu’il ne finit, par cette constatation désabusée sur l’existence : « On est mieux, dit-il,  dans son lit quand les après-midi sont pluvieux ».
Ce huis-clos, malgré les apparences, n’est pas si facile à monter. Habib Naghmouchin l’a mise en scène dans ce lieu intime qu’est cette ancienne fabrique de boutons de nacre où il est en résidence. Trois rangs de fauteuils pour quelque trente spectateurs, pas de scène, et dans le fond, derrière des portes coulissantes, une vraie cuisine. C’est un travail, on n’ose pas employer le mot « honnête », le mot qui tue dirait notre amie Edith Rappoport mais assez  inégal. Le début du début du spectacle, faute de rythme, d’éclairage correct (un lustre qui éblouit), et de véritable direction d’acteurs, n’en finit pas de commencer. On entend mal Geneviève Mnich et Cécile Lehn semble, elle, quelque peu absente. D’où une une certaine torpeur qui s’empare du plateau.
Mais, quand Eric Prigent entre, le pas comme incertain,  le visage des plus inquiétants,  tout d’un coup, les mots de Thomas Bernhard tapent sec. C’est un véritable festival du langage qu’il emploie avec, à la fois, précision et  lyrisme. Et le  délire est atteint, quand le philosophe, en proie à une violente colère, envoie valser par terre  nappe,  verres et  assiettes. Et c’est d’autant plus crédible que l’on est seulement à quelques mètres et tout à fait impressionnant de vérité.
Alors à voir? On  oubliera le début (qu’on peut sans  doute améliorer) mais  ces 80 minutes peuvent mériter le déplacement, si l’on ne connait pas la pièce…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Boutonnière 25 rue Popincourt  75001 Paris Métro Voltaire jusqu’au 27 octobre.

Le texte est édité chez L’Arche Editeur comme le Théâtre et les romans  de Thomas Bernhard.

Trois jours aux Francophonies en Limousin

Trois jours aux Francophonies en Limousin

Trois jours aux Francophonies en Limousin photo-1Deux miroirs magiques campent sur le Champ de juillet, plaçant le festival au cœur de la ville, face à la gare de Limoges.L’un est le QG: restaurant, librairie, bar et  lieu de rencontres  des artistes et des festivaliers. L’autre chapiteau accueille concerts et spectacles gratuits. À partir de ce lieu central, on arpente les rues labyrinthiques de Limoges, car le festival s’éclate sur plusieurs plateaux et quatre continents. Les moins sportifs bénéficient de navettes, dommage pour la promenade.
Du 27 septembre au  6 octobre , toutes les Francophonies ont été au rendez- vous, de Madagascar à la Caraïbe ; du Québec à la Belgique et à la Suisse, en passant bien sûr par l’Afrique. Un kaléidoscope de styles et de formes aussi : théâtre, danses, performances, lectures, expositions, musiques…Les écritures sont le centre névralgique du Festival avec la Maison des auteurs qui invite des écrivains en résidence et organise des rendez vous littéraires.

Petit échantillon en forme d’itinéraire de ce qu’on a pu voir en trois jours.

Jeudi 4 octobre: A Expression 7, petite salle en étage ouvert par la Cie Max Eyrolle  en  1977 avec  Terre Rouge de et par Aristide Tarnagda. Burkinabé, l’auteur se fait l’interprète d’un poème dramatique à deux voix. Celles de deux hommes : l’un déplore l’absence de son frère, sur sa terre rouge autrefois luxuriante  mais aujourd’hui vouée aux saccages de la mondialisation,  ; l’autre parle de son exil, de la froide solitude des bars et du métro parisiens. La langue poétique et lancinante est orchestrée avec rigueur par Marie-Pierre Bésanger. Deux musiciens blancs dialoguent avec la voix et la présence puissantes de l’auteur-acteur.
Ils restent un peu trop en retrait pour qu’advienne une véritable polyphonie, mais on ne peut que saluer le compagnonnage de longue date d’une compagnie corrézienne avec un auteur de Ouagadougou.
Un tout autre univers prévaut à Jean Gagnant, l’un des 5 centres culturels municipaux de Limoges situé derrière la gare.Une grande salle, un grand plateau pour un ambitieux parcours théâtral. Avec It’s my life or I do what I want , conçu et interprété par Guy Dermul et Pierre Sartener.
Sous forme de  conférence, preuves et documents à l’appui, ils retracent et illustrent la vie mouvementée de Willem Kroon, artiste néerlandais d’avant- garde aussi génial que méconnu. En Pologne, il écrit Akropolis Akropolis pour Grotowsky ; en Italie, participe au mouvement Arte Povera ; à Londres,  il monte En attendant Godot dans un parc, sous un grand arbre verdoyant,  ce qui le brouille avec Beckett.
Plus tard, il réalisera Trenches, premier spectacle hors champ,  sans acteurs! qui évoque l’enfer des tranchées : les balles ( de tennis) pleuvent dans le no man’s land d’un plateau envahi de gaz. À Avignon, il monte un spectacle minimaliste avec Louis Wolfson, auteur du Schizo et les langues (Gallimard 1970)…Les deux compères nous baladent joyeusement dans le monde loufoque d’un canular de grande envergure,  avec la verve surréaliste dont les Belges ont le secret .

Vendredi 5 octobre au bar d’Expression 7, petite salle conviviale en forme d’arène avec  Le collectif des collectifs d’auteurs, Marie-Agnès Sevestre, la directrice du festival,  ouvre au public les coulisses de la programmation  de cet événement qui fêtera ses 30 ans en 2013. La parole est aux auteurs, à qui elle demande d’inventer une manifestation collective. Dans plusieurs pays, ils  se sont organisés en collectifs pour un partage et des gestes artistiques solidaires. Certains sont présents à cette réunion de travail, venus de Suisse (Nous sommes vivants), du Québec  (Festival du jamais lu) , de France (La Coopérative d’écriture) , du Burkina, de la République démocratique du  Congo, des Comorres. Les propositions fusent. Ludiques. Festives. Pour inscrire les écritures au cœur de la cité et au plus près de la population. À suivre…
 A l’Espace Noriac, un immeuble du XIXe siècle acquis par le Conseil général en 1989, dont la salle de spectacle se situe dans une ancienne chapelle  avec   45 Tours,  chorégraphie de DeLaVallet Bidiefono, texte et musique de  David Lescot. Dans l’espace circulaire du chœur, le Français et le Congolais s’affrontent en combat singulier en 15 rounds de trois minutes : comme les 15 plages d’un disque. Soit la guerre comme mode d’approche et de connaissance de l’autre. Les mots de l’auteur dramatique et ses instruments de musique contre la danse. Corps-à-corps de gestes, de paroles, d’incantations : on tourne, on échange les rôles, on ne sait plus qui est le chorégraphe et qui est l’écrivain. C’est du sérieux,  la guerre, mais ici c’est aussi pour rire. 45 minutes de plaisir.
Mais le festival s’exporte aussi dans la région, à Guéret, Uzerche, ou encore à Aixe-sur-Vienne à quelques kilomètres de Limoges au bord l’affluent de la Loire. Au centre culturel Jacques Prévert , tout beau tout neuf, une petite salle confortable accueille les spectateurs avec, pour chacun, son nom sur  un fauteuil, comme à un repas de noces .
Au programme: Chiche l’Afrique de Gustav Akakpo, qui  nous convie en effet aux ébats du couple Françe-Afrique. Sous forme d’une conférence de presse où s’expriment tour à tour des chefs d’Etat français et africains. On découvre chez l’auteur togolais d’À petite pierre, un véritable talent de conteur, de comédien et surtout d’imitateur. Il prend les accents et les mimiques d’un Pasqua, Mobutu, Sarkozy, Compaore, Sassoun Guesso, Chirac… Tel un Bedos africain, il dénonce la corruption, l’hypocrisie, les dérives autocratiques et les crimes des uns et des autres. On souhaite à ce spectacle une large diffusion.

Samedi 6 au bar du Théâtre de l’Union. Le bâtiment, classé au patrimoine mondial, ancienne salle des fêtes de l’union des coopérateurs, qui  a été rénovée, est  devenue le théâtre du centre dramatique national. Avec L’association Etc Caraïbes basée en Martinique qui révèle des écritures dramatiques des Caraïbes : un espace multilingue qui va des Antilles au Venezuela. Rencontre avec deux écrivaines,  dont Philippe Delaigue a su mettre en lecture les deux pièces sans brider l’énergie de ces langues.
La Médaille de Marie-Thérèse Picard met en scène dans une écriture imagée, deux enfants traquant au bord de la rivière les monstres qui les apeurent. Avec Les Muses, Apolline Steward exerce ses talents de conteuse en faisant  vivre trois sœurs bien dangereuses que les hommes n’ont pas intérêt à approcher de trop près : le créole contamine le français sans vergogne.. Il y a aussi Bloc Notes : Syrie, installation de Catherine Boskowitz. De petites vignettes sagement alignées, images en lambeaux, vues des villes défoncées déglinguées. Un parcours compassionnel dans les ruines de la Syrie en guerre.
Aux Miroirs magiques, il se passe toujours quelque chose : notamment, autour de la librairie avec une       Rencontre avec Mamadou Mhamoud N’Dongo pour son roman Remington (Gallimard, 2012). Miguel, au soir de ses quarante et un ans, revient sur des années d’une vie tumultueuse et dissolue ; un portrait de la société urbaine occidentale. Écrivain, musicien, cinéaste, Mamadou Mhamoud Ndongo procède par courts chapitres, dans une langue rythmée et aigüe .Un auteur à découvrir! Et Cantate de guerre de Larry Tremblay a fait l’objet d’une remise du prix de la dramaturgie Francophone de la SACD : interviewé par son éditeur Emile Lansman, un des piliers du festival, l’auteur et romancier québécois, auteur de seize  pièces explore, dans un poème dramatique d’une grande musicalité, les mots de la haine, précurseurs de la guerre.
Retour au Théâtre de l’Union avec Cosmos, mise en scène et scénographie de  Dorian Rossel.  Cela commence par des lueurs de briquets et des chuchotis dans le noir et  se termine par un grand tohu-bohu. Mais la tentative de la jeune compagnie helvétique Super Trop Top d’habiter le vide sidéral du plateau tourne court.En effet, entre théâtre sans parole, danse, théâtre d’objets, le spectacle a du mal à trouver sa forme et son rythme, sauf dans un final assez réussi ou toutes les composantes du plateau se mettent enfin en branle. Laissons à ce jeune metteur en scène, dont le talent pour la scénographie est ici incontestable, l’excuse d’avoir choisi le propos trop ample de l’individu face au cosmos.
En plein air devant les miroirs magiques pour  un concert de clôture avec Jupiter and Okwess international. Jupiter porte fièrement l’étendard d’un style musical qu’il a lui-même créé , le Bofenia Rock, donnant à la musique traditionnelle du Congo des accents urbains proches de la soul et du funk. Malgré la pluie qui s’est abattue sur Limoges, chant, guitares et percussions- ambiance!- résonnent dans la ville endormie. Et l’on peut toujours se mettre à l’abri au bar. On dit que la pluie porte bonheur… Souhaitons donc longue vie à ce festival  et un joyeux anniversaire  pour ses trente ans, l’année prochaine.

Mireille Davidovici

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