La Cité du rêve

 

La Cité du rêve,  d’après L’Autre Côté d’Alfred Kubin, adaptation, mise en scène, décors, lumière de  Krystian Lupa.

 La Cité du rêve visu_02-300x150Alfred Kubin, grand dessinateur autrichien (1877-1959) a publié un unique roman en 1909, sorte de pause dans son travail plastique, dit Lupa,  à un moment où il  était menacé par la maladie mentale. ce roman d’une prodigieuse  sensibilité devait  exercer une influence déterminante sur Kafka, Lovecraft et sur les surréalistes.Kubin fonda  avec  Kandinsky, Franz Marc et Gabriele Munter, l’association du Der Blaue Reiter, d’après le nom d’un tableau de Franz Marc).
Et  Kubin lut ensuite beaucoup Nietszche et Schopenhauer. Et rencontra aussi Paul Klee qui exposa ses dessins que l’on avait pu voir en 2007 au Musée d’art moderne de Paris;  l’on sent dans son œuvre graphique  tout l’univers d’enfermement, de sexe,  de mécanismes du rêve et  de pulsions de mort  qui parcourt aussi L’Autre Côté et qui a fasciné  Lupa. Univers qui régnait aussi dans son dernier et pas bon spectacle qu’il avait présenté à la Colline (voir Le Théâtre du Blog)
Un temps graphiste avant de s’orienter vers la scène, avec un parcours qui aura sans doute influencé sa scénographie de La Cité du Rêve, le metteur en scène polonais,  élève du grand  Tadeusz  Kantor aux Beaux-Arts de Cracovie  aura aussi beaucoup appris  de Kubin, surtout dans la mesure où ce  dessinateur  de premier ordre lui  fait appréhender différemment l’espace.
Il faut rappeler que cette version de 2012 est la seconde et qu’il  avait déjà monté cette Cité du Rêve en 85, où il voulait « créer une sorte d’étape sur ce qu’on peut appeler le chemin de l’individuation ».
Mais il dit aujourd’hui désirer exprimer l’espace-temps, avec cette création d’un Etat utopique,  d’une cité du rêve inventé par le personnage de Claus Patera chez  Kubin dans laquelle la vie sociale est gouvernée « par les mécanismes du rêve, et où le protagoniste subit une catastrophe extérieure et une transformation intérieure ». Le livre  de 380 pages, dont le sous-titre : « roman fantastique, a quelque chose d’une quête spirituelle aux sombres tonalités. Comme dans un cauchemar et  porteur d’hallucinations et d’images morbides dans une utopie au sens premier du mot en grec …(C’est à dire dans un lieu qui n’existe pas).
 » Parmi mes amis de jeunesse,  se trouvait un homme curieux dont l’histoire mérite d’être ravie à l’oubli. J’ai fait tout mon possible pour décrire fidèlement, comme il sied à un témoin oculaire, une partie au moins des événements étranges qui s’attachent au nom de Claus Patera ». Ainsi débute ce fabuleux roman dont il reste à faire théâtre et, comme on peut s’en douter, ce n’est pas une mince affaire, ne serait-ce qu’ en raison  de la longueur du texte et du genre: le roman, souvent périlleux à transposer sur un plateau, qu’il soit de théâtre ou de cinéma, si on ne veut pas le réduire à une suite d’images ou le défigurer. Lupa, qui avait déjà mis en scène Les Frères Karamazov ou Le Maître et Marguerite de Boulgakov n’est donc pas un apprenti en la matière…
A Paris, il  a présenté, sans que l’on comprenne bien pourquoi! le spectacle en deux versions à Paris; l’une de quatre heures,  et l’autre en intégrale  soit six heures avec deux entractes de dix minutes, version que, n’écoutant que notre courage,  nous avons choisie… C’est un spectacle très long, quelque peu usant, on par la longueur mais une sorte de sauturation, avec un texte  poétique qui n’ a pas fait l’objet d’une véritable dramaturgie et c’est bien le maillon faible, très faible de ce travail … Lupa avait -il besoin de ces six heures? Pas sûr…
Il n’est pas très facile de rendre compte du spectacle mais essayons toutefois, et mdoestement, de vous en donner une idée.
Devant sur le plateau, deux rectangles et un carré avec des barres de ruban blanc croisées. Il y a une grande pièce fermée par des murs gris très hauts avec, par endroits, de discrets  graffitis, et, à cour, un canapé  à oreillettes et,  à jardin, un autre canapé plus petit et des sac à billes/ fauteuils noirs. Une fenêtre haute à jardin, avec des volets intérieurs en bois, et une porte face public. Au milieu de la scène, un  cadre cubique en  baguettes  blanches avec,  au centre, une sorte de piquet. On entend venant de la fenêtre ouverte, un brouhaha permanent de manifestation ou de fête.
Il y a là quatre femmes et trois hommes, habillés de façon assez stricte; le jeune homme qui regarde la fête, lui, est  en jeans rouge foncé, et marcel, les épaules tatouées. Puis entre un homme qui n’ a pour tout vêtement que des bottines crème, mais sa nudité n’offusque personne; une dame un peu âgée lui offre un plaid pour se couvrir.. Ce ne sont pas véritablement des personnages. Avec une voix un peu amplifiée, ils  parlent doucement entre eux mais la conversation est banale, voire dérisoire.  » Nous voulons avoir tout ce qu’il nous faut et en même temps un espace vide ». C’est beau mais il faut quand même s’accrocher, et il y a déjà un côté « performance »; bref, l’art contemporain s’est encore invité sur un  plateau de théâtre. mais après tout, pourquoi pas?
Il est question de ce Claus Patera dont une jeune femme dit:  » Je ne le connais pas du tout, c’est mon mari », et ils évoquent  souvent Fellini qui voulait faire un film sur  Patera. Il y a ,dès le début, une façon d’appréhender le temps et l’espace qui  est celle de quelqu’un qui, comme Lupa qui a fréquenté une école d’art. Il y a une très belle image d’une photo de groupe, sauf une dame qui ne veut pas quitter son canapé, et   dont on voit l’agrandissement aussitôt sur le décor.
On entre assez vite et bien dans le rythme imposé par Lupa, mais toute cette première partie  assez longuette, n’est tout de même pas très passionnante; les acteurs, tout à fait solides n’ont pas de vrais personnages à défendre sur la durée,  et o a l’impression qu’eux-même ne semblent pas vraiment être sûrs de  « faire naître une communauté théâtrale » comme le souhaite Lupa. Ce qui ne veut finalement dire grand-chose! Et c’est sans doute une des limites du genre…

 Après un entracte bienvenu, le public s’est un peu clairsemé! Et Le décor a changé; il y a,  côté jardin contre le mur un lit en fer pour une personne avec une petite table et une table de nuit; une femme est assise dans un fauteuil, dont on voit l’image agrandie sur le mur. La femme ira se coucher sur le lit toute habillée. Tout est silencieux et triste entre ces murs gris; la traduction du texte de Kobin, dans un français bourré de fautes de syntaxe et d’orthographe,  continue à défiler sur le mur avec des répétitions-très Art language anglais des années 60-70 du type: Je voulais dire MAUVAISE, Je voulais dire mauvaise ».
Et avec quand même de belles images conçues par Lupa,  le texte de Kubin reste des plus savoureux: ‘Il a dit:  le plus grand espoir est la plus grande catastrophe ».  » Nous ne comprenons pas le monde mais pas du tout » .  » Nous somme un couple de gosses débiles. Nous somme un couple nu et débile ».
Un homme entre, les mains dans les poches assez mystérieux et peu sympathique qui va ouvrir la fenêtre: on entend à nouveau dans le lointain, la musique de la fête. Un autre cite le célèbre « memento mori »  inscrit sur le tombeau de la toile célèbre des  Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin: « Et in Arcadia ego ». Apparaît aussi à plusieurs reprises l’image d’un chimpanzé assis dans  un fauteuil sur le mur du fond et sur les murs latéraux, là aussi on frise l’art conceptuel.

Il y a aussi un petit film parodique très drôle; c’est une pub consacrée aux  vertus d’une voiture avec un musique sirupeuse, dans la lignée des cinquante réjouissants faux spots publicitaires imaginés par Bob Wilson. Et les aphorismes  de  Kubin , que l’on redécouvre avec le plus grand plaisir, malgré la barrière de la langue, continent à pleuvoir:  » Nous faisons de la pornographie avec nos arts les plus extrêmes » ou « Eux,  dans leur lit, s’accouplent comme s’ils  ne savaient pas ce que c’est que la mort ». « Tout corps est bon si on le délivre de la sexualité tournée  vers  la jeunesse ».   » Je n’ai pas envie de t’offrir mon corps dit une jeune femme ».
Cette seconde partie du spectacle est sans doute la plus vivante et la plus juste; même si elle demande un effort d’attention permanent , puisqu’il faut à la fois voir les comédiens qui ont une gestuelle parfaite et lire la traduction simultanée, d’un texte important,  ce qui finit par devenir lassant quand commence  la  troisième heure…

 Après un autre entracte, celui-ci, plus que bienvenu, le public a nettement rétréci au lavage. Une femme est allongée sur un lit; et il y a une poche de sang/goutte à goutte suspendue; on entend dans le lointain le bruit d’un avion. Des gros plans de visage sont retransmis sur le mur du fond, vieux procédé plus qu’usé et que Lupa aurait pu nous épargner. Parfois, la salle est éclairée en même temps que la scène., mais on n’en voit pas vraiment la raison.
Il y a toujours quelques merveilleuses phrases poétiques comme dans cette très belle scène d’amour entre deux jeunes gens:  » Tu crois en Dieu, lui dit-il  et elle répond:  » Je crois en la mélancolie ». Quand il lui demande s’il peut la toucher, elle lui dit  simplement:  » Touche », tandis qu’ on entend le ressac de la mer au loin. Pour de tels moments, il sera beaucoup pardonné à Lupa qui   semble être plus à l’aise dans les scènes intimistes qu’avec un groupe important de comédiens qui restent assis:  le spectacle est assez  souvent assez  statique!
Il faut faire avec… Ou bien quitter la salle, ce qu’a fait une minorité de spectateurs.
 En fait tout se passe comme si Lupa, armé d’un solide narcissisme, s’était fait plaisir et avait accordé plus d’importance aux images qu’à une dramaturgie solide; et faute d’un véritable  fil rouge, le spectacle ronronne dans cette dernière partie dont le texte n’a pas non plus la grande poésie de la seconde. Et le public commence à saturer… Mieux vaut oublier la traduction simultanée qui continue  à être bourrée de fautes. Comment le Festival d’Automne peut-il accepter de telles choses!
Quant à la fin du spectacle, elle est, elle, franchement bâclée:et n’a rien à voir l’épilogue du roman. Là encore, Lupa s’est bien fait plaisir!  L’on  voit un Fellini suspendu dans une nacelle dirigeant un film et donnant des  ordres aux comédiens: c’est une scène, prétentieuse, aussi  longue  qu’inutile! Appendice que Lupa a rajouté, les Dieux savent pourquoi! Le salut final, qui reste  quand même la dernière image que le public emporte d’un spectacle, n’est même pas bien réglé!
Ce qui serait quand même la moindre des choses quand on emmène un public pour un voyage de six heures!
 Au total, un spectacle qui a des qualités indéniables: texte, interprétation, images, lumières mais qui s’essouffle sérieusement après     (ce qui est déjà un espace /temps non négligeable), pour rebondir ensuite  mais  qui souffre dans l’ensemble d’un manque de  dramaturgie évident. Rendez-nous le Lupa d’autre fois!
C’est plus  une question de cohérence que de longueur.  Et l’Utopie  dessinée  par Kubin  en aurait sans doute été plus lisible; enfin ce spectacle peut être  un moyen de découvrir,  ou de redécouvrir, L’Autre Côté, mais cela se paye! Notre consœur et amie Brigitte Rémer qui a assisté à la même représentation que nous, vous donne  également ici son point de vue

Philippe du Vignal

 Le spectacle s’est joué du 5 au 9 octobre au Théâtre de la Ville.
L’Autre Côté
,  traduction de  Robert Valançay, revue par Christian Hubin, avec des illustrations d’Alfred Kubin, est publié aux éditions José Corti, 38€

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La Cité du rêve. Suite, par Brigitte Rémer

On flotte, comme dans un rêve éveillé, sous la lumière. La salle ne s’éteint pas ou épisodiquement et le spectateur est sous contrôle, comme le sont ces personnages en quête d’utopie, convergence de névroses, dans une ville inventée qui répond au nom de La Perle. Claus Patera, créateur de la ville, ressemble au médecin chef d’un hôtel psychiatrique, car la Cité du rêve tient de l’étrange et du cauchemar. Nous sommes partis pour six heures de piste en pays inconnu, avec boussole aléatoire, dans l’univers d’Alfred Kubin, revu et mis en images par Krystian Lupa où tout pourrit à l’intérieur et tout explose.
De la porte face public, sortent un à un ou par grappes, comme en un lancinant ressac, les personnages du tableau qui se construit sous nos yeux, classiques et maîtrisés au début, échangeant des conversations où il est question de conventions passées avec l’imagination ; plus décalés, voire décadents, sur la fin, étalant leurs fantasmes sensualo-érotico-conjugaux qui troublent notre perception de la réalité et de la lecture, sommes toutes confuse des personnages.
Côté jardin, autre protagoniste : la fenêtre, qui s’ouvre et qui se ferme, vieux réflexe ou ressassement, appels d’air nécessaires et d’où l’on entend, au début, la rumeur d’une fête nationale non identifiée, comme le dit le personnage au profil de rockeur.
Un roi nu, vêtu de ses seules chaussures de montagne, à la recherche d’un espace vide, répond à la question : – Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que vous faites ? par : – Rien ne va avec les chaussures, c’est mon costume… Obsession du regard et photo collective, de la salle au plateau, et du plateau à la salle. Sur grand écran, le public (nous) a disparu, au profit de fauteuils vides. Ils (le public) nous observent, dit un personnage. Un singe occupe les écrans.

Début du second tableau, dans son lit-cage type clinique, cette femme qui attend : Je vous vois et je parle parce que je suis seuleJ’attends qu’il rentre… Angoisses, agitation, délire. J’ai peur des mots.. Suit un long dialogue sans tendresse avec son époux, artiste peintre de référence (comme l’est l’auteur, Alfred Kubin) et protagoniste du spectacle, nous le découvrons tardivement, sur la raison d’être dans cette Cité du rêve : Personne ne s’enthousiasme pour cette ville, reconnaissent-ils. Ici je ne compte pas. J’ai l’impression qu’on nous regarde, dit-elle. Et l’on retrouve, de manière récurrente, les mêmes angoisses paranoïdes.
Lui, de profil, dos à la fenêtre, se réflète dans un miroir posé au sol, qu’il jette ensuite au pied du lit : Regarde-toi, Mamma Roma ! Jeu de dédoublements, mots valant insulte de prostitution, car ce n’est pas, pour Lupa, Pasolini la référence, mais bien Fellini et ses monumentales fresques que sont Fellini Roma ou huit et demi, mêlant réalité et fantasme.
Ami  de Claus Patera, ce créateur d’utopies qui avouera au cours du troisième tableau être un affabulateur, untricheur, le couple se croyait venu dans la Cité où l’homme pourra vivre la vie pour laquelle il est fait intérieurement. Patera au final les a tous floués, ils en font le constat, croyant devenir Dieu. Il n’est ni homme, ni Dieu et piège tout le monde, dans ce lieu d’où on ne part pas. Anomie, décadence, folie et mort, sont au cœur du troisième tableau, comme une apocalypse, et dans mon cerveau règne le vacarme…dit l’un d’entre eux. Chaque personnage se révèle, particulièrement les femmes dont on tente de suivre la trajectoire fragmentaire depuis le début du spectacle, et qui offrent en pâture leur libido. La vie s’en va…
Il serait intéressant de comparer cette version du spectacle de Krystian Lupa, très visuelle, avec la lecture qu’il avait faite de l’œuvre de Kubin, en 1985. Les murs d’images dans lesquels il nous enferme, donnent une force au propos et cimentent l’ensemble, par ces glissements d’images du comédien à l’écran.
Fellini d’ailleurs, maître à filmer, survole le spectacle à plusieurs moments, au sens figuré comme au sens propre dans le final, quand le réalisateur soi-même, du haut d’une nacelle, filme le plateau comme un hollywoodien, rupture d’avec ce qui précède et détricote d’un coup ce qu’on essaie de tricoter depuis plus de six heures, à la recherche du sens perdu. Là, on débranche, quand Lupa nous confisque brutalement ses visions d’obsession et nous floue, à notre tour. On ramasse nos imaginaires et on s’en va.

Brigitte Rémer



 


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