Un Chapeau de Paille d’Italie

Un Chapeau de Paille d’Italie d’Eugène Labiche, mise en scène de Gilles Bouillon.

Un Chapeau de Paille d'Italie un-chapeau-615C’est la fête à Labiche. Après la mise en scène de Gorgio Barberio Corsetti à la Comédie-Française, (voir Le Théâtre du Blog) qui avait tiré la pièce  vers une version assez esthétisante où  on apercevait  parfois le monde de Labiche. Gilles Bouillon, directeur du Centre dramatique de Tours, a, lui, fait les choses de façon plus simple, et essayé de « conjuguer, dit-il,  la virtuosité verbale et l’énergie du geste, le mouvement et l’engagement « athlétique » des acteurs dans le jeu, le rire irrésistible et l’audace, la violence même et l’extravagance qui conduit sinon toujours au bord de la folie,du moins à la révélation « . Cela lui réussit assez bien dans quelques-uns des  meilleurs moments du spectacle, ceux sans doute où tous les comédiens  chantent en chœur les petits couplets bien écrits par Alain Bruel.
C’est  Frédéric Cherbœuf qui s’y colle dans  Fadinard et les autres rôles sont plutôt bien tenus par l’équipe habituelle des comédiens de Bouillon; Cherbœuf y est tout fait crédible mais dans le genre un peu effacé, et Bouillon aurait pu pousser cet excellent acteur  beaucoup plus loin, justement dans l’extravagance et « l’engagement athlétique ».  Sa direction d’acteurs est tout à fait honnête mais il n’y guère là de véritable audace. Labiche n’est, on le sait, un auteur pas si facile que cela à monter…
On aurait aimé qu’un vent de folie  emmène davantage tous les personnages,  dès lors qu’il sont placés dans des situations intenables comme ces quiproquos teintés de surréalisme. Mais là, on n’y est  pas tout à fait…
Bouillon a demandé à sa scénographe/épouse de revoir les choses loin de la  reconstitution de décors traditionnels. Nathalie Holt a donc imaginé des châssis à roulettes, couverts de papier peint à très grosses fleurs mais  pas très réussis, sans doute pour donner une petite note surréaliste? Les comédiens font bouger ces châssis entre chaque acte, dissimulés à la vue du public par un étrange petit rideau brechtien que l’on tire à chaque fois. Pourquoi pas?
Mais cela est long, long et casse le rythme du spectacle alors que cela ne dure qu’à peine plus d’une minute… Certes, les décors peuvent circuler mais cela ne veut pas dire qu’il y aient  la fluidité nécessaire, l’art de l’ellipse et la dimension poétique évoquées par Bouillon avec quelque satisfaction. On ne dira jamais assez qu’une bonne scénographie est la base indispensable à une bonne mise en scène de Labiche. Les costumes, inspirés de ceux du 19ème siècle, sont mieux traités et eux, justement délirants
!
En tout cas, le burlesque ne jaillit pas vraiment, sauf aux moments où, entre autres, arrive le futur beau-père de Fadinard- très bien  interprété par Jean-Luc Guitton- avec sa réplique culte: « Tout est rompu, mon gendre ». Et cette lecture d’Eugène Labiche, bien réglée et sans à-coups, reste quand même trop sage.
Alors à voir? On ne vous y poussera pas..Ces deux heures sont loin d’être désagréables mais parfois longuettes sur la fin où la mise en scène de Gilles Bouillon semble s’essouffler. On repense avec une certaine nostalgie à la mise en scène de Georges Lavaudant…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Tempête jusqu’au 16 décembre. T: 01-43-28-36-36


Archive pour novembre, 2012

Hans-Walter Müller et l’Architecture de la disparition

Hans-Water Müller et l’Architecture de la disparition par Alain Charre.

 Hans-Walter Müller et l'Architecture de la disparition dans analyse de livre 77248475_p« L’air est un corps » ainsi commence Le livre des appareils pneumatiques et des machines hydrauliques, le plus ancien traité de physique qui  nous soit parvenu, écrit par  Philon de Byzance au troisième siècle de notre ère*, rappelle justement Alain Charre, où sont répertoriées des multitudes de combinaisons entre les flux hydrauliques et les dynamiques constructives de l’air.
Cet historien de l’architecture moderne et contemporaine a raison de faire le pont entre les recherches sur la mécanique des fluides qui préoccupait déjà les  savants de l’Antiquité et celles de l’ingénieur anglais, Frederik William Lanchester,  qui inventa la célèbre voiture voiture Daimler mais aussi dès 1917, il y a donc un siècle, les premières structures  gonflables, même si les techniques de l’époque ne permettaient pas encore d’envisager une application pratique en architecture.
Et il faudra attendre les années 40 pour qu’un architecte américain,  Walter Bird crée une société la Birdair Structures qui construisit  le fameux « radôme » destiné à protéger la première antenne de télévision transatlantique dans le village breton de Pleumeur-Bodou en 1962. Suivront d’autres structures gonflables notamment à l’Exposition universelle d’Osaka, à Pontiac dans le Michigan, mais aussi à Nîmes pour couvrir provisoirement les arènes en 88.

Hans-Walter Muller, formé à l’école polytechnique de Darmstadt, est à la fois ingénieur et architecte; nous avions déjà rencontré en 70 où il fréquentait les milieux de l’avant-garde des arts plastiques et  vivait encore à l’époque dans un grand loft à La Plaine Saint-Denis. Mûller comprit  très vite les avantages multiples de ces structures gonflables dont on connaît le succès actuel en termes de salles de spectacle.
H. W. Müller, de façon géniale, se lança dans la conception de volumes qui n’avaient plus besoin de filins ni poutrelles métalliques, juste d’air soufflé  et qui étaient capables en plus d’affronter des vents violents. Volumes fragiles sans doute mais,  comme le souligne très bien Alain Charre, du fait de cette fragilité, retenant sans doute le geste destructeur d’un vandale potentiel.

Alain Charre relève que cette architecture remet en cause et de façon radicale deux paramètres essentiels: l’opposition entre dehors et dedans, mais surtout, et davantage peut-être, l’absence  de murs porteurs ou non qui  « dissipe les certitudes  et relève l’éventualité de la disparition ». Ce que laissait déjà présager des architectures conçues au 19 ème siècle comme le Crystal Palace anglais de Paxton, cet  assemblage de verre et de fer, à la fois léger et lumineux,  comme  ensuite le Grand-Palais à Paris.
 En effet, la civilisation occidentale a toujours construit des maisons, des palais, des cathédrales, et des lieux de spectacles  de forme et d’aspect tout à fait différents mais toujours fondés sur la notion de durée. Le dur en construction- la pierre, le bois, le torchis,la brique, le fer,  et la durée en termes d’années, sont niés ipso facto dans l’ architecture gonflable,  mais cela ne peut pas nous interroger.
Pour Alain Charre, ce recours au gonflable « représente même une étape à méditer, à l’aube de vastes migrations dues aux guerres et au réchauffement climatique ». Il faudrait ajouter comment la mise en place d’une simple membrane peut nous renvoyer à une autre conception de la vie en société, voire à un nomadisme que nous refusons encore mentalement. Entre la tente du bédouin et une structure gonflable comme habite maintenant H.W. Müller près de Paris, où est finalement la différence, sinon dans le mode de vie individuel et en société…

Cela peut faire froid dans le dos que cette nouvelle façon de repenser un modèle de l’habitat mais on est bien obligé de constater  que  nos petits-enfants n’habiteront sans doute plus toujours dans des immeubles comme ceux du centre historique de Paris et des grandes villes, ou dans les tours de  banlieue… Peut-être pas non plus dans des structures gonflables,très gourmandes d’espace au sol mais  dont l’invention laisse quand même présager des changements dans l’habitat, ne serait qu’à titre temporaire…
On ne peut tout détailler de ce  livre très riche où Alain Charre se livre à  un long et patient travail d’analyse de cette nouvelle architecture  et   il y a de nombreuses et bonnes photos.L’enseignant d’histoire de l’architecture, qu’il n’oublie jamais d’être, explique très bien que les architectes/ingénieurs comme H. W. Müller ont toujours dû « trouver la solution juste flatteuse et confortable »,  comme cette merveilleuse et grande bulle blanche du théâtre itinérant  qu’il avait conçue pour la compagnie des Arts Sauts.

  »Qu’est-ce qu’habiter la Terre sans laisser de traces? « Dramatique question,  qui, dit  Charre, avait été déjà  pressentie par Walter Benjamin qui voyait venir « l’homme sans traces ». Cette grande et belle réflexion sur cette architecture de la disparition est un excellent outil de réflexion, même et surtout pour des gens qui n’ont pas une formation d’architecte, comme entre autres, les femmes et les hommes  du spectacle vivant mais aussi les politiques…

Philippe du Vignal

*Consultable en ligne.

Editions Archibooks, collection crossborders sous la direction de Martine Bouchier. 19€

Pygmalion miniature et Go

Pygmalion miniature, conception et manipulations de Renaud Herbin et Go, théâtre d’objets,  conception, mise en scène, scénographie et interprétation de Polina Borisova.

Ce sont deux courts spectacles, le premier,  Pygmalion est fondé sur une revisitation du célèbre mythe et conçu par Renaud Herbin. Sur une sellette de sculpteur, un jeune homme est là face à une prochaine forme humaine en devenir. C’est ici une petite et mince sculpture de femme avec laquelle il joue, et qui nous apparaît parfois en ombres derrière un écran qui vire du rose au bleu pâle.
Renaud Herbin la manipule à vue, et il développe aux meilleurs moments tout  un jeu entre elle et lui, et bientôt c’est comme une relation érotique qui commence à naître entre eux deux. « Du toucher au voir, de la contemplation aux enlacements. Par palpation, écrit-il, il finit par lui donner souffle ». Soit… Mais ce que l’on voit fait plutôt penser à un travail appliqué d’élève qui se cherche encore. Renaud Herbin  sait ce que manipuler veut dire, mais cette petite pièce qui, heureusement, ne dure que vingt minutes n’est pas très convaincante, et on ne perçoit guère le halo philosophique (le vrai et le faux, l’inerte et le vivant, le désir et le fantasme) dont il voudrait l’entourer.
Sans doute la scène du Théâtre Jean Arp ne convient pas vraiment  à ce genre  de forme très intimiste mais on reste quand même un peu sur sa faim…

Go, la seconde pièce de la soirée se situe dans la même grande  salle du théâtre mais, presque en-haut des gradins, sur une petite scène de fortune, équipée de quelques rideaux noirs, avec un côté bricolo qui attire tout de suite la sympathie. Dans la pénombre, assise  sur une chaise, la marionnette d’une vieille dame, au visage un peu flétri et aux beaux-cheveux blancs coupés à la Jeanne d’Arc.
Mais non, raté, celle  que l’on avait pu  prendre un instant pour une marionnette  ezst une véritable vieille dame qui marche à petits pas, le dos voûté, les pieds chaussés de mules à griffes de chat. Encore raté, ce n’est pas une vieille dame mais une jeune et belle actrice  dont la démarche et la gestuelle sont d’une vérité impressionnante, comme on le verra quand  elle reviendra saluer…

Sur la scène,  peu d’accessoires: quelques petite tables ou étagères où sont posées des lampes de chevet qui doivent avoir l’âge de la vieille dame qui va et vient, errant un peu parmi les objets familiers qui ont toujours fait partie de sa vie, comme ce paquet de lettres qu’elle relit avec émotion ou le souvenir de gens qu’elle a connus et qu’elle reconstitue avec un simple ruban collant blanc qu’elle colle sur les pendrillons noirs.
Elle crée ainsi, avec une grande maîtrise d’ex-étudiante d’une école d’art une porte plus vraie que nature, ou  des  silhouettes de gens qu’elle a connus ou son chat qu’elle caresse affectueusement. Polina Borisova est une créatrice et une comédienne d’exception dans une gestuelle très précise qu’elle met au service  de l’ humour que la vieille dame a gardé mais aussi dans le pathétique d’une solitude, par exemple, quand elle écoute quelqu’un au téléphone simplement figuré par le dessin et la bobine de scotch blanc qu’elle garde à la main. Et dans un monde où la parole a disparu, elle a, derrière son demi-masque, aux bajoues accentuées, une présence fabuleuse.
Il y a juste quelques musiques d’accompagnement comme des chansons populaires russes ou la célèbre mélodie You’be so nice to come home, écrite par Cole Porter * en 1943, et chantée par  de très nombreux artistes dont Nina Simone.

Les nombreux enfants qui étaient là, ont tous ri dans les trente premières secondes où elle est entrée sur le plateau avec sa démarche hésitante de vieille dame, et c’est un signe qui ne trompe pas. Et, quand nous leur avons demandé leur avis, une petite fille de dix ans a simplement dit: « Elle est vraiment  trop top; par contre,  le garçon avant, bof!  » Bien vu…
En tout cas, vous avez encore deux jours pour aller jusqu’à Clamart ou  alors, si vous voyez son petit spectacle programmé quelque part avant Marciac cet été, n’hésitez surtout pas.

 

Philippe du Vignal

Théâtre Jean Arp de Clamart  jusqu’au 1er décembre.T: 01-41-90-17-02 et à la Galerie Espace Equart à Marciac (Gers) du 3 au 8 août prochain T: 05-52-09-36-83.

* Si cela vous intéresse, la petite maison (800 m2 avec jardin de 500m2), qu’il habita à Paris (7ème), pas loin du cinéma La Pagode, est actuellement à vendre pour la modique somme de 42 millions d’euros soit environ 35.000 SMIC !!!

cliquez sur ce lien pour visionner la vidéo

Que la noce commence

Que la Noce commenced’après le film Au diable Staline, vive les mariés! d’Horatiu Malaele, scénario d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig, adaptation et mise en scène de Didier Bezace.

Une équipe de  tournage  d’une chaîne privée de télévision arrive dans un endroit désolé-autrefois industriel-de Roumanie,  pour un reportage sur les « phénomènes paranormaux » qui ont traversé l’histoire du pays. L’équipe  rencontre alors le maire du petit village, M. Gogonea, alias Gogonica,  qui lui raconte ce qui s’est passé, il y a soixante ans … On est en 1953: Staline meurt! La nouvelle parcourt le monde entier. Ce jour-là, souvenirs, souvenirs! nous mangions des macaronis que  notre père, médecin de campagne à Nesles-la-Vallée dans l’ancienne Seine-et -Oise, avait appelé « macaronis à la Staline » !
Dans ce village reculé de Roumanie, tout le monde peut assister aux ébats amoureux de Iancu et Mara. C’est un scandale dans cet  endroit reculé où la planification soviétique et  l’électricité n’étaient pas encore  arrivées! Les parents des amoureux se sont mis d’accord pour la date  du  mariage, et tout le village commence à préparer  le repas de noces avec force victuailles…Mais tombe alors l’annonce de la mort de Staline! Un commissaire soviétique débarque et prononce un  deuil national d’une semaine et interdit formellement toute fête!
Comment sauver alors cette célébration de mariage? Tout est prêt, impossible de  laisser pourrir les délicieux plats préparés! La noce se fait donc quand même dans un silence absolu, mais, au dernier moment, les mariés éclatent de joie et la fête va se déchaîner. À ce moment-là, tremblement de terre, un énorme tank défoncera l’horizon de la campagne ensoleillée et le mur de briques grises de la maison s’effondre sur les invités …

Interprété par dix-huit bons acteurs, dont deux sont aussi musiciens:Alexandre Aubry, Jean-Claude Bolle-Reddat, Julien Bouanich, Nicolas Cambon, Arno Chevrier, Sylvie Debrun, Daniel Delabesse, Guillaume Fafiotte, Thierry Gibault, Marcel Goguey, Gabriel Levasseur, Corinne Martin, Paul Minthe, Julien Oliveri, Karen Rencurel, Alix Riemer, Lisa Schuster et Agnès Sourdillon, le spectacle ne manque ni  d’ironie et de saveur. Superbement mis  en scène par  Didier Bezace au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers qu’il va quitter  après quinze  années de direction. Il a intitulé sa saison « Bruits et chuchotements »…

Edith Rappoport

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 21 décembre T: 01-48-33-16-16

www.theatredelacommune.com

 

 

Fuck america

Fuck America, d’après le roman d’ Edgar Hilsenrath, adaptation de Vincent Jaspard, mise en espace collective de  Corinne Fisher, Bernard  Bloch et Vincent Jaspard.

C’est l’histoire de son auteur, Edgar Hilsenrath, né en 26 à Leipzig dans une famille juive de commerçants aisés, qui n’a pu émigrer aux Etats-Unis qu’en 1953: il avait attendu son visa depuis 39!
Jakob Bronsky, le narrateur a réussi, comme lui,  à survivre au génocide, après s’être réfugié en Roumanie où il avait de la famille, puis en Israël. Ensuite  parti pour New-York, il y survivra de petits boulots. Bronsky, est tourmenté par l’envie d’écrire mais  n’y  arrive pas. C’est un peu l’histoire d’Edgar Hilsenrath qui eut des difficultés à faire éditer son premier roman La Nuit que nombre de maison d’éditions refusèrent à cause de la crudité du texte où il raconte son expérience de survivant du ghetto après sa libération en 44 par l’armée soviétique.
Son deuxième roman Le Nazi et le Barbier fut refusé par plus de soixante éditeurs  allemands! Un petit éditeur de Cologne, Helmut Braun, lui  le publia en 77 avec succès  puis le roman  fut édité à 200.000 exemplaires puis traduit  en  seize  langues… Hilsenrath habite maintenant Berlin.

  Bronsky, pour achever  Le branleur, un récit de sa vie,  rentre donc  en Allemagne son pays natal, où, après une psychanalyse réussie, il arrive enfin  à se faire éditer et à connaître le succès. Trois acteurs se partagent une vingtaine de  personnages. Bernard Bloch interprète, avec un accent inimitable, Jacob Bronsky devenu vieux, et  des Allemands, Juifs ou non. Vincent Jaspard, lui, joue Bronsky, jeune et  tourmenté par le sexe. Quant à Corinne Fisher, elle incarne tous  les personnages féminins.
C’est une  intelligente mise en espace qui augure bien de sa prochaine création et qui permettra de faire connaître davantage Hilsenrath.

Edith Rappoport

Fuck America se créée au Théâtre de la Girandole  à Montreuil du 5 au 29 avril.


L’œuvre d’Edgar Hilsenrath est éditée chez Fayard, Albin Michel. Chez Attila pour Nuit et Fuck America, et pour Le Nazi et le Barbier.

LES OISEAUX

Les Oiseaux d’Aristophane, mise en scène de Madeleine Louarn.

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©Christian Berthelot

Pour sa version des Oiseaux, Madeleine Louarn s’est entourée d’une sacrée équipe artistique-on ne peut pas dire moins-, autour de l’atelier Catalyse (Centre d’Aide par le Travail) qui regroupe des comédiens professionnels handicapés mentaux.
Dans les cintres, des nuées de ballons blancs, et sur le cyclo, tous les jeux de projection, d’ombres chinoises, de décor à l’envers et à l’endroit…
À l’oreille, un travail sur le son  toujours inventif, qui fait de nous des enfants consentants. À l’écriture, Frédéric Vossier. Son adaptation est à la fois très fidèle, presque trop-on doit s’accrocher pour suivre le fil-personnelle et tout fait  contemporaine.Et surtout très réjouissante: bonne idée, même si c’est une contrainte imposée par la  composition de la troupe, de remplacer les deux citoyens par deux citoyennes, espèce inconnue de la démocratie athénienne, bonne raison de se révolter et d’aller voir ailleurs.
Anachronismes, suspensions de séance pour concours d’injures ou admonestation du public, mariage final entre deux princesses charmantes,  laissent quand même planer, entre deux éclats de rire, une certaine mélancolie. Le théâtre ne peut pas tout, lui non plus.

Mais il peut beaucoup : Madeleine Louarn et son équipe mènent toute la troupe au mieux de ce qu’elle peut donner au public, très loin.
Avec les comédiens handicapés de l’atelier Catalyse, tout devient défi, tout condamne à l’invention. Une difficulté d’élocution ? Le texte, avec un énorme humour graphique, s’affiche sur l‘écran. Un “trou“? La souffleuse intervient, tranquillement emplumée, avec sa poésie propre. Un ralentissement de l’action ? Le spectateur découvre qu’on peut entrer, de son plein gré, dans un autre rythme.Ici les comédiens sont, en effet, différents. Pas de langue de bois : il s’agit de tirer le meilleur, au profit du théâtre, de ces différences.
On est dans le vrai. Vrai rire, vraie concentration à laquelle beaucoup de comédiens dits normaux, n’arrivent pas, « handicapés » eux  par trop de facilité. Ici, on a affaire à une vraie générosité, à un vrai bonheur de jouer. Du beau travail, qui fait ce pour quoi l’art est fait : ouvrir des fenêtres mentales, par et pour le plaisir, encore.

Christine Friedel


Spectacle vu à la Ferme du Buisson, dans le cadre du Festival d’automne; maintenant en tournée.

Les serments indiscrets

Les Serments indiscrets de Marivaux, mise en scène de Christophe Rauck.

Damis et Lucile ont été promis en mariage par leurs pères, de vieux amis qui se sont accordés sur des perspectives heureuses. Mais Lucile qui n’a jamais rencontré Damis, veut profiter de la vie, s’est  juré de refuser ce mariage, ce qu’elle a confié  à sa suivante Phénice qui l’encourage dans cette voie. Mais la rencontre entre les deux promis est une surprise: ils tombent amoureux l’un de l’autre au premier coup d’œil mais  se promettent de ne pas obéir à leurs pères et de refuser leur mariage.
Frontin, le valet de Damis, rêve, lui, d’épouser Phénice, mais suggère à son maître de faire la cour à Lisette, la sœur cadette de Lucile qui fait semblant de lui céder. Les domestiques ne savent plus à quel saint se vouer et s’enorgueillissent de voir que leurs maîtres suivent leurs conseils. Mais après un jeu de cache-cache, les deux amants se retrouvent face à face et grâce à Lisette qui refuse Damis, c’est Phénice qui arrachera à Lucile l’aveu de son amour pour son promis.
La mise en scène subtile de Christophe Rauck éclaire la finesse du verbe de Marivaux interprété par une troupe d’excellents comédiens où Cécile Garcia-Fogel étincelle dans le rôle de Lucile. On pourrait citer toute la distribution, en particulier Sabrina Kouroughli en rusée Phénice et Marc Susini en Ergaste…Les intermèdes musicaux lyriques donnent un éclairage émouvant, en particulier avec la chanson de Brassens, J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main. À ne pas manquer…

Edith Rappoport

Jusqu’au 2 décembre, Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis, Tél 01 48 13 70 00

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Le petit théâtre d’objet des philosophes

Le petit Théâtre d’Objets des philosophes  de Dominique Houdart.

 

Le petit théâtre d'objet des philosophes imageLa compagnie Houdart-Heuclin, fondée en 64, a parcouru le monde entier avec  plusieurs dizaines de spectacles, dans une belle proximité  avec un nouveau public.
Dominique Houdart, généreux maître de marionnettes à la barbe blanche, fait  un filage de son dernier spectacle, avec Jeanne Heuclin, à la Blanchisserie d’Ivry, espace de travail attribué par la ville à un collectif d’artistes issu de l’Hôpital Charles Foix.
Dominique Houdart officie derrière un haut pupitre doté d’un rideau de minuscules pots de terre qui sont à la fois de délicats instruments de musique et des marionnettes manipulées au bout des doigts. Et il déroule de petits panneaux de bois, commençant par Deleuze, passant par Schopenhauer, Pascal, Nietzsche et d’autres. » La barbe ne fait pas le philosophe »: Dominique Houdart énonce avec humour des phrases capitales qui nous reviennent à l’esprit. On rit, on est ému et on voudrait en voir plus !

Edith Rappoport

La Blanchisserie d’Ivry
www.compagnie-houdart-heuclin.fr

Je t’aime, tu es parfait! Change!!

Je t’aime, tu es parfait! Change comédie musicale de Joe Di Pietro, musique de Jimmy Roberts, adaptation de Tadrina Hocking et Emmanuelle Rivière, mise en scène de David Alexis et Tadrina Hocking.

Je t'aime, tu es parfait! Change!! je-t-aime-tu-es-parfait-change-comedie-musicale-les-plus-jouees-a-broadway-gm3utomfuts9ktwajnwajn-300x199Cette « comédie musicale » jouée off-Broadway de 1996 à 2008 ,  n’avait été  jamais encore représentée en France. Il n’y pas, comme c’est habituel dans ce type de productions américaines, une bonne  douzaine d’interprètes avec de nombreux tableaux dans des décors luxueux mais seulement quatre acteurs/chanteurs et,  comme musicien, juste un pianiste sur le plateau.
Pas vraiment non plus de scénario traditionnel mais une suite de tableaux où l’auteur met en scène les différents  avatars que peut avoir la relation amoureuse. Avec cette obsession à la Pygmalion: vouloir façonner l’autre à la dimension et à l’image dont on rêve, avec évidemment au bout l’ échec garanti: flirts de jeunesse,  conflits dans le couple, paradoxes du  mariage,  divorce ou  séparation avec les réactions garanties des deux belles -familles.

Le spectacle fonctionne donc comme suite de sketches à la fois joués, dansés et chantés avec précision et unité, et avec juste avec  ce qu’il faut d’éléments scéniques: quatre  escarpolettes, et des cubes/coffres à éléments de costumes  qui serviront à symboliser  les différents personnages.
Et cela donne quoi? Rien de quelque chose, on l’imagine, qui aurait à voir  avec une comédie musicale traditionnelle où il y a une débauche de costumes, d’effets lumineux et de paillettes.On est ici plus proche d’un cabaret, mais sur  une plus grande scène.Le dialogue est  des plus faciles, avec des effets attendus, parfois proches du boulevard. C’est parfois drôle (mais pas dans le genre vraiment léger!) et le texte  pas vraiment passionnant, exigerait vraiment quelques coupures…
On s’ennuie un peu? Oui, un peu mais pas trop, grâce aux quatre interprètes: Ariane Pirié, Emmanuelle Rivière, David Alexis et Arnaud Denissel qui  possèdent un excellent métier et qui s’en sortent bien… La mise en scène est, à la fois simple et rigoureuse, bien rythmée et  efficace. Mais le plateau  du Vingtième Théâtre n’est sans doute pas le lieu idéal pour ce genre de spectacle: la sonorisation ici rendue nécessaire des voix est  bien réussie mais celle du piano, métallique et trop volumineuse, est  quelque peu éprouvante. ela devrait aller mieux quand le spectacle va émigrer au Théâtre Trévise.

Alors à voir? Oui, mais sans doute plus pour la mise en scène et pour  les interprètes.

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Vingtième Théâtre. Et en décembre, au Théâtre Trévise

Tout un homme

Tout un homme, texte et mise en scène de Jean-Paul Wenzel et Arlette Namiand.

Tout un homme tout-un-homme-de-jean-paul-wenzelIls sont des dizaines de milliers à avoir franchi la Méditerranée pour servir une industrie qui ne devait pas survivre aux « trente glorieuses ». Ahmed, Kabyle né en France mais élevé en Algérie à la charnière de la guerre et de l’Indépendance, quitte son pays à seize ans. Marseille, Paris puis le bassin houiller de Lorraine : la France a besoin de bras, l’aventure tend les siens aux garçons. Des vies ses construisent, » à deux nids » : des deux côtés de la mer, on est  « immigré ».
Dix ans plus tard, c’est la même histoire pour Omar et Saïd, deux copains du Sud-marocain recrutés comme du bétail par un ancien de la coloniale, mais décidés à partir à tout prix : 44 francs par jour et logement gratuit. Passer à tout prix, gagner le tampon vert. Ensuite, on peut imaginer les déceptions, le froid, le bruit furieux de la mine, les dangers et la peur, les catastrophes.

Rien de plaintif ni de revanchard pourtant. Le récit est comme la peau d’une vie – et de milliers de vies- : on y voit des cicatrices, et le sang qui bat. On sait qu’elle cache la silicose et les poumons dévorés, que la retraite du mineur à cinquante ans n’était pas un cadeau! Sensible et pudique, le récit ne cache rien : la guerre d’Algérie, les massacres des guerres civiles, la misère, l’esclavage, mais Wenzel ne monte rien de cela en allégorie.C’est du vécu, qui fait mal, qu’on n’oublie jamais et qui cicatrise, ni plus vrai ni moins vrai que les fêtes, les mariages arrangés mais pas forcés, les joies de la solidarité ( » à la mine, on ne peut pas faire autrement »), la fierté du travail bien fait, les amours, la musique.
Et toujours ce double enracinement déchiré : Ahmed construit une maison au pays, mais sa femme Leïla refusera d’aller vivre dans un village où on lui a jeté pierres et insultes pour y être sortie seule. La femme d’Omar, non plus, n’a pas envie d’aller vivre au Maroc : même s’il lui a fallu du temps, ses racines ont poussé en Lorraine, son mode de vie est celui de la France, ses enfants, diplômés, sont d’ici… Les contradictions d’aujourd’hui –destruction de l’emploi industriel, crise identitaire de la troisième génération- ne font qu’affleurer, dans cette histoire où la retraite coïncide avec la fermeture des puits de mines.
Depuis Loin d’Hagondange, sa première pièce jouée dans le monde entier, suivie de Faire bleu, Jean-Paul Wenzel est comme le porte-parole d’une Lorraine en détresse industrielle. C’est tout naturellement à lui que l’Université de Metz a fait appel pour donner une forme de fiction aux récits recueillis. Avec Arlette Namiand, il a poussé l’entreprise d’un cran, du côté du théâtre et de la parole.
Tout un homme prend logiquement la forme éprouvée et efficace du récit-théâtre, la parole circulant entre comédiens et musiciens. Hammou Graïa, débordant le récit d’Ahmed dans la première partie, nous donne parfois envie de plus de théâtre. Mais on se laisse entraîner par le récit, et la musique toujours présente-virtuose, délicate, et pleine d’humour-dessine un beau décor oriental. La Lorraine aussi nous fait signe, avec le thé à la menthe de l’entracte : cette histoire c’est la nôtre, celle de la France et de ses anciennes colonies qui sont tricotées ensemble, et ce n’est pas du folklore.

Christine Friedel

Théâtre de Nanterre Amandiers T: 01 4614 70 00 jusqu’au 9 décembre
Tout un homme est publié aux éditions Autrement-littérature

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