Pourquoi faut-il raconter des histoires ?

Pourquoi faut-il raconter des histoires ? Questions de conteurs, conteurs en question, Rencontres organisées par Mondoral

 

Pourquoi faut-il raconter des histoires ? contesAccueillis à la Cartoucherie de Vincennes par les Théâtres de l’Aquarium et de l’Epée de bois, les conteurs se racontent. Six sessions se structurent autour de six questions, chacune portée par quatre conteurs, autour d’un thème.
Le conte est bon, les conteurs sont au rendez-vous, le public aussi, qui doit tracer son parcours, entre l’Aquarium et l’Epée de Bois. Pas question de tout voir donc, c’est la règle.


Une première session parle du merveilleux, entre magie et surnaturel : Les histoires, sources d’enchantement ? Florence Desnouveaux ouvre la série avec l’histoire du paysan, Bokoua et de son imprévisible rencontre avec la femme aux pouvoirs magiques, en réalité, déesse de la terre. Jean-Jacques Fdida prend le relais et propose une élégante joute verbale entre Vérité et Parabole, sur fond de santour, cette cithare à cordes frappées, avant de revenir avec un savoureux Petit chaperon rouge ou la petite fille aux habits de fer blanc, loufoque et gothique : Quel chemin vas-tu prendre ? Le chemin des aiguilles ou le chemin des épingles?
Praline Gay-Para nous conduit dans la ville, sur les pas d’un sans abri que nous accompagnons jusqu’au pont où, de bouteille en imagination, il pénètre au royaume des ondines, puis hésite sur le choix de sa vie. Catherine Zarcate, à la recherche de la sagesse taoïste, en Chine, nous guide de livre magique en clairière enchantée, à la recherche des herbes qui guérissent.


La session suivante nous entraîne vers le fantastique : Les histoires, vérité ou mensonge ? Meriem Tillet, sorte de Monsieur Loyal, fait le lien entre les conteurs, de jeux de mots en conférence sur les sens. Bruno de la Salle côtoie l’absurde et nous mène de Marie-Antoinette la bergère, à l’ermite qui se baigne dans la Bièvre, son chapeau sur la tête.
Chrystèle Pimenta, elle,  voyage, de visions en serments d’amour, avec ce carnet des premières fois et le récit de Dolorès, qui, du haut d’un toit, rejoint le vent. De dédoublement en fantaisie, Didier Kowarsky est à la recherche de la vérité et nous perd dans ses cercles concentriques, comme des cailloux qui font des ricochets dans l’eau, jusqu’à l’infini.


Une autre session parle de résistance : Dire pour résister ? Jihad Darwiche relate les joutes de poètes, au Liban, en Palestine et en Syrie. Son récit en bilingue, arabe et français, parle de Wardi, la fleur, poétesse publique, du désert et des oiseaux migrateurs. Il file la métaphore, par le récit du rossignol amoureux d’une fleur couleur soleil, amours contrariés par l’apparition du Génie crachant un vent de sable. La force du récit de Bernadéte Bidàude, nous entraîne de la rue des grands brulés, près des pompiers, à la maison au petit cœur rouge et bascule, l’air de rien, dans l’univers de la déportation, avec un naturel déconcertant : Marche, petite, marche… Catherine Gaillard elle, emprunte les chemins de l’épopée, avec la figure des Amazones, prétexte pour parler d’égalité. Abbi Patrix nous invite du côté de chez Grimm, faisant de la collecte des contes, une tribune, un acte de résistance.


Il y eut d’autres sessions proposées au cours de la journée, mais  nous a manqué le don d’ubiquité… La rencontre avec contes et conteurs permet de voyager. On remarque le mélange des générations et le mélange des genres, la parité, la diversité des horizons et des imaginaires. Le conte est adressé, le conteur, face au public dans une salle à la lumière baissée, cherche sa connivence. On remarque la diversité des langages : un geste esquissé, celui qui marche ou mime, celui qui est assis, silencieux ou bruyant, retenu ou démonstratif, le conteur, une belle présence… On se croit seul parfois, en conversation avec lui seul aussi, simplement, au coin d’une rue. La parole est forte, poétique et tendre, violente ou enjôleuse, fantaisiste ou déjantée. Jeux de langue et jeux de rôle, charme, rêve et mélopée, à la recherche d’autres mondes, dans l’air ou dans les eaux, en un détournement du sens.
Et pourtant, est-ce la salle à l’italienne qui maintient le spectateur à distance ce jour-là, ou la présence de nombreux pairs, l’ensemble reste un peu sage et frileux, dans le partage ? Ou est-ce le principe d’une journée-récital, sans diversité linguistique, qui fait défiler les thèmes, tous aussi pertinents les uns que les autres, mais qui ne permet pas de faire cercle ? L‘art du conte, entre inventivité et humanité, n’est pas l’art du théâtre, le conteur n’incarne pas, il est au plus près.


La journée affichait aussi deux moments de réflexion, autour de la question : Une société sans récits ? Des personnalités annoncées manquaient à l’appel. A la seconde table ronde, François Flahaut, philosophe et anthropologue, directeur de recherche au CNRS, répond à la question posée : « Non, pas de société sans récit » , puis il ajoute, ironique:  » un monde sans idée en revanche, oui ». Et il évoque la magie de la parole, la musicalité et la transcendance de la voix humaine, pour l’enfant, celle de la mère ou celle du père. Il parle de transgression, de violence, et de transmission, de rapport à l’infini, à l’absolu. Jocelyne Arquembourg, professeur en information et communication, s’intéresse au narratif, aux récits médiatiques, informations tissées qui, compte tenu de leur accélération, n’ont pas de fin, contrairement aux récits traditionnels dont la fin est connue. Elle parle de bribes narratives, constitutives du récit et de reconstitution, par le recoupement d’informations, à travers l ‘exemple du tremblement de terre de Lisbonne, au dix-huitième siècle.


L’articulation entre spectacle et réflexion se prête difficilement au jeu ce dimanche, mais la démonstration de tous et chacun, permet de mesurer la sédimentation des expériences et oeuvre, pour que contes et récits aient droit de cité, davantage encore. Mondoral, programme d’actions autour du conte et des arts de la parole, qui fédère quatre structures : Le Centre des arts du récit de Grenoble, le Conservatoire contemporain de littérature orale de Vendôme, la Maison du conte de Chevilly-Larue et l’association Paroles-Traverses de Rennes, maître d’ouvrage pour l’organisation de la manifestation, a fait un beau travail. La corporation, une centaine de membres adhérant à l’Association professionnelle des artistes conteurs (APAC), se réunissait le lendemain à huis-clos, dans le prolongement de la journée, pour débattre sur le thème : Demain, quels outils pour le conte ? A suivre, restons aux aguets.

Brigitte Rémer

 

Cartoucherie de Vincennes – Théâtre de l’Aquarium et Théâtre de l’Epée de bois, Dimanche 28 octobre 2012.


Archive pour 2 novembre, 2012

Racheter la mort des gestes

Racheter la mort des gestes, chroniques chorégraphiques 1 de Jean-Claude Gallotta

Racheter la mort des gestes gestes

©Delahaye

Le chorégraphe grenoblois invite le public à partager une danse tchekhovienne. Le passé de Jean-Claude Gallotta vient en permanence nourrir le présent de la scène.
C’est d’ailleurs une référence du passé, un  article d’Hervé Guibert dans Le Monde en 1984,  à propos d’un spectacle du chorégraphe qui donne son titre à cette création.
Déjà, il y a quelque 20 ans,  Claude-Henri Buffard, le  concepteur avec Jean-Claude Gallotta de Racheter la mort des gestes, notamment dans le choix des textes, parlait  de la notion de D.T.M (danse, texte, musique): « Après une décennie purement chorégraphique, voilà que les corps des danseurs, leur savoir scénique explosent en rythmes, en paroles et en sons. Continuant ainsi à accompagner la recherche de Gallotta qui, après avoir délivré la danse de la chorégraphie, peut bien entreprendre de la guérir de son aphasie. La danse, le théâtre et la musique des années 90 ont-ils besoin de se tenir un peu plus chaud que par le passé en occupant la scène ensemble ? ». Cette notion d’association des formes appartient au langage du chorégraphe, auquel s’est ajoutée l’image.
Des films projetés en fond de scène, comme un extrait de Lawrence d’Arabie,  côtoyent des fragments de danse, et compléter ainsi ce journal intime du passé de l’artiste. Pêle-mêle, sont évoqués avec George Mac Briar (90 ans),  un des invités du spectacle, une figure possible de Merce Cunningham qui avait dit au chorégraphe: « Ne jouez pas les héros  » , ou la mort de sa mère, qu’on lui avait annoncée un soir de représentation à Paris. Des moments intenses et parfois dérangeants, comme ce duo de personnes handicapés en fauteuil roulant, alternent avec des instants  de grâce plus légers, comme  cet extrait dansé de Daphnis et Chloé sur une musique d’ Henry Torgue.
Une citation d’un texte de  Gilles Deleuze ou  le Discours sur l’Afrique de Nicolas Sarkozy font aussi irruption dans ces moments dansés. Autre caractéristique de  l’écriture chorégraphique de Gallotta: la présence de non-professionnels sur le plateau, qui ont touché, lors d’improvisations, la sensibilité de l’artiste. Deux très beaux instants de danse de groupe ouvrent et ferment cette création sur des musiques de Michel Delpech et d’Alain Bashung.
Le tout forme, à la manière de Georges Perec, une sorte de Je me souviens, à la fois  visuel  et textuel, tout à fait remarquable.
Le public, le soir de la première qui a acclamé les trente artistes, semblait ainsi adhérer pleinement à la réflexion d’Hervé Guibert lue au début du spectacle par Jean-Claude Gallotta: « Qui est le chorégraphe, sinon ce grand fada sacré que la société semble payer pour le rachat de la mort des gestes ? « .

Jean Couturier

Au théâtre de la Ville jusqu’au 10 novembre

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